‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 76 sur 109 · PREMIERS COMMENCEMENTS · texte numérisé non relu

PREMIERS COMMENCEMENTS

PROFONDÉMENT OBSERVÉS , CONVENABLEMENT DÉNOMMÉS. Poésie croyance populaire forte imagination.

Théologie exaltation idéale sainte raison Philosophie abaissement qui éclaire sage intelligence. Prose. dissolution qui passe. triviale sensitivité.

au vulgaire

Mélange, résistance, dissolution.

Commentaire sur les paroles primitives.

(Poésie orphique.)

Les cinq stances qui suivent1 ont déjà paru dans le deuxième cahier de la Morphologie, mais elles méritent peut-être de par-venir à la connaissance d'un public plus nombreux ; des amis ont aussi désiré qu'elles fussent accompagnées de quelques ex-plications, afin que ce qu'elles laissent seulement entrevoir fùt présenté de manière à en rendre le sens clair et l'intelligence pure.

Ce qui nous a été transmis des doctrines orphiques, anciennes •et nouvelles, on a cherché ici à le resserrer, à l'exposer briève-ment, avec une concision poétique. Ces strophes renferment beaucoup d'idées importantes, dans un enchaînement qui, lorsqu'on l'a saisi, facilite à l'esprit les plus graves méditations.

ÂAIMON. — GÉNIE.

Le rapport du titre avec la strophe a lui-même besoin d'une explication. Ici le AAIMQN signifie l'individualité de la per-sonne , individualité bornée, nécessaire, qui se prononce im-médiatement à l'heure de la naissance; c'est le caractère par lequel un homme se distingue de tout autre, si grandes que soient d'ailleurs les ressemblances. Cette détermination, on l'attribuait à l'astre influent, et les mouvements, les rapports infiniments variés des corps eélestes, soit entre eux soit avec

1. Goethe reproduit en effet les cinq stances avec le commentaire. Nous en avons donné la traduction, p. 312, et nous y renvoyons le lecteur. la terre, pouvaient très-bien être rattachés aux vicissitudes di-verses des naissances. De là devait découler aussi le sort futur de l'homme, et, en accordant ce premier point, on pourrait bien avouer que, plus que tout le reste, la force et l'individua-lité natives fixent la destinée de l'homme.

C'est pourquoi cette strophe proclame avec insistance l'im-mutabilité de l'individu. Si déterminé qu'il soit, il est sans doute, en sa qualité de créature finie, sujet à la destruc-tion; mais, aussi longtemps que son germe subsiste, il ne saurait être ni brisé ni morcelé, même par la suite des géné-rations.

Cet être constant, tenace, qui ne peut se développer que par lui-même, entre, il est vrai, dans diverses relations par les-quelles son caractère premier et originel est entravé dans son action, gêné dans ses penchants, et, ce qui survient alors, notre philosophie le nomme :

TÏXH. — L'ACCIDENTEL.

Cependant ce n'est point par "accident qu'un homme tire son origine de telle ou telle nation, tribu ou famille, car les nations répandues sur la terre doivent, ainsi que leurs diverses rami-fications , être considérées comme des individus, et TYXH ne peut agir que dans les mélanges et les croisements. Nous voyons un exemple marquant de la durable personnalité de ces tribus dans la race juive; des nations européennes, transplan-tées dans d'autres parties du globe, ne se dépouillent pas de leur caractère, et, au bout de plusieurs siècles, on reconnaîtra fort bien dans l'Amérique du Nord, l'Anglais, le Français, l'Allemand; mais, en même temps, les croisements rendront sensibles les effets de la TVXH, comme le métis est reconnais-sable il la couleur plus claire de sa peau. Dans l'éducation, si elle n'est pas publique et nationale, TVXH maintient ses droits capricieux : nourrices et gardes, parents et tuteurs, institu-teurs et surveillants, comme tous les premiers entours, cama-rades , localité (ville ou campagne), tout détermine le caractère propre, par la première culture, par le retardement ou l'accé-lération. Le AAIMÛNse maintient sans doute au travers de tout, et c'est la nature propre, le vieil Adam, ou comme on voudra l'appeler, qui, aussi souvent qu'on le chasse, revient, toujours plus insurmontable.

C'est dans cette idée d'une individualité fatalement consti-tuée, que l'on a départi à chaque homme son démon, qui, dans l'occasion, lui souffle à l'oreille ce qu'il doit faire, et c'est ainsi que Socrate choisit la coupe empoisonnée, parce que son de-voir était de mourir.

Mais TYXH ne se relâche point, et surtout elle ne cesse pas d'agir sur la jeunesse, qui, avec ses passions, ses plaisirs, ses goûts sociables et sa conduite frivole, se jette tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et ne trouve nulle part fixité et contentement. Alors se développe de jour en jour une inquiétude plus sé-rieuse , une ardeur plus profonde : on attend l'arrivée d'une nouvelle divinité.

EPQS. — AMOUR.

Sous ce nom est compris tout ce qu'on peut imaginer, depuis l'inclination la plus légère jusqu'à la fureur la plus passionnée. Ici le démon individuel et TYXH, la séduisante, s'unissent en-semble : l'homme paraît n'obéir qu'à lui, laisser agir sa propre volonté, s'inféoder à son penchant, et pourtant ce sont des accidents qui s'interposent, ce sont des influences étrangères qui le détournent de sa voie ; il croit saisir et il est pris ; il croit avoir gagné et il est déjà perdu. Ici encore TYXH pour-suit son jeu; elle attire dans de nouveaux labyrinthes l'homme égaré ; ici point de limites à l'égarement, car le chemin est une erreur. Alors nous risquons de nous perdre dans cette consi-dération, que ce qui semblait disposé pour la plus étroite spé-cialité se dissipe et s'écoule dans la généralité. C'est pourquoi les deux derniers vers s'empressent de nous signaler nette-ment le seul moyen d'échapper à cette erreur et de s'en garan-tir toute sa vie.

Alors enfin on peut reconnaître de quoi le âAIl\U1N est ca-pable ; lui, indépendant, égoïste, qui s'avançait dans le monde avec une volonté absolue, et qui ne voyait qu'avec chagrin TYXH lui barrer çà et là le chemin, il sent désormais qu'il n'a pas reçu de la seule nature sa détermination et son empreinte ; sa conscience lui dit maintenant qu'il peut se déterminer lui-même ; qu'il peut, non-seulement saisir de force l'objet que le sort lui amène, mais encore se l'approprier; bien plus, qu'il peut posséder avec un amour éternel, impérissable, un nouvel être, comme il se possède lui-même.

A peine ce pas est-il fait, que, par une libre résolution, la liberté est abandonnée ; deux âmes doivent s'unir en un seul corps, deux corps en une seule âme ; et, en même temps qu'un pareil accord s'établit, une troisième vient s'y joindre encore, pour serrer une mutuelle, une aimable chaîne ; parents et en-fants doivent de nouveau former un tout ; il est grand, le bon-heur commun, mais plus grand, le besoin. Le corps composé de tant de membres est blessé, selon la destinée terrestre, en quelqu'une de ses parties, et, au lieu de jouir dans l'ensemble, il souffre dans le détail : néanmoins cette relation est trouvée aussi désirable que nécessaire. Les avantages attirent chacun, et l'on se résout à subir les inconvénients. La famille se groupe avec la famille ; la tribu avec la tribu ; une peuplade s'est for-mée, et s'aperçoit que la résolution prise par l'individu est aussi avantageuse à l'ensemble ; elle rend -par la loi cette résolution irrévocable ; tout ce que l'amour accordait volontairement de-vient un devoir, qui engendre mille devoirs, et, afin que tout soit conclu pour le temps et l'éternité, ni l'État ni l'Eglise ni la coutume n'épargnent les cérémonies. Toutes les parties pren-nent leurs mesures, au moyen des contrats les plus obliga-toires, de toute la publicité imaginable,pour que l'ensemble ne soit pas compromis, dans son plus petit détail, par l'inconstance et le caprice.

ANArKH. — NÉCESSITÉ.

Cette strophe n'a besoin d'aucune explication : il n'est per-sonne à qui l'expérience n'ait fourni pour ce texte des notes suffisantes; personne, qui ne sente une douloureuse contrainte, au simple souvenir de situations pareilles; beaucoup de gens pourraient même tomber dans le désespoir, quand le présent les tient de la sorte enchaînés : aussi, avec quelle joie courons-nous aux derniers vers, dont toutes les âmes tendres aimeront à faire pour elles le commentaire moral et religieux :

EAIIIZ. — ESPÉRANCE !

Un grand danger.

Bien souvent, dans le cours de la vie, tandis que nous che-minons avec la plus grande sécurité y nous remarquons tout à coup que nous sommes tombés dans une erreur; que nous nous sommes prévenus pour certaines personnes,, pour certaines choses; que nous avons rêvé avec elles dès relations qui s'éva-nouissent soudain quand nous ouvrons les yeux. Cependant nous, ne pouvons nous dégager ; un pouvoir nous enchaîne, qui nous semble incompréhensible. Quelquefois pourtant nous par-venons à nous reconnaître parfaitement, et nous comprenons qu'une erreur, aussi bien qu'une vérité v peut. disposer et pous-ser à l'activité. Et comme l'action est partout décisive, d'une erreur agissante il peut résulter quelque chose d'excellent, parce que l'effet de toute œuvre accomplie s'étend à l'infini. Aussi la production est-elle assurément toujours ce qu'il y a de meil-leur, mais la destruction n'est pas non plus sans heureuses con-séquences.

L'erreur la plus étonnante est celle qui se rapporte à nous-mêmes et à nos forces ; qui fait que nous nous consacrons à une belle œuvre, à une honorable entreprise, qui dépasse notre portée; que nous visons à un but que nous n'atteindrons ja-mais. C'est à la fois le supplice de Tantale et de Sisyphe, et nous le sentons avec d'autant plus d'amertume, que nos intentions étaient plus loyales. Et pourtant, quand nous nous voyons pour jamais écartés de notre but, il arrive bien souvent que nous avons déjà trouvé sur notre chemin un autre objet désirable, quelque chose de fait à notre mesure, et où nos dispositions naturelles nous font trouver notre contentement.

Philosophie de la nature.

Il y a dans l'introduction que d'Alembert a placée en tête de l'Encyclopédie un passage qui a été pour nous d'une grande importance. Il se trouve à la page 10 de l'édition in-quarto ; il commence par ces mots : « A l'égard des sciences mathéma-tiques ; » et finit, page 11, par ceux-ci : « étendu son domaines La fin, qui se relie au commencement, exprime cette grande vérité, que, dans les sciences, tout repose sur la portée, la valeur et la solidité d'un premier principe, et sur la netteté du but. Nous aussi, nous sommes persuadé que cette grande con-dition doit être observée, non-seulement en ce qui touche les mathématiques, mais en toutes choses, dans les sciences, dans les arts, comme dans la vie.

On ne peut trop le répéter, le poète, comme l'artiste, doit considérer d'abord si le sujet qu'il entreprend de traiter est tel qu'il puisse en résulter une œuvre diverse, complète et satis-faisante. Si cette précaution est négligée, tous les efforts qu'on pourra faire d'ailleurs seront complétement inutiles ; rimes et prosodie, coups de pinceau et de ciseau, sont dépensés en vain; et, si même une exécution excellente pouvait tromper quelques instants le connaisseur, il sentirait bientôt le défaut d'inspiration dont toute fausse conception est atteinte.

Ainsi donc, qu'il s'agisse des arts, des sciences naturelles ou des mathématiques, dans la tractation, tout dépend 'de la vérité fondamentale dont le développement ne se manifeste pas tant dans la spéculation que dans la pratique ; car la pratique est la pierre de touche des conceptions de l'intelligence, de ce qui est admis comme vrai par le sens intime. Si l'homme, per-suadé de la solidité de ses vues, s'adresse à l'extérieur et de-mande au monde non pas seulement d'adopter ses idées, mais de s'y accommoder, de les suivre, de les réaliser, c'est alors seulement qu'il fera la grande expérience de savoir s'il s'est trompé dans son entreprise, ou si son époque ne se soucie pas de reconnaître la vérité.

Mais il reste toujours une marque essentielle pour distin-guer, avec la plus grande certitude, la vérité de la fausse appa-rence : la vérité est toujours féconde, et favorise celui qui la possède et la cultive; au contraire, l'erreur est, en soi, morte et stérile ; on peut même la considérer comme une nécrose, où les parties mortes empêchent d'accomplir la guérison des vi-vantes. GC E T!i l' - 1. ,;1 ORIENTAL-OCCIDENTAL

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