‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 74 sur 109 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

Le don le plus excellent que nous ayons reçu de Dieu et de la \ nature est la vie, le mouvement circulaire de la monade autour d'elle-même, mouvement qui ne connait ni trêve ni repos; l'impulsion qui nous porte à nourrir et entretenir la vie est innée et indestructible en chacun de nous; son caractère propre reste néanmoins un mystère pour nous et pour les autres.

La deuxième faveur des puissances créatrices est l'expérience, la perception, l'intervention de la monade mobile et vivante dans le monde extérieur qui l'environne, par où elle se sent d'abord elle-même sans bornes au dedans et bornée au dehors. Cette expérience, nous pouvons, avec des dispositions natu-relles, de l'attention et du bonheur, nous en faire à nous-mêmes une idée claire, mais elle reste toujours un mystère pour les autres.

Comme troisième avantage, se développe ensuite ce que nous dirigeons vers le monde extérieur, comme action et travail, comme écrits et paroles : ces choses lui appartiennent plus qu'à nous, tout comme il peut s'expliquer tout cela plutôt que nous ne le pouvons nous-mêmes; toutefois il sent que, pour avoir à cet égard des notions bien claires, il a besoin de connaître, au-tant que possible, notre passé. C'est pourquoi les débuts de la jeunesse, les degrés de la culture, les particularités de la vie, les anecdotes, etc., excitent au plus haut degré sa curiosité.

A cette action exercée sur le monde extérieur succède im-médiatement une réaction, soit que la bienveillance cherche à

nous encourager, soit que la haine sache nous faire obstacle. Ce

conflit reste assez semblable à lui-même dans le cours de la

vie, attendu que l'homme aussi reste semblable à lui, et, pareil--

lement, tout ce qui doit ressentir de la sympathie ou de l'anti--

pathie pour sa manière d'être.

Ce que nos amis font avec nous et pour nous est aussi une

expérience, car cela fortifie et développe notre individualité; ce

qne nos ennemis entreprennent contre nous, nous ne le ressen--

tons pas, nous en sommes seulement informés, nous l'écartons

et nous nous en préservons, comme du froid, de l'orage, de la

pluie et de la grêle ou des autres maux auxquels nous pouvons

nous attendre.

On n'aime pas à vivre avec chacun et l'on ne peut non plus

vivre pour chacun : celui qui en est convaincu saura faire un

grand cas de ses amis ; il saura ne haïr ni ne poursuivre ses en--

nemis : loin de là, car il n'est guère pour l'homme de plus grand

avantage que de parvenir à reconnaître les mérites de ses ad--

versaires : cela lui donne sur eux une prépondérance marquée.

Si l'on remonte dans l'histoire des âges passés, on trouve

partout des personnages avec lesquels on s'accorderait fort

bien, et d'autres avec lesquels on se trouverait certainement en

conflit.

] Néanmoins le plus important est toujours ce qui est contem-j porain, parce qu'il se reflète en nous plus purement, et nous en ! lui.

Caton fut décrété d'accusation dans sa vieillesse, et il fit va--

loir principalement, dans son plaidoyer, qu'on ne peut se dé--

fendre devant personne que ceux avec lesquels on a vécu. Et il

a parfaitement raison : comment un jury veut-il déduire un

jugement de prémisses qui lui manquent complètement? Com--

ment veut-il délibérer sur des motifs qu'il a perdus de vue de--

puis longtemps?

Chacun sait apprécier l'expérience, surtout le penseur et le

philosophe dans sa vieillesse : il sent, avec certitude et satisfac--

tion, que nul ne peut lui ravir ce trésor.

Ainsi mon étude de la nature repose sur la pure base de l'ex--

périence. Qui peut me contester que je suis né en 1749, et (pour

franchir beaucoup d'intermédiaires) que j'ai étudié avec appli-cation l'Histoire naturelle d'Erxleben 1, dans la première édition, et ne me suis pas borné à lire, quand elles furent imprimées, les autres éditions, qui se-multiplièrent sans fin par les soins de Lichtenberg, mais que j'ai appris à connaître d'abord, au fur et à mesure, chaque nouvelle découverte ; que, suivant pas il pas le progrès de la science, j'ai vu les grandes découvertes de la seconde moitié du dix-huitième siècle, jusqu'à nos jours, se lever successivement devant moi comme des astres merveil-leux? Qui peut me ravir la secrète joie de sentir en moi-même que, par des efforts persévérants, attentifs, je me suis telle-ment approché de mainte grande découverte, l'étonnement du monde, qu'elle s'est, pour ainsi dire, élancée de mon cerveau, et que je voyais alors clairement le petit nombre de pas que j'avais négligé de hasarder dans ma ténébreuse recherche?

Ceux qui ont vu naître l'invention des ballons aérostatiques pourront dire quel mouvement elle produisit dans le monde; avec quel intérêt on suivait les aéronautes ; quel ardent désir se manifesta dans mille et mille cœurs de prendre part à ces voyages périlleux, longtemps prévus, prédits, toujours crus et toujours incroyables; comme chaque heureuse tentative rem-plissait d'abord les gazettes de récits animés et circonstanciés, donnait lieu à des brochures et à des estampes ; quelle tendre compassion l'on ressentait pour les malheureuses victimes de ces expériences. Le souvenir même ne saurait faire revivre la chose, non plus que l'ardeur avec laquelle on s'est inté-ressé à une grande guerre, que l'on a vue éclater il y a trente ans.

La plus belle métempsycose est celle où l'on se voit renaître dans autrui.

La Poétique allemande diaprés Goethe, par le professeur Zauper, tout comme le Supplément (Vienne, 1822), doit assurément pro-duire une agréable impression sur le poëte. Il lui semble qu'il passe devant des miroirs, et qu'il s'y voit reproduit sous le jour le plus favorable.

En pourrait-il être autrement? Ce que notre jeune ami a connu de nous, ce sont précisément les actes et les travaux, les 1. Naturaliste, professeur à Goettingen, mort en 1777.

paroles et les écrits, émanés de nous en d'heureux moments, et

que nous avouerons toujours volontiers.

Il est bien rare que l'on se satisfasse soi-même ; il est d'au--

tant plus doux d'avoir satisfait les autres.

Quand nous jetons les regards sur notre vie passée, elle nous

paraît toute morcelée, parce que nos négligences, nos échecs,

se présentent toujours les premiers à notre esprit, et l'empor--

tent, dans l'imagination, sur nos travaux et nos succès.

Ces choses, notre jeune ami n'en aperçoit rien ; il contemple,

il goûte, il met à profit la jeunesse d'un devancier ; il s'en nour--

rit au fond de son âme, comme si déjà une fois il avait été ce

qu'il est.

Les retentissements divers qui m'arrivent des pays étran--

gers me causent un plaisir semblable, un plaisir égal : les na--

tions étrangères apprennent à connaître aujourd'hui seulement

les travaux de notre jeunesse; leurs jeunes gens, leurs hommes

faits, luttants et agissants, voient leur image dans notre miroir;

ils apprennent que, ce qu'ils veulent, nous le voulions aussi: ils

nous font entrer en commerce avec eux, et nous abusent avec

l'apparence d'un retour de jeunesse.

Ce qui nuit beaucoup au progrès de la science, c'est qu'on

s'occupe de ce qui n'est pas digne d'être connu et de ce qui ne peut l'être.

j L'empirisme élevé est avec la nature dans le même rapport f que le sens commun avec la vie pratique.

Les phénomènes primitifs, quand ils apparaissent sans voiles

à nos sens, nous font éprouver une sorte de frayeur qui va jusqu'à l'angoisse : les hommes matériels se réfugient dans l'étonnement; mais l'esprit, entremetteur diligent, arrive bien-tôt, pour accoupler, à sa manière, la chose la plus noble avec la plus commune.

Le véritable intermédiaire, c'est l'art. Raisonner sur l'art, c'est vouloir interposer l'intermédiaire, et cependant nous en avons retiré de nombreux avantages.

Il en est des principes de déduction comme des principes de division, il faut qu'ils épuisent le sujet ou ils ne sont bons à rien.

Dans les sciences aussi, on peut proprement ne rien savoir : la pratique est toujours nécessaire. Tout aperçu vrai dérive d'une conséquence et amène des conséquences : c'est un anneau intermédiaire d'une grande chaîne ascendante et féconde.

La science nous est utile avant tout, en ce qu'elle nous allége un peu l'étonnement auquel nous sommes disposés par nature, ensuite, en ce qu'elle suggère à la vie, toujours plus raffinée, de nouvelles ressources, pour écarter le nuisible et introduire le profitable.

On reproche aux compagnies savantes de ne pas entrer avec assez de vigueur dans la vie ; mais cela ne tient pas à elles, cela tient surtout à la manière de traiter la science.

Page 1