‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 89 sur 109 · Voyez page 533, la note · texte numérisé non relu

Voyez page 533, la note

David lui-même, après avoir traversé bien des fautes et même des crimes, sut pourtant s'absoudre en disant : « J'ai bien servi le seul Éternel ; »

Les sentiments de Jésus étaient purs, et, dans le secret de son cœur, il n'admettait que le Dieu unique, et quiconque le faisait Dieu lui-même offensait sa sainte volonté. Il faut donc voir la vérité dans ce qui a pareillement réussi à Mahomet : c'est seulement par l'idée du Dieu unique qu'il a sou-mis le monde entier.

Si pourtant tu exiges mon hommage pour cet objet fatal, qu'il soit dit, pour mon excuse, que tu ne triomphes pas seule. Mais oui, seule !... Comme les mille femmes de Salomon l'entraînèrent à contempler, à prier, les dieux que les folles adoraient ;

Comme elles présentèrent à l'orgueil judaïque la corne d'Isis, la gueule d'Anubis,... tu veux me faire un dieu de cette lamen-table image sur bois !

Et je ne veux pas sembler meilleur que l'événement ne me trouve : Salomon abjura son Dieu, j'ai renoncé le mien. Permets que j'oublie dans ce baiser le remords du renégat ; car un Vitslipoutzli 1 serait un talisman sur ton cœur. Tu riais de ces feuilles ambitieuses, élégamment écrites 1 magnifiquement dorées : tu me pardonnais de me glorifier de ton amour et de mon heureuse réussite, qui t'est due ; tu me pardonnais de chanter doucement mes. propres louanges.

Ces louanges qu'on se donne'ne sentent mauvais que pour J'envie : pour les amis, pour nous-mêmes, elles ont un doux parfum.

Il est grand, le plaisir de vivre, plus grand, le plaisir que l'on prend à la vie. Souleika, quand tu me combles de félicités iné-puisables , quand tu me jettes ta flamme, comme serait une balle, pour que je la reçoive et te renvoie mon être dévoué.... c'est là un moment !

1. On peut rapprocher de cet épouvantail, dont on fait peur aux enfants en Allemagne, le Vitslibochtli, idole du Mexique, à laquelle on immolait des vic-times humaines.

GOETHE. — 1 °* Et tantôt le Franc, tantôt l'Arménien, m'arrachent de tes bras. Mais il se passe des jours, il s'écoule des années, avant que je fasse renaître dans leur plénitude tes mille profusions, que je reforme la trame bigarrée de mon bonheur, lié comme je suis par toi de mille chaînes, ô Souleika !

Reçois en échange les perles poétiques jetées par les orages de ton amour sur les sables déserts de ma vie ; soigneusement recueillies par des mains délicates, enfilées avec la riche parure d'or, qu'elles soient suspendues à ton cou, sur ton sein ! Gouttes de pluie d'Allah, mûries dans la modeste coquille!

Amour pour amour, heure pour heure, parole pour parole et regard pour regard, baiser pour baiser d'une bouche fidèle, haleine pour haleine et bonheur pour bonheur ! Ainsi le soir ! Ainsi le matin ! Mais tu devines encore , à mes chansons, mes inquiétudes secrètes : je voudrais emprunter les charmes de Joussouf pour répondre à ta beauté.

Ah! je ne puis y répondre, quelque plaisir que j'y prenne. Qu'il te suffise de mes chansons , de mon cœur, de ma fidélité.

Tu es délicieuse comme le musc : où tu étais, on éprouve en-- ,core ta présence.

Souleika.

La foule, l'esclave et le maître en tout temps reconnaissent que le suprême bien des fils de la terre est l 'indépendance.

Toute vie est supportable, quand on ne faillit pas à soi-même; on peut tout perdre au monde, si l 'on demeure ce qu 'on est.

Hatem.

Cela peut être; voilà ce qu'on pense; mais je suis sur une autre voie : tout le bonheur de la terre , c'est dans Souleika seulement que je le trouve réuni.

Qu'elle se prodigue à moi, et ma personne me devient chère. Si elle se fût détournée, aussitôt j'étais perdu pour moi.

Hatem aurait donc cessé d'être, mais j 'ai déjà changé de sort ; je me suis bien vite incarné dans 1 homme charmant qu'elle caresse.

Je voudrais être, non pas un rabbin (cela ne me tente guère), mais Ferdoucy, Motanabbi, et tout au moins le roi 1

Ilatem.

Parle, sous quel signe céleste se trouve le jour où mon cœur, qui est pourtant mon bien propre, ne s'envolera plus, et, s'il venait à s'envoler, serait tout près de moi pour se laisser at-teindre ? C'est sur le coussin moelleux et tendre, où mon cœur repose auprès du sien.

Datem.

Comme les brillants, dont les facettes dardent mille couleurs, entourent la petite boutique de l'orfévre du bazar, ainsi de jolies fillettes entourent le poëte aux cheveux gris.

UNE JEUNE FILLE. Vas-tu déjà rechanter Souleika? Nous ne pouvons la souffrir. Ce n'est pas pour toi, c'est pour tes chan-sons , que nous voulons, que nous devons lui porter envie.

En effet, quand même elle serait laide, tu en ferais la plus belle créature ; c'est ainsi que nous avons lu mille choses sur Dschémil etBoteinah.

Mais, justement parce que nous sommes jolies, il nous plairait bien aussi que l'on voulût nous peindre, et, si tu le fais avec complaisance, tu recevras un joli salaire.

HATEM. Viens, brunette, nous y réussirons : tresses, peignes, grands et petits, décorent la tête mignonne et proprette, comme la coupole décore la mosquée.

Toi, blondine, tu es si gentille et, de toute manière, si délicate, que d'abord, et non sans cause, on pense aux mi-narets.

Toi, là derrière, tu as des yeux de deux façons ; tu peux te servir de chacun à part comme il te plaît : cependant je ferais bien de t'éviter.

Avec ses paupières légèrement pressées, qui protégent le lobe de l'œil, l'un annonce la friponne des friponnes, et pour-tant le regard de l'autre est si honnête !

Tandis que l'un jette l'hameçon qui blesse, l'autre se montre secourable et salutaire : je n'estimerai jamais heureux quicon-que ne jouit pas de ce double regard.

Et je pourrais vous louer toutes ainsi, et je pourrais ainsi vous aimer toutes, car, en même temps que je vous célébrais, je chantais aussi ma maîtresse.

UNE JEUNE FILLE. C'est le plaisir du poëte d'être esclave, parce que l'empire en découle pour lui ; cependant il ne doit jamais ressentir plus de joie que si la bien-aimée chante elle-même.

Sait-elle composer de ces chansons qui voltigent sur nos lèvres ? Car, ce qui la rend fort suspecte, c'est qu'elle agit en secret.

HATEM. Oui sait ce qu'elle peut faire ? Connaissez-vous un secret si profond? Une chanson que vous avez sentie vous-mêmes, que vous avez vous-mêmes modulée , s'échappe de vos lèvres: :

0 poëtesses, aucune de vous ne l'égale, car elle chante pour me plaire, et vous chantez et n'aimez que vous.

UNE JEUNE FILLE. Écoute, tu nous as présenté sous des traits menteurs une de ces houris : à la bonne heure ! mais que pas une sur la terre ne se flatte de l'être.

Hatem.

Boucles charmantes, vous me tenez captif dans l'ovale du visage : à vous, serpents bruns et chéris, je n'ai rien qui puisse répondre ;

Rien que mon cœur : il est toujours le même, il se gonfle, épanoui comme une jeune fleur; sous la neige et l'affreux brouillard, un Etna se déchaîne devant toi.

Tu me fais rougir, comme l'aurore les sombres pentes de ces montagnes, et Hatem1 sent une fois encore le souffle du printemps et les ardeurs de l'été.

Verse, verse encore un flacon ! Cette coupe, je la bois à mon amie L Si elle trouve un monceau de cendres, elle dira : cc Il s'est consumé pour moi. »

Souleika.

Je ne veux jamais te perdre ! L'amour donne force à l'amour. Tu seras, avec ton ardente passion, la parure de ma jeunesse. 1. Ici la ime manque dans le text : elle sera parfaite si l'on veut lire Goethe au lieu de llatern. Ah! que ma tendresse est flattée, lorsqu'on loue mon poëte! Car l'amour est la vie, et l'esprit, la vie de la vie.

Ne permets pas à ta bouche vermeille de maudire les impor-tu nités : la douleur d'amour a-t-elle autre chose à faire qu'à chercher sa guérison?

Es-tu séparé de ta bien-aimée, comme l'Orient de l'Occident, ton cœur s'élance dans tous les déserts ; il est partout à lui-même son guide : pour les amants, Bagdad n'est pas loin.

Votre univers brisé veut toujours se compléter en soi ; ces yeux limpides, ils brillent, ce cœur, il palpite pour moi.

Oh ! pourquoi nos sens sont-ils si nombreux ! Ils portent le trouble dans le bonheur. Si je la vois, je désire être sourd, et aveugle si je l'entends.

Dans le lointain même, si près de toi !... Et soudain survient le tourment. Là tu me parles encore : là, tout à coup, je te revois.

Comment pourrais-je être serein encore, loin du jour et de la lumière ? A présent, je veux écrire ; à boire je ne trouve au-cun plaisir.

Quand elle voulait m'attirer, elle n'usait pas de paroles , et, comme la langue s'arrêtait, la plume s'arrête aussi.

Courage, aimable échanson ; remplis la coupe en silence. Je n'ai qu'à dire : « Souviens-toi.... » on sait déjà ce que je veux.

cc Quand je me souviens de toi, reprend soudain l'échanson, maître, pourquoi ce silence? Saki1 voudrait bien entendre tou-jours de toi des leçons nouvelles. »

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