‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 94 sur 109 · Sans gaieté · texte numérisé non relu

Sans gaieté

Cette affreuse coquette, cette courtisane, qu'on appelle la so-ciété 1, elle m'a trompé comme tous les autres ; elle m'a ravi la foi, puis l'espérance ; elle voulait maintenant me ravir l'amour : je me suis échappé. Afin de préserver à jamais le trésor sauvé, je l'ai sagement partagé entre Souleika et Saki ; chacun d'eux s'efforce à l'envi de m'en payer le plus haut intérêt, et je suis plus riche que jamais. J'ai retrouvé la foi, la foi à l'amour de Souleika; Saki me donne, dans la coupe, le délicieux sentiment du présent : qu'ai-je à faire de l'jespérance?

L'échanson.

Aujourd'hui tu as bien mangé, mais tu as bu mieux encore : ce que tu as oublié pendant le repas est tombé dans cette jatte.

Vois, nous appelons cela un schwaenchen (petit cygne)2, comme les aime un convive rassasié : cela, je l'apporte à mon cygne, qui se rengorge sur les flots.

Mais on assure que le cygne chanteur sonne lui-même ses funérailles : ne me fais entendre aucune chanson, si elle pré-sage ta fin.

, Ii'éclianson.

Ils t'appellent le grand poëte, quand tu te montres sur la place ; j'écoute volontiers quand tu chantes, et je prête encore l'oreille quand tu fais silence.

Mais je t'aime bien mieux encore, quand tu donnes un bai-ser >en souvenir : car les paroles s'envolent, mais le baiser reste au fond du cœur.

Accoupler des rimes a son prix ; beaucoup penser vaut mieux encore : chante pour les autres, et reste muet avec l'échanson. LE POËTE. Viens çà, échanson ! Encore un verre ! L'ÉCHANSON. Seigneur, tu as assez bu. On t'appelle l'insatiable buveur.

LE POËTE. M'as-tu jamais vu tomber?

1. Le monde conviendrait mieux, mais il faut un substantif féminin. 2. Jeu de mots intraduisible. L'ÉCHANSON. Tu violes la loi de Mahomet.

LE POËTE. Ami, personne n'écoute, je veux m'ouvrir à toi. L'ÉCHANSON. Si tu parles enfin de bon gré, je n'aurai pas be-soin de te faire tant de questions.

LE POËTE. Écoute, nous autres musulmans, nous devons courber la tête à jeun; lui1, dans son saint zèle, il voudrait être • seul égaré.

SAKI. 0 maître, songe que, dans l'ivresse, tu fais jaillir autour de toi la flamme ; mille étincelles brillent en petillant, et tu ne sais pas où cela prend.

Quand tu frappes sur la table, je vois dans les coins des moines qui dissimulent, les hypocrites, tandis que tu ouvres ton cœur.

Dis-moi donc pourquoi la jeunesse, sans être encore délivrée d'aucun défaut, si dépourvue de toute vertu, est plus sage que la vieillesse ?

Tu connais tout ce qu'enferme le ciel, tout ce que porte la terre, et tu ne caches pas le trouble qui s'éveille dans ton sein.

HATEM. Eh bien, cher enfant, reste jeune et reste sage; la poésie est, il est vrai, un don du ciel, mais, dans la vie ter-restre, c'est un leurre.

On commence par se bercer en secret, puis à se trahir tôt et tard par son bavardage. C'est en vain que le poëte est dis-cret : la poésie elle-même est déjà une trahison.

Nuit d'été.

LE POËTE. Le soleil est couché, mais, à l'occident, le ciel brille toujours : je voudrais savoir combien de temps encore durera ce reflet doré.

L'ÉCHANSON. Si tu le veux, seigneur, je resterai, j'attendrai hors des tentes : quand la nuit aura vaincu le crépuscule, je viendrai d'abord te l'annoncer.

Car je sais que tu aimes à contempler les hauts cieux, l'im--

1. Mahomet. mensité, quand ces feux lointains l'un l'autre se magnifient dans l'azur.

Et le plus éclatant se borne à dire : « Maintenant je brille en mon lieu : si Dieu voulait vous illuminer davantage, votre éclat serait aussi vif que le mien. »

Car tout est magnifique devant Dieu, précisément parce qu'il est le meilleur, et maintenant tous les oiseaux sommeillent dans leurs nids, petits ou grands.

Il en est un aussi peut-être perché sur les rameaux du cyprès, où le vent tiède le berce jusqu'au moment que l'air se mouille de rosée.

Voilà ce que tu m'as appris ou d'autres choses pareilles; ce que j'ai entendu de toi ne sortira pas de mon cœur.

Je veux, pour l'amour de toi, faire ici la chouette sur la terrasse, jusqu'à l'heure où j'aurai observé la révolution gé-minée de la constellation du nord.

Alors il sera minuit, où souvent tu m'éveilles avant le temps, et quelle jouissance magnifique, si tu admires avec moi L'univers !

LE POËTE. Il est vrai que dans ces jardins embaumés le bulbul chante des nuits entières ; mais tu pourrais longtemps attendre avant que la nuit eût triomphé du jour.

Car, dans cette saison de Flore, comme le peuple grec la nomme, la veuve de paille1, l'Aurore, brûle d'amour pour Hespérus.

Retourne-toi, regarde, elle vient, avec quelle vitesse! par-dessus les vastes campagnes en fleurs ; ici la lumière et la lumière là-bas : la nuit est refoulée dans ses dernières limites. Et, avec ses pieds roses, l'aurore légère court et s'égare à la poursuite de celui qui s'est échappé avec le soleil *. Ne sens-tu pas une ardente haleine d'amour?

Ya donc, mon aimable enfant, au fond de ta demeure; ferme les portes, car la déesse pourrait bien ravir ta belle, l'ayant prise pour Hespérus.

t. Femme dont le mari est absent pour quelque temps. 2. H faut observer que soleil est féminin en allemand et peut figurer l'amante 4?Hespél'us. L'ÉCHANSON, endormi. Je l'ai donc enfin obtenue de toi, la présence de Dieu dans tous les éléments ! Comme tu m'as fait ce don d'une manière aimable! Mais, ce qui est plus aimable encore, c'est que tu aimes.

HATEM. Il sommeille doucement et il a bien mérité le som-meil. Aimable enfant, tu m'as versé à boire, et, sans contrainte ni châtiment, tu as appris, tout jeune, de ton ami et ton insti-tuteur ce que le vieillard pense. A présent, une pleine et belle santé pénètre dans tes membres, et te communique une vie nouvelle. Je bois encore, mais sans bruit, sans bruit, de peur que tu ne me fasses le plaisir de t'éveiller.

MATHAL NAMEH.

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