‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 82 sur 109 · LIVRE DES RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

LIVRE DES RÉFLEXIONS

Écoute le conseil que la lyre fait entendre ; mais, pour qu'il te profite, il faut que tu sois capable de le recevoir : la plus heu-reuse parole est honnie , quand l'auditeur a l'oreille faussée.

Eh bien, la lyre que dit-elle? Elle répète bien haut : « La plus belle fiancée n'est pas la meilleure; mais, si tu veux être compté parmi nous, sache vouloir le beau, le bien suprême. »

Cinq choses.

Il y a cinq choses qui n'en produisent pas cinq : prête l'oreille à cette leçon. L'amitié n'est pas un fruit du cœur orgueilleux ; les commensaux de la bassesse sont déshonnétes; un méchant ne parvient pas à la grandeur ; l'envieux est sans compassion pour l'indigence; le menteur espère vainement la confiance et la fidélité. Retiens fermement ces choses, et ne souffre pas que personne te les ravisse.

Cinq autres.

Dites ce qui abrége le temps? L'activité. Ce qui le rend d'une longueur insupportable? L'oisiveté. Ce qui plonge dans les dettes? Attendre et endurer. Ce qui procure le gain? Se résoudre promptement. Ce qui élève aux honneurs? Repousser les at-taques.

Il est doux, le regard de la jeune fille qui fait signe; il est doux, le regard du buveur lorsqu'il va boire, le salut du sei-gneur qui pouvait commander, le rayon de soleil d automne qui nous réchauffe : mais qu'il soit toujours, à tes yeux, plus doux que tout cela, l'empressement aimable de la main indi-gente qui vient au-devant d'une petite aumône, et reçoit avec une gracieuse reconnaissance ce que tu donnes. Quel regard ! quel salut! quelle instance éloquente! Observe-la bien et tu donneras toujours.

Et ce qui se trouve dans le Pend Nameh' est écrit avec le coeur : Tout homme à qui tu donnes toi-même, comme toi-même aussi tu l 'aimeras. Donne avec joie le denier; n'entasse pas les trésors pour les léguer un jour : hâte-toi et préfère l'actualité au souvenir.

Si tu passes à cheval devant un forgeron, tu ne sais pas quand il ferrera ta monture; si tu vois une cabane dans les champs, tu ne sais pas si elle te garde une belle ; si tu ren-contres un jeune homme audacieux et beau, il sera quelque jour ton vainqueur ou tu seras le sien : mais tu peux dire plus sûrement du cep de vigne qu'il produira pour toi quelque chose de bon. Te voilà recommandé au monde ; le reste, je ne veux pas le répéter.

Honore la salutation de l'inconnu. Qu'elle te soit précieuse, comme la salutation d'un ancien ami. Vous échangez quelques paroles, et vous dites adieu! Vous poursuivez vos sentiers, toi, à l'orient, lui, à l'occident.... Après bien des années, si vos che-mins se croisent à l'improviste, vous vous écriez avec joie : « C'est lui! oui, c'était là! » comme si maintes journées de voyage sur terre et sur mer, maintes révolutions de soleil, ne s'étaient pas dès lors accomplies. Échangez maintenant vos marchandises, partagez le gain. Qu'une vieille confiance pro-duise une liaison nouvelle. La première salutation en vaut mille : c'est pourquoi, saluez avec bienveillance quiconque vous salue.

On a toujours fait mille contes sur tes défauts, et l'on s'est fatigué de mille manières à les présenter comme véritables. Oh! si l'on t'avait entretenu amicalement de tes bonnes qualités; si des avis éclairés et fidèles t'avaient appris comment on choisit le meilleur parti : certes il ne serait pas resté caché 1. Le Livre des Conseils, un des ouvrages les plus goûtés des Orientaux, a pour auteur Ferid-Eddin Attar. Il a été traduit du persan par Sylvestre de Sacy. pour moi, le suprême bien, qui ne compte, à vrai dire, que peu d'élus dans le cloître. Eh bien, faites enfin de moi votre disciple, et m'enseignez l'avantage de la pénitence, quand l'homme a péché.

Les marchés nous poussent aux emplettes, mais le savoir enfle d'orgueil. Qui regarde en silence autour de soi apprend comme l'amour édifie. As-tu travaillé jour et nuit à beaucoup entendre, à beaucoup savoir, écoute, à une autre porte, com-ment il faut savoir. Pour que la justice vienne en toi, il faut te sentir en Dieu quelque justice. Qui brûle d'un pur amour, Dieu, tout bon, le reconnaît.

Lorsque j'étais honnête, j'ai failli, et, durant des années, je me suis tourmenté ; j'étais approuvé et je ne l'étais pas. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Alors je résolus d'être un vaurien; je pris la chose à tâche ; cela ne pouvait du tout m'entrer dans le cœur; j'étais au désespoir. Et je me dis : « Ètre honnête est en-core le meilleur. » Je le fus que bien que mal : et je persiste.

Ne demande pas par quelle porte tu es entré dans la cité de Dieu, mais demeure dans le lieu tranquille où tu as une fois pris place.

Ensuite porte les yeux autour de toi sur les sages et les puis-sants qui commandent : ceux-là t'instruiront, ceux-ci retrem-peront tes forces actives.

Si, toujours utile et paisible, tu es resté fidèle à l'État, crois-moi, personne ne te haïra et beaucoup de gens t'aimeront.

Et le prince reconnaît la fidélité : elle maintient la vie de l'action, et, à son tour, le nouveau finit par se montrer durable à côté du vieux.

D'où je suis venu, c'est encore une question. La route que j'ai suivie jusqu'ici, j'en ai l'idée à peine. Mais ici maintenant, dans ce jour de joie céleste, se rencontrent, comme des amis, la douleur et le plaisir. 0 douce félicité, quand tous deux ils s'unissent ! Solitaire, qui voudrait rire, qui voudrait pleurer?

L'un s'en va après l'autre, et même aussi avant l autre . eh bien, d'un pas rapide, courageux et hardi, suivons les sentiers de la vie. Tu regardes à côté et t'arrêtes a cueillir mille fleurs, mais rien ne t'arrête d'une manière plus fatale que si tu as été menteur.

Traitez la femme avec ménagement. Elle a été formée d'une côte courbe; Dieu n'a pu la redresser tout à fait. Voulez-vous la plier, elle se brise ; la laissez-vous tranquille, elle devient plus courbe encore. Bon Adam, est-il quelque chose de pire? Trai-tez la femme avec ménagement : il ne vous est pas bon d'avoir une côte brisée.

La vie est une mauvaise plaisanterie : à l'un manque ceci, à l'autre manque cela; l'un ne veut pas peu ; l'autre veut trop, et le pouvoir et la fortune se mettent de la partie. Et, si le mal-heur s'en mêle, chacun souffre ce qu'il ne voulait pas, jusqu'à ce qu'enfin les héritiers enterrent gaiement le seigneur Je-ne-puis-je-ne-veux.

La vie est un jeu de l'oie : plus on avance, plus vite on arrive au terme, où personne ne s'arrête volontiers.

On dit les oies stupides : oh ! n'en croyez pas les gens, car il en est telle qui se retourne, pour me faire signe de reculer.

Il en va tout autrement dans ce monde, où tous se pressent en avant; si quelqu'un bronche ou tombe, pas une âme ne re-garde en arrière.

« Tu dis que les années t'ont ravi beaucoup d'avantages : la jouissance propre du jeu des sens, le souvenir du délicieux ba-dinage de la veille, les pérégrinations lointaines n'ont plus de charmes, non plus que l'ornement légitime des honneurs éma-nés du trône, ni la louange, autrefois si douce ; de ton activité propre ne découle plus le contentement; tu manques d'une aventureuse audace. Je ne sais vraiment ce qui peut te rester encore. » Il m'en reste assez : il me reste l'idée et l'amour.

On peut toujours se présenter au savant avec assurance : vous êtes-vous tourmenté longtemps, il sait d'abord oll vous manquez; et vous pouvez aussi espérer l'approbation, car il sait où vous avez réussi.

Le libéral est trompé; l'avare, sucé; l'habile, égaré; le sage, enflé; le rigide, esquivé; le sot, attrapé. Domine ces mensonges : tu fus trompé, sois trompeur.

Qui peut commander louera et puis aussi blâmera, et toi, fidèle serviteur, tu dois agréer l'un comme l'autre.

Car il loue quelquefois des vétilles, et il blâme quand il de-vrait louer; mais, si tu conserves ta bonne humeur, il finira par t'apprécier.

Et vous, grands, conduisez-vous aussi envers Dieu comme les petits ; agissez et souffrez selon l'occurrence, et conservez toujours votre bonne humeur.

Schah Sedseha 1 et ses pareils.

Parmi tout le bruit et le fracas des Transoxains2, nos chants se hasardent sur tes traces. Nous n'avons souci de rien, nous vivons en toi. Que ta vie dure longtemps, ton empire toujours !

Faveur suprême.

Indocile comme je l'étais, j'ai trouvé un maître, et, dompté après maintes années, j'ai trouvé aussi une maîtresse. Ils ne m'ont pas épargné les épreuves, et ils m'ont trouvé fidèle, et ils m'ont gardé avec soin, comme le trésor qu'ils auraient trouvé. Nul n'a servi deux maîtres qui s'en soit trouvé bien : maître et maîtresse s'applaudissent de m'avoir trouvé tous deux, et moi j'ai la fortune et les étoiles propices, depuis que tous deux je les ai trouvés.

Ferdoucy (parle).

Oh ! monde, que tu es sans pudeur et méchant ! Tu nourris et développes et tues en même temps.

Celui-là seul qu'Allah favorise se nourrit, se développe, riche et vivant.

Qu'est-ce donc que la richesse?... Un soleil réchauffant, si le mendiant en jouit comme nous en jouissons. Qu'elle n'offense: donc aucun riche, la joie divine du mendiant dans son indé-pendance !

Dchelâl Fildîn Roumi (parle).

Si tu t'arrêtes dans le monde, il fuit comme un songe ; si tu

1. Prince très-lettré, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, (de Hammer.)

2. Leur musique avait un caractère bruyant et guerrier. ::'SG DIVAN.

chemines, une destinée détermine l'espace; tu ne peux fixer ni le chaud ni le froid ; et ce qui fleurit pour toi soudain sera flétri.

Sou leika (parle)1.

Le miroir me dit que je suis belle ; vous dites que vieillir est aussi ma destinée ; tout doit subsister éternellement devant Dieu : aimez-le en moi pour ce moment.

1. Nom de l'héroïne du roman de Joussouf et Souleika, par Dschami, un des plus célt'lires poëtes mystiques de la Perse. On en trouvera des imitations dans le Soulrilia Nameh

RENDSCH NAMEH.

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