‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 88 sur 109 · LIVRE DE SOULEIKA · texte numérisé non relu

LIVRE DE SOULEIKA

Je rêvais la nuit, et je croyais voir la tune

dans mon sommeil; mais, quand je m'(;veiitat..

le soleil parut soudain.

Invitation.

Ne fuis pas devant le jour, car le jour que tu atteindras ne vaut pas mieux que celui d'aujourd'hui. Mais, si tu demeures avec joie aux lieux d'où j'écarte le monde, pour amener le monde à moi, aussitôt avec moi tu seras tranquille. Aujour-d'hui est aujourd'hui, demain est demain, et ce qui vient et ce qui est passé n'entraîne pas, ne demeure pas arrêté. Demeure, mon bien-aimé, car c'est toi qui l'apportes et c'est toi qui le donnes.

Que Souleika fût charmée de Joussoufi, ce n'est pas mer-veille : il était jeune, et la jeunesse a la faveur ; il était, dit-on, beau à ravir, elle était belle : ils pouvaient faire le bonheur l'un de l'autre. Mais que toi, qui m'as fait languir si longtemps, tu m'adresses tes jeunes regards pleins de flammes ; que tu m'aimes aujourd'hui, et que tu fasses plus tard mon bonheur, c'est ce que mes chants doivent célébrer. Tu seras à jamais pour moi Souleika.

Puisque Souleika est désormais ton nom, il faudrait que je 1. Joussouf, c'est Joseph, l'idéal de la beauté chez l'homme, l'Adonis de l'Orient; Souleika est la première femme de Putiphar. Joseph fut remis à s*, surveillance par le roi lui-même. (Rosenœl, première partie, page 70.) fusse nommé aussi. Quand tu chanteras ton bien-aimé, que son nom soit Hatem ! Mais c'est seulement pour qu'on me recon-naisse; ce n'est point présomption : celui qui se nomme cheva-lier de Saint-George ne croit pas aussitôt être un saint George. Je ne puis, dans ma pauvreté, être Hatem Thait, celui qui donne tout; je ne saurais être Hatem Zograi, le plus opulent des poëtes : mais les avoir tous les deux en vue n'est pas tout à fait condamnable. Recevoir, dispenser les dons du bonheur, sera toujours une grande joie. Jouir l'un de l'autre en s'aimant sera le délice du paradis.

Hatem.

Ce n'est pas l'occasion qui fait le larron ; elle est elle-même le plus grand des larrons, car elle m'a dérobé le reste d'amour qui subsistait encore dans mon cœur.

Elle te l'a livré, le suprême bien de ma vie, tellement que, réduit à l'indigence, je n'attends désormais ma vie que de toi.

Mais déjà la pitié me parle dans ton regard étincelant comme l'escarboucle, et je jouis dans tes bras d'une destinée nouvelle.

Souleika.

Enchantée de ton amour, je ne fais à l'occasion aucun re-proche : si elle fut aussi pour toi un larron, combien je me fé-licite du larcin !

Et pourquoi dérober ? Donne-toi à ton amie par un libre choix : il me serait trop doux de croire.... Oui, c'est moi-même qui t'ai volé !

Ce que tu as donné si sagement te procure un magnifique avantage; mon repos, ma vie florissante, je les donne avec joie : reçois ce don 1

Ne plaisante pas ; ne dis pas que tu es réduit à l indigence : l'amour ne nous rend-il pas riches ? Quand je te presse dans mes bras, mon bonheur égale tous les bonheurs.

Celui qui aime ne s'égare point, quelque obscurité qui l 'en--

1. Ainsi surnommé, selon d'Herbelot, d'après une tribu qui a donné son nom à un district de l'Arabie. Il était célèbre par sa libéralité. Wurm ne trouve pas d'indications certaines sur Hatem Zograi. 572 DIVAN. S vironne; si Leila et Medschnoun ressuscitaient, ils apprendraient de moi le chemin de l'amour.

Est-il possible, ô mon amie, que je te couvre de baisers? Est-ce que j'entends le son de ta voix divine? La rose semble toujours impossible, inconcevable le rossignol,

Souleika.

Comme je voguais sur l'Euphrate, l'anneau d'or que j'ai reçu de toi naguère glissa de mon doigt dans l'eau profonde.

Voilà ce que j'ai rêvé. L'aurore brillait dans mes yeux à tra-vers les arbres ; parle, poète, parle, prophète, que veut dire ce songe ?

Hatem.

Je suis prêt à l'expliquer. Ne t'ai-je pas conté souvent comme le doge de Venise se marie avec la mer?

C'est ainsi que l'anneau est tombé de ton doigt dans l'Eu-phrate. 0 doux songe, tu m'inspires mille chants célestes !

Moi, qui courais de l'Indostan à Damas, pour me rendre à la Mer Rouge avec la nouvelle caravane,

Tu me maries avec ton fleuve, avec cette terrasse, avec ce bocage ; ici mon âme te sera dévouée jusqu'au dernier baiser.

Je connais bien les regards des hommes; ils disent : « J'aime, je languis, je désire, même je désespère ! » Et mille choses, qu'une jeune fille connaît. Tout cela m'est inutile ; tout cela ne peut me toucher. Mais, Hatem, tes regards donnent seuls au jour la lumière, car ils disent : « Elle me plaît comme nulle chose ne saurait me plaire : je vois des roses, je vois des lis, honneur et ornement de tous les jardins; puis des cyprès, des myrtes, des violettes, qui naissent pour la parure de la terre ; et elle est merveilleusement parée , elle nous environne de surprises, nous récrée, nous restaure, nous bénit, si bien que l'on se sent guéri, et que l'on voudrait retomber malade.... » Tu vis Sou-leika, et tu trouvas la santé dans la maladie et la maladie dans la santé ; tu souris en regardant de mon côté, comme jamais tu n'as souri au monde. Et, ce regard, Souleika entend son lan-gage éternel : cc Elle me plaît comme nulle chose ne saurait me plaire. »

Gingo biloba

La feuille de cet arbre, que l'Orient confie à mon jardin, nous offre un sens mystérieux, qui charme l'amitié.

Est-ce un seul être vivant, qui s'est subdivisé en lui-même? Sont-ce deux êtres qui se choisissent, en sorte qu'on les prend pour un seul ?

A ces questions, j'ai trouvé la véritable réponse : ne sens-tu pas, il mes chansons, que je suis unique et jumeau ?

Souleika.

Avoue-le, tu as souvent composé des vers; tu as adressé tes chants çà et là; et, ces beaux ouvrages écrits de ta main, tu les as magnifiquement reliés, dorés en marge, achevés jusqu'au dernier point et au dernier trait, donnant à maint volume une grâce séduisante. Où que tu les aies adressés, c'était sans doute un gage d'amour ?

Hatem.

Oui, regards puissants et doux, sourires enchanteurs, dents éblouissantes, longs cils , qui dardent leurs flèches, flottantes chevelures, épaules, gorges ravissantes, m'ont fait courir mille et mille dangers.... Juge comme depuis longtemps Souleika était prophétisée !

Souleika.

Voici le soleil! apparition magnifique ! Le croissant de la lune l'embrasse'. Qui donc a pu marier un pareil couple? Cette énigme, comment s'explique-t-elle? Comment?

Hatem.

C'est le sultan qui l'a pu faire ; il a fiancé le plus beau couple du monde, pour décorer l'élite, les plus voilants, de la troupe fidèle.

1. C'est le gingo du Japon, connu d'abord des pépiniéristes français sous le nom d'arbre aux quarante écus, prix des premiers arbres de cette espèce qui ont été vendus en France.

2. Il s'agit d'un ornement tel que l'ordre du Croissant, institué par m Que ce soit aussi un signe de notre bonheur ! Déjà je me re-vois, je te revois; bien-aimée, tu m'appelles ton soleil; viens, douce lune, embrasse-moi.

Viens, bien-aimée, viens! à toi le soin de ma coiffure. Le turban n'est beau que formé de tes mains. Abbas, sur le trône sublime de l'Iran, n'a pas vu ceindre sa tète d'une plus élégante coiffure.

C'était un turban, la bandelette qui tombait en nœuds élé-gants de la tête d'Alexandre, et, après lui, tous les souverains l'adoptèrent comme royale parure.

C'est un turban qui pare notre roi : on l'appelle couronne. Passe pour le nom 1 perles et joyaux ! que l'œil soit enchanté !... La mousseline est toujours le plus bel ornement. Et celle-ci, d'une parfaite blancheur et lamée d'argent, bien-aimée , viens en ceindre mon front. Qu'est-ce donc que la gran -deur? C'est pour moi chose familière. Tes regards s'arrêtent sur moi : je suis aussi grand que lui !

Je demande peu de chose, justement parce que tout me plaît ; et, ce peu de chose, dès longtemps le monde me le donne volontiers.

Souvent je suis assis gaiement dans la taverne, et gaiement dans l'étroite maison; mais, aussitôt que je pense à toi, mon esprit conquérant se donne carrière.

Tu devrais régner sur les États de Timour, commander à sa victorieuse armée; Badakschan1 te devrait ses rubis, la mer Hyrcanienne ses turquoises.

A toi les fruits secs, doux comme miel, de Boukhara 2, le pays du soleil, et mille poëmes aimables, sur papier de soie de Sa-marcande.

Tu liras avec joie ce que j'ai fait venir pour toi d'Ormuz , et comme tout le commerce n'était en mouvement que pour toi; 1. Ville et province de Perse, 2. Capitale de la.Boukharie.

Comme, dans le pays de Brahmanes, des milliers de mains sont occupées à faire briller pour toi sur la laine et la soie toute la magnificence de l'Indoustan;

Comme, pour la gloire de ma bien-aimée, elles fouillent même les torrents de Soumelpour1, et, de la terre, du gra-vier, des roches brisées et des galets, séparent pour toi les diamants ;

Comme la troupe des hardis plongeurs a dérobé au golfe le trésor de la perle, et comme un divan de connaisseurs habiles s'est empressé de l'enfiler pour toi.

Et si Bassora y joint, pour dernière offrande, les épices et l'encens, tout ce qui ravissait le monde, la caravane te l'apporte.

Mais toutes ces richesses royales finiraient par troubler le regard, et deux cœurs vraiment épris ne trouvent que l'un dans l'autre leur félicité.

Hésiterais-je un moment, douce amie, à te donner Balckh, Boukhara, Samarcande, et le tumulte et les vanités de ces villes ?

Demande cependant au souverain s'il veut te les donner! Il est plus magnifique et plus sage, mais il ne sait pas comme on .aime.

Maître, tu ne te résoudras jamais à faire de pareils cadeaux : il faut avoir une amie comme la mienne , il faut être un men-diant comme moi.

A Souleika.

Douce enfant, les tours de perles, je voudrais, selon mon pouvoir, te les donner de bon cœur, comme nourriture du flam-beau de l'amour.

Et je te vois porter à ton cou un signe, qui, entre tous les ■abraxas2, ses pareils, est le plus déplaisant à mes yeux.

Cette folie, toute moderne, peux-tu me l'apporter à Chiraz? Faut-il que je chante, dans sa rigidité, cette bûchette croisée sur une bûchette?

Abraham a choisi pour son ancêtre le Seigneur des étoiles ; Moïse, dans le désert lointain, a grandi par le seul Dieu ;

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