‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 93 sur 109 · LIVRE DE L'ÉCHANSON · texte numérisé non relu

LIVRE DE L'ÉCHANSON

Ouï, je me suis aussi attablé dans la taverne ; on m'a donné ma mesure comme aux autres; ils jasaient, ils criaient, ils discouraient du présent, joyeux et tristes, selon que le jour le voulait. Moi j'étais assis, et, dans un ravissement secret, je pensais à ma bien-aimée.... Comment elle aime, je ne sais; mais, ce qui me tourmente! je l'aime comme un cœur qui s'est donné fidèlement à une seule amie et s'est fait son esclave. Où était le parchemin, le roseau, qui auraient tout exprimé?... Cependant c'était ainsi, oui, c'était ainsi.

Quand je suis seul à table, où puis-je être mieux? Je bois mon vin tout seul ; nul ne m'impose de gêne ; je suis à mes pensées.

Muley le voleur en vint au point d'avoir, même étant ivre, une belle écriture.

Si le Coran existe de toute éternité, je ne m'en informe point; si le Coran fut créé, je ne le sais pas : que ce soit le livre des livres, je le crois, selon le devoir du musulman; mais, que le vin soit de toute éternité, cela, je n'en doute point; ou bien, qu'il ait été créé avant les anges, ce n'est peut-être pas non plus une fable. Quoi qu'il en soit, le buveur regarde Dieu en face plus hardiment.

Ivres, il faut que nous le soyons tous : la jeunesse est une ivresse sans vin; si le vieillard redevient jeune en buvant, c'est une merveilleuse vertu ; la pauvre vie se tourmente à donner des soucis, et, les soucis, le pampre les chasse.

On ne s'inquiète plus de cela ! Le vin est sérieusement dé-fendu. S'il faut donc que tu boives, ne bois que du meilleur : tu serais un double hérétique, de te damner pour la piquette.

De quel vin Alexandre s'est-il enivré?... Je gage ma der-nière étincelle de vie qu'il n'était pas aussi bon que le mien.

Aussi longtemps qu'on est à jeun, on se plaît au mal ; dès qu'on a bu, l'on connaît le bien, seulement l'excès arrive aussi bien vite : Hafiz, apprends-moi de grâce comment tu l'entendais.

Car mon avis n'est pas exagéré : si l'on ne peut boire, on ne doit pas aimer; mais, vous, buveurs, il ne faut pas vous croire en meilleure position : si l'on ne peut aimer, on ne doit pas boire.

SOULEIKA. Pourquoi es-tu souvent si malgracieux?

HATEM. Tu sais que le corps est une prison; l'âme y fut en-fermée par surprise ; elle n'y trouve pas ses coudées franches : comme elle veut s'échapper çà et là, on enchaîne étroitement la prison elle-même ; la pauvre âme en est doublement of-fensée : c'est pourquoi elle se démène souvent d'une si étrange-façon.

Si le corps est une prison, pourquoi la prison a-t-elle tou-jours soif? L'âme se trouve bien dedans, et volontiers elle resterait tranquille et de bon sens, mais il faut boire une bouteille, vite une bouteille et puis une autre : l'âme ne veut pas l'endurer plus longtemps, et brise les bouteilles contre la porte.

Au sommelier.

Rustre, ne me place pas si brusquement la bouteille devant le nez ! Que celui qui m'apporte le vin m'adresse un gracieux regard, autrement le onze' se troublera dans le verre.

A réchansou.

Entre, aimable enfant. Pourquoi rester là sur le seuil? Sois,, à l'avenir, mon échanson, et tous les vins seront exquis et lim-pides.

L'écliauson (parle).

Rusée servante, aux boucles brunes, va-t'en ! Quand je verse à boire à mon maître, pour me remercier, il me baise au front.

Mais toi, je gagerais que cela ne te suffit pas; tes joues, ta. gorge, lasseront mon ami.

Crois-tu m'abuser, parce que tu t'éloignes maintenant d'un air confus? Je veux rester sur le seuil et m'éveiller si tu te glisses vers lui.

Ils nous ont fait mille reproches au sujet de l'ivresse, et n'en ont jamais assez dit sur notre ivresse Pour l'ordinaire, on est enseveli dans l'ivresse jusqu'au matin, mais, cette nuit, mon ivresse m'a fait courir de tous côtés : c'est l'ivresse de l'amour qui cruellement me tourmente, et, du jour à la nuit, de la nuit au jour, tremble dans mon cœur, dans mon cœur, qui se dilate-et s'élève par l'ivresse des chansons, si bien que nulle froide ivresse n'ose rivaliser avec elle. Ivresse de l'amour, des chants 1. Le vin de l'année onze.

2. La répétition du mot dans cette pièce, comme dans quelques autres, tient à l'imitation de la forme du gazel. et du vin, qu'il fasse jour ou nuit, ivresse divine, qui me charme et me tourmente !

Ah ! petit fripon ! Que je garde ma connaissance, voilà l'es-sentiel ; et, de la sorte, je suis aussi charmé de ta présence, aimable enfant, tout ivre que je suis.

Dans la taverne, de grand matin, aujourd'hui quel tumulte! Hôte et servantes, flambeaux et gens ! que d'affaires ! que d'in-sultes ! La flûte jouait, le tambour battait. C'était un affreux cha-maillis : cependant, ivre de plaisir et d'amour, j'en ai pris ma part comme un autre.

Chacun me reproche de n'avoir rien appris en morale, mais je me tiens sagement éloigné des disputes de l'école et de la chaire.

L'ÉCHANSON. Dans quel état, seigneur!... Tu sors bien tard de ta chambre aujourd'hui ! Les Persans appellent cela Bidamag bouden1 : en Europe, on l'appelle fumées.

LE POËTE. Laisse-moi pour le moment, enfant chéri : le monde ne saurait me plaire, ni l'éclat et le parfum de la rose, ni le chant des rossignols.

L'ÉCHANSON. C'est cela même que je veux traiter, et je pense (lue la chose me réussira. Viens, mange ces amandes fraîches , et tu retrouveras au vin de la saveur.

Puis je veux sur la terrasse te restaurer au souffle de la brise ; aussitôt que mon regard se fixera sur toi, tu donneras un baiser à l'échanson.

Regarde, le monde n'est pas une caverne ; il est riche tou-jours en nids et en couvées, parfum de rose, essence de rose; le bulbul aussi chante comme hier.

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