LIVRE DE LA MAUVAISE HUMEUR
cc Üll donc as-tu pris ces choses? Comment sont-ej les venues à toi? Comment as-tu tiré ce chiffon' du fatras de 1.1 vie, afin de rallumer les dernières étincelles ? »
Ne vous figurez pas que ce soient des étincellements ordi-naires : dans les lointains immenses, dans l'océan des étoiles, je ne m'étais pas perdu, il me semblait renaître.
Des flots de moutons blancs couvraient les collines, soignés par de graves pasteurs, qui donnent l'hospitalité pauvrement et de bon cœur ; gens si paisibles, si aimables, qu'ils me char-maient tous.
Dans les nuits redoutables, nous étions menacés d'attaques ennemies ; le gémissement des chameaux ébranlait l'oreille et le cœur, et, de leurs guides, l'imagination et l'orgueil.
Et toujours on avançait et toujours s'étendait l'espace, et toute notre colonne semblait une fuite éternelle, et, derrière le désert et la troupe, la trace bleue d'une mer trompeuse2.
On ne trouvera point de rimeur qui ne se croie le plus excel-lent, point de racleur qui ne joue plus volontiers ses propres airs.
Et je ne saurais les blâmer : nous ne pouvons rendre hon-- 1. Allusion à l'ancien usage, d'avoir, en guise d'amadou, des chiffons char-îtonnés sur lesquels on battait le briquet, et qu'on étouffait de nouveau entre <Jeux plateaux de fer, quand l'allumette avait pris feu. 2. I.e mirage. neur aux autres sans nous rabaisser nous-mêmes. Vivons-nous quand les autres vivent ?
Et j'ai trouvé la même chose dans certaines antichambres, où l'on ne savait pas distinguer la fiente de souris de la co-riandre.
Le passé voulait haïr ces nouveaux et vigoureux balais ; ceux-ci, à leur tour, ne voulaient pas souffrir les balais d'au-trefois.
Et quand deux peuples se séparent dans un mutuel mépris, aucun ne veut convenir qu'ils poursuivent le même but.
Certaines gens, qui ont condamné le grossier égoïsme, ont plus de peine que personne à digérer les succès des autres.
L'amitié des Allemands , je n'en ai point affaire ; la politesse est au service de la plus fâcheuse hostilité. Plus ils se sont mon-trés caressants, plus mes menaces ont toujours été vives ; je ne me suis pas laissé rebuter, si l'aurore et le crépuscule étaient sombres; j'ai laissé l'eau couler, couler pour la joie et la souf-france; mais, avec tout cela, je suis resté maître de moi-même. Ils voulaient tous goûter ce que leur offrait l'heure présente : je ne les ai pas empêchés; chacun a son désir. Ils m'envoient tous leurs compliments, et ils me haïssent à la mort. Quelqu'un se trouve-t-il heureux et content, aussitôt le voi-sin veut le tourmenter. Aussi longtemps que l'homme de mérite est vivant et agissant, on le lapiderait volontiers; mais est-il mort une fois, on recueille aussitôt de grandes sommes, pour achever un monument en l'honneur de sa misère. Toutefois la foule devrait bien alors comprendre son intérêt : il serait plus a propos d'oublier II jamais le bonhomme. La supériorité, vous pouvez le sentir, ne saurait être bannie du monde :je me plais à converser avec les habiles, avec les tyrans.
Comme les stupides opprimés ne cessaient de frapper à la porte de toutes leurs forces, et que les gens étroits, les esprits bornés, nous mettaient trop volontiers sous le joug;
Je me suis déclaré indépendant des fous et des sages : ceux-ci demeurent tranquilles ; ceux-là voudraient se déchirer.
Ils imaginent que nous devrions enfin nous unir dans la force et l'amour; ils me rendent le soleil sombre, et ils ôtent à l'ombre sa fraîcheur.
Hafiz et Ulric Hutten 1 durent s'armer tout de bon contre les frocs bruns et bleus ; les miens sont vêtus comme les autres chrétiens.
« Eh bien , dis-nous les noms de tes ennemis 1 » Je ne veux pas que personne les distingue : j'ai déjà bien assez à en souf-frir dans la communauté.
Voilà bien cinquante années qu'ils essayent de me contre-faire , de me refondre, de me défigurer. Il me semble que tu pourrais apprendre ce que tu vaux dans les champs de ta patrie. Tu as fait en ton temps des extravagances avec de jeunes fous endiablés, puis insensiblement, d'année en année, tu t'es atta-ché aux sages d'une douceur divine.
Si tu te reposes sur le bien, je ne t'en blâmerai jamais ; si même tu fais le bien, crois-moi, cela t'ennoblira ; mais as-tu planté ta haie autour de ton bien, je vivrai libre et je vivrai, ma foi, sans être aucunement trompé.
Car les hommes sont bons, et ils resteraient meilleurs, si l'un ne devait pas agir comme l'autre. Voici, en passant, un mot, que ne condamnera personne : Voulons-nous arriver à un même lieu , eh bien, nous allons ensemble.
Bien des obstacles se présenteront à nous çÙ et là. Dans l'amour, on ne veut jamais d'auxiliaires et de compagnons; l'argent et l'honneur, on serait charmé d'en avoir pour les dé-penser seul, et le vin, ami fidèle, nous brouille à la fin.
Hafiz a parlé aussi sur ces matières ; il s'est cassé la tête, en 1. Voyez page 385. rêvant à maintes sottises, et je ne vois pas le profit qu'on a de courir hors de ce monde : tu peux, si les choses vont au pire, t'en arracher une bonne fois.
Comme si elle reposait sur le nom, la chose qui ne se déve-loppe qu'en silence ! Je chéris l'aimable bonté, comme elle s'est formée au sein de Dieu.
J'aime quelqu'un, c'est nécessaire ; je ne hais personne. S'il faut que je haïsse, m'y voilà aussi tout prêt, je vais haïr en masse.
Veux-tu les mieux connaître? Observe le bien, observe le mal : ce qu'ils appellent excellent n'est probablement pas le bien.
Car, pour comprendre le bien, il faut mener une vie sé-rieuse, et se répandre en bavardages me semble un frivole travail.
Bien, mon ami, ton office est de froisser : tu peux te joindre à celui qui brise en morceaux ; après quoi, celui qui réduit tout en poudre pourra, s'il lui plaît, se croire le meilleur.
Que seulement, dans la rénovation, chacun entende tous les jours du nouveau, et qu'en même temps, la distraction détruise chacun en soi-même !
Voilà ce que l'Allemand aime et désire, qu'il s'écrive Deutsch ou Teutschl, et ils chantent tout bas la chanson : « Ainsi fut-il et sera. »
Medschnoun signifie.... je ne veux pas dire que cela signifie précisément un insensé 2, mais vous ne trouverez pas mauvais que je me vante d'être un Medschnoun.
Si le cœur, le cœur plein de loyauté, s'épanche pour vous sauver, ne criez pas : Il Voilà le fou ! apportez des cordes! trou-vez-nous des chaînes ! »
Et lorsqu'enfin vous voyez les plus sages languir dans les fers, cela vous brûle comme des orties de feu, d'en être témoins inutiles.