‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 73 sur 109 · RÉFLEXIONS DÉTACHÉES ET APHORISME S · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS DÉTACHÉES ET APHORISME S

Quand une doctrine est assez mûre pour devenir une science, il doit nécessairement se produire une crise, car on voit paraî-tre la différence entre ceux qui séparent l'objet particulier et le présentent séparément, et ceux qui considèrent l'ensemble et qui voudraient lui rattacher et lui incorporer la spécialité. Ce-pendant, comme la tractation scientifique, idéale, plus com-préhensive, recrute sans cesse de nouveaux amis, partisans et coopérateurs, cette séparation ne reste pas aussi tranchée dans la région supérieure, mais pourtant assez sensible.

Ceux que j'appellerais « universalistes » sont persuadés et se figurent qu'avec des déviations, il est vrai, et des diversités in-finies, tout est présent partout et qu'on peut même. espérer de le découvrir ; les autres, que je nommerai « singularistes, » ac-cordent en général le point principal ; ils observent même, ils définissent et ils enseignent en conséquence ; mais ils veulent toujours trouver des exceptions dans les cas où le type tout en-tier n'est pas exprimé, en quoi ils ont raison. Leur tort est seu-lement de méconnaître la forme fondamentale, lorsqu'elle s'enveloppe, et de la nier, lorsqu'elle se cache. Or, comme les deux manières de concevoir sont originelles, et qu'elles seront éternellement en présence, sans se réunir ou se détruire, il faut se garder de toute controverse, et présenter clairement et nûment sa conviction.

Je vais donc répéter la mienne ; c'est que, dans ces hautes régions, on ne peut pas savoir, mais qu'on doit agir : tout comme, dans un jeu, la théorie est peu de chose et la pratique est tout. La nature nous a donné l'échiquier, hors duquel nous ne pouvons ni ne voulons agir ; elle nous a taillé les pièces, dont nous apprenons peu à peu à connaître la valeur, la mar-che et la force : c'est à nous ensuite de faire des coups dont nous nous promettons le gain de la partie. Chacun l'essaye à sa ma-nière et ne se laisse guère persuader. Il faut en prendre son parti, et, avant tout, observer exactement à quelle distance chacun se trouve de nous, puis nous accorder de préférence avec ceux qui se déclarent pour le côté auquel nous nous ran-geons. Il faut considérer ensuite que l'on a toujours affaire à un problème insoluble, et se montrer empressé et fidèle à peser tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, est mis en avant, principalement ce qui fait contre nous ; car c'est de la sorte qu'on reconnaîtra le plus promptement le problématique, qui repose, il est vrai, dans les objets mêmes, mais plus encore dans les hommes. Je ne suis point sûr d'avancer par moi-même le travail dans ce champ si bien cultivé, mais je me propose de fixer mon attention et d'attirer l'attention des autres sur telle ou telle phase de l'étude, sur telle ou telle marche des individus.

L'homme ne peut guère demeurer seul ; aussi se rattaclie-t-il volontiers à un parti, parce qu'il y trouve, sinon le repos, du moins satisfaction et sûreté.

Il y a sans doute des hommes insuffisants par nature pour telle ou telle affaire, mais la précipitation et la vanité sont de dangereux génies, qui rendent insuffisants les plus capables, ar-rêtent toute activité, paralysent les libres progrès : c'est ce qu'on voit arriver dans les affaires civiles, et particulièrement aussi dans les sciences.

Dans le domaine de la nature règnent le mouvement et l'ac-tion ; dans le domaine de la liberté, l'aptitude et la volonté. Le mouvement est éternel, et, dans toute condition favorable, il se manifeste irrésistiblement. Les aptitudes se développent aussi, il est vrai, conformément à la nature, mais il faut d abord que la volonté les ait exercées et stimulées par degrés. C'est pour-quoi l'on n'est pas aussi certain de la volonté libre que de l'ac-tion spontanée ; celle-ci se produit d'elle-même, celle-là est pro-duite. En effet, pour s'accomplir et pour agir, elle doit, dans l'ordre moral, se conformer à la conscience, qui ne se trompe pas, et, dans le domaine de l'art, à la règle, qui n'est nulle part exprimée. La conscience n'a pas besoin d 'ancêtres ; avec elle tout est donné ; elle n'a affaire qu'avec son for intérieur. Le génie n'aurait non plus besoin d'aucune règle ; il se suffirait à lui-même, il se prescrirait à lui-même la règle, mais, comme il exerce son action au dehors, il est gêné de plusieurs façons par la matière et par le temps, et, à l'un et à l'autre égard, il doit nécessairement être embarrassé ; c'est pourquoi, dans les arts de toute espèce, qu'il s'agisse de gouvernement, comme de poésie, de statues ou de tableaux, on voit régner tant de bizar-reries et d'incertitudes.

C'est une chose fâcheuse, et qui arrive pourtant à plus d'un observateur, de rattacher d'abord à un phénomène une consé-quence et de les considérer tous deux comme équivalents.

L'histoire des sciences nous montre, dans tout ce qui S3 fait pour elles, certaines époques, qui se succèdent, tantôt plus vite, tantôt plus lentement. Une idée importante, nouvelle ou renou-velée , vient à se produire ; elle est acceptée tôt ou tard ; il se trouve des collaborateurs ; le résultat passe aux disciples ; on l'enseigne, on le propage, et nous observons malheureusement qu'il ne s'agit pas du tout de savoir si l'idée est vraie ou fausse : erreur et vérité font le même chemin ; l'une et l'autre finissent , par devenir une phrase ; l'une et l'autre s'impriment dans la mémoire comme une lettre morte.

Ce qui contribue particulièrement à perpétuer l'erreur, ce sont les livres qui répandent d'une manière encyclopédique le vrai et le faux du moment. Dans ces ouvrages, la science ne saurait être élaborée ; on y recueille ce que les hommes savent, croient, imaginent : c'est pourquoi ces livres paraissent si étran-ges au bout de cinquante ans.

i, Que l'on s'instruise d'abord soi-même, puis l'on recevra l'in-jstruction des autres.

Les théories sont d'ordinaire l'œuvre précipitée d'un esprit impatient, qui voudrait se débarrasser des phénomènes et qui leur substitue des images, des conceptions, souvent même des mots et rien de plus. On pressent, on voit même , que c'est un simple expédient ; mais la passion et l'esprit de parti n'aiment-ils pas toujours les expédients? Et c'est à bon droit, car ils en ont grand besoin.

Nous attribuons notre situation tantôt à Dieu, tantôt au dia-ble, et nous nous trompons dans l'un comme dans l'autre cas: l'énigme réside en nous-mêmes, qui sommes le produit de deux mondes. Il en va de même pour la couleur : tantôt on la cher-che dans la lumière, tantôt au dehors dans l'univers ; et l'on ne sait pas la trouver justement dans son domaine.

Il viendra un temps où l'on enseignera une physique expé-rimentale pathologique, et où l'on exposera au grand jour tous ces vains simulacres qui abusent l'esprit, qui surprennent les convictions, et, ce qui est le pire , empêchent absolument tout progrès pratique. Il faut, une bonne fois, que les phénomènes soient tirés de cette ténébreuse chambre de torture empirique, mécanique, dogmatique, et soient portés devant le jury du sens commun.

Lorsque Newton, dans ses expériences sur le prisme, a pris l'ouverture aussi petite que possible, pour symboliser commo-dément une ligne en rayon de lumière, il a répandu dans le monde une erreur incurable , dont on souffrira peut-être pen-dant des siècles.

Malus fut conduit par ce petit trou à une théorie bizarre, et, si Seebeek1 était moins sur ses gardes, elle l'empêcherait de

1. Savants, connus l'un et l'autre par leurs travaux sur l'optique. découvrir la source première de ces phénomènes, savoir les figures et les couleurs entoptiques.

Mais ce qui est le plus extraordinaire, c'est que l'homme n'est pas délivré de l'erreur, quand même il en a découvert la source. -- Plusieurs Anglais, surtout le docteur Reade, s'élèvent avec passion contre Newton, disant que l'image prismatique n'est point l'image du soleil, mais l'image de l'ouverture de notre volet, ornée de franges colorées ; qu'il n'y a dans l'image pris-matique aucun vert originel ; qu'il se forme par la combinaison du jaune et du bleu, en sorte qu'une raie noire pourrait, tout aussi bien qu'une blanche, paraître décomposée en couleurs, si l'on voulait parler ici de décomposition » : bref, tout ce que nous avons démontré depuis nombre d'années, ce bon obser-vateur le présente également. Néanmoins l'idée fixe d'une ré-frangibilité diverse ne le quitte pas, mais il la retourne, et il est encore, s'il se peut, plus prévenu que son illustre maître. Au lieu d'être excité par cette vue nouvelle à se dépouiller de la chrysalide, il cherche à reloger dans le vieil étui ses membres déjà formés et déployés.

La vue immédiate des phénomènes premiers nous jette dans une sorte d'angoisse ; nous sentons notre insuffisance : il faut que le jeu éternel de l'expérience les anime pour qu'ils nous réjouissent.

Le magnétisme est un phénomène premier, qu'il suffit d'ex-primer pour 1 avoir expliqué : par là il devient aussi un sym-bole de tout le reste, pour quoi nous n'avons nul besoin de chercher des mots et des noms.

Tout être vivant développe une atmosphère autour de lui.

Les hommes extraordinaires du seizième et du dix-septième siècle étaient à eux seuls des académies, comme de nos jours Humboldt. Mais, quand la science eut pris ses immenses déve-loppements, les savants se réunirent, pour exécuter ensemble ce qui était devenu impossible aux individus. Ils se tenaient éloignés des princes, des rois et des ministres. Voyez comme les lettrés français, réunis en conventicule secret, s'efforcèrent d'éviter la domination de Richelieu ! comme la société d'Oxford et celle de Londres repoussèrent l'influence des favoris de Charles II ! Mais lorsqu'une fois l'usage fut établi, et que les

sciences se sentirent un membre politique du corps politique;

qu'elles prirent rang dans les processions et les autres solen--

nités, on perdit bientôt de vue leur but élevé; on produisit sa

personne; les sciences s'enveloppèrent aussi de petits man--

teaux et se coiffèrent de bonnets. J'en ai cité avec détail des

exemples dans, mon histoire de la doctrine des couleurs. Mais

ce qui est écrit est là justement pour s'accomplir de jour en

jour.

\ Saisir la nature et la mettre en usage d'une manière immé-- ; j diate est donné à peu de gens : entre la connaissance et l'usage

on se crée volontiers une chimère, que l'on développe soigneu--

sement, et là-dessus on oublie à la fois l'objet et son usage.

De même, les gens ont de la peine à comprendre que les

choses se passent en grand dans la nature comme elles se pas--

sent dans la plus étroite sphère. Mais, que l'expérience le leur

fasse toucher au doigt, ils finissent par l'admettre. Les brins de

paille attirés par l'ambre qu'on frotte sont en affinité avec le

plus effroyable tonnerre, ou plutôt c'est un seul et même phé--

nomène. Cette « micromégie, » nous l'admettons encore dans

quelques autres cas, mais le pur esprit de la nature nous aban--

donne bientôt, le démon du factice s'empare de nous et sait se

faire valoir en toute occasion.

La nature s'est réservé tant de liberté, qu'avec toute notre

science, nous ne pouvons jamais la pénétrer tout à fait ni la

pousser dans ses derniers retranchements.

Il est difficile de s'accommoder avec les erreurs de l'époque :

qui leur résiste se trouve seul ; qui s'y laisse prendre n'en re--

tire ni gloire ni plaisir.

Il y a dans New-York quatre-vingt-dix confessions chré--

tiennes différentes, qui toutes adorent Dieu et le Sauveur à leur

manière, sans vivre d'ailleurs en mauvaise intelligence les unes

avec les autres. C'est à quoi nous devons arriver dans l'étude

de la nature et même dans toute espèce d'étude : pouvons-nous

en effet, sans inconséquence, parler de libéralisme et vouloir

empêcher les autres de penser et de s'exprimer à leur manière?

La notion de cause et d'effet, qui nous est si naturelle, si né-cessaire, devient dans la pratique la source d'erreurs innom-brables qui se répètent sans cesse.

Une grande faute que nous commettons est de rapprocher toujours dans notre pensée la cause de l'effet, comme la corde de la flèche qu'elle lance au loin : et cependant, cette faute, nous ne pouvons l'éviter, parce que les idées de cause et d 'effet se présentent toujours ensemble et que l'esprit les rapproche conséquemment.

Les causes prochaines et claires sont saisissables, et, par là même, les plus compréhensibles : c'est pourquoi nous sommes enclins à nous représenter comme mécanique ce qui est d'une nature plus élevée.

Remonter de l'effet à la cause est tout simplement un procédé historique : par exemple, du meurtre de l'homme, je remonte au coup de fusil.

Le granit s'effleurit volontiers en forme de boule et d'œuf : il n'est donc nullement nécessaire d'imaginer, à cause de ces formes, que les blocs trouvés fréquemment dans le nord de l'Allemagne ont été poussés en tout sens dans les eaux, et usés, émoussés, par le choc et le roulement.

CHUTE ET IMPULSION. Vouloir expliquer par là le mouvement des corps célestes est proprement un anthropomorphisme dé-guisé ; c'est la marche du voyageur dans la campagne : le pied levé s'abaisse, le pied resté en arrière s'élance en avant et tombe, et ainsi de suite, depuis le départ jusqu'à l'arrivée.

Que serait-ce si l'on empruntait de même sorte la comparai-son à l'art du patineur? Là, c'est au pied resté en arrière de nous faire avancer, car il est chargé de donner encore une im-pulsion telle, que l'autre, devenu dès lors son serre-file, en est déterminé quelque temps encore à* se mouvoir en avant.

Je ne me suis jamais permis à moi-même l'induction : si quelqu'un voulait l'employer contre moi, je savais aussitôt la décliner.

Je regarde comme aussi utile qu'agréable l'exposition par analogie; le cas analogue ne prétend point s'imposer ni rien prouver : il se place en regard d'un autre, sans se lier avec lui. Un nombre de cas analogues ne se réunissent pas en séries closes ; ils sont comme la bonne société, qui anime plutôt qu'elle ne donne.

Être dans l'erreur, c'est se trouver dans un état où il semble que la vérité n'existe point : découvrir l'erreur, pour soi et pour les autres, c'est inventer à reculons.

On dit fort bien que le phénomène est une conséquence sans principe, un effet sans cause. Si l'homme a tant de peine à trouver le principe et la cause, c'est qu'ils sont tellement sim-ples qu'ils se dérobent au regard.

Que de choses n'a-t-on pas dites sur le granit ! On l'a ramené jusqu'aux époques modernes, et pourtant il ne s'en forme plus sous nos yeux. Si la chose se passait dans les profondeurs de la mer, nous n'en aurions aucune connaissance.

Aucun phénomène ne s'explique en lui-même et par lui-même; mais un grand nombre, observés ensemble, classés méthodiquement, finissent par offrir quelque chose qu'on pourrait admettre comme théorie.

Le développement de la science rend nécessaire de temps en temps une classification nouvelle : elle se fait le plus souvent d après de nouveaux principes, mais elle reste toujours provi-soire.

L'homme du métier ne perd pas de vue l'enchaînement ; mais la chose est plus difficile à l'amateur, lorsqu'il sent la nécessité-de se tenir au courant.

C'est pourquoi nous aimons les livres qui nous présentent à la fois les nouvelles découvertes de la pratique et les nouvelles méthodes en faveur.

Cela est surtout nécessaire dans la minéralogie, 01'1 la cristal-lographie élève de si grandes exigences, et 01'1 la chimie entre-prend de déterminer le détail et de classer l'ensemble. Deux sa-vants nous ont été fort utiles: ce sont Léonhard1 et Cleaveland \1.

Quand nous voyons exposées d'après une autre méthode, ou seulement dans une langue étrangère, les choses que nous sa-vons, cela leur donne un singulier attrait de nouveauté et comme un air de fraîcheur.

1. Professeur de minéralogie et de géologie à Heidelberg. 2. Professeur de mathématiques, de chimie et de minéralogie à Boston.

Quand deux maîtres qui exercent le même art diffèrent l'un de l'autre dans leur exposé, selon toute vraisemblance, le pro-blème insoluble est dans l'intervalle qui les sépare.

Je lis maintenant la géognosie de M. d'Aubuisson de Voisins, dans la traduction de M. Wiemann, et cette lecture me profite à divers égards, bien qu'elle me mécontente au point de vue principal : car, dans ce livre, la géognosie, qui devrait propre-ment reposer sur l'observation vivante de la croûte terrestre, est dépouillée de tout caractère intuitif, et n'est pas même transformée en notion, mais réduite à la nomenclature. Sous ce dernier point de vue, elle est vraiment, pour chacun comme pour moi, utile et profitable.

Les cercles de la vérité se touchent immédiatement, mais il reste dans les intermondes assez de place à l'erreur pour se donner carrière.

La nature ne s'inquiète d'aucune erreur ; elle-même ne peut jamais agir autrement que bien, sans s'inquiéter de ce qui pourra s'ensuivre.

La nature n'a de légitime aptitude pour aucune chose, qu'elle ne la développe et ne la produise dans l'occasion.

Ce n'est pas seulement la matière libre, mais aussi le solide et le compacte, qui prend, de force, une figure ; des masses en-tières sont cristallines naturellement et foncièrement : dans une masse informe et indifférente, se développe, par un rap-prochement stœchiométrique et par un empiétement mutuel, la roche porphyrique, qui pénètre toutes les formations.

Les marchands de minéraux se plaignent que le goût des amateurs pour leurs marchandises diminue en Allemagne, et ils en accusent la tendance de la cristallographie à pénétrerdans l'intérieur : cela peut être, mais, dans quelque temps, le désir même de connaître la forme plus exactement rendra au com-merce une vie nouvelle, et mêm^ élèvera le prix de certains exemplaires.

La cristallographie, comme la stœchiométrie, achève aussi l'oryctognoste, mai-s je trouve que, depuis quelque temps, on s'est trompé dans la méthode d'enseignement. Les manuels des-tinés aux leçons publiques, et en même temps à l'usage parti-culier, peut-être même à faire partie d'une encyclopédie scien-tifique, ne méritent pas l'approbation : le libraire peut les commander, mais non l'élève les désirer.

Il faut que les traités élémentaires offrent de l'attrait, et, pour cela, qu'ils présentent la science par son côté le plus agréable et le plus accessible.

Tous les hommes du métier sont dans cette fâcheuse situa-tion, qu'il ne leur est pas permis d'ignorer l'inutile.

« Nous avouons plus volontiers nos erreurs, nos défauts, et nos infirmités morales que scientifiques. »

Cela tient à ce que la conscience est humble et se complaît même dans l'humiliation, tandis que l'esprit est orgueilleux et qu'une rétractation qu'on lui arrache le réduit au dés-espoir.

C'est de là qu'il arrive que des vérités découvertes, d'abord avouées en secret, se répandent peu à peu, jusqu'au moment où ce qu'on a obstinément nié peut enfin se produire comme une chose toute naturelle.

Les ignorants font des questions auxquelles les savants ont répondu depuis des siècles.

Descartes changea plusieurs fois la forme de son Discours sur la méthode, et ce livre, tel que nous le possédons aujourd'hui, ne peut néanmoins nous être d'aucun secours : toute personne qui persiste quelque temps dans une recherche consciencieuse doit changer de méthode tôt ou tard.

Le dix-neuvième siècle a tout sujet d'y réfléchir.

Des mots aussi vides que ceux de décomposition et de polari-sation de la lumière doivent être bannis de la physique, si l'on veut qu'elle fasse quelques progrès : il est possible cependant, il est même vraisemblable, que ces spectres reviendront encore jusqu'à la moitié du siècle.

Qu'on ne prenne pas mal ces paroles : c'est précisément ce que personne n'accorde, ce qno personne ne veut entendre, qu'il faut répéter plus souvent. *

Nous vivons en deçà des phénomènes dérivés, et nous ne savons en aucune façon comment parvenir à la question première.

Dans les sciences, comme dans tout le reste, quand un homme vise à l'universalité, il n'ai>lus à 2<, fin d'autre .res-source pour se compléter, que de présenter la vérité pour l'erreur, l'erreur pour la vérité. Il ne peut tout approfondir lui-même; il est forcé de s'en tenir à la tradition, et, s'il veut obtenir un emploi, il doit s'inféoder aux opinions de ses pro-tecteurs. Que les personnes vouées à l'enseignement universi-taire s'examinent là-dessus.

Vos yeux sont-ils témoins d'un phénomène, c'en est assez pour que vos pensées se portent souvent au delà ; si vous n'en avez connaissance que par ouï-dire, il n'éveille chez vous aucune pensée.

Informez-vous du phénomène, considérez-le avec toute l'at-tention possible , voyez jusqu'où il peut vous mener, soit dans la spéculation soit dans l'application pratique, et ne vous in-quiétez pas du problème. Les physiciens agissent au rebours: ils s'attaquent directement au problème, et s'embarrassent, che-min faisant, dans de si nombreuses difficultés, qu'enfin toute clarté s'évanouit pour eux.

C'est pourquoi l'académie de Saint-Pétersbourg n'a reçu au-cune réponse à la question qu'elle avait mise au concours. On aura beau prolonger le terme, cela ne servira de rien. L'aca-démie devrait doubler le prix et le promettre à la personne qui ferait voir clairement et nettement « pourquoi aucune réponse n'a été faite, et pourquoi il ne pouvait en être fait aucune. » Celui qui y réussirait aurait bien mérité le prix, si grand qu'il fût.

Comme, depuis quelque temps, on demande davantage ma Doctrine des couleurs, des tableaux, vivement enluminés, devien-nent nécessaires : en m'occupant de ce petit travail, je ne puis m'empêcher de sourire, en songeant à la peine incroyable que je me suis donnée pour rendre palpable le raisonnable aussi bien que l'absurde. Peu à peu ils seront saisis et reconnus tous deux.

L'erreur de Newton est si nettement exposée dans le Diction-naire de la conversation, que, si l'on veut seulement apprendre par cœur la page in-octavo, on sera débarrassé de la couleur pour le reste de sa vie.

a: Nous ne subtilisons nullement avec les dieux : nous gar-dons la tradition paternelle, qui s'est développée avec nous, et la sagesse ne nous ébranle point, fût-elle même manifestée par de grands génies. EURIPIDE t. »

AUTORITÉ. L'homme ne peut exister sans elle, et pourtant elle amène autant d'erreur que de vérité ; elle éternise dans le détail les choses qui devraient passer en détail; elle écarte et laisse passer ce qu'il faudrait maintenir, et, en général, elle est cause que l'humanité reste toujours stationnaire.

Les plus grands objets, comme les plus petits (que les pro-cédés artificiels peuvent seuls nous rendre perceptibles), don-nent naissance à la métaphysique des phénomènes : dans l'in-tervalle se trouvent les objets particuliers, proportionnés à nos sens et en rapport avec ma nature : c'est pourquoi je rends grâce aux esprits excellents qui mettent ces régions à ma portée.

Comme il est rare que ceux qui entreprennent des expériences scientifiques sachent proprement ce qu'ils veulent et ce qui doit en résulter, ils poursuivent le plus souvent leur chemin avec beaucoup d'ardeur ; mais bientôt, n'obtenant aucun succès dé-cisif, ils renoncent à leur entreprise et cherchent même à la rendre suspecte aux autres.

Après que le microscope eut rendu tant de servives dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, au commencement du dix-huitième, on essaya de le rabaisser.

Après s'être appliqué de nos jours avec la plus parfaite exac-titude aux observations météorologiques, on veut maintenant les bannir des régions septentrionales et ne les permettre à l'observateur qu'entre les tropiques.

Mais on s'est lassé de même du système sexuel, qui, à le prendre dans un sens élevé, a une si grande valeur, et l'on a voulu l'écarter. Il en est parfaitement de même de l'ancienne histoire de l'art, à laquelle on s'est appliqué consciencieuse-ment depuis un demi- siècle, en cherchant à démêler les diffé-rences des époques qui se sont succédé : aujourd'hui on estime tout ce travail inutile, et toutes ces diverses époques sont jugées identiques et indivisibles.

1. Bacchantes, v. 201. On s'est borné à traduire la traduction.

A notre avis, chacun doit persister dans la voie où il est entré, sans souffrir que l'autorité lui impose, que l'opinion générale le tyrannise et que la mode l'entraîne.

En somme, les sciences s'éloignent toujours de la vie et n'y reviennent que par un détour.

Car elles sont proprement des compendium de la vie ; elles réduisent en règle générale, en systèmes, les expériences exté-rieures et intérieures.

Au fond, elles n'intéressent qu'un monde particulier, le monde scientifique : car, si l'on y convie aussi le public, et si on lui fait quelque part de ces connaissances, comme cela se pra-tique de nos jours, c'est un abus, et la chose est plus nuisible qu'utile.

Les sciences ne devraient agir sur le monde qu'en donnant à la pratique une direction plus élevée ; car, à proprement parler elles sont toutes ésotériques, et ne peuvent cesser de l'être que par le perfectionnement de quelques procédés pratiques. Toute autre participation ne mène à rien.

Les sciences, considérées même dans leur domaine intérieur,. sont cultivées avec l'intérêt de la circonstance et du moment. Une forte impulsion, surtout si elle est produite par quelque chose de nouveau et d'inouï, ou du moins de puissam-ment encouragé, éveille une participation générale, qui peut durer des années, et qui, surtout dans ces derniers temps > est devenue très-féconde.

Un fait important, un aperçu ingénieux, occupe un très-grand nombre de personnes, d'abord seulement pour apprendre à le connaître, puis pour l'étudier, enfin pour le mettre en œuvre et le développer.

A chaque nouveau phénomène important qui vient à pa-raître, la foule demande à quoi il sert, et elle n'a pas tort, car elle ne peut apercevoir le mérite d'une chose que par son utilité.

Les vrais sages demandent ce qu'est la chose en elle-même et par rapport aux autres objets, sans s'occuper de l'utilité, c'est-à-dire de l'application à ce qui est connu et nécessaire à la vie : cette application, de tout autres esprits, ingénieux , éveillés, qui ont l'habileté et l'expérience techniques, la trouveront aisé-ment.

Les faux sages cherchent uniquement à tirer, aussitôt que possible, de chaque découverte nouvelle, quelque avantage pour eux-mêmes, en tâchant d'acquérir une vaine gloire, tantôt à la propager, tantôt à la développer, tantôt à la perfectionner, à s'en emparer vite, peut-être même par anticipation. Et, par ces actes prématurés, ils rendent incertaine la véritable science ; ils la troublent, et même ils en amoindrissent évidemment la plus belle conséquence, l'épanouissement pratique.

Le préjugé le plus funeste, c'est qu'une recherche quelconque dans le domaine des sciences naturelles pourrait être punie d'excommunication.

Tout investigateur doit se considérer absolument comme une personne appelée à faire partie d'un jury. Sa tâche est unique-ment de juger si l'exposé est complet et expliqué par des pièces claires. D'après cela, il forme sa conviction et donne sa voix, que son opinion s'accorde ou non avec celle du rap-porteur.

Là-dessus il demeure également tranquille, qu'il ait pour lui la majorité ou qu'il se trouve dans la minorité , car il a rempli sa tâche ; il a exprimé sa conviction : il n'est pas le maître des esprits et des cœurs.

Mais ces idées n'ont jamais prévalu dans le monde savant ; on ne considère absolument que l'autorité et la domination, et, comme il y a très-peu d'hommes vraiment indépendants, la foule entraîne après elle l'individu.

L'histoire de la philosophie, des sciences, de la religion, tout démohtre que les opinions se répandent par masses, mais que celle-là obtient la prééminence qui est plus compréhen-sible, c'est-à-dire qui est convenable et accommodée à l'esprit humain, dans sa condition ordinaire. Nous dirons même que l'homme qui travaille à son perfectionnement dans un sens élevé peut toujours présumer qu'il aura la majorité contre lui.

Si la nature n'était pas aussi foncièrement stéréométrique dans ses principes inanimés, comment pourrait-elle s élever enfin à la vie incalculable, immense ?

L'homme, en tant qu'il a l'usage de ses sens bien constitués, est par lui-même le plus grand et le plus exact appareil de phy-sique qui puisse exister ; et le plus grand abus de la physique moderne est d'avoir, en quelque sorte, séparé les expériences de l'homme; de reconnaître la nature uniquement dans ce que montrent des instruments artificiels, de vouloir même limiter et démontrer par eux ce qu'elle est capable de faire.

Il en est de même du calcul. Il y a un grand nombre de choses vraies qui ne se peuvent calculer, tout comme il y en a un très-grand qui ne se laissent pas réduire en expérience positive.

En revanche, l'homme occupe une place si éminente, que ce qui est d'ailleurs inexprimable s'exprime en lui. Qu'est-ce donc qu'une corde et toutes ses divisions mécaniques, auprès de l'oreille du musicien? On peut aller jusqu'à dire : que sont les phénomènes élémentaires de la nature elle-même, auprès de l'homme, qui doit commencer par les maîtriser tous et les mo-difier, afin de pouvoir en quelque façon se les assimiler?

C'est trop demander d'une expérience, de prétendre qu'elle réponde à tout. On ne put d'abord produire que par le frotte-ment l'électricité, dont la plus puissante manifestation s'obtient aujourd'hui par le simple contact.

De même que l'on ne contestera jamais à la langue française le privilége d'agir comme langage poli des cours et du monde, en se développant et se perfectionnant toujours davantage, personne ne s'avisera de rabaisser les services que les mathé-maticiens rendent au monde dans leur langage, en traitant les affaires les plus importantes, eux qui savent régler, déterminer et décider tout ce qui est soumis au calcul et à la mesure, dans le sens le plus élevé.

Tout penseur qui jette les yeux sur son almanach, qui re-garde à sa montre, se rappellera les hommes auxquels il est redevable de ces bienfaits; mais, quoique, avec le plus profond respect, nous souffrons qu'ils règlent tout dans le temps et dans l'espace, ils devront reconnaître que nous avons décou-vert quelque chose qui est d'une tout autre portée, qui appar--

* 494 PENSÉES. I tient à tout le monde, et sans quoi ils ne pourraient eux-mêmes ni agir ni opérer, je veux dire l'IDÉE et l'amour.

Qui sait quelque chose de l'électricité, disait un naturaliste jovial, sinon quand il frotte un chat dans l'obscurité, ou quand l'éclair sillonne la nue, et que le tonnerre gronde à côté de lui ? Quelle grande et quelle petite connaissance n'en a-t-il pas alors ?

Nous pouvons nous servir des ouvrages de Lichtenberg 1 comme de la plus merveilleuse baguette divinatoire : chez lui, sous chaque plaisanterie est caché un problème.

Dans le grand espace vide entre Mars et Jupiter, il sut loger aussi une joyeuse boutade. Kant ayant soigneusement démon-tré que ces deux planètes avaient dévoré et s'étaient approprié tout ce qui avait pu se trouver de matière dans ces espaces, Lichtenberg dit plaisamment, à sa manière : « Pourquoi n'y aurait-il pas aussi des mondes invisibles? » Et n'a-t-il pas dit parfaitement vrai ? Les planètes nouvellement découvertes ne sont-elles pas invisibles pour tout le monde, excepté pour quel-ques astronomes, aux calculs et à la parole desquels nous de-vons ajouter foi ?

Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une vieille erreur.

Les hommes sont tellement accablés par les innombrables determinations des phénomènes, qu'ils n'en peuvent démêler la cause déterminante, unique et primordiale.

« Si les voyageurs éprouvent une très-grande jouissance à grimper les montagnes, pour moi je trouve quelque chose de barbare et même d'impie dans cette passion. Les montagnes nous annoncent, il est vrai, la puissance de la nature, mais non la bonté de la Providence. De quel usage sont-elles pour l'homme? S'il essaye d'y établir sa demeure, une avalanche, en hiver, un éboulement, en été, ensevelissent ou emportent sa maison; les torrents entraînent ses troupeaux, les tour-billons ses granges. Se met-il en chemin, chaque montée est le tourment de Sisyphe, chaque descente, la chute de Vulcain;

1. George-Christophe Lichtenberg, physicien, moraliste et littérateur estimé (1742-1799).

PENSÉ ES. 495 son sentier est, chaque jour, encombré de cailloux ; le torrent n'est pas navigable ; quand ses troupeaux rabougris ont trouvé, ou quand il a chétivement amassé pour eux, une pauvre nour-riture , ils lui sont ravis par les éléments ou par les bêtes sau-vages; il mène une vie solitaire, misérable, végétative, comme la mousse sur un tombeau, privé de toutes les douceurs de la vie et de toute société. Et ces crêtes dentelées, ces affreuses parois de rochers, ces pyramides informes de granit, qui couvrent des horreurs du pôle les plus beaux espaces du monde, comment un cœur bienveillant pourrait-il s'y plaire et un ami des hommes les estimer ? »

A ce plaisant paradoxe d'un excellent homme on pourrait répondre que, s'il avait plu à Dieu et à la nature de développer et de prolonger jusqu'à l'Atlantique le massif des montagnes de Nubie, et d'entrecouper quelquefois, du nord au sud, ces chaînes de montagnes, cela aurait produit des vallées, dans lesquelles plus d'un père Abraham aurait trouvé un Chanaan, et plus d'un Albert Julius un Felsenbourg 1, où ses descendants, rivalisant avec les étoiles, auraient pu aisément se multiplier.

Les pierres sont des instituteurs muets ; elles rendent muet l'observateur, et ce qu'on apprend de meilleur avec elles ne peut se communiquer.

Ce que je sais bien, je ne le sais que pour moi; une parole énoncée est rarement profitable; elle provoque le plus souvent la contradictiou, l'hésitation et le chômage.

La cristallographie, envisagée comme science, donne lieu à des considérations toutes particulières. Elle n'est pas produc-tive , elle n'existe que pour elle -même et n'a point de consé-quences, aujourd'hui surtout qu'on a reconnu tant de corps isolllorphiques, qui se présentent comme tout à fait différents par leurs éléments constitutifs. Comme elle n'est proprement applicable à rien, elle s'est développée en elle-même à un très-haut degré. Elle donne à l'esprit je ne sais quelle satisfaction limitée, et elle est si diverse dans ses détails, qu'on peut la 1. L'ile de Felsenbourg est une imitation assez heureuse de Robinson Crusoé, due à la plume de Louis Schnabel, qui la publia (1731-1741) en quatre volumes, sous le titre de « Aventures extraordinaires de quelques voyageurs et particu-- .lisrement d'Albert Jules de Gisander. » dire inépuisable : c'est pourquoi elle captive si vivement et si longtemps même des hommes distingués.

La cristallographie a quelque chose des habitudes du moine et du célibataire, et, par conséquent, elle se suffit à elle-même. Elle n'a sur la vie aucune influence pratique, car les plus pré-cieuses productions de son domaine, les pierreries cristallines, doivent d'abord être taillées, avant que nous puissions en parer nos dames.

Il faut dire tout le contraire de la chimie, qui a, dans la vie, l'application la plus étendue et la plus vaste influence.

Nous ne pouvons absolument pas concevoir l'idée de com-mencement : aussi, quand nous voyons une chose prendre naissance, nous pensons qu'elle était déjà : c'est pourquoi nous trouvons intelligible le système d'emboîtement.

Combien ne voit-on pas d'objets importants formés par agrégation de parties ! Que l'on considère les ouvrages d'ar-chitecture.On voit beaucoup de choses s'agglomérer régulière-ment et irrégulièrement : aussi l'idée atomistique s'offre-t-elle d'abord à l'esprit, et nous ne craignons pas de l'appliquer même aux êtres organiques.

Celui qui ne sait pas saisir la différence du fantastique et de l'idéal, du positif et de l'hypothétique, est, comme naturaliste, dans une fâcheuse situation.

Il y a des hypothèses où l'esprit et l'imagination prennent la place de l'idée.

On ne fait pas bien de s'arrêter trop longtemps aux abstrac-tions. La doctrine ésotérique ne fait que nuire, quand elle s'ef-force de devenir exotérique. Rien n'enseigne mieux à vivre que la vie.

On ne saurait parler pertinemment sur maints problèmes que présentent les sciences naturelles, à moins d'appeler à son aide la métaphysique, mais non cette philosophie de l'école, qui se paye de mots : ce que nous avons en vue a existé avant la physique, existe avec elle et subsistera encore après.

La circonstance qu'une chose est déjà arrivée une fois,

Gd!.Ti!K. — ] :1;' qu'elle a été dite ou décidée, l'autorité, en un mot, a une grande valeur; mais il n'y a que le pédant qui invoque en toute occasion l'autorité.

On respecte d'antiques fondements, mais on ne doit pas renoncer au droit de reconstruire une fois quelque part dès la base.

Tiens ferme à ton poste!... maxime plus nécessaire que ja-mais, attendu que les hommes sont divisés en grands partis, et que, d'un autre côté, chacun à part veut aussi se faire valoir selon ses lumières et ses facultés individuelles.

On fait toujours mieux de s'exprimer tout uniment comme on pense, sans vouloir prouver beaucoup, car toutes les preuves que nous alléguons ne sont que des formes nouvelles de nos opinions, et les opposants n'écoutent ni les unes ni les autres.

Les sciences naturelles et les progrès qu'elles font sans cesse me devenant toujours plus familiers, cela me suggère beau-coup de réflexions sur les pas en avant et en arrière qui se font en même temps. Bornons-nous à faire observer ici que nous ne pouvons délivrer la science des erreurs mème avérées. La cause en est un mystère évident.

Qu'un événement soit faussement expliqué, faussement en-chaîné, faussement déduit, j'appelle cela une erreur : or il arrive que, dans le cours de l'expérience et de la méditation, un phénomène est aussi enchaîné conséquemment et déduit justement : on admet bien la chose , mais sans y attacher une importance particulière, et l'erreur subsiste tout tranquille-ment à côté. Je connais un petit magasin d'erreurs que l'on conserve soigneusement.

Or, l'homme ne s'intéressant proprement qu'à son opinion, quiconque produit la sienne cherche à droite et à gauche des secours, pour soutenir et lui-même et les autres. On se sert de la vérité aussi longtemps qu'elle est de mise, mais on a recours au mensonge, avec une éloquence passionnée, aussitôt qu'on peut l'utiliser pour le moment, éblouir par son moyen, comme avec un argument équivoque, unir en apparence, comme avec un remplissage, ce qui est morcelé. Cette découverte fut d'abord pour moi un scandale, puis un sujet d'affliction, et maintenant j'en éprouve une maligne joie. Je me suis donné parole de ne plus signaler jamais une pareille manière d'agir.

Chaque être est l'analogue de tous les autres : c'est pourquoi l'existence nous paraît tout à la fois isolée et enchaînée. Si l'on suit trop l'analogie, tout s'identifie et se confond ; si on l'évite, tout se disperse à l'infini. Dans l'un et l'autre cas, l'obser-vation tombe dans la torpeur, tantôt par excès de vie, tantôt comme frappée de mort.

La raison étudie le développement des êtres; l'esprit, les êtres développés ; la raison ne s'enquiert pas du but ; l'esprit, du point de départ : elle se complaît dans le développement ; il voudrait fixer tout, afin de pouvoir l'utiliser.

C'est une particularité innée chez l'homme et intimement unie à sa nature, qu'il ne lui suffit pas de connaître ce qui est le plus près de lui : et cependant chaque phénomène que nous observons est, pour le moment, l'objet le plus proche, et, si nous le pressons fortement, nous pouvons exiger de lui qu'il s'explique lui-même.

Mais c'est là ce que les hommes n'apprendront pas, parce que cela est contraire à leur nature : aussi les doctes eux-mêmes, lorsqu'ils ont reconnu en temps et lieu quelque vé-rité , ne savent pas s'abstenir de la relier, non-seulement avec ce qui est le plus proche, mais aussi avec ce qui est le plus éloigné et le plus étranger, et de là résulte une foule d'erreurs. Le phénomène prochain ne se lie au phénomène éloigné qu'en ce sens que tout se rapporte à un petit nombre de grandes lois qui se manifestent partout.

Qu'est-ce que l'universel? Le cas individuel. Qu'est-ce que le particulier? Des millions de cas.

L'analogie a deux égarements à craindre : de s'abandonner à l'esprit de saillie, qui la réduit au néant, ou de s'enve-lopper de figures et d'emblèmes, ce qui est pourtant moins pernicieux.

On ne doit souffrir dans la science ni légendes ni mytho-logie : il faut abandonner ces choses aux poëtes, dont la mis-sion est de les mettre en œuvre pour l'avantage et le plaisir du monde. Que le savant se borne à la réalité la plus proche et la plus évidente. Cependant si, dans l'occasion, il lui plaisait dw faire de l'éloquence, la chose ne devra pas non plus lui être défendue.

Pour me préserver d'erreur, je considère tous les phéno- \ mènes comme indépendants les uns des autres, et je m'efforce S de les isoler; ensuite je les considère comme des corrélatifs; \ et, par l'enchaînement, ils prennent une véritable vie. J'ap- ! plique surtout cette méthode à la nature; mais cette manière I d'observer est féconde, même quand on l'applique à l'histoire contemporaine qui se déroule autour de nous.

Tout ce que nous appelons invention, découverte, dans le sens élevé, est la mise en pratique, la réalisation remarquable, d'un sentiment originel de vérité, qui, longtemps cultivé dans le silence, conduit inopinément, avec la vitesse de l'éclair, à une conception féconde. C'est une révélation, qui se développe de l'intérieur à l'extérieur, qui fait pressentir à l'homme sa res-semblance avec la Divinité ; c'est une synthèse du monde et de l'esprit, qui nous donne la plus délicieuse assurance de l'éter-nelle harmonie de l'être.

L'homme ne doit jamais cesser de croire que l'incompré-hensible peut se comprendre, sans cela il renonceraii aux re-cherches.

Est compréhensible toute idée particulière qui peut de quel-que façon être appliquée. De la sorte, l'incompréhensible peut devenir utile.

Il est un empirisme délicat, qui s'identifie profondément avec l'objet, et, par là, devient une véritable théorie : mais cette exaltation des facultés intellectuelles appartient à une époque très-avancée.

Rien de plus importun que les observateurs pointilleux et les théoristes fantasques : leurs essais sont minutieux et compli-qués , leurs hypothèses, abstruses et bizarres.

Il y a des pédants qui sont en même temps des fripons, et ce sont les pires.

Pour concevoir que le ciel est bleu partout, on n'a pas be- \ soin de faire le tour du monde.

L'universel et le particulier coïncident : le particulier est l'universel manifesté dans diverses conditions. Il n est pas nécessaire d'avoir tout vu et tout éprouvé soi--

même; mais, si tu veux te fier à quelqu'un et à ses descrip--

tions, songe que tu as désormais affaire à trois entités, savoir

à l'objet et à deux sujets.

^ Qualité fondamentale de l'unité vivante : se diviser, se réu--

nir, se déployer dans l'universel, persister dans le particulier,

se transformer, se spécifier, et (comme la vie aime à se mani--

fester dans mille conditions) paraître et disparaître, se solidifier

et se fondre, se coaguler et couler, se dilater et se contracter.

Or, tous ces effets se produisant ensemble dans le même

instant, toute chose et chacune peuvent arriver en même

temps; formation et dépérissement, création et destruction,

naissance et mort, plaisir et peine, tout agit pêle-mêle, dans

le même esprit et la même mesure : aussi ce qui arrive de

plus particulier se présente toujours comme l'image et le sym--

bole de l'universel.

Si toute la nature est une composition et une décomposition

perpétuelles, il s'ensuit qu'en observant cet état de choses

prodigieux , les hommes composeront et décomposeront, tour

à tour.

Je dois présenter séparément la physique et les mathéma--

tiques : la physique doit se maintenir dans une parfaite indé--

pendance , et, avec amour, avec une piété respectueuse,

employer ses forces à pénétrer dans la nature et dans sa vie

sacrée, sans considérer du tout ce que les mathématiques peu--

vent faire et accomplir de leur côté : les mathématiques doivent,

en revanche, se déclarer indépendantes de tout objet exté--

rieur, suivre leur grande marche intellectuelle, et se développer

en elles-mêmes d'une manière plus pure que cela n'est pos--

sible, si, comme jusqu'à ce jour, elles s'occupent de ce qui est,

et s'efforcent d'en tirer ou d'y adapter quelque chose.

Un impératif catégorique est aussi nécessaire dans l'étude de

la nature que dans l'ordre moral : mais, il faut bien se le dire,

avec cela , on n'est pas au bout, on est seulement au début. ? La perfection serait de comprendre que toute réalité est déjà

théorie. L'azur du ciel nous révèle la loi fondamentale de la

chromatique : mais ne cherchons rien derrière les phénomènes ;

ils sont eux-mêmes la doctrine.

On trouve dans les sciences beaucoup de choses certaines, dès qu'on ne se laisse pas déconcerter par les exceptions, et qu'on sait respecter les problèmes.

Si je reste calme enfin en présence du phénomène primor-dial , ce n'est aussi, je l'avoue , que de la résignation ; mais il y a toujours une grande différence entre se résigner devant les bornes de l'humanité ou dans les étroites limites assignées, par hypothèse, à mon individu borné.

Si l'on considère les problèmes d'Aristote, on admire ce talent d'observation et tout ce que les Grecs ont su voir : seu-lement ils ont le défaut de la précipitation, et passent immé-diatement des phénomènes à l'explication, ce qui amène des décisions théoriques tout à fait insuffisantes : mais c'est la faute générale que l'on commet encore tous les jours.

Les hypothèses sont des chansons de berceau, avec lesquelles le maître endort ses écoliers : l'observateur sérieux et de bonne foi apprend toujours plus à connaître les bornes de son esprit; il voit que plus la science se développe, plus il se dé-couvre de problèmes.

En quoi nous péchons, c'est que nous doutons du certain et que nous voudrions fixer l'incertain. J'ai pour maxime, quand j'étudie la nature, de m'attacher au certain et d'observer l'in-certain.

J'appelle hypothèse loisible celle qu'on établit comme par plaisanterie, pour se faire réfuter par la sérieuse nature.

Comment paraîtrez-vous maître dans votre science, si vous n'enseignez rien d'inutile ?

La folie est que chacun croie devoir enseigner ce qu'il croit avoir su.

Comme on demande la certitude dans l'exposition didactique, attendu que le disciple ne veut pas qu'on lui communique rien de douteux, le maître ne peut laisser aucun problème sans so-lution, ni tourner alentour à quelque distance. Il faut d'abord planter des bornes, des jalons, et, pendant quelque temps, on croit posséder l'espace inconnu, jusqu'à ce qu'un autre vienne arracher les jalons et les replanter en resserrant ou étendant les limites.

Des questions pressantes sur la cause, la confusion de la cause et de l'effet, l'acceptation pure et simple d'une fausse théorie, sont des choses fort nuisibles et une source d'embarras inextricables.

Si tels et tels ne se sentaient pas obligés de répéter l'erreur, parce qu'ils l'ont une fois énoncée, ils seraient devenus de tout autres personnages.

L'erreur a cet avantage qu'on peut en bavarder sans fin : la vérité doit être appliquée immédiatement, sinon elle n'existe pas.

Ceux qui ne voient pas combien la vérité rend la pratique facile se plaisent à l'attaquer et à la critiquer, afin de donner, en quelque façon, une belle apparence à leur aveugle et labo-rieuse activité.

Les Allemands (et d'autres encore) possèdent le don de rendre les sciences inabordables.

L'Anglais est maître d'appliquer sur-le-champ la découverte, en attendant qu'elle l'amène à une découverte et une activité nouvelles : qu'on demande, après cela, pourquoi il nous de-vance en toutes choses !

L'homme qui pense a ceci de singulier, qu'à la place où réside le problème non résolu,»il aime à se créer une image fantas-tique, dont il ne peut se délivrer, alors même que le problème est résolu et la vérité mise au jour.

Il faut une tournure d'esprit particulière pour saisir, dans son véritable caractère, la réalité sans forme, et la distinguer des chimères qui s'imposent vivement à nous avec une cer-taine réalité.

En observant la nature dans le grand comme dans le petit, je me suis posé continuellement cette question : « Est-ce toi, est-ce l'objet, qui s'exprime ici ? » Et c'est dans ce sens que j'observe aussi mes devanciers et mes collaborateurs.

Chacun considère le monde créé, réglé, formé, accompli, comme un simple élément, dont il s'efforce de se façonner un monde particulier, fait à sa mesure. Les hommes habiles pren-nent le monde comme il est, et tâchent de s'en accommoder comme ils peuvent; d'autres hésitent, et ne savent comment le prendre : quelques-uns doutent même qu'il existe. Qui serait bien pénétré de cette vérité fondamentale ne disputerait avec per-sonne, et considérerait les idées d'autrui, ainsi que les siennes, comme un simple phénomène. Car nous voyons presque jour-nellement que l'un peut concevoir avec facilité ce qui est inconcevable pour l'autre, et non pas en des choses qui au-raient une influence quelconque sur le bien et le mal être, mais en des choses tout à fait indifférentes pour nous.

Ce qu'on sait, on ne le sait proprement que pour soi-même : si je parle avec un autre de ce que je crois savoir, il croit d'abord le savoir mieux, et je suis toujours réduit à rentrer en moi-même avec ma science.

La vérité nous profite; de l'erreur, il ne se débrouille rien, elle ne fait que nous embrouiller.

L'homme se trouve environné d'effets, et il ne peut s'empê-cher de s'enquérir des causes : sa paresse naturelle le porte à s'emparer des plus prochaines, comme étant les meilleures, et il s'en contente. Telle est surtout la manière du sens com-mun.

Si l'on voit un mal, on agit sur lui immédiatement, c'est-à-dire que l'on traite immédiatement le symptôme.

La raison n'a d'empire que sur la vie ; le monde créé, don s'occupe la géognosie, est mort : donc, il ne peut exister de géologie, car la raison n'y a rien à faire.

Quand je trouve un squelette épars, je puis le recueillir et le reconstruire, car ici la raison éternelle me parle par un ana-logue , fût-ce même le mégathère.

Ce qui ne naît plus, nous ne pouvons nous le figurer naissant : ce qui est né, nous ne le comprenons pas.

Le vulcanisme absolu des modernes est proprement une tentative hardie de rattacher le monde présent, incompréhen-sible, à un monde passé, inconnu.

Des effets pareils, ou du moins semblables, sont produits de diverses manières par les forces de la nature.

Il n'est rien de plus déplaisant que la majorité, car elle se compose de quelques meneurs énergiques, de fripons, qui s'ac-commodent aux circonstances, de faibles, qui s'assimilent, et de la masse, qui roule à la suite, sans savoir le moins du monde ce qu'elle veut.

La science du calcul est, comme la dialectique, un organe du sens interne, dans sa sphère la plus élevée dans la pra-tique, elle est un art, comme l'éloquence : pour l'une et l'autre, rien n'a de valeur que la forme : le fond leur est indifférent. Que l'arithmétique suppute des pence ou des guinées, que la rhétorique défende le vrai ou le faux, à l'une comme à l'autre cela est parfaitement égal.

Mais tout dépend du caractère de l'homme qui se livre à cette occupation, qui exerce cet art : un excellent avocat dans une juste cause, un profond mathématicien devant le ciel étoilé, nous paraissent l'un et l'autre comme des dieux.

Qu'y a-t-il, en mathématiques, d'exaet que l'exactitude? Et l'exactitude n'est-elle pas une conséquence du sentiment intime de la vérité ?

Les mathématiques ne peuvent effacer aucun préjugé; elles ne peuvent diminuer l'entêtement, modérer l'esprit de parti; elles n'ont aucune influence sur le moral.

Le mathématicien n'est accompli qu'autant qu'il est un homme accompli, qu'il sent en lui la beauté du vrai : alors seulement il aura la profondeur, la pénétration, la circonspec-tion, la pureté, la clarté, la grâce et même l'élégance. Il faut tout cela pour être un Lagrange.

Ce n'est pas la langue qui est par elle-même juste, énergique, élégante, c'est l'esprit qui s'incorpore en elle ; et il n'appartient pas à chacun de donner à ses calculs, à ses discours ou à ses poésies les qualités désirables : il s'agit de savoir si la nature vous a donné pour cela les facultés intellectuelles et morales ; les facultés intellectuelles, c'est-à-dire l'intuition et la pénétra-tion ; les facultés morales, afin que vous écartiez les mauvais génies qui pourraient vous empêcher de rendre honneur à la vérité.

Vouloir expliquer le simple par le complexe, le facile par le difficile, est un mal répandu dans tout le corps scientifique, un mal bien reconnu par les habiles, mais qui n'est pas avoué partout.

Que l'on considère attentivement la physique, et l'on trouvera que les phénomènes, tout comme les expériences sur lesquelles elle repose, ont une valeur diverse.

Tout dépend des expériences originelles, primaires, et le chapitre qui est basé sur elles est solide et certain ; mais il est aussi des expériences secondaires, tertiaires, etc. : si on leur accorde la même valeur, elles ne font qu'embrouiller ce que les premières avaient éclairci.

Un grand mal dans les sciences, et même en toutes choses, résulte de ce que des hommes sans aucune force de conception se hasardent à théoriser, parce qu'ils ne comprennent pas que beaucoup desavoir n'en donne pas le droit. Ils se mettent d'abord à l'œuvre avec un louable bon sens; mais le bon sens a ses bornes, et, lorsqu'il les franchit, il court le risque de devenir absurde. Le domaine et l'apanage du bon sens est le champ de la pratique et de l'action. Quand il agit, il se trompe rarement; mais les méditations, les inductions et les jugements d'un ordre élevé ne sont pas son affaire.

L'expérience est d'abord utile à la science ; cependant elle est aussi nuisible, parce qu'elle laisse voir la loi et l'exception : or la moyenne entre l'une et l'acre ne donne point la vérité.

On dit qu'entre deux opinions contraires se trouve la vé-rité : nullement, c'est le problème qui se trouve entre deux, l'invisible, la vie éternellement active, conçue en état de repos.

Quand je considère ce que les sciences naturelles ont gagné, dans le temps où nous sommes, en lumières et en étendue, il me semble être le voyageur qui cheminait vers l'orient au point du jour; qui contemplait avec joie, mais avec impatience, la lueur croissante, et soupirait après l'arrivée de la pleine lu-mière, mais qui, à son apparition, dut détourner les yeux, étant incapable de supporter la clarté désirée et attendue.

Sans exagérer, c'est l'état où je me trouve quand je lis l'ouvrage de M. Carus qui développe les indices de tous les germes, depuis la vie la plus simple jusqu'à la plus diversifiée, et qui, par son langage et ses figures, met sous nos yeux ce grand mystère, le que rien ne prend naissance qui n'ait été an-noncé , » et que l'annonce n'est rendue claire que par la chose annoncée, comme la prophétie par l'accomplissement.

Le même sentiment s'éveille chez moi, quand j'étudie l'ou-- % 1. Sans doute sa Physiologie. Ch.-G. Gust. Carus, conseiller et médecin du feu roi de Saxe, est célèbre comme philosophe et comme naturaliste.

vrage d' Alton 1, qui présente, après leur accomplissement

et leur destruction, les êtres créés, et, avec le secours de l'art,

met sous nos yeux l'intérieur et l'extérieur, la charpente et

l'enveloppe, enfin, avec la mort, compose une vie. Ici encore

je vois la justesse de ma comparaison : je songe comme, de--

puis un demi-siècle, l'œil fixé sur le but, j'ai passé, dans ce

même domaine, des ténèbres au crépuscule et du crépuscule au

jour, et comme il m'arrive enfin que la plus pure lumière, fa--

vorable à toute conception et à tout savoir, se montre avec

puissance, m'anime en m'éblouissant, et, en même temps

qu'elle remplit mes vœux raisonnés, justifie complétement mes

ardents efforts.

Comme Socrate rappela l'homme moral à lui-même, afin

que par la méthode la plus simple, il apprît en quelque mesure

à se connaître, de même Platon et Aristote se présentèrent

devant la nature comme des esprits qui étaient faits, l'un, pour

s'identifier avec elle par l'intelligence et le sentiment, l'autre,

pour se l'approprier par l'observation et la méthode. Aussi

tout rapprochement qui, dans l'ensemble et le détail, peut

s'établir entre nous et ces trois génies, est l'événement qui

nous fait éprouver le plus de joie, et qui, en tout temps, se

montre efficace pour avancer notre culture.

Pour échapper à la diversité infinie, au morcellement et à la

complication des sciences naturelles chez les modernes, et 1 pour se réfugier dans la simplicité, il faut toujours se poser

cette question : « Comment Platon aurait-il procédé en présence

de la nature, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui dans la

diversité plus grande qu'elle déploie, nonobstant son inalté--

rable unité? »

Car nous sommes persuadés qu'en suivant la même voie,

nous pouvons parvenir organiquement jusqu'aux dernières ra--

mifications de la connaissance, et, sur cette base, élever et

affermir peu à peu jusques aux combles l'édifice de chaque

1, Edouard d'Alton, professeur à Bonn. science. De savoir à quel point le mouvement du siècle nous se-conde et nous gêne en cela, c'est ce que nous devons examiner chaque jour, si nous ne voulons pas repousser ce qui nous pro-fite et accueillir ce qui nous nuit.

On dit, à la gloire du dix-huitième siècle, qu'il s'est occupé principalement d'analyse : la tâche du dix-neuvième sera de démêler les fausses synthèses qu'on voit régner, et d'en sou-mettre l'objet à une nouvelle analyse.

La nature, mise à la question, reste muette : mais qu'on l'in-terroge loyalement, sa réponse fidèle est toujours : oui, oui, non, non! Tout ce qui est de plus vient du mal.

Les hommes sont fâchés que la vérité soit si simple : ils de-vraient songer qu'ils ont encore assez de peine à l'employer d'une manière pratique pour leur usage.

Je maudis les gens qui font de l'erreur un monde particu-lier, et ne cessent pourtant de demander que l'homme se rende utile.

Une école peut être considérée comme un individu qui s'en-tretient avec lui-même pendant un siècle, et qui se complaît, d'une façon tout extraordinaire, en sa propre nature, si sotte qu'elle puisse être.

Une fausse doctrine ne se laisse pas réfuter, car elle repose sur la conviction que le faux est vrai ; mais il est possible et permis et nécessaire d'énoncer itérativement le contraire.

Colorez deux baguettes, l'une en rouge, l'autre en bleu, et plongez-les dans l'eau, l'une à côté de l'autre : la bleue paraîtra brisée comme la rouge. Chacun peut voir cette simple expé-rience avec les yeux du corps : celui qui l'observe avec les yeux de l'esprit sera délivré de mille et mille paragraphes erronés.

Une vérité insuffisante opère quelque temps, et tient lieu d'une complète lumière ; mais tout à coup se produit une er-reur éblouissante : cela suffit au monde, et des siècles sont aveuglés.

Dans les sciences, il est extrêmement méritoire de recher-cher et de développer la vérité insuffisante que les anciens ont déjà possédée.

Un phénomène, une expérience, ne peuvent rien prouver :

c'est l'anneau d'une grande chaîne, lequel n'a de valeur que

par la liaison. Si quelqu'un voulait tenir caché un collier de

perles, et ne montrer que la plus belle, en nous demandant de

croire que toutes les autres sont pareilles, un acheteur se déci--

derait difficilement à conclure le marché.

Des images, des descriptions, des mesures, des nombres et

des signes ne suffisent pas encore pour représenter un phéno--

mène. Si la doctrine de Newton 1 a pu subsister si longtemps ,

c'est uniquement parce que l'erreur a été embaumée, pour

une couple de siècles, dans l'in-quarto de la traduction latine.

Il faut répéter de temps en temps sa profession de foi, dire

ce que l'on approuve, ce que l'on condamne : l'adversaire n'y

manque pas non plus.

Dans le temps où nous vivons, nul ne doit céder ou se taire ;

il faut parler et se remuer, non pour vaincre, mais pour se

maintenir dans son poste. De savoir si nous sommes avec la

majorité ou la minorité, c'est une chose tout à fait indif--

férente.

Celui qui s'adonne aux sciences souffre d'abord par les retar--

dements, puis par les anticipations : les gens ne veulent d'abord

accorder aucune valeur à nos communications, et ensuite ils

affectent de connaître déjà tout ce que nous pourrions leur

communiquer.

Il existe dans l'objet une loi inconnue, qui répond à une loi

inconnue dans le sujet.

Le beau résulte d'une loi qui se manifeste. Prenons pour

exemple la rose. Dans la floraison, la loi végétative s'élève à sa

manifestation suprême, et la rose serait elle-même cette mani--

festation portée à son plus haut degré.... Les péricarpes peuvent

encore être beaux.... Le fruit ne peut jamais l'être, car il nous

offre la loi végétative repliée sur elle-même (loi toute nue).... ! ! La loi qui se manifeste dans la plus grande liberté, selon ses j conditions les plus spéciales, produit le beau objectif, lequel

doit naturellement trouver de dignes sujets qui le saisissent....

Il est impossible de rendre compte du beau dans la nature et

dans les arts : dans la nature, car il nous faudrait connaître

1. Sa doctrine des couleurs. les lois selon lesquelles la nature universelle veut agir et agit (quand elle peut); dans les arts, car il nous faudrait connaître les lois selon lesquelles la nature universelle veut agir et agit (quand elle peut), sous la forme particulière de la nature hu-maine.

De ce qui précède on peut déduire la beauté de la jeunesse. A vieillir, on se retire par degrés du phénomène.... A quel point l'objet vieillissant peut être appelé beau.... Jeunesse éternelle des dieux grecs.... Persistance de chacun dans son caractère, jusqu'au faîte de l'existence humaine, sans penser au retour.

La nature, avec sa fécondité infinie, remplit tous les espaces. Considérons seulement notre terre : tout ce que nous appelons mauvais, malheureux, vient de ce qu'elle ne peut donner place à tous les êtres qui naissent, et moins encore leur assurer la durée.

Toute chose qui naît cherche à se faire place et veut durer : } c'est pourquoi elle en écarte une autre de sa place et en abrége la durée.

L'être vivant a la propriété de s'accommoder aux mille et mille conditions des influences extérieures, et toutefois de ne pas abandonner une certaine indépendance marquée qu'il s'est acquise.

Que l'on songe à la facile excitabilité de tous les êtres et comme le moindre changement d'une condition, un souffle, manifeste sur-le-champ dans les corps une polarité qui, à proprement parler, sommeille dans eux tous.

La « tension » est l'état en apparence indifférent d'un être énergique, parfaitement préparé à se manifester, se différen-cier, se polariser.

Il y a dans la phanérogamie encore tant de cryptogamie, que des siècles ne la déchiffreront pas.

La lumière et l'intelligence, qui règnent, l'une dans le phy-sique, l'autre dans le moral, sont les forces indivisibles les plus sublimes qui se puissent concevoir.

Et la couleur n'appartient-elle pas proprement à la vision?

S l'on croit même toucher la couleur, je le veux bien : sa nature propre n'en serait que mieux confirmée.

On peut même la goûter : le bleu a la saveur alcaline, le rouge jaunâtre la saveur acide. Toutes les manifestations des substances ont de l'affinité.

Tout est plus simple qu'on ne peut l'imaginer et, en même temps, trop entre-croisé pour être compris.

Ceux qui composent de lumières colorées la lumière unique et foncièrement claire sont les véritables obscurants. •- Celui qui s'accoutume à une idée fausse accueillera facilement chaque erreur.

Tycho-Brahé, ce grand mathématicien, ne put se dégager qu'à demi de l'ancien système, qui du moins était approprié à nos sens : il eut la prétention de le remplacer par un mécanisme compliqué, que les sens ne pouvaient percevoir, ni la pensée comprendre.

Le renommée de Newton, comme mathématicien, est si grande, qu'elle a maintenu jusqu'à nos jours l'erreur la plus absurde, savoir que la lumière, claire, pure, éternellement inaltérée, se compose de lumières sombres. Et ne sont-ce pas les mathématiciens qui défendent encore cette absurdité, et qui la répètent au plus vulgaire auditeur en des termes auxquels on ne peut trouver aucun sens?

Le mathématicien a pour domaine la quantité et tout ce qui peut se déterminer par nombre et par mesure, et, par consé-quent, en quelque sorte, tout l'univers sensible. Mais, si nous l'observons, selon nos facultés, avec tout notre entendement et toutes nos forces, nous reconnaissons que la quantité et la qua-lité doivent êtré considérées comme les deux pôles de l'être ma-nifesté : c'est aussi pourquoi le mathématicien donne à ses formules une si grande extension, afin de comprendre, en tant que possible, dans le monde mesurable et calculable celui qui ne peut se mesurer. Alors tout lui paraît palpable, saisissable et mécanique, et il devient suspect d'un athéisme secret, en ce qu'il croit saisir en même temps jusqu'à l'Ètre le plus incom-mensurable, que nous appelons Dieu, dont il semble par là ne plus reconnaître l'existence séparée ou prééminente.

Le langage a, il est vrai, pour base l'intelligence et la raison de l'homme, mais il ne suppose pas précisément chez celui qui s'en sert une intelligence pure, une raison cultivée, une volonté loyale : c'est un instrument a employer convenablement et ar-bitrairement ; on peut aussi bien l'appliquer à une dialectique artificieuse et décevante qu'à une mystique confuse et obscu-rante ; on abuse sans scrupule du langage pour faire, en prose et en vers, des phrases creuses et vides; on essaye même de faire des vers d'une prosodie irréprochable, et néanmoins dé-pourvus de sens.

Notre ami, le chevalier Ciccolini', exprime le désir que tous les mathématiciens écrivent avec le génie et la clarté d'un La-grange : c'est demander qu'ils aient tous l'esprit clair et pro-fond d'un Lagrange, et qu'ils en usent pour traiter de la science.

Les phénomènes ne sont d'aucune valeur, s'ils ne nous don-nent pas une vue plus profonde et plus riche de la nature, ou s'ils ne peuvent être employés à notre usage.

C'est une fausse idée de croire qu'on peut se débarrasser d'un phénomène ou l'écarter avec le calcul et des mots.

L'expérience de Newton, sur laquelle repose la théorie tradi-tionnelle des couleurs, est d'une extrême complexité; elle com-bine les conditions suivantes :

Pour que le spectre paraisse, il faut :

1" Un prisme de verre,

2° Qui soit à. trois faces,

30 Petit ;

4° Il faut un volet,

5° Percé d'un trou,

6° Qui soit très-petit;

7° Il faut qu'une image du soleil tombe au travers,

8° D'une certaine distance ;

9" Qu'elle tombe sur le prisme dans une certaine direction;

10° Qu'elle se dessine sur un tableau,

11" Placé derrière le prisme, à une certaine distance.

Que l'on retranche trois, six ou onze de ces conditions ; que l'on fasse l'ouverture grande, que l'on prenne un grand prisme; que l'on place le tableau tout près, et le spectre chéri ne peut plus se montrer, ne se montre plus.

1. Ancien chevalier de Malte, directeur de l'observatoire de Bologne, puis de celui de Rome. On parle mystérieusement d'une expérience importante, qui doit enfin, dit-on, confirmer pleinement la théorie. Je la con-nais parfaitement et je puis aussi la produire : tout l'artifice consiste à joindre encore une ou deux conditions aux précé-dentes, ce qui ne fait que rendre le tour de passe-passe encore plus embrouillé.

L'expérience de Frauenhofer, où des lignes transversales pa-raissent dans le spectre, est de la même sorte, tout comme les expériences par lesquelles on doit avoir découvert une nouvelle propriété de la lumière. Elles sont deux fois et trois fois com-pliquées. Pour être de quelque utilité, il faudrait qu'elles fussent réduites à leurs éléments, ce qui n'est pas difficile au savant; mais, pour le saisir et le comprendre, nul profane n'est assez pourvu de notions préliminaires et de patience, nul ad-versaire, de bonne intention et de loyauté : on préfère accepter en bloc ce qu'on voit, et l'on en tire l'ancienne conclusion.

Je sais bien que ces paroles sont vaines, mais elles resteront en réserve pour l'avenir comme mystère évident. Quelque jour peut-être un Lagrange s'intéressera-t-il encore à cette question.

L'historien n'a pas le pouvoir et l'obligation de tout amener à la certitude : les mathématiciens ne savent pas non plus expli-quer pourquoi la comète de 1770, qui devait reparaître après cinq ou onze ans, ne s'est pas remontrée au temps fixé.

Cent chevaux gris ne font pas un seul cheval blanc.

Les mathématiciens sont de singulières gens : à la faveur des grandes choses qu'ils ont faites, ils se sont érigés en corpora-tion universelle, et ne veulent rien admettre que ce qui con-vient à leur sphère, ce que leur instrument peut traiter. Un ma-thématicien de premier ordre disait, à l'occasion d'une doctrine de physique qu'on lui recommandait vivement : cc Mais, est-ce que l'on ne peut absolument rien réduire en calcul ? »

Nous nous souvenons parfaitement des années où, des in-trigues secrètes se glissant de toutes parts, personne n'osait en parler, dans le temps même où elles minaient la patrie : nous savons très-bien aussi qui exerçait cette censure, et de quels avantages on se servait à cet effet.

C'est ainsi que, depuis vingt ans, la corporation physico-mathématique exerce son droit de veto contre ma doctrine des

couleurs; elle la décrie dans les académies et partout; des

hommes de plus de trente ans savent maintenant m'en parler

en suffisance, et ils n'ont pas tort : la possession, dans laquelle

ils se sentent forts, est menacée par ma doctrine des couleurs,

qui, dans ce sens, peut être appelée révolutionnaire, et contre

laquelle cette aristocratie a tout sujet de se défendre.

Le grand problème serait d'exclure les théories mathéma--

tiques-philosophiques des parties de la physique dans lesquelles

elles ne font que gêner la science au lieu de l'avancer, et dans ] lesquelles la tractation mathématique, grâce à la direction ex--

clusive du développement de la culture scientifique moderne, a

trouvé une si fausse application.

Il faudrait montrer quelle est, dans les sciences naturelles,

la véritable méthode ; comment elle repose sur le plus simple ! progrès de l'observation, comment l'observation doit s'élever ] jusqu'à l'expérience et comment l'expérience mène enfin au ré-j sultat.

1 Si nos espérances se réalisent, de voir les hommes s'unir { avec toutes leurs forces, avec le cœur et l'esprit, avec l'intelli-- ! gence et l'amour, et apprendre à se connaître les uns les au-- ! tres, il arrivera une chose à laquelle personne ne peut songer 5 encore : les mathématiciens prendront plaisir à se voir admis \ dans cette société morale universelle, comme citoyens d'un j grand État, et peu à peu ils renonceront à la vaine pensée de

dominer sur tout comme monarques universels ; ils ne s'avise-- ; ront plus de déclarer frivole, inexact, insuffisant, ce qui ne peut

être soumis au calcul.

Nous devons reconnaître et déclarer ce que sont les mathé--

matiques, en quoi elles peuvent rendre aux sciences natu--

relles des services essentiels ; en quoi, au contraire, elles sont

déplacées, et dans quelle déplorable aberration la science et

l'art sont tombés, depuis leur renaissance, par une fausse

application.

Les mathématiciens sont comme les Français : vous leur par--

lez, ils vous traduisent dans leur langue, et c'est d'abord tout

autre chose.

Celui qui veut défendre l'erreur a tout sujet de procéder

doucement et de prendre des manières polies; celui qui sent le bon droit de son côté doit agir vertement : droit et politesse n'ont rien à faire ensemble.

C'est pourquoi l'on disait avec une parfaite justesse : « Celui qui veut tromper les hommes doit avant tout rendre l'absurde plausible. »

On fait dater de Bacon de Vérulam la méthode expérimentale dans les sciences naturelles : cependant leur voie a été souvent traversée et rendue impraticable par des tendances théoriques. Tout bien considéré, on peut et l'on doit faire dater de chaque jour une nouvelle époque.

Les naturalistes éminents proclament déjà la nécessité de la tractation monographique et, par conséquent, l'intérêt donné aux détails : mais cet intérêt n'est pas concevable sans une mé-thode qui manifeste celui qu'on prend à l'ensemble, et, une fois qu'on en est arrivé là, on n'a plus besoin de tâtônner dans d'innombrables détails.

La notion est la somme, l'idée est le résultat de l'expérience : il faut de la sagacité pour faire la somme, de la raison pour saisir le résultat.

Tout ce qui est désirable n'est pas accessible, tout ce qui est digne d'être connu n'est pas connaissable.

Plus on fait de progrès dans l'expérience, plus on approche de l'impénétrable ; plus on apprend à utiliser l'expérience, plus, on voit que l'impénétrable n'a aucune utilité pratique. La plus grande satisfaction pour l'homme qui pense est d'avoir pénétré ce qui est pénétrable, et de respecter tranquillement ce qui ne l'est pas.

L'homme qui sait reconnaître les bornes de son intelligence est le plus près de la perfection.

Ce qui retarde le plus les sciences, c'est que les hommes qui s'en occupent sont des esprits inégaux.

Ils ont du zèle, mais ils ne savent pas ce qu'ils doivent en faire.

Il est deux choses contre lesquelles on ne peut trop se tenir en garde : l'obstination, si l'on se renferme dans sa sphère; l'insuffisance, si l'on en sort.

L'insuffisance s'oppose plus qu'on ne pourrait croire à ce qui est suffisant.

Les hommes, ne pouvant s'assurer le nécessaire, se tourmen-tent pour l'inutile.

Dans le seizième siècle, les sciences n'appartiennent pas à tel ou tel homme, mais au monde : c'est le monde qui les tient, qui les possède, et l'homme ne s'empare que de la richesse.

Le siècle est avancé, et pourtant chacun commence par le commencement.

Page 1