TROISIÈME PARTIE
Il est beaucoup plus facile de reconnattre l'erreur que de dé-couvrir la vérité : l'erreur est à la surface, il est possible de la démêler ; la vérité repose dans la profondeur, pénétrer jusque-là n'appartient pas à tout le monde.
Nous vivons tous du passé, et le passé nous engloutit.
Lorsqu'il nous faut apprendre quelque chose de grand, nous nous réfugions aussitôt dans notre misère naturelle; et cependant nous avons toujours appris quelque chose.
Les Allemands ne tiennent point à rester unis, mais du moins à rester « chacun pour soi : » chacun, quel qu'il puisse être, a donc un « pour soi » particulier, qu'il ne se laisserait pas ravir de bon cœur.
Dans la pratique, le monde moral se compose surtout de malveillance et d'envie.
La superstition est la poésie de la vie, aussi n'est-ce pas un mal pour le poëte d'être superstitieux.
La vie, si vulgaire qu'elle paraisse, et si aisément qu'elle semble se contenter de la routine ordinaire, entretient et nour-rit toujours dans le silence certains désirs plus élevés, et cher-che de tous côtés les moyens de les satisfaire.
Singulière chose que la confiance ! Si l'on n'entend qu'une seule personne, elle peut s'égarer ou se tromper ; si l'on prête l'oreille à plusieurs, elles sont dans le même cas, et d'ordinaire on ne parvient point à en déduire la vérité.
On ne doit souhaiter à personne des liaisons impures, mais elles sont pour celui qui s'y laisse entraîner accidentellement la pierre de touche du caractère et de toute l'énergie dont un homme est capable.
Un honnête homme d'un esprit borné perce souvent à jour la fourberie des plus habiles faiseurs1.
Celui qui ne sent point d'amour doit apprendre à flatter, au-trement il ne peut réussir.
On ne peut ni se protéger ni se défendre contre la critique : il faut la braver, et peu à peu elle le souffre doucement.
La multitude ne peut se passer d'hommes de talent, et les hommes de talent lui sont toujours à charge.
Celui qui supporte mes défauts est mon maître, quand même il serait mon valet.
De haut en bas ou de bas en haut, les mémoires doivent tou-jours se rencontrer.
Quand on impose aux gens des devoirs et qu'on ne veut leur accorder aucuns droits, il faut les bien payer.
Ce qu'on appelle le romantique d'une contrée est un secret sentiment du sublime sous la forme du passé, ou, ce qui revient au même, de la solitude, de l'absence, de la retraite. Le magnifique chant d'église V&ii Creator Spiritus est tout par-ticulièrement un appel au génie : c'est pourquoi il parle avec puissance aux âmes fortes et sublimes.
Le beau est une manifestation de lois secrètes de la nature que, sans cette révélation, nous n'aurions jamais connues.
Je puis promettre d'être sincère, mais non d'être impartial.
L'ingratitude est toujours une sorte de faiblesse : je n'ai ja-mais vu que les hommes capables se soient montrés ingrats.
Nous sommes tous si bornés, que nous croyons toujours avoir raison : on peut donc se figurer un esprit extraordinaire, qui non-seulement s'égare, mais qui prend même plaisir à s'égarer. '
Une activité modérée et pure, pour l'accomplissement du juste et du bien, est une chose très-rare : pour l'ordinaire, nous voyons les efforts de la pédanterie qui retarde et de la té-mérité qui précipite.
Le mot et l'image sont des corrélatifs qui se cherchent sans cesse, comme nous le voyons assez dans les tropes et les mé-taphores. De tout temps, ce qui fut dit ou chanté à l'oreille 1. Goethe cite le mot français, et il en risque la traduction. pour arriver au cœur dut s'offrir également à l'œil. Et nous voyons, chez un peuple enfant, dans le livre de la loi et l'ordre de salut, dans la Bible et l'alphabet, le mot et l'image se ba-lancer toujours. Si l'on exprimait ce qui ne pouvait se figurer, si l'on figurait ce qui ne pouvait s'exprimer, c'était parfaite-ment bien, mais on se méprit fort souvent; on parla au lieu de figurer, et il en résulta des monstres mystico-symboliques, mauvais à double titre.
Un recueil d'anecdotes et de maximes est pour l'homme du monde le plus grand trésor, pourvu qu'il sache semer les pre-- / mières à propos dans la conversation, et se souvenir des autres au bon moment.
On dit à l'artiste : 0: Étudiez la nature, » mais ce n'est pas peu de chose de démêler le noble du vulgaire, le beau de l'in-forme.
Où se perd l'intérêt se perd aussi la mémoire.
Le monde est une cloche fêlée ; elle toque, mais elle ne sonne pas.
Il faut souffrir avec bienveillance l'importunité des jeunes amateurs : ils deviennent, dans l'âge mûr, les plus vrais admi-rateurs de l'art et des maîtres.
Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus au monde d'intérêt que la joie maligne.
Les hommes éclairés sont toujours le meilleur dictionnaire de la conversation.
Il y a des hommes qui ne se trompent jamais, parce qu'ils, ne se proposent rien de raisonnable.
Ai-je appris à connattre mes rapports avec moi-même et avec le monde extérieur, je les appelle « vérité » : chacun peut donc avoir sa vérité particulière, et cependant c'est toujours la même.
Le particulier est toujours subordonné au général; le général doit toujours s'accommoder au particulier.
Personne n'est maître de la véritable force productrice, et chacun doit se borner à la laisser faire.
Celui à qui la nature commence à dévoiler son mystère ma-nifeste éprouve un attrait invincible pour l'art, son plus digne
'nterprète.
Le temps est lui-même un élément.
L'homme ne comprend jamais combien il est anthropo-morphe.
Une différence qui ne fournit rien à l'esprit n'est pas une dif-férence.
La substitution d'une consonne à une autre pourrait bien tenir lt un défaut d'organe ; la transformation des voyelles en diphthongues, à une vaine affectation.
On ne peut vivre pour tout le monde, surtout pour ceux avec qui on ne voudrait pas vivre.
L'appel à la postérité a sa source dans un vif et pur senti-ment qu'il y a quelque chose d'impérissable, et que, s'il n'est pas reconnu d'abord , il aura enfin pour lui la majorité.
Les mystères ne sont pas encore des miracles.
I convertiti stanD freschi appresso di me.
Encourager avec étourderie, avec passion, les talents pro-blématiques, fut un défaut de ma vie passée, dont je n'ai jamais pu me corriger tout à fait.
Je voudrais bien être sincère avec toi, sans que cela nous désunît, mais c'est chose impossible. Tu t'y prends mal, et tu t'assieds entre deux chaises : tu ne gagnes pas des partisans et tu perds tes amis. Quelle en sera l'issue ?
Peu importe que l'on soit un chétif ou un grand personnage, il faut toujours payer sa dette à l'humanité.
Les écrivains libéraux ont beau jeu maintenant : ils ont pour suppléants tout le public.
Lorsque j'entends parler d'idées libérales, je suis toujours étonné de voir combien les hommes aiment à se payer de mots retentissants et vides. Une idée ne doit pas être libérale. Qu'elle soit forte, solide, complète en elle-même, afin de remplir sa mission divine d'être féconde ; la notion doit moins encore être libérale, car elle a une tout autre destination. Où donc faut-il chercher le libéralisme ? c'est dans les sentiments, qui sont l'âme vivante. Mais les sentiments sont rarements libéraux, parce qu'ils émanent immédiatement de la personne, de ses re-lations et de ses besoins les plus proches. Nous n'en dirons pas davantage ; on peut estimer à cette mesure ce qu'on entend tous les jours.
Ce ne sont toujours que nos yeux, nos conceptions : la nature toute seule sait ce qu'elle veut, ce qu elle a voulu.
Donne-moi un point d'appui (ARCHIMÈDE). Prends un point d'appui (NOSE1). Garde ton point d'appui (G.).
L'observateur cherche le rapport général de cause, et il attribue les phénomènes semblables à une cause générale. On pense rarement à la cause prochaine.
Un sage ne fait point de petite folie.
Dans toute œuvre d'art, grande ou petite, et jusqu'au plus petit détail, tout dépend de la conception.
Il y a une poésie sans figures, qui est une figure unique.
Un bon vieux examinateur dit à l'oreille d'un écolier : Etiam nihil didicisli, et il le laisse passer comme admissible.
L'excellent est insondable, de quelque manière qu'on s'y prenne.
.Emili,t(,ni Pauhtm.... virum in tantum laudandum, in quantum intelligi virt1ls potest.
Je me suis attaché aux généralités, jusqu'au moment où j'ai appris à voir ce que des hommes éminents accomplissent dans les spécialités.
On ne sait proprement que lorsqu'on sait peu : avec le savoir augmente le doute.
Les erreurs de l'homme le rendent particulièrement ai-mable.
Bonus vir çe?-nl)er tiro.
Certains hommes aiment et recherchent leurs pareils , et d'autres aiment leurs contraires et les suivent.
Celui qui de tout temps se serait permis de juger le monde aussi méchant que nos adversaires nous représentent serait devenu sans faute un bien misérable sujet.
La malveillance et la haine arrêtent l'observateur à la surface, même quand elles sont accompagnées de sagacité; mais si, au contraire, la sagacité s'unit à la bienveillance et à l'amour, elle approfondit l'homme et le monde ; elle peut même espérer de s'élever jusqu'au Très-Haut.
1. Ch. Wilh. Nose, médecin, établi en Thuringe, auteur de quelques traités de philosophie populaire, de médecine, de minéralogie et de géologie. Un critique anglais m'attribue panoramic ability : et je le prie d'en recevoir mes très-humbles remerCÎments.
On doit souhaiter à tout honnête Allemand une certaine me-sure de talent poétique, comme le vrai moyen de revêtir sa con-dition, telle qu'elle soit, de quelque grâce et de quelque di-gnité.
Chacun voit la matière devant lui : celui-là seul en découvre la valeur, qui peut y ajouter quelque chose, et la forme est un secret pour le grand nombre.
Les hommes, avec leurs inclinations , s'attachent à ce qui est vivant : la jeunesse se forme sur la jeunesse.
Nous pouvons étudier le monde comme nous voudrons : il offrira éternellement d'un côté le jour et de l'autre la nuit.
L'erreur se répète sans cesse dans l'action , c'est pourquoi il faut répéter sans relâche la vérité dans le discours.
De même qu'il y avait à Rome, outre les Romains, un peuple de statues, il existe en dehors de ce monde réel un monde ima-ginaire , beaucoup plus vaste peut-être, dans lequel vivent la plupart des hommes.
Les hommes sont comme la Mer Rouge : à peine la verge les a-t-elle séparés, qu'ils se rassemblent de nouveau par derrière.
Le devoir de l'historien est de distinguer le vrai du faux , le certain de l'incertain, le douteux de l'inadmissible.
Celui-là seul écrit une chronique, qui s'intéresse au présent.
Les pensées reviennent, les convictions se propagent, les situations passent irrévocablement.
« Entre tous les peuples, les Grecs ont rêvé le plus beau rêve de la vie. »
On peut considérer les traducteurs comme des entremetteurs empressés , qui nous vantent, comme infiniment aimable , une beauté demi-voilée : ils excitent un irrésistible désir de con-naître l'original.
Nous mettons volontiers l'antiquité au-dessus de nous, mais non la postérité : il n'y a que le père qui n'envie pas le talent de son fils.
Se subordonner n'est pas en général une merveille , mais, dans la ligne descendante, dans ceux qui nous suivent, recon-naître comme au-dessus de soi quelque chose qui est au des-sous!...
Tout notre tour d'adresse consiste à sacrifier notre existence pour exister.
Tout ce que nous faisons et poursuivons est une fatigue : heu-reux qui ne se fatigue pas.
« L'espérance est une autre âme pour les malheureux. »
« L'amour est un vrai recommenceur 1. »
a Il existe aussi dans l'homme une inclination à servir : de là vient la chevalerie des Français, un servage. »
« Au théâtre, le plaisir de l'œil et de l'oreille limite beau-coup la réflexion. »
L'expérience peut s'étendre à l'infini; la théorie ne peut de même s'épurer et se perfectionner : à l'expérience, le monde est ouvert dans toutes les directions ; la théorie reste enfermée dans les limites des facultés humaines. C'est pourquoi toutes les conceptions doivent reparaître, et il arrive ce cas étrange, qu'au moment où l'expérience a pris une extension nouvelle , une théorie bornée peut reprendre faveur.
C'est toujours le même monde qui est ouvert à l'observation, qui est contemplé ou deviné sans cesse, et ce sont toujours les mêmes hommes qui vivent dans le vrai ou le faux, dans le der-nier plus commodément que dans le premier.
La vérité répugne à notre nature, mais non l'erreur, et cela par une raison fort simple : la vérité demande que nous nous reconnaissions pour des êtres bornés; l'erreur nous berce de l'idée que, d'une manière ou d'une autre, nous sommes infinis.
Voici bientôt vingt ans que tous les Allemands font de la philosophie transcendante : s'ils viennent une fois à s'en aper-cevoir, ils devront se trouver bien étranges. Que des hommes se croient capables de faire encore ce qu'ils ont pu faire, la chose est assez naturelle ; que d'autres croient pouvoir ce qu'ils n'ont jamais pu, c'est une chose étrange, mais non pas étrangère.
Dans tous les temps, ce sont les individus seulement qui ont fait avancer la science, ce n'est pas le siècle. Ce fut le siècle t. Pensée de Bussy-Rabutiu, que Goethe cite en français. qui fit périr Socrate par le poison; ce fut le siècle qui brûla Jean Iluss; les siècles se sont toujours ressemblés.
La vraie symbolique est celle où le particulier représente le général, non comme un rêve et une ombre, mais comme la ré-vélation vivante et actuelle de l'insondable.
Tout idéal, aussitôt qu'il est réclamé par le réel, finit par dévorer et le réel et lui-même. C'est ainsi que le crédit (papier-monnaie) dévore et lui-même et l'argent.
La supériorité est souvent qualifiée d'égoïsme.
Aussitôt que les bonnes œuvres et leur mérite viennent à cesser, la sentimentalité prend leur place chez les protestants.
C'est exactement comme si l'on était capable soi-même, lors-qu'on peut recourir à un bon conseil.
Les devises ont trait à ce qu'on n'a pas et à quoi l'on aspire. Comme de juste, nous le plaçons toujours devant nos yeux.
u Celui qui ne veut pas, à lui seul, soulever une pierre, la laissera par terre, même ayant un second. »
Le despotisme encourage l'autocratie de chacun, attendu que, du haut jusqu'en bas, il impose à l'individu la responsa-bilité, et développe ainsi l'activité au plus haut point.
Tout spinosisme dans la production poétique devient ma-chiavélisme dans la réflexion.
Il faut payer cher ses erreurs, si l'on veut s'en délivrer : après quoi l'on peut encore s'estimer bien heureux. Autrefois, quand un littérateur allemand voulait dominer sa nation, il n'avait qu'à lui faire croire qu'il y avait là quelqu'un qui voulait la dominer. On était d'abord si intimidé, qu'on se laissait régenter par le premier venu.
-,Yihil rcrum mortalium tain instabile ac fluxum est quam po-tentia non sua vi nixa 1.
Il est aussi des artistes de mauvais aloi, amateurs et spé-culateurs : ceux-là cultivent l'art pour l'amusement, ceux-ci pour le gain.
J'étais naturellement sociable, aussi ai-je trouvé des colla-borateurs dans de nombreuses entreprises, et, à mon tour, je 1. Tacite, Annales; XIII, xix. La citation n'est pas textuelle. me suis fait leur collaborateur : par là j'ai obtenu le bonheur de me voir continuer de vivre en eux et eux en moi.
Toute mon activité intérieure s'est produite comme une heuristique vivante, qui, reconnaissant une règle inconnue, pressentie, s'efforce de la trouver dans le monde extérieur et de l'y introduire.
Il y a une réflexion enthousiaste, qui est du plus grand prix, pourvu qu'on ne se laisse pas entraîner par elle.
C'est l'école même, c'est elle seule, qui est la véritable école préparatoire.
Il en est de l'erreur à l'égard de la vérité comme du sommeil à l'égard de la veille : j'ai observé qu'on revient comme ra-fraîchi de l'erreur à la vérité.
Chacun souffre lorsqu'il ne travaille pas pour lui-même : on travaille pour les autres afin de jouir avec eux.
Le compréhensible se rapporte à la faculté sensitive et à l'intelligence ; à lui se rattache la convenance, qui est intime-ment unie à la bienséance : mais la convenance est relative à un moment particulier et à des circonstances déterminées.
Nous n'apprenons véritablement qu'avec les livres que nous ne pouvons juger : l'auteur d'un livre que nous pourrions juger devrait apprendre de nous.
C'est pourquoi la Bible est un livre à jamais efficace ; car, aussi longtemps que le monde existera, personne n'osera se lever et dire : « Je la saisis dans son ensemble et je la com-prends dans ses détails. » Pour nous, nous disons modeste-ment : « Elle est vénérable dans l'ensemble et applicable dans les détails. »
Tout mysticisme est transcendantal et détache de quelque objet que l'on croit laisser derrière soi. Plus grande et consi-dérable était la chose à laquelle on renonce, plus riches sont les œuvres du mystique.
La poésie mystique de l'Orient a par conséquent ce grand avantage, que la richesse du monde, rejetée par l'adepte, ne cesse pas d'être à sa disposition : il se trouve donc toujours au milieu de l'abondance qu'il délaisse, et s'enivre des jouissances dont il voudrait bien s'affranchir.
Il ne devrait pas exister de mystiques chrétiens, puisque la. religion elle-même offre des mystères : aussi se perdent-ils toujours dans l'abstrus, dans l'abîme du sujet.
Un homme d'esprit a dit que le mysticisme moderne est la dialectique du cœur, et de là vient qu'il est parfois si étonnant et si séduisant, parce qu'il met sur le tapis des choses auxquelles l'homme ne serait jamais parvenu par la voie ordinaire de l'entendement, de la raison et de la religion. Si quelqu'un se sent le courage et la force de l'étudier, sans se laisser étourdir, qu'il s'enfonce, s'il lui plaît, dans cet antre de Trophonius, mais à ses risques et périls.
Les Allemands devraient s'abstenir durant trente années de prononcer le mot GEMÜTH 1; alors GEMÜTH reprendrait peu à peu une nouvelle vie : aujourd'hui il ne signifie autre chose qu'indulgence pour nos propres faiblesses et pour celles d'autrui.
Les préjugés des hommes reposent sur le caractère de cha-cun , aussi les préjugés sont-ils intimement unis avec la con-dition et tout à fait invincibles. Ni l'évidence ni l'esprit ni la raison n'ont sur eux la moindre influence.
Certains caractères font souvent de la faiblesse une loi. Des hommes expérimentés ont dit : « La prudence derrière laquelle se cache la peur est indomptable. » Les hommes faibles ont souvent des idées révolutionnaires : ils s'imaginent qu'ils se trouveraient bien de n'être pas gouvernés, et ne sentent pas qu'ils ne sauraient gouverner ni eux-mêmes ni les autres.
Il en est de même aujourd'hui des artistes allemands : la branche de l'art qu'ils ne possèdent pas, ils déclarent qu'elle est nuisible et qu'il faut la coupèr.
Le sens commun est pur, à sa naissance, chez les hommes de constitution saine ; il se développe de lui-même et se mani-feste par une perception et un discernement décidés du néces-saire et de l'utile. Les hommes et les femmes pratiques s'en servent avec sûreté. S'il fait défaut, les deux sexes tiennent pour nécessaire ce qu'ils désirent et pour utile ce qui leur plaît.
Tous les hommes, dès qu'ils parviennent à la liberté, 1. « Sentiment. » On prononce Guémute. donnent carrière à leurs défauts, les forts à l'exagération, les faibles à la négligence.
La lutte de ce qui est ancien, de ce qui dure et persiste, avec le développement, la réformation et la transformation, est If même dans tous les temps. L'ordre finit toujours par amener le pédantisme : pour se délivrer de l'un on détruit l'autre, et il se passe du temps avant qu'on s'aperçoive que l'ordre doit être rétabli. Classicisme et romantisme, entraves des corporations et liberté de l'industrie, maintien et morcellement de la pro-priété foncière : c'est toujours le même conflit, qui finit par en produire un nouveau. Ce que le prince pourrait faire de plus sage serait donc de modérer cette lutte, de manière il main-tenir l'équilibre sans que l'un des principes fût détruit : mais cela n'est pas donné aux hommes, et Dieu semble aussi ne pas le vouloir.
Quel est le meilleur système d'éducation ? Réponse : celui des Hydriotes. Insulaires et marins, ils embarquent bientôt leurs jeunes fils avec eux, et les forment par degrés au service. Dès que les enfants se rendent utiles, ils ont part aux profits, et, de la sorte, ils s'occupent déjà de commerce, d'échange et de butin. Ainsi se forment des cabotiers et des marins excel-lents , des marchands habiles et des pirates intrépides. On com-prend que d'un pareil peuple il puisse sortir des héros, qui attachent, de leur propre main, le brûlot destructeur au vais-seau amiral de la flotte ennemie.
Tout ce qui est excellent nous cause un moment de gêne, parce que nous ne nous sentons pas à sa hauteur : c'est seule-ment quand nous lui avons fait place dans notre culture, quand nous l'avons approprié a nos forces morales et intellectuelles, que nous savons l'aimer et l'estimer.
Il n'est pas étonnant que nous aimions tous plus ou moins la médiocrité, car elle nous laisse en repos ; elle nous cause le sentiment agréable qu'on éprouve à vivre avec ses égaux. C'est peine perdue de critiquer le trivial, car il restera le même éternellement.
Nous ne pouvons échapper à une contradiction qui est en nous-mêmes ; nous devons chercher à la lever. Si les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, c'est leur affaire.
Assez de bonnes et d'excellentes choses existent dans le monde en même temps , mais elles ne se touchent pas.
Quel est le meilleur gouvernement? Celui qui nous apprend à nous gouverner nous-mèmes.
Homme de mérite, tu ne peux professer1 : comme la prédi-cation , ordonnée par notre état social, professer est vraiment utile, quand la conversation et la « catéchisation » s'y asso-cient, comme la chose se pratiquait dans l'origine; mais tu peux enseigner2, et tu enseigneras, pourvu que le fait vivifie le jugement et le jugement le fait.
Il n'y a rien à dire contre les trois unités, quand le sujet est très-simple : mais, dans l'occasion, trois fois trois unités, heureusement entrelacées, produisent un effet très-agréable.
Quand les hommes se traînent dans la société des femmes, ils sont filés jusqu'au bout, comme on dirait une quenouille.
Il peut arriver que des événements publics ou particuliers fassent cruellement sentir à l'homme les coups du fléau ; mais, quand la rigoureuse destinée bat les gerbes pleines, elle ne froisse que la paille; les grains n'en sentent rien et sautent gaiement sur l'aire, sans s'inquiéter de savoir s'ils iront au moulin ou dans les nouveaux sillons.
Arden de Feversha,,ji , ouvrage de la jeunesse de Shakspeare. Modèle sérieux et pur de conception et d'exposition , sans au-cune trace de prétention à l'effet; parfaitement dramatique, tout à fait antithéâtral.
Les plus excellentes pièces (j e Shakspeare manquent çà et là de facilité : elles sont quoique chose de plus qu'elles ne devraient ètre, et par là même elles annoncent le grand poëte.
Si vraisemblable que soit l'accomplissement, il admet encore un doute : aussi l'espérance, quand elle se réalise, surprend-elle toujours.
Il faut avancer quelque chose aux arts de tous les pays ; l'art grec est le seul dont on reste toujours débiteur.
Vis sttperba formae, belle expression de Jean Second.
La sentimentalité des Anglais est humoristique et tendre, 1. DOCIREN. — 2. LEHREN. celle des Français populaire et larmoyante, celle des Allemands naïve et « réaliste. »
L'absurde, présenté avec goût, excite la répugnance et l'ad-miration.
On a dit de la bonne compagnie qu'elle instruit par sa con-versation et qu'elle forme par son silence.
Quelqu'un disait d'un poëme remarquable, dont une femme était l'auteur, qu'il y avait plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de caractère que de fond, plus de rhétorique que de poé-sie, et, en somme, quelque chose de viril.
Il n'est rien de plus effrayant que l'ignorance agissante.
Il faut tenir à distance l'esprit et la beauté, si l'on ne veut pas devenir leur esclave.
Le mysticisme est la scolastique du cœur, la dialectique du sentiment.
On ménage les vieillards comme on ménage les enfants.
Le vieillard perd un des droits de l'homme les plus considé-rables : il n'est plus jugé par ses pairs.
Il m'est arrivé dans les sciences la même chose qu'à l'homme qui se lève de grand matin, et qui, dans le crépuscule, attend l'aurore, puis le soleil, avec impatience, et, quand l'astre pa-raît, se tr-ouve ébloui.
On dispute et l'on disputera beaucoup sur l'avantage et l'in-convénient de répandre la Bible. Pour moi, la chose est claire : la Bible nuira, comme jusqu'à présent, si l'on en fait un usage dogmatique et fantastique ; elle sera utile, comme jusqu'à présent, si on la reçoit comme nourriture de l'esprit et du cœur.
Les grandes forces primitives, développées de toute éternité ou dans le temps, agissent irrésistiblement, propices ou funes-tes, selon les chances du hasard.
L'idée est éternelle et unique ; nous employons aussi le plu-riel 'et nous avons tort : tout ce que nous percevons et dont nous pouvons parler, ne sont que manifestations de l'idée ; ce que nous exprimons sont des notions, et, dans ce sens, l'idée elle-même est une notion.
Dans l'esthétique on a tort de dire : « l'idée du beau. » Par là on isole le beau, qui ne peut cependant être conçu isolément On peut avoir du beau une notion, et cette notion peut ètre communiquée.
La manifestation de l'idée, comme ayant le caractère du beau, est aussi fugitive que la manifestation du sublime, de l'ingé-nieux, du gai, du risible : c'est la raison pour laquelle il est si difficile d'en discourir.
On pourrait donner un enseignement vraiment esthétique, si l'on passait avec ses élèves devant tout ce qui est digne d'être senti, ou si on le leur produisait dans le moment qu'il est à son plus haut période, et qu'ils sont eux-mêmes le plus accessibles à l'impression. Mais, comme cette condition ne saurait être remplie, le professeur devrait mettre tout son orgueil à rendre tellement vivantes chez ses élèves les notions de manifestations nombreuses, qu'ils devinssent accessibles à tout ce qui est bon, beau, grand et vrai, pour l'embrasser avec joie, lorsqu'il se présenterait à eux dans le moment favorable. Par là, l'idée fondamentale, de laquelle tout dérive, prendrait chez eux, à leur insu, une forme vivante.
Quand on observe les hommes cultivés, on trouve qu'ils ne sont accessibles qu'à une seule manifestation de l'être pre-mier, ou du moins qu'à un petit nombre, et cela peut suffire. Le talent développe tout dans la. pratique, et il n'a pas besoin de prendre connaissance des particularités théorétiques : le musicien peut, sans inconvénient, ignorer le statuaire, et réci-proquement.
Il faut tout concevoir d'une manière pratique, et viser par conséquent à ce que les manifestations analogues de la grande idée, en tant qu'elles sont produites par des hommes, agissent convenablement l'une sur l'autre. La peinture, la plastique et la musique sont indissolublement liées; cependant l'artiste voué à l'un de ces arts doit veiller à ce que les autres ne lui fassent pas de tort : le sculpteur peut se laisser séduire par le peintre, le peintre par le mime, et tous trois peuvent se trou-bler tellement l'un l'autre, qu'aucun ne demeure ferme sur ses pieds.
En réalité, la danse mimique serait fatale à tous les arts plastiques et à bon droit : heureusement le charme sensuel qu'elle produit est fugitif, et, pour charmer, il faut qu'elle exa-gère; heureusement aussi, cela rebute d'abord les autres ar-tistes ; toutefois, avec de la prudence et des précautions, ils peuvent apprendre d'elle beaucoup de choses.