‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 75 sur 109 · RÉFLEXIONS MORALES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS MORALES

Rapport, inclination, amour, passion, habitude.

L'amour, dont la jeunesse ressent la puissance, ne sied pas à l'âge avancé, non plus que tout ce qui suppose la « producti-vité, » qui ne se conserve que bien rarement avec rÙgc.

Les bons et les mauvais poètes nous font tellement connaître l'amour, qu'il en serait devenu trivial, si, par les lois de la na-ture, il ne se renouvelait toujours avec toute sa force et tout son éclat.

Sans parler de la tyrannie dans laquelle la passion l'enchaîne, l'homme est encore l'esclave de maintes relations nécessaires : qui ne les connaît pas ou veut les transformer en amour ne saurait être que malheureux.

Tout amour se rapporte au présent : l'objet dont la présence m'est agréable, qui s'offre toujours à moi dans l'absence, qui éveille sans cesse le désir d'une présence nouvelle; qui est ac-compagné d'un vif enchantement, quand ce vœu s'accomplit, d'un charme toujours égal, quand ce bonheur continue : c'est là proprement ce que nous aimons, et il s'ensuit que nous pou-vons aimer tout ce qui peut nous devenir présent, et, pour tout dire, l'amour pour la divinité aspire sans cesse à se rendre présent l'Être suprême. A ceci touche de bien près l'inclination, qu'il n'est pas rare de voir se développer en amour. Elle a pour base un attache-ment pur, qui ressemble en tout à l'amour, sauf dans le besoin absolu d'une présence continuée.

L'inclination peut prendre des directions très-diverses, avoir pour objet plusieurs personnes et plusieurs choses, et c'est elle proprement, lorsque nous savons nous la conserver, qui nous assure un bonheur durable. C'est une chose particulièrement re-marquable, que l'habitude peut prendre complétement la place de l'amour passionné; elle exige moins une société agréable qu'une société facile, mais ensuite elle est invincible. C'est une grande affaire que de rompre une liaison accoutumée; elle subsiste en dépit de toutes les contrariétés : mécontentement, chagrin, colère, ne peuvent rien contre elle; elle surmonte même le mépris, la haine. Je ne sais pas si quelque romancier a su peindre parfaitement la chose : il ne pourrait d'ailleurs l'entreprendre que d'une manière incidente, épisodique, car, dans une exposition détaillée, il aurait à lutter avec de nom-breuses invraisemblances.

y Epoqnes de l'esprit humain,

(D'après les plus récents travaux de Hermann '.)

Les temps primitifs du monde, des nations, des individus, se ressemblent. D'abord un chaos 4ésert embrasse tout, mais l'es-prit couve déjà sur la matière mobile et organisée. Cependant la foule autochthone, inquiète et surprise, jette les yeux autour d'elle, afin de pourvoir chétivement à ses besoins les plus indis-pensables ; un esprit heureusement doué contemple les grands phénomènes de l'univers, observe ce qui se passe et décrit, d'un ton prophétique, ce qui existe, comme s'il était naissant. Ainsi, dans les temps les plus anciens, observation, philosophie, no-menclature et poésie, nous trouvons tout confondu.

Le monde devient plus serein, ces sombres éléments s'éclair-cissent, se débrouillent, l'homme s'en empare, pour les dominer d'une autre manière. Une sensibilité vive et saine porte ses re-gards autour d'elle; gracieuse, elle ne voit dans le présent et le 1. Gottfried Hermann, professeur d'éloquence et de poésie à Leipzig. passé autre chose que son image. A l'ancien nom elle prête une forme nouvelle ; elle humanise, elle personnifie les choses ina-nimées comme les choses mortes, et communique son propre caractère à toutes les créatures. Ainsi vivent et se développent les croyances populaires, qui rejettent souvent avec légèreté tout ce qui a pu rester d'abstrus de l'époque primitive. Le champ de la poésie fleurit, et celui-là seul est poëte qui par-tage la croyance populaire ou qui sait se l'approprier. Le ca-ractère de cette époque est une sensibilité libre, énergique, sé-rieuse et noble, relevée par l'imagination.

Mais l'homme ne connaissant aucunes bornes à l'ennoblisse-ment de son être, et la brillante région de la vie ne parvenant pas à le satisfaire dans toutes les circonstances, il se rejette dans le mystère, il cherche une plus haute origine aux choses qui lui apparaissent. Et comme la poésie crée des dryades et des ha-madryades, au-dessus desquelles vivent des dieux supérieurs, la théologie enfante des génies, qu'elle subordonne les uns aux autres, jusqu'à ce qu'ils finissent tous ensemble par être conçus comme dépendants d'un dieu unique. Nous croyons pouvoir ap-peler cette période sainte. Elle appartient, dans le sens le plus élevé, à la raison ; mais elle ne peut longtemps se conserver pure, et comme, sans être une poésie, elle embellit, pour son propre avantage, la croyance populaire; comme elle énonce les choses les plus merveilleuses et leur attribue une valeur objec-tive, elle doit enfin devenir suspecte à l'intelligence. Celle-ci, dans son énergie et sa pureté suprême, honore les premières origines, prend plaisir aux croyances poétiques des peuples et apprécie le noble besoin de l'humanité de reconnaître une puissance suprême. Mais l'homme intelligent s'efforce de ré-pandre la lumière sur tout ce qui est concevable, et d'expliquer d'une manière saisissable jusqu'aux plus mystérieux phéno-mènes. Les croyances populaires et sacerdotales ne sont donc nullement rejetées, mais derrière elles est admis un principe compréhensible, louable, utile; on cherche ce qu'elles signi-fient, on transforme l'idée particulière en idée générale, et, de tout ce qui est national, provincial, même individuel, on dé-duit quelque chose de propre à l'humanité tout entière. On ne peut contester à cette époque une tendance noble, pure, sage, mais elle satisfait plutôt les individus bien doués que les na-tions entières.

En effet, quand cette manière de penser est répandue, arrive la dernière époque, que nous appellerons prosaïque, sa ten-dance n'étant pas d'humaniser, d'approprier au pur sens com-mun et aux besoins usuels le fond des époques précédentes, mais de donner à ce qu'il y a de plus antique une forme vul-gaire, et, par là, d'anéantir les sentiments primitifs, les croyances populaires et sacerdotales, et celles même de l'in-telligence, qui, derrière l'étrange, soupçonne encore un louable ■enchaînement.

Cette époque ne peut durer longtemps. Les besoins de l'hu-manité, éveillés par le cours des événements, rétrogradent et franchissent d 'un bond la route tracée par la raison, confondent les croyances sacerdotales, populaires et primitives, se cram-ponnent tantôt ici, tantôt là, aux traditions, se plongent dans les mystères, substituent des contes à la poésie et les érigent en articles de foi. Au lieu d'enseigner rationnellement et d'exercer une paisible influence, on sème au hasard, de tous côtés, le fro-ment et l'ivraie en même temps : aucun centre n'est plus donné désormais, sur lequel on puisse arrêter sa vue; chacun se pro-duit comme instituteur et comme guide, et présente sa parfaite folie comme un système accompli.

Ainsi est détruite la valeur de chaque mystère ; la croyance populaire est elle-même profanée ; des qualités qui auparavant se développaient naturellement les unes des autres, se font la guerre comme des éléments ennemis ; on voit donc renaître le tohu-bohu, mais ce n'est pas le primitif, fertilisé, fécond; celui-ci se meurt, il tombe en pourriture, et l'esprit même de Dieu pourrait à peine en faire éd0re une seconde fois un monde digne de lui.

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