‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 6 sur 109 · L'idée est empruntée au de Lucien · texte numérisé non relu

L'idée est empruntée au de Lucien

Allez, allez, cheminez ; que pour mon service l'eau coule, et, à flots larges, abondants, qu'elle s'épanche pour le bain !

Et viens maintenant, vieux balai, prends ces méchantes gue-nilles. Tu as été longtemps valet : accomplis ma volonté. Pose-toi sur deux jambes, une tête par-dessus, et vite, vite, cours avec le pot à eau.

Allez, allez, cheminez; que pour mon service l'eau coule, et, à flots larges, abondants, qu'elle s'épanche pour le bain!

Voyez, il court, il descend sur la grève. Vraiment, il est déjà à la rivière, et, aussi prompt que l'éclair, le revoici avec une cruche pleine. Déjà pour la seconde fois ! Comme l'eau monte dans la cuve! comme chaque vase se remplit!

Arrête, arrête, nous avons de tes dons pleine mesure.... Ah! j'y songe.... malheur! malheur!.... Le mot, je l'ai oublié.

Ah ! le mot par lequel enfin il devient ce qu'il était ! Ciel, il court et se hâte de porter ! Que n'es-tu le vieux balai ! Toujours il apporte nouvelle potée. Hélas! et cent fleuves s'élancent sur moi!

Non, je ne puis le souffrir plus longtemps. Je vais le saisir : c'est de la malice. Ah! toujours mon angoisse augmente. Quelle mine ! Quels regards!

0 rejeton de l'enfer! Veut-il noyer toute la maison? Je vois déjà par chaque porte courir des torrents. Un maudit balai, qui ne veut pas entendre ! Souche que tu étais, reste donc tranquille!

Ne veux-tu pas cesser enfin? Je te prendrai, je te saisirai, et, le vieux bois, avec la hache tranchante, vite je le couperai.

Fort bien! voilà le traîneur qui revient! Que seulement sur toi je tombe, ô lutin, tu seras terrassé! Le tranchant poli à grand bruit le frappe. Vraiment, c'est bien ajusté! Le voilà en deux morceaux! Maintenant je puis espérer, et je respire libre-ment.

Malheur! malheur! Les deux parts déjà se dressent, comme des serviteurs tout prêts. A mon secours, puissances supé-rieures!

Et ils courent ! L'eau gagne de plus en plus dans la salle et l'escalier. Quel effroyable déluge! Seigneur et maître, entends mes cris!... Ah! voici le maître! Seigneur, la détresse est grande. Les esprits que j'évoquai, je ne puis m'en défaire.

LE MAITRE. Dans le coin, balai, balai! Que cela finisse! car M seul, pour son service, comme esprits, le vieux maître vous appelle.

La fiancée de Corinthe

Un jeune homme était venu d'Athènes à Corinthe, encore in-connu dans ce lieu. Il comptait sur la bienveillance d'un citoyen. L'hospitalité unissait les deux pères, et ils avaient, dès le jeune âge, fiancé la fille et le fils.

Mais sera-t-il bienvenu, s'il n'achète pas chèrement la fa-reur? Il est encore païen avec les siens, et ses hôtes sont déjà thrétiens et baptisés. Vient-il à germer une croyance nouvelle, souvent l'amour et la fidélité sont arrachés comme méchante ivraie.

Déjà toute la maison reposait en silence, et le père et la fille; la mère seule veille encore; elle reçoit l'hôte avec la plus grande bienveillance. Aussitôt il est mené dans la chambre de parade. Prévenant ses désirs, elle étale devant lui le vin et la nourriture, et, après avoir ainsi pourvu à ses besoins, elle lui souhaite une bonne nuit.

Mais devant cette table bien servie ne s'éveille point le désir le la nourriture ; la fatigue fait oublier le boire et le manger, li bien que, tout habillé, il se couche sur le lit; et il est sur le point de s'endormir, lorsqu'un étrange convive ouvre la porte et s'avance.

A la lueur de sa lampe, il voit une jeune fille, vêtue et voilée de blanc, entrer dans la chambre avec un modeste silence ; un bandeau noir et or entoure son front. En le voyant, saisie d'ef-froi, elle lève avec surprise une main blanche.

« Suis-je, s'écrie-t-elle, si étrangère dans la maison, qu'on ne m'ait rien dit de notre hôte ! Ah ! voilà comme on me retient dans ma cellule! Et maintenant ici la honte me saisit soudain. Poursuis ton sommeil sur cette couche ; je m'en vais bien vite comme je suis venue.

— Reste, belle vierge ! s'écrie le jeune homme, qui s'élance de sa couche. Voici les dons de Cérès et de Bacchus, et tu 1. Le sujet est emprunté à Phlégon de Tralles, et se trouve dans son recueil Des choses merveilleuses. amènes l'Amour, chère enfant. Tu es pâle de frayeur : viens, mon amie, et voyons si les dieux sont propices.

— Éloigne-toi, jeune homme, arrête. Je n'appartiens pas à la joie. Déjà le dernier pas est fait, hélas! par une illusion ma-ladive de ma bonne mère, qui, dans sa convalescence, jura que jeunesse et nature seraient désormais asservies au ciel.

0: Aussitôt la foule bigarrée des anciens dieux déserta la mai-son devenue tranquille. Un seul, invisible, dans le ciel et un sauveur, sur la croix, sont adorés. Ici ne tombent, comme vic-times, ni le bœuf ni l'agneau, mais, chose inouïe! des victimes humaines. »

Et il la questionne, et il pèse toutes ses paroles, dont au-cune n'échappe à son esprit. « Est-ce possible? dans ce lieu tranquille, ma chère fiancée est devant mes yeux! Eh bien, sois à moi ! Les serments de nos pères nous ont obtenu la faveur du ciel.

— Tu ne me posséderas point, âme généreuse 1 On te donne à ma jeune sœur. Tandis que je languirai dans ma cellule se-crète, hélas ! dans ses bras pense à moi, à moi, dont tu seras l'unique pensée, à moi, qui me consume d'amour, qui bientôt me cacherai dans la terre.

— Non, j'en atteste cette flamme : sa clarté propice nous annonce l'hyménée ; tu n'es point perdue pour le bonheur et pour moi ; tu me suivras dans la maison de mon père. Ma bien-aimée, reste ici; célèbre avec moi sur-le-champ, célèbre sans apprêts notre festin de noces. »

Et déjà ils échangent les gages de fidélité; elle lui présente la chaîne d'or, et il veut lui offrir une coupe d'argent d'un travail incomparable. 0: Elle n'est pas pour moi, mais donne-moi, je te prie, une boucle de tes cheveux. »

A cet instant sonna l'heure funèbre des esprits : alors seule-ment elle parut être à l'aise. De ses lèvres pâles, elle but avi-dement le vin couleur de sang ; mais le pain de froment, qu'il lui présentait avec amitié, elle n'en voulut pas le plus petit morceau.

Puis elle présenta la coupe au jeune homme, qui la but, connue elle, avec ardeur, avec empressement. Il invite l'amour à ce repas secret. Hélas ! son pauvre cœur était malade d'amour. Mais elle résiste, si vivement qu'il la prie, jusqu'à ce qu'il tombe éploré sur le lit.

Elle s'avance et se couche auprès de lui. « Ah! qu'avec dou-leur je vois tes angoisses! Mais, hélas ! si tu touches mes mem-bres, tu sentiras avec horreur ce que je t'ai caché! Elle est blanche comme la neige, mais froide comme la glace, l'amante que tu t'es choisie. »

Il la saisit avec ardeur de ses bras vigoureux, animé par la force de la jeunesse et de l'amour : « Espère encore de te ré-chauffer auprès de moi, quand même tu me serais envoyée du sépulcre ! Échange de soupirs et de baisers ! Torrent d'amour! N'es-tu pas embrasée, quand tu me sens brûler? »

L'amour les enchaîne de nœuds plus étroits ; les larmes se-mêlent à leurs transports; elle aspire avidement les flammes de sa bouche ; chacun ne se sent plus vivre que dans l'autre ; l'amant réchauffe par son ardeur le sang glacé de son amante, mais il ne sent point de cœur battre dans la poitrine.

Cependant la mère, attardée aux soins du ménage, vient en-core à passer dans le corridor ; elle écoute à la porte, elle écoute longtemps quel étrange bruit ce peut être : accents plaintifs et voluptueux du fiancé et de la fiancée, voix entre-coupées du délire amoureux.

Elle demeure immobile à la porte, car elle veut d'abord se convaincre ; elle entend avec colère les serments suprêmes de l'amour, paroles tendres et caressantes. « Silence! le coq s'éveille!... mais, la nuit prochaine, reviendras-tu? » Et baisers sur baisers !

La mère ne contient pas plus longtemps son courroux ; elle ouvre soudain la serrure bien connue. « Est-il dans la maison de pareilles prostituées, qui d'abord se prêtent aux désirs de l'étranger?... » Elle franchit le seuil, et, à la lueur de la lampe, elle voit.... ô Dieu! elle voit son enfant.

Et le jeune homme, dans la première frayeur, veut, avec le voile de la jeune fille, avec le tapis, couvrir sa bien-aimée. Mais elle-même se dégage soudain. Comme par la force de l'esprit, la figure se lève et grandit lentement sur la couche.

« Mère, nère ! dit-elle d'une voix sépulcrale, ainsi donc vous m'enviez cette belle nuit ! Vous me chassez de la tiède couche ! Ne me suis-je éveillée que pour le désespoir? N'est-ce pas assez pour vous de m'avoir portée si jeune dans le lin-ceul, dans la tombe?

« Mais un arrêt particulier me pousse hors de mon étroit asile, pesamment couvert ; les sourdes hymnes de vos prètres et leurs bénédictions sont impuissantes ; l'eau et le sel ne peuvent refroidir un cœur où la jeunesse respire. Ah ! la terre ne re-froidit point l'amour.

« Ce jeune homme me fut promis dans le temps où le temple gracieux de Vénus subsistait encore. Mère, vous avez enfreint votre parole, parce qu'un vœu étranger, un vœu trompeur, vous enchaînait; mais aucun dieu n'exauce la mère qui jure de refuser la main de sa fille.

a Je suis poussée hors de la tombe pour chercher encore le bien qui me fut ravi, pour aimer encore l'homme déjà perdu et sucer le sang de son cœur. Quand c'est fait de lui, je dois passer à d'autres, et les jeunes gens succombent à ma fureur.

<:Deau jeune homme, tu ne peux vivre plus longtemps; tu languiras désormais à cette place. Je t'ai donné ma chaîne; j'emporte une boucle de tes cheveux. Regarde-la bien; demain tu auras blanchi, et tu ne redeviendras brun que là-bas.

« Mère, écoute maintenant ma prière suprême : élève un bû-cher ; ouvre mon étroite, inquiète cellule, rends au repos l'amante dans les flammes. Quand l'étincelle jaillit, quand la cendre s'embrase, nous volons dans le sein des dieux an-tiques. »

Le dieu et la bayadère.

(Légende indienne.)

Mahadéva, le maître de la terre, descend, pour la sixième fois, afin de se rendre semblable à nous, et de sentir avec nous plaisir et peine. Il consent à séjourner ici-bas ; il se résigne à tout. Qu'il doive épargner ou punir, il faut qu'il voie les hommes avec des yeux humains. A-t-il observé la ville en voyageur, épié les grands, considéré les petits, il la quitte, te soir, pour aller plus loin.

Et lorsqu'il arrive hors de la ville, et qu'il touche aux der-nières maisons, il voit une belle enfant aux joues peintes, une •enfant perdue. «Je te salue, ô vierge! — Merci de l'honneur! Attends, je vais sortir. — Et qui es-tu? — Une bayadère, et c'est ici la maison de l'amour. » Elle s'anime, pour faire sonner en dansant les cymbales; elle sait tourner avec grâce, elle se penche et se ploie et lui présente le bouquet.

Caressante, elle l'attire vers le seuil, et l'entraîne vivement dans la maison. « Bel étranger, ma cabane sepa bientôt illu-minée. Es-tu fatigué, je te soulagerai; j'aurai soin de tes pieds souffrants. Ce que tu veux, tu l'auras, repos, plaisir ou badinage. » Elle apaise avec empressement des douleurs men-songères. Le dieu sourit, il observe avec joie, sous la dégra-dation profonde, un cœur humain.

Il exige des services d'esclave : elle n'en est que plus riante, et les artifices de la jeune fille deviennent peu à peu nature. Ainsi le fruit succède par degrés à la fleur. Si l'obéissance est dans le coeur, l amour n est pas loin. Mais, pour l'éprouver toujours plus durement, celui qui connaît les hauteurs et les profon-deurs choisit le plaisir et l'épouvante et la douleur cruelle.

Il baise les joues peintes, elle éprouve le tourment de l'a-mour ; la jeune fille est éprise ; elle pleure pour la première fois. A ses pieds elle tombe, non pour l'or et la volupté. Hélas ! et ses membres flexibles refusent tout service. Et, pour les douces fêtes de la couche, les heures nocturnes disposent le beau tissu, le voile sombre et favorable.

Bien tard endormie parmi les jeux, tôt éveillée, après un court sommeil, elle trouve mort sur son cœur l'hôte bien-aimé. Elle s'écrie et se jette sur lui ; mais elle ne le réveille pas, et bientôt l'on porte à la fosse enflammée les membres glacés. Elle entend les prêtres, les chants funéraires. Elle se trouble et court et fend la presse. « Qui es-tu ? Qui te pousse vers la fosse? »

Elle se prosterne auprès du cercueil; ses cris fendent les airs : cc Je redemande mon époux, et je le cherche dans la tombe. Les verrai-je réduits en cendres, ces membres divins ? Il fut à moi, à moi plus qu'à toute autre, hélas ! une seule douce nuit. » Les prêtres chantent : 0: Nous portons les vieillards, après une longue fatigue et un tardif engourdissement ; nous portons la jeunesse avant qu'elle y songe.

« Entends la leçon de tes prêtres : cet homme n'était point ton époux. Tu vis en bayadère, et tu n'as aucun devoir. L'ombre seule suit le corps dans le silencieux empire des morts ; l'épouse seule suit l'époux : c'est à la fois son devoir et sa gloire. Sonnez, trompettes, la plainte sacrée! Recevez, ô dieux, l'ornement des jours; recevez auprès de vous le jeune homme dans a flamme. »

Ainsi chante le chœur, qui redouble sans pitié l'angoisse de son âme, et, les bras étendus, elle s'élance dans le mortel brasier; mais le jeune dieu l'enlève de la flamme, et la bien-aimée s'envole entre ses bras. La divinité met sa joie dans les pécheurs pénitents ; avec leurs bras de feu , les immortels em-portent dans le ciel les âmes perdues !

lie paria.

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