QUATRIÈME PARTIE
Mme Roland, sur l'échafaud, demanda de pouvoir mettre par écrit les pensées, toutes particulières, qui s'étaient présen-tées à son esprit dans le trajet suprême. Il est regrettable qu'on le lui ait refusé ; car, à la fin de la vie, il s'élève dans les esprits résolus des pensées jusqu'alors inimaginables. Ce sont comme de bienheureux génies, qui descendent, éclatants de lumière, sur les sommets du passé.
On se dit souvent dans la vie qu'on doit éviter l'activité in-quiète (TToXuTtpaYt*o<7Ûv»i), et surtout, à mesure qu'on vieillit, .s'engager toujours moins dans de nouvelles entreprises; mais, on a beau dire, on a beau conseiller les autres et soi-même : devenir vieux, c'est déjà commencer une affaire nouvelle ; tous les rapports changent, et il faut, ou bien cesser tout à fait d'agir, ou bien, le voulant et le sachant, accepter le nouvel emploi.
Les grands talents sont rares et il est rare qu'ils se connais-sent eux-mêmes : or une activité et une méditation puissantes, qui s'ignorent, ont, au plus haut point, des suites aussi heu-reuses que malheureuses, et, dans ce conflit, se dissipe une précieuse vie. Il s'en trouve dans les Conversations de Medwin1 des exemples aussi tristes que remarquables.
Je ne hasarde pas de discourir sur l'absolu dans le sens spé-culatif; mais j'ose affirmer que celui qui le reconnaît dans le
1. Ami de lord Byron, auteur d'un ouvrage traduit en français par M. A. Pichot, sous le titre de Conversations de lord Byron ou Mémorial d'un séjour à Pise auprès de lord Byron, 1824, 2 vol. phénomène, et qui ne le perd jamais de vue, en retire un très-grand avantage.
Vivre dans l'idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était possible. Il en est de même du caractère. Si l'idée et le carac-tère se rencontrent, on voit naître des événements, qui, durant des milliers d'années, ne cesseront pas d'exciter l'étonnement du monde.
Napoléon, qui vivait tout entier dans l'idée, ne put cependant la saisir d'une manière consciente : il nie absolument l'idéal et lui refuse toute réalité, tandis qu'il s'efforce avec ardeur de le réaliser. Mais, cette contradiction intérieure perpétuelle, son intelligence claire, inaltérable, ne peut la supporter; et c'est une chose extrêmement remarquable, de le voir forcé, en quel-que sorte, de s'exprimer à ce sujet d'une manière aussi agréa-ble qu'originale.
Il considère l'idée comme un être de raison, qui n'a, il est vrai, aucune réalité, mais qui, en se dissipant, laisse un résidu (caput mortuuni), auquel nous ne pouvons refuser tout à fait la réalité. Cela peut nous sembler bien sec et bien matériel ; mais il s'exprime tout autrement lorsque, avec foi et confiance, il entretient ses amis de l'irrésistible enchaînement de sa vie et de sa conduite. Il reconnaît volontiers que la vie produit la vie, qu'une fécondation fondamentale agit pour tous les temps ; il se plaît à reconnaître qu'il a donné à la marche du monde une impulsion énergique, une direction nouvelle.
C'est toujours une chose extrêmement remarquable, que des hommes presque entièrement absorbés dans l'idée éprouvent une si grande répugnance pour le fantastique. Tel était Ha-mann, qui ne pouvait souffrir qu'on parlât « des choses d'un autre monde. » Il s'exprimait là-dessus, incidemment, dans un certain paragraphe, qu'il changea quatorze fois, parce qu'il lui semblait insuffisant, et vraisemblablement il ne parvint pas à se satisfaire. Deux de ces essais nous sont restés : nous en avons risqué nous-même un troisième, et ce qui précède nous en-gage à le faire paraître ici.
L'homme est, comme être réel, placé au milieu d'un monde réel, et doué d'organes tels qu'il peut reconnaître et produire le réel, et, en outre, le possible. Tous les hommes en santé ont le sentiment de leur existence et d'un monde extérieur qui les environne. Cependant il se trouve aussi dans le cerveau une place vide, c'est-à-dire une place où nul objet ne se réfléchit, tout comme dans l'œil même il se trouve une petite place qui ne voit pas : si l'homme porte son attention particulièrement sur cette place, et qu'il s'y enfonce, il tombe dans une maladie mentale; il y devine « des choses d'un autre monde, » lesquelles sont proprement des chimères sans forme, sans limites, mais qui angoissent, comme un espace ténébreux et vide, et qui poursuivent, avec plus d'acharnement que des spectres, l'homme qui ne sait pas s'en délivrer.
La littérature est le fragment des fragments. On n'a écrit que la moindre partie de ce qui s'est fait et de ce qui s'est dit ; et, de ce qu'on a écrit, il ne nous reste que la moindre partie.
Et cependant, si incomplète que soit la littérature, nous y trouvons mille répétitions, ce qui montre combien l'esprit et la destinée de l'homme sont bornés.
A chacune des absurdités du jour on devrait se contenter d'opposer les grands ensembles de l'histoire du inonde.
Comme donc nous sommes appelés, en qualité d'assesseurs, quoique sans droit de suffrage, à ce conseil général du monde, et que nous devons entendre jour par jour les rapports des fai-seurs de gazettes, c'est un bonheur de trouver aussi de bons rapporteurs pour le temps passé. Tels ont été pour moi, tout dernièrement, de Raumer 1 et Wachler2.
Est-ce à l'historien, est-ce au poëte, qu'appartient la prééllJi-nence? C'est là une question qui ne doit pas être posée. Ils ne sont pas rivaux, pas plus que le coureur et le lutteur. A chacun revient sa couronne.
L'historien a deux devoirs à remplir, l'un envers lui-même, l'autre envers le lecteur : il doit examiner à part lui, soigneu-- 1. Frédéric de Raumer, professeur d'histoire à Berlin, très-connu par ses voyages et par ses ouvrages historiques, particulièrement par son Histoire des Ilohenstanffen.
2. Jean-Frédéric-Louis Wachler, professeur d'histoire et bibliothécaire à Breslau, auteur de plusieurs ouvrages sur la littérature générale et la littérature allemande. sement, ce qui peut être arrivé et, pour le lecteur, établir solidement ce qui est arrivé. Comment il procède dans son tra-vail , c'est un point sur lequel il peut s'entendre avec Ses con-frères; mais le public ne doit pas pénétrer dans le secret, ni savoir combien peu de choses en histoire peuvent être présen-tées comme certaines.
Il en est pour nous des livres comme des nouvelles connais-sances. D'abord nous sommes charmés, quand nous trouvons, en général, de la sympathie, quand nous sentons un contact agréable sur un point essentiel de notre existence : c'est seule-ment après une connaissance plus intime que les différences se manifestent; alors l'objet principal d'une sage conduite est de ne pas reculer aussitôt avec horreur, comme cela peut arriver dans la jeunesse, mais, au contraire, de maintenir avec soin les points communs et de s'expliquer complétement sur les différences, sans prétendre néanmoins se mettre d'accord.
J'ai trouvé une de ces conversations familièrement instruc-tives dans la Psychologie de Stiedenroth1. Il expose d'une ma-nière incomparable toute l'action de l'extérieur sur l'intérieur, et nous voyons une seconde fois le monde naître en nous peu à peu ; mais il ne réussit pas aussi bien en ce qui touche la réaction de l'intérieur sur l'extérieur. Il ne rend pas justice à l'entéléchie, qui ne reçoit rien sans se l'approprier par ce qu'elle y ajoute de son propre fonds, et, sur cette voie, le génie ne fait aucun progrès. Que si l'auteur songe à déduire l'idéal de l'ex-périence, et s'il dit que l'enfant n'idéalise point, on peut ré-pondre que l'enfant n'engendre point, car la perception de l'idéal exige aussi une puberté. Quoi qu'il en soit, ce livre me sera. toujours un ami, un compagnon précieux, et je ne veux plus m'en séparer.
Qui vit beaucoup avec les enfants trouvera que nulle action de l'extérieur ne demeure chez eux sans réaction. La réaction d'une excellente nature d'enfant est même pas-sionnée, sa pénétration, énergique.
C'est pourquoi les enfants jugent vite, pour ne pas dire qu'ils préjugent, car, avant que l'impression, prompte mais exclu-- 1. Ernest Stiedenroth, professeur de philosophie à Greifswald. sive, se soit effacée, pour faire place à une plus générale, il faut du temps. Veiller là-dessus est un des plus grands devoirs de l'instituteur.
Un enfant de deux ans avait compris les fêtes d'anniversaire ; il s'était approprié, avec joie et reconnaissance, les cadeaux qu'on lui avait faits pour la sienne ; il n'avait pas vu avec moins de plaisir son frère recevoir les siens à son tour : cela le con-duisit, la veille de Noël, à demander, lorsqu'il vit tant de ca-deaux étalés, quand viendrait donc son Noël? Il lui fallut toute une année encore pour comprendre cette fête générale.
La grande difficulté des méditations psychologiques tient à ce qu'il faut toujours considérer l'intérieur et l'extérieur paral-lèlement, ou plutôt combinés ensemble. C'est toujours la systole et la diastole, l'inspiration et l'expiration de l'être vivant. Bien qu'on ne puisse expliquer la chose, il convient de l'observer exactement et d'y faire une sérieuse attention.
Ma liaison avec Schiller reposait sur notre tendance pronon-cée vers un même but ; notre activité commune, sur la diffé-rence des moyens par lesquels nous nous efforcions de l'at-teindre.
Au sujet d'un point délicat sur lequel nous étions un jour en discussion, et que me rappelle un passage d'une de ses lettres, je fis les réflexions suivantes : « C'est une chose bien différente pour le poëte, de chercher l'idée particulière en vue de l'idée générale, et de voir l'idée générale dans l'idée particulière. Du premier cas résulte l'allégorie, où l'objet particulier n'est qu'un emblème, un exemple, de l'idée générale; mais le second est, à proprement parler, l'essence de la poésie : elle exprime une idée particulière, sans songer à l'idée générale ou sans y faire allusion. Mais celui qui saisit vivante cette idée particulière re-çoit en même temps l'idée générale, sans le remarquer ou en ne le remarquant que plus tard. »
Quand je jette les yeux autour de moi dans une ville, grando ou moyenne, et que j'observe où se rendent les gens pour passer leur soirée, il se trouve toujours que l'on va où l'on re-çoit et rend des saluts, où l'on écoute, où l'on est écouté avec plaisir, et où , soit au jeu, soit dans un agréable entretien, on est toujours assuré de trouver sa « partie. )J
C'est ainsi que j'ai pris goût à la Feuille littéraire de conversa-tion, qui du reste n'est tenue de se présenter chez moi que comme Cahier de conversation. Le monde ne nous laisse pas manquer de distractions : quand je lis, je veux me recueillir et ne pas être tenu en suspens, comme ce sultan des Indes, avec des contes interrompus.
L'amitié ne peut se développer, elle ne peut durer, que d'une manière pratique ; l'inclination et même l'amour ne sauraient produire l'amitié. L'amitié véritable, active, efficace, tient à ce que nous marchons du même pas dans la vie ; que mon ami approuve mes vues, moi les siennes, et que nous avançons en-semble constamment, si différentes que soient d'ailleurs nos manières de vivre et de penser.
SIXIÈME PARTIEl.
L'idée de soumettre les morts à un jugement en forme ne saurait jamais être conforme à l'équité.... Nous souffrons tous à vivre.... Qui voudrait, excepté Dieu, nous demander compte? Ce ne sont pas nos fautes et nos souffrances, mais nos actions et nos œuvres, qui doivent occuper les survivants.
Aux fautes on reconnaît l'homme, aux mérites l'individu. Les imperfections et les destinées nous sont communes à tous, les vertus sont le propre de chacun.
On ne doit ni ne peut révéler les secrets des sentiers de la vie : il s'y trouve des pierres d'achoppement, où chaque voyageur doit broncher, mais le poëte en indique la place.
Ce ne serait pas la peine de vivre soixante et dix ans, si toute la sagesse du monde était folie devant Dieu.
1. Nous laissons de côté la cinquième partie, parce que toutes les pensées qu'elle renferme (à l'exception de deux, que nous plaçons en tête de la sixième partie) se trouvent dans le journal d'Ottilie (voyez notre tome V), les pre-mières, page 490, les dernières, page 478.
La vérité est comme Dieu : elle n'apparaît pas directement; il nous faut la deviner à ses manifestations. ^
Le véritable disciple apprend à démêler l'inconnu du connu et s'approche du maître.
Mais les hommes ne peuvent aisément démêler l'inconnu du connu, parce qu'ils ne savent pas que leur esprit emploie exac-tement les mêmes méthodes que la nature.
Car les dieux nous enseignent à imiter leur œuvre la plus particulière : toutefois nous savons seulement ce que nous fai-sons, mais nous ne connaissons pas ce que nous imitons.
Tout est égal, tout est inégal ; tout est utile et nuisible, par-lant et muet, raisonnable et déraisonnable ; et ce que l'on ad-met sur chaque objet particulier se contredit souvent.
Car les hommes se sont imposé à eux-mêmes la loi, sans sa-voir sur quoi ils faisaient des lois, mais tous les dieux ont or-donné la nature.
Or, ce que les hommes ont établi ne peut cadrer, que la chose soit bonne ou mauvaise : au contraire, ce que les dieux éta-blissent, bon ou mauvais, est toujours à sa place.
Mais je veux faire voir que les méthodes connues qu'em-ploient les hommes sont pareilles aux événements naturels, qu'ils soient manifestes ou secrets.
De ce genre est la divination. Elle découvre par les choses manifestes les choses cachées, l'avenir par le présent, le vi-vant par le mort et le sens de ce qui n'a point de sens.
Ainsi le savant discerne toujours bien la nature de l'homme et l'ignorant la voit tantôt d'une façon tantôt d'une autre , et chacun d'eux l'imite à sa manière.
Qu'un homme ait commerce avec une femme et qu'il en naisse un enfant, c'est le connu qui a produit l'inconnu : en revanche, que l'intelligence obscure de l'enfant perçoive les objets dis-tincts, il devient homme et, par le présent, il apprend à dis-cerner l'avenir.
Ce qui est immortel ne se peut comparer à ce qui est de con-dition mortelle, et cependant l'être qui n'a que la vie est aussi intelligent : ainsi l'estomac sait fort bien quand il a faim , et soif.
Tels sont les rapports de la divination avec la nature humaine. L'une et l'autre sont toujours bien aux yeux de l'homme éclairé : à l'homme borné, elles paraissent tantôt d'une façon, tantôt d'une autre.
Dans la forge, on amollit le fer en soufflant le feu, qui en-lève à la barre sa nourriture superflue ; le fer est-il purifié, on le bat, on le dompte, et, en le nourrissant d'une eau étrangère, on lui rend sa force : telle est aussi sur l'homme l'action de son instituteur.
Puisque nous sommes persuadés que celui qui contemple le monde intellectuel et découvre la beauté de la véritable intelli-gence, peut aussi en reconnaître le père, qui est élevé au des-sus de toute portée des sens : essayons de reconnaître, selon nos forces, et d'énoncer pour nous-mêmes (autant que des choses pareilles se peuvent rendre clairement) de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de l'esprit et de l'univers.
Supposez donc deux blocs de pierre placés l'un à côté de l'autre ; l'un est resté informe et brut, mais un artiste a fait de l'autre une statue d'homme ou de dieu : si c'est une divinité, elle pourra représenter une Grâce ou une Muse ; si c'est une figure humaine, ce ne devra pas être une personne déterminée, ce sera plutôt une figure idéale, que l'artiste aura composée de tous les traits du beau.
Mais la pierre à laquelle le ciseau a donné une belle forme vous paraîtra belle aussitôt, non parce qu'elle est pierre, sans quoi l'autre bloc semblerait également beau, mais parce qu'elle a une figure que l'artiste lui a donnée.
Or la matière n'avait pas cette forme, elle existait chez l'in-venteur avant de passer à la pierre. Cependant elle n'existait pas chez l'artiste parce qu'il avait des yeux et des mains, mais parce qu'il avait le génie de l'art.
Il y avait donc en lui une beauté bien supérieure encore ; car ce n'est pas la forme que l'artiste a conçue qui est transmise à la pierre ; cette forme demeure dans sa pensée, et il s'en pro-duit une inférieure, qui ne reste pas pure en elle-même et telle que l'artiste la souhaitait, mais seulement en tant que la matière obéit au ciseau.
Mais si l'art manifeste ce qu'il est et ce qu'il possède, et s'il manifeste le beau oonformément à la raison, selon laquelle il procède toujours, c'est elle qui possède, par excellence, une beauté de l'art plus grande et plus éminente, plus parfaite que tout ce que qui se produit au dehors.
Car la forme, prenant de l'expansion dès qu'elle passe dans la matière, devient dèslors plus faible que celle qui reste concentrée dans l'unité. Ce qui éprouve en soi un écartement s'éloigne en effet de soi-même : la force de la force, la chaleur de la cha-leur, la puissance de la puissance et aussi la beauté de la beauté. Ainsi donc la cause efficiente doit être plus excellente que l'ef-fet. Ce n'est pas la tradition musicale, c'est la musique qui fait le musicien : la musique idéale produit celle qui se manifeste par les sons.
Que si quelqu'un voulait mépriser les arts, parce qu'ils imi-tent la nature, on peut répondre que les natures aussi imitent bien d'autres choses ; que d'ailleurs les arts n'imitent pas pré-cisément ce que nous voyons de nos yeux, mais qu'ils remon-tent à cette haute raison qui constitue la nature, et selon la-quelle elle agit.
D'ailleurs les arts tirent aussi beaucoup de choses d'eux-mêmes , et, d'un autre côté, ils suppléent souvent à l'imper-fection de la nature, car ils ont en eux-mêmes la beauté. C'est ainsi que Phidias put figurer le Dieu, sans imiter rien de vi-sible à l'œil, mais en le concevant, par la pensée, tel que paraîtrait Jupiter lui-même, s'il venait à se présenter devant nos yeux.
On ne peut blâmer les idéalistes anciens et modernes d'in-sister si vivement sur la méditation de l'unité, de laquelle tout découle et à laquelle tout devrait être ramené : en effet le principe vivifiant et ordonnateur est tellement resserré dans le phénomène qu'il peut à peine s'en dégager. Mais, d'un autre côté, nous nous faisons tort, quand nous refoulons la puissance formatrice et la forme suprême dans une décevante unité, qui échappe à notre perception externe et interne.
L'homme est appelé au développement et au mouvement. Ce sont là les deux formes générales dans lesquelles se manifestent toutes les autres, et particulièrement les formes sensibles. Une forme intellectuelle peut, sans déchoir aucunement, se mani-fester dans le phénomène, pourvu que cette manifestation soit
•V une génération, une propagation véritable. L'engendré n'est pas moindre que le générateur; c'est même l'avantage de la génération vivante, que l'engendré puisse être plus excellent que le générateur.
Développer cela plus amplement et le rendre parfaitement clair, et, qui plus est, tout à fait pratique, serait d'une grande importance : mais une exposition logique et détaillée poucrait exiger des lecteurs une trop grande attention.
Ce qui appartient à quelqu'un, il ne s'en délivre point, même en le rejetant.
La nouvelle philosophie de nos voisins de l'Ouest prouve que les hommes, quoi qu'ils fassent, et même aussi les peuples en-tiers, reviennent toujours à ce qui est inné chez eux : et pour-rait-il en être autrement, puisque c'est cela même qui déter-mine leur nature et leur façon de vivre ?
Les Français ont renoncé au matérialisme, et ils ont accordé aux premiers principes un peu plus de spiritualité et de vie ; ils se sont délivrés du sensualisme, et ils ont concédé aux pro-fondeurs de la nature humaine un développement spontané ; ils admettent en elle une force créatrice, et ne cherchent pas à expliquer l'art tout entier par l'imitation des objets extérieurs. Puissent-ils persévérer dans cette voie !
Il ne peut y avoir de philosophie éclectique, mais bien des philosophes éclectiques.
On peut dire éclectique tout homme qui, dans ce qui l'envi-ronne , dans ce qui se passe autour de lui, s'approprie ce qui est conforme à sa nature, et ici est compris tout ce qui s'ap-pelle culture et progrès, dans le sens théorique ou pratique.
Deux philosophes éclectiques pourraient donc devenir adver-saires prononcés, si, étant nés avec des inclinations contraires, ils s'appropriaient, chacun de son côté, dans toutes les philo-sophies connues , ce qui leur conviendrait. Que l'on jette seulement les yeux autour de soi, et l'on trouvera toujours que chaque homme agit de la sorte, et de là vient qu'il ne conçoit pas pourquoi il ne peut gagner les autres à son opinion.
Il est même rare que, dans l'âge le plus avancé, un homme devienne historique pour lui-même, et que ses contemporains deviennent historiques pour lui, en sorte qu'il ne peut et ne veut plus controverser avec personne.
Si l'on y regarde de plus près, on trouve qu'il est rare que l'histoire même ait pour l'historien le caractère historique; car chaque auteur écrit toujours comme s'il eût assisté lui-même aux événements, au lieu d'écrire ce qui était autrefois et qui émouvait alors les hommes. Le chroniqueur lui-même laisse toujours paraître plus ou moins l'étroit horizon et les particu-larités de sa ville, de son cloître, comme de son temps.
Diverses maximes des anciens, qu'on a coutume de se répé-ter souvent, avaient une tout autre signification qu'on ne vou-drait leur donner dans les temps modernes.
Ils ont dit : « Aucune personne ignorant la géométrie, étran-gère à la géométrie, ne doit se présenter dans l'école du phi-losophe, » mais cela ne veut pas dire qu'on doive être un ma-thématicien pour devenir un philosophe.
La géométrie est ici entendue dans ses premiers éléments, tels que nous les trouvons dans Euclide, et que nous les faisons commencer à tous les jeunes élèves. Dans ces limites, c'est la préparation et même l'introduction la meilleure à la philoso-phie.
Lorsque l'enfant commence à comprendre qu'un point invi-sible doit précéder un point visible ; que le plus court chemin d'un point à un autre est conçu comme une ligne droite, avant que le crayon l'ait tracée sur le papier, il éprouve un certain orgueil, une certaine satisfaction. Et ce n'est pas sans raison , car la source de toute spéculation lui est ouverte ; l'idée et sa réalisation, potentia et actu, lui sont devenues intelligibles ; le philosophe ne lui révèle rien de nouveau : la base de tout rai-sonnement s'était déjà manifestée au géomètre.
Si nous prenons ensuite cette grave parole : « Connais-toi toi-même, » nous ne devons pas l'expliquer dans le sens ascéti-que. Ce n'est point du tout Yhéautognosie1 de nos modernes hypo-condres, humoristes, héautontimorumènes : mais cela veut dire tout simplement : 0: Fais un peu attention il toi-même, prends connaissance de toi-même, afin de t'éclairer sur tes rapports 1. Connaissance de soi-même. avec tes semblables et avec le monde. » Pour cela , il n'est be-soin d'aucunes tortures psychologiques ; tout homme avisé sait par expérience ce que cela veut dire : c'est un bon conseil, dont chacun peut tirer dans la pratique un très-grand avan-tage.
Qu'on y réfléchisse, la grandeur des anciens et principale-ment de l'école de Socrate, est d'exposer aux yeux la source et la règle de toute vie et de toute activité, et d'inviter, non pas à une spéculation frivole, mais à la vie et à l'action.
Si donc notre enseignement scolaire fixe toujours l'attention sur l'antiquité ; s'il encourage l'étude des langues grecque et latine, nous pouvons nous féliciter de voir que ces études, si nécessaires à une haute culture, ne rétrogradent point.
Lorsque nous nous plaçons en face de l'antiquité, et que nous la contemplons sérieusement, avec l'intentionné nous former sur elle, il nous semble que c'est de cette heure seulement que nous soyons devenus des hommes.
L'instituteur, en s'exerçant à écrire et à parler en latin, de-vient il ses propres yeux un homme plus considérable et plus distingué qu'il n'ose se le figurer dans sa vie routinière.
En présence de l'antiquité, l'esprit capable de sentir les créa-tions de la poésie et de la plastique est transporté dans l'état de nature idéal le plus agréable, et, de nos jours encore, les chants d'Homère savent nous délivrer, du moins pour quelques moments, de l'énorme fardeau que les traditions de trente siè-cles ont accumulé sur nous.
Il n'y a que deux vraies religions, l'une qui reconnaît et adore sans aucune forme la sainteté qui habite en nous et autour de nous, l'autre qui la reconnaît et l'adore dans la forme la plus belle : tout ce qui se trouve entre deux est idolâtrie.
On ne peut nier que, par la réformation, l'esprit n'ait cherché à s'affranchir ; la connaissance de l'antiquité grecque et ro-maine fit naître le désir, la passion, d'une vie plus libre, plus décente et plus polie : mais la réformation ne fut pas peu favo-risée par la tendance du cœur à rentrer dans une certaine simplicité naturelle et de l'imagination à se concentrer.
Tous les saints furent bannis du ciel à la fois, et, d'une mère divine et de son petit enfant, les sens, les pensées, le senti-ment, se reportèrent sur l'homme fait, qui déploie une activité morale, qui souffre injustement, et qui fut plus tard transfiguré comme demi-dieu, reconnu et adoré comme véritable Dieu.
Il apparut devant un arrière-plan, où le Créateur avait dé-ployé l'univers ; de lui découla une influence spirituelle ; on s'appropria ses souffrances comme un modèle ; et sa transfigu-ration fut le gage d'une éternelle durée.
Comme l'encens ranime la vie d'un brasier, la prière ranime les espérances du cœur.
Je suis persuadé que la Bible paraît toujours plus belle à me-sure qu'on la comprend mieux, c'est-à-dire à mesure que l'on découvre et que l'on voit mieux que chaque mot dont nous sai-sissons le sens général, et dont nous faisons à nous-mêmes l'application en particulier, eut encore, selon certaines circon-stances, selon les rapports de temps et de lieu, une relation pro-pre, spéciale, immédiatement individuelle.
A bien considérer la chose, nous avons encore à nous réfor-mer tous les jours et lL protester contre les autres, bien que ce ne soit pas dans le sens religieux.
C'est notre tâche de tous les jours, notre tâche sérieuse, iné-vitable, de mettre nos paroles dans un accord aussi direct que possible avec nos sentiments, nos observations, nos réflexions, notre expérience, nos idées, nos jugements.
Que chacun s'examine, et il trouvera que la chose est beau-coup plus difficile qu'on ne pourrait le penser; car, malheureu-sement, les mots sont d'ordinaire pour l'homme des pis aller : il pense et il sait le plus souvent mieux qu'il ne parle.
Mais persévérons dans nos efforts pour écarter, autant que possible, par la clarté et la loyauté, le faux, l'inconvenable, l'insuffisant, qui pourraient se développer ou s'insinuer chez nous et chez les autres.
Avec les années augmentent les épreuves.
Au point où je dois cesser d'être moral, je n'ai plus aucun pouvoir.
La censure et la liberté de la presse ne cesseront pas de se combattre. Le puissant veut la censure et l'exerce ; l'inférieur réclame la liberté de la presse. Celui-Ill ne veut pas être gêné dans ses desseins et ses actes par des contradictions indiscrètes; il veut être obéi : celui-ci voudrait exposer ses raisons pour lé-gitimer sa désobéissance.
Mais il faut remarquer aussi que le plus faible, celui qui souffre, s'efforce également, à sa manière, d'étoyiïer la liberté de la presse, et, cela, dans le cas où il conspire et ne veut pas qu'on le trahisse.
On n'est jamais trompé, on se trompe soi-même.
Nous manquons dans notre, langue d'un mot qui exprime, pour l'idée de peuple t, le même rapport qui existe entre enfance et enfant. L'instituteur doit écouter l'enfance et non l'enfant. Le législateur et le prince doivent écouter le peuple abstrait, et non le peuple concret. L'un exprime toujours la même chose, il est raisonnable, constant, pur et vrai ; l'autre, à force de vouloir, ne sait jamais ce qu'il veut. C'est dans ce sens que la loi doit être et peut être l'expression générale de la volonté du peuple ab-strait, volonté que n'exprime jamais la multitude, mais que les intelligents comprennent, que les sages savent satisfaire et que les bons satisfont avec plaisir.
Quel droit nous avons de gouverner, nous ne le demandons. pas, nous gouvernons. De savoir si le peuple a le droit de nous déposer, c'est ce qui ne nous préoccupe en aucune façon ; nous veillons seulement à ce qu'il ne soit pas tenté de le faire.
Si l'on pouvait abolir la mort, nous y donnerions volontiers les mains ; abolir la peine de mort sera difficile : si nous pre-nons ce parti, nous la rétablirons à la première occasion.
Si la société renonce au droit d'infliger la peine de mort, la défense personnelle reparaît immédiatement, la vengeance du sang frappe à la porte.
Toutes les lois sont faites par les vieillards et l'âge mûr : les -jeunes gens et les femmes veulent l'exception, les vieillards la règle.
Ce n'est pas l'intelligent qui gouverne, c'est l'intelligence, ce n'est pas le sage, c'est la sagesse.
Qui vous loue s'égale à vous.
1. Ce mot n'existe pas non plus en français. Ne pouvant le former comme Goethe, qui propose Yolkheit, dérivé de VoL,. (peuple), nous nous bornons à rendre la pensée à l'aide des mots abstrait et concret.
il ne suffit pas de savoir, il faut aussi appliquer ; il ne suffit pas de vouloir, il faut aussi agir.
Il n'y a point d'art national, point de science nationale : l'art et la science appartiennent, comme toute chose excellente, au monde entier, et ils ne peuvent faire des progrès que par l'ac-tion mutuelle, générale et libre de tous les contemporains, jointe à l'étude constante de ce qui nous reste et que nous con-naissons du passé.
L'inestimable avantage dont jouissent les étrangers, à com-mencer aujourd'hui seulement une étude approfondie de notre littérature, c'est qu'ils franchissent d'un pas les maladies de crois-sance par lesquelles nous avons dû passer pendant le cours du -siècle presque entier, et que, si le succès est heureux, ils se forment avec nos écrivains d'une manière toute particulière, et -aussi bien qu'ils pouvaient le désirer.
Où les Français du dix-huitième siècle sont destructeurs, Wieland est et harceleur. »
Le talent poétique est donné au paysan aussi bien qu'au che-valier : il s'agit seulement pour chacun d'embra-sser son état et de l'exercer avec dignité.
« Les tragédies, que sont-elles autre chose que les passions versifiées de gens qui se font des choses extérieures je ne sais quelle préoccupation ? »
Yorik Sterne est le plus beau génie qui ait jamais déployé son action : à le lire, on se sent d'abord libre et heureux. Son humour est inimitable, et, chez d'autres, l'humour ne donne pas -toujours à l'âme la liberté.
« La modération et un ciel serein sont Apollon et les Muses. »
La vue est le plus noble des sens ; les quatre autres ne nous instruisent que par les organes du tact : c'est par un attouche-ment que l'on entend, que l'on goûte, que l'on odore et que l'on palpe: la vue est infiniment plus élevée; elle se subtilise au delà des bornes de la matière, et s'approche des facultés de l'esprit.
Si nous nous mettions à la place des autres, la haine et l'en-vie que nous éprouvons si.souvent à .leur égard cesseraient bientôt, et, si nous mettions les autres à notre place, l'orgueil et la présomption en seraient beaucoup diminués.
On a comparé la méditation et l'action à Rachel et à Lia : l'une était plus agréable, l'autre plus féconde.
Après la santé et la vertu, il n'est rien au monde de plus pré-cieux que la connaissance et le savoir ; il n'est rien non plus qu'on puisse acquérir aussi aisément et qu'on achète à aussi bon marché : tout le travail est d'être tranquille, et la dépense, le temps, que nous ne sauvons pas sans le dépenser.
Si l'on pouvait mettre le temps de côté, comme l'argent comptant, sans l'employer, ce serait une sorte d'excuse pour l'oisiveté de la moitié des hommes ; mais non une excuse com-plète, car ce serait un ménage où l'on vivrait du capital, sans se soucier des intérêts.
Les poëtes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.
Parmi tant d'étranges sottises des écoles, je n'en vois point d'aussi parfaitement ridicule que les discussions sur l'authen-ticité des anciens écrits, des anciens ouvrages. Est-ce donc l'au-teur ou l'écrit que nous admirons ou que nous condamnons? Ce n'est jamais que l'auteur que nous avons devant nous : que nous importent les noms, quand nous expliquons un ouvrage d'esprit?
Qui affirmera que nous avons Homère ou Virgile sous nos yeux, quand nous lisons les textes qui leur sont attribués? Mais ce sont les écrivains que nous avons sous nos yeux, et que nous faut-il de plus? En vérité, les savants qui procèdent avec un soin si scrupuleux dans cette affaire insignifiante, ne me sem-blent pas mieux avisés qu'une très-belle dame, qui me disait un jour, avec le sourire le plus doux : « Quel est donc l'auteur des drames de Shakspeare ? »
Il vaut mieux faire la chose la plus futile du monde que de tenir pour futile une demi-heure.
Le courage et la modestie sont les vertus les moins équivo-ques , car elles sont de telle nature que l'hypocrisie ne peut les imiter : elles ont aussi ce caractère commun, qu'elles se ma-nifestent l'une et l'autre par la même couleur. Entre tous les voleurs, les sots sont les pires : ils nous dé-robent à la fois le temps et la bonne humeur. L'estime de nous-mêmes règle notre moralité ; la considéra-tion pour les autres règle notre conduite.
L'art et la science sont des mots qu'on emploie souvent, et dont l'exacte différence est rarement comprise ; on les emploie souvent l'un pour l'autre.
Les définitions qu'on en donne ne me plaisent pas non plus. J'ai vu comparer quelque part la science à l'esprit de saillie, l'art à l'humour : je trouve là dedans plus d'imagination que de philosophie : cela nous donne peut-être une idée de la diffé-rence, mais aucune du caractère propre de l'un et de l'autre.
Je crois qu'on pourrait appeler la science la connaissance de l'universel, le savoir abstrait; l'art, au contraire, serait la science appliquée à l'action ; la science serait la raison, et l'art, son mécanisme : on pourrait donc le nommer aussi la science pratique ; en somme, la science serait le théorème et l'art le problème.
On m'objectera peut-être que l'on regarde la poésie comme un art, et que pourtant elle n'est pas mécanique, mais je nie qu'elle soit un art. Elle n'est pas non plus une science : on s'élève aux arts et aux sciences par la méditation, mais non à la poésie, parce qu'elle est une inspiration. L'âme, à l'instant de son premier éveil, l'avait déjà reçue en elle. On ne devrait point l'appeler art ou science, mais génie.
De nos jours encore, tout homme cultivé devrait relire les ou-vrages de Sterne, afin que le dix-neuvième siècle apprît à son tour ce que nous devons à cet écrivain » et qu'il vît ce que nous pourrons lui devoir encore.
Dans la suite des littératures, les anciennes sources produc-trices sont obscurcies, et les produits qui en sont résultés prennent le dessus : c'est pourquoi on fait bien de jeter de temps en temps un regard en arrière. Ce que nous avons d'ori-ginalité , nous ne pouvons mieux l'entretenir et le vivifier qu'en ne perdant pas de vue nos devanciers.
Puisse l'étude des littératures grecque et romaine rester tou-jours la base de l'éducation supérieure !
Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont toujours que des curiosités; on fait très-bien de les étudier et d'en répandre la connaissance, mais notre culture esthétique et morale y gagnera peu de chose.
Rien de plus dangereux pour les Allemands que de chercher le progrès avec leurs voisins et sous leur influence. Il n est peut-être aucune nation qui soit plus propre à se développer par elle-même : aussi ç'a été pour elle un très-grand avantage que les étrangers aient fixé si tard leur attention sur elle.
Si nous jetons un coup d'œil sur les derniers temps de notre littérature , pendant plus d'un demi-siècle, nous trouvons que rien ne s'est fait par complaisance pour les étrangers.
Les Allemands furent choqués enfin de voir que Frédéric le Grand ne voulût pas entendre parler d'eux, et ils tirent tout leur possible pour lui montrer qu'ils étaient quelque chose.
Maintenant qu'il se forme une littérature universelle, tout bien considéré, ce sont les Allemands qui ont le plus à perdre. Ils feront bien de songer à cet avertissement.
Des esprits pénétrants eux-mêmes ne remarquent pas qu'ils veulent expliquer ce qui constitue des expériences fondamen-tales , auxquelles on devrait acquiescer.
Toutefois cela même est peut-être avantageux : autrement on renoncerait trop vite aux recherches.
Désormais celui qui ne se voue pas à la pratique d'un art ou d'un métie.r s'en trouvera mal. Le savoir n'est plus une res-source dans le tourbillon des affaires humaines : avant qu'on ait pris connaissance de tout, on s'échappe à soi-même.
Aujourd'hui le monde nous inculque, de lui-même, une instruction générale ; ai&ssi n'avons-nous pas à nous en mettre en peine : c'est la spécialité que nous devons nous approprier.
Les plus grandes difficultés se trouvent où nous ne les cher-chons pas.
Lawrence Sterne, né en 1715, mourut en 1768. Pour com-prendre cet écrivain, il ne faut pas perdre de vue ce qu'étaient de son temps les mœurs et l'Église ; on doit aussi se rappeler qu'il fut l'ami particulier de Warburton.
Une âme libre comme la sienne court le risque de devenir téméraire, si une noble bienveillance ne rétablit pas l'équilibre moral.
Une impulsion légère suffisait pour qu'il se déployât tout entier ; une lutte incessante lui faisait discerner le vrai du faux; il s'attacha à l'un avec fermeté, et traita l'autre sans ména-gement.
Il sentait pour le sérieux une haine prononcée, parce qu'il est didactique et dogmatique, et qu'il passe bien aisément au pédantisme, pour lequel il nourrissait une aversion extrême: de là sa répugnance pour la terminologie.
Dans ses études et ses lectures multipliées, il découvrait par-tout l'insuffisant et le ridicule.
Il nomme Shandéisme l'incapacité de réfléchir deux minutes sur un sujet sérieux.
Cette rapide alternative de sérieux et de plaisanterie, de sym-pathie et d'indifférence, de douleur et de joie, doit être dans le caractère irlandais 1.
La sagacité et la pénétration sont chez lui sans limites.
Son humeur sereine, facile et accommodante en voyage, où ces qualités sont mises particulièrement à l'épreuve, ne seront pas facilement égalées.
Autant nous prenons plaisir à contempler cette âme indé-pendante, autant il nous faut reconnaître que, de toutes ces choses qui nous charment, ou du moins de la plupart, il n'en est aucune qu'il nous soit permis de nous approprier.
L'élément de la sensualité, dans lequel il se comporte avec tant de sagesse et de grâce, serait la perte de beaucoup de gens.
Ses rapports avec sa femme, comme avec le monde, sont dignes de remarque. « Je n'ai pas profité de mon infortune en homme sage, » dit-il quelque part. "
Il badine très-agréablement sur les contradictions qui rendent sa position équivoque.
« Le prêcher m'est insupportable : je crois que je m'en suis donné une indigestion dans ma jeunesse. »
Il n'est un modèle en rien , mais, en tout, un indicateur, un excitateur.
« Notre zèle pour les affaires publiques n'est le plus souvent que « bourgeoiserie. »
« Il ne faut rien estimer plus haut que le prix du jour. »
Pereant, qui, ante nos , nostra dixerunt! celui-là seul pourrait tenir un si singulier langage, qui s'imaginerait être autoch-thone. Celui qui tient à honneur de descendre d'ancêtres rai--
1. Sterne naquit à Clonmel en Irlande. sonnables leur accordera pour le moins autant de bon sens qu'à lui-même.
Les auteurs les plus originaux des derniers temps ne le sont pas parce qu'ils produisent quelque chose de neuf, mais seule-ment parce qu'ils sont capables de dire les choses comme si elles n'avaient jamais été dites auparavant.
Aussi la plus belle marque d'originalité consiste-t-elle à sa-voir développer d'une manière si féconde une pensée reçue, que personne n'eût découvert aisément combien de choses étaient recélées en elle.
Beaucoup de pensées éclosent de la culture générale comme les fleurs des rameaux verts : dans la saison des roses, on voit partout les roses fleurir.
A proprement parler, tout tient aux sentiments : où ils se trouvent, les pensées se produisent, et, tels sont les sentiments, telles sont aussi les pensées.
il: Il est difficile de rien reproduire d'une manière tout à fait impartiale. ». On pourrait dire que le miroir fait ici une excep-tion, et cependant nous n'y voyons jamais notre image tout à fait exactement; même, le miroir la retourne, et fait de notre main gauche la droite. Ce peut être un symbole pour toutes nos réflexions sur nous-mêmes.
Au printemps et en automne, on. ne pense guère au coin du feu : cependant, s'il arrive par hasard que nous passions auprès d'un feu allumé, nous trouvons si agréable la sensation qu'il procure, que nous nous y arrêterons volontiers. Il pourrait bien en être de même pour chaque tentation.
a: Ne t'impatiente pas si l'on n'admet pas tes arguments. » Si vous vivez longtemps dans des relations importantes, il ne yous arrive pas, assurément, tout ce qui peut arriver à l'homme, mais du moins l'analogue et peut-être certaines choses jusque-là sans exemple.