‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 7 sur 109 · PRIÈRE DU PARIA · texte numérisé non relu

PRIÈRE DU PARIA

Sublime Brahma, maître des puissances, toutes choses sont émanées de toi, et tu es le juste. N'as-tu donc créé que les brahmines, les rajahs et les riches? Ou bien est-ce toi encore qui donnas l'être aux singes et à nos pareils ?

On ne peut nous dire nobles, car le pire est notre partage, et, ce que les autres déclarent mortel, cela seul nous multiplie. Qu'il en soit ainsi des hommes ; qu'ils nous méprisent, s'il leur plaît; mais toi, tu dois nous estimer, car tu pourrais fouler aux pieds toutes les créatures.

C'est pourquoi, Seigneur, selon ma prière, veuille me bénir comme ton enfant, ou daigne produire un être qui me lie à mon tour avec toi ! Tu as suscité, même pour les bayadères, une divinité : nous aussi, pour te célébrer, nous réclamons un pareil prodige.

LËGENDE.

Elle va puiser de l'eau, la belle et chaste épouse du brahmine j illustre, vénéré, intègre, de la plus austère justice. Chaque jour, elle apporte du fleuve sacré le précieux breuvage. Mais où donc lest la cruche, le seau? Elle n'en a pas besoin. Pour le cœur (innocent, pour les mains pieuses, l'onde émue se cristallise 1 en un globe magnifique. Le cœur joyeux, l'âme pure, avec une ! gracieuse démarche, elle le porte aux pieds de son époux.

Aujourd'hui elle vient, matinale, prier auprès des flots dl1 Gange ; elle s'incline vers la claire surface : tout à coup, des plus hauts espaces du ciel, passant, volant sur sa 'tête, se ré-fléchit à ses regards surpris la tout aimable figure d'un jeune homme auguste, que la pensée divine, dans sa primitive beauté, a tirée de son sein éternel. A la contempler, elle sent le fond de son être saisi de mouvements tumultueux ; elle veut persister dans cette contemplation ; elle la repousse ; l'objet revient; et, troublée, elle court vers le fleuve, elle puise, d'une main mal assurée : mais, hélas! elle ne puise plus; car le flot sacré semble fuir et s'éloigner ; elle ne voit sous ses pieds que l'affreux abîme, qui se creuse en tourbillons.

Ses bras tombent, ses pas chancellent. Est-ce donc là le sentier qui mène à la maison ? Doit-elle hésiter ? doit-elle fuir? Veut-elle réfléchir, quand la réflexion lui refuse à la fois con-seil et secours? C'est ainsi qu'elle paraît devant son époux. Il la regarde : ce regard est un arrêt. Avec une altière pensée, il saisit le glaive, la traîne à la colline des morts, où les malfai-teurs expient leurs crimes dans leur sang. Pourrait-elle ré-sister? Pourrait-elle s'excuser d'une faute qu'elle ignore?

Et avec son épée sanglante, il revient pensif à sa demeure si-lencieuse : là il rencontre son fils : « Quel est ce sang, mon père, mon père? — Le sang de la coupable. —Nullement, car il ne se fige pas au glaive comme un sang criminel. Il coule à flots, comme d'une blessure. Ma mère, ma mère, viens ici, sors de la mai-son! Mon père ne fut jamais injuste, dis-moi ce qu'il vient de faire. — Silence, silence, c'est le sien ! — De qui ? — Silence, silence ! — Serait-ce le sang de ma mère? Qu'est-il arrivé? quel fut son crime ? A moi le glaive!... Je le tiens. Tu peux tuer ta femme, mais non pas ma mère! L'épouse suit dans les flam-mes son époux chéri, et le tendre fils meurt de la même épée que sa mère uniquement chérie.

— Arrête, arrête, s'écrie le père : il en est temps encore; hâte-toi, hâte-toi! Replace la tête sur le tronc, touche-la de l'épée, et, vivante, elle te suivra »

Il accourt, hors d'haleine; il voit avec surprise les corps de deux femmes l'un sur l'autre croisés et puis les têtes. Quelle épouvante! Quel choix va-t-il faire ? Il prend la tête de sa mère ; il ne la baise point, cette tête d'une pâleur mortelle. Sur la plaie du cadavre voisin il la place à la hâte; avec le glaive, il consacre sa pieuse action.

Et une colossale figure se lève soudain.... Les lèvres chéries de la mère, ces lèvres, dont la douceur divine est toujours la même, prononcent ces affreuses paroles : « Mon fils, ô mon fils , quelle méprise! Là, le cadavre de ta mère; à côté, la tête criminelle de la coupable , immolée par la souveraine justice ! Tu m'as greffée sur son corps pour l'éternité. Avec une volonté sage, avec une conduite violente, je vivrai parmi les dieux. Oui, l'image du divin adolescent flotte , pure et belle, devant mon front et mes yeux. Descend-elle dans mon cœur, elle éveille une ardeur insensée.

CI: Toujours elle doit revenir, toujours monter, toujours des-cendre, s'obscurcir, s'illuminer; ainsi Brahma le voulut. Il ordonna aux ailes diaprées, au clair visage, aux membres dé-licats, it la vision unique et divine, de m'éprouver, de me séduire; car la séduction vient d'en haut, lorsqu'il plaît aux dieux. Ainsi, moi, brahmine , qui porte ma tête dans les cieux, je dois, comme paria, sentir la puissance terrestre, qui m'en-traîne ici-bas.

« Mon fils, je t'envoie vers ton père. Va le consoler. Qu'une triste pénitence, une morne attente, un mérite orgueilleux, ne vous arrêtent pas dans la solitude. Voyagez à travers tous les mondes, passez à travers tous les âges , et annoncez, même au plus chétif, que là-haut Brahma l'entend !

« Nul pour lui n'est le plus chétif; quiconque, avec des mem-bres paralysés, l'esprit affreusement troublé, sombre, sans secours, sans espérance, qu'il soit brahmine, qu'il soit paria, tourne ses regards vers le ciel, éprouvera, apprendra, que la-haut des yeux sans nombre étincellent, que des oreilles sans nombre sont attentives, auxquelles rien ne reste caché.

« Si je m'élève vers son trône , s'il me regarde, moi, l'hor-rible créature, qu'il a transformée affreusement; s'il doit à jamais avoir pitié de moi, que cela tourne à votre avantage ! Et je l'avertirai doucement, et je lui parlerai avec furie, selon que l'esprit me l'ordonnera, selon les mouvements de mon cœur. Ce que je pense, ce que je sens.... que cela demeure un mystère. »

Page 1