CHAPITRE III
Après ces rechutes, Wilhelm avait coutume de se livrer avec plus de zèle que jamais aux affaires et au travail , et c’était le meilleur chemin pour se sauver du labyrinthe qui cherchait à l’attirer encore. Ses manières agréables avec les étrangers, sa facilité à tenir la correspondance dans presque toutes les langues vivantes, donnaient toujours plus d’espoir au père et à son associé, et les consolaient de la maladie, dont la cause ne leur avait pas été connue, ainsi que du retard qui avait interrompu leur dessein. On résolut, pour la seconde fois, le départ de Wilhelm, et nous le trouvons sur son cheval, sa valise en croupe,
animé par le grand air et le mouvement, s’approchant des montagnes, ou il devait remplir quelques commissions.
Il parcourait lentement les monts et les vallées avec un vif sentiment de plaisir. Roches pendantes, bruyantes cascades, côtes boisées, profonds ravins, s’olfraient à lui pour la première fois; mais les rêves de son plus jeune âge s’étaient souvent égarés dans dépareilles contrées. A cet aspect, il se sentait comme une vie nouvelle; toutes ses douleurs étaient évanouies, et, avec une parfaite sérénité, il se récitait des passages de divers poèmes, surtout du Pastor fido, qui, dans ces lieux solitaires, lui revenaient en foule à la mémoire. Il se rappelait aussi quelques endroits de ses poésies, qu’il répétait avec un plaisir parti&ilier. Il animait, de toutes les figures du passé, le monde qui s'étendait devant lui, et chaque pas dans l’avenir lui faisait pressentir une foule d’alïaires importantes et de remarquables événements.
Beaucoup de gens, qui, venant à la file, arrivaient par derrière, le saluaient en passant , et poursuivaient à la hâte leur chemin dans la montagne , .par des sentiers escarpés, avaient quelquefois interrompu sa méditation tranquille, sans avoir cependant fixé son attention. Enfin un passant, plus communicatif, l’aborda et lui apprit la cause de cette nombreuse procession.
« On donne ce soir, dit-il, la comédie à Hochdorf, et l’on s’y rassemble de tout le voisinage.
— Eh quoi ! s’écria Wilhelm , dans ces montagnes solitaires, à travers ces forêts impénétrables, l’art dramatique a su trouver un chemin et se bâtir un temple? Et je vais me rendre à sa fête en pèlerin ?
— Vous serez plus surpris encore, dit le passant, quand vous saurez par qui la pièce est représentée. Il y a dans le village une grande fabrique, qui nourrit beaucoup de monde. L’entrepreneur, qui vit, pour ainsi dire, loin de toute société humaine, De sait pas en hiver de meilleure distraction pour ses ouvriers que de les engager à jouer la comédie. Il ne souffre point de cartes dans leurs mains , et désire les détourner aussi des habitudes grossières. C’est ainsi qu’ils passent les longues soirées, et, comme c’est aujourd’hui l’anniversaire dq vieux
maître , ils donnent en son honneur une fête extraordinaire. »
Wilhelm , étant arrivé à Hochdorf , où il devait passer la nuit, descendit à la fabrique, dont le maître se trouvait sur sa liste comme débiteur.
Lorsqu’il se lut nommé, le vieillard s’écria avec surprise :
« Eh! monsieur, êtes-vous le üls du brave homme à qui je dois tant de reconnaissance et de l'argent aussi? Monsieur votre père a été si patient avec moi, que je serais un misérable, si je ne payais avec joie et empressement. Vous arrivez tout à propos pour voir que je prends la chose à cœur. »
11 appela sa femme, qui ne fut pas moins réjouie de voir le jeune homme. Elle assura qu’il ressemblait à 3on père, et témoigna son regret de ne pouvoir l’héberger cette nuit, à cause du grand nombre des étrangers.
L’affaire était claire et fut bientôt réglée; Wilhelm mit dans sa poche un rouleau d’or, et souhaita que ses autres commissions allassent aussi aisément.
L’heure du spectacle était venue; on n’attendait plus que le maître des eaux et forêts, qui arriva enfin, fit son entrée avec quelques chasseurs , et fut reçu avec les plus grandes marques de respect.
La société, fut alors conduite à la salle de spectacle. On avait converti à cet usage une grange attenante au jardin. La salle et le théâtre étaient disposés avec un goût assez commun, mais qui ne manquait pas d’agrément et de gaieté. Un des peintres qui travaillaient pour la fabrique , ci-devant manœuvre au théâtre de la résidence, avait représenté, un peu grossièrement, il est vrai, une forêt, une rue, une chambre. Les acteurs avaient emprunté la pièce à une troupe ambulante, et l’avaient arrangée à leur manière. Telle quelle était, elle amusa. Deux rivaux dérobent ensemble une jeune fille à son tuteur, pour se la disputer entre eux : cette intrigue amenait plusieurs situations intéressantes. C’était la première pièce que notre ami voyait depuis longtemps. Elle lui suggéra diverses remarques. Elle était pleine d'action, mais sans peinture de véritables caractères. Elle plaisait et divertissait. Tels sont toujours les commencements de l’art dramatique. L’homme grossier est satisfait,
GOETHE. — ANN. u’aPI'B. 6
pourvu qu’il voie se passer quelque chose; l’homme de goût veut être ému , et la réflexion n’est agréable qu’à ceux dont le goût est tout à fait épuré. Wilhelm aurait volontiers secondé çà et là les acteurs, oar, avec quelques conseils, ils auraient pu jouer beaucoup mieux.
Il fut troublé dans les observations qu’il faisait à part lui, par une fumée de tabac, de plus en plus épaisse : le maître des eaux et forêts avait allumé sa pipe dès le commencement de la pièce, et, de proche en proche, de nombreux spectateurs prirent la même liberté. Les grands chiens de ce monsieur jouèrent aussi de fâcheuses scènes. On les avait mis dehors; mais ils découvrirent bientôt la porte de derrière, s’élancèrent sur le théâtre , assaillirent les acteurs , et , sautant par-dessus l’orchestre, ils rejoignirent leur maître, assis au premier rang du parterre.
Pour la petite pièce, on représenta un sacrifice. Un portrait du vieillard, en habit de nôces, était dressé sur un autel et couronné de fleurs. Tous les acteurs lui rendirent hommage dans des attitudes pleines de respect. Le plus jeune de ses enfants s’avança , vêtu de blanc, et récita un discours en vers, qui émut jusqu’aux larmes toute la famille et même le maître des eaux et forêts, à qui cette scène rappelait ses enfants.
Ainsi se termina le spectacle, et Wilhelm ne put s'empêcher de monter sur le théâtre , de s’approcher des actrices , de les complimenter sur leur jeu et de leur donner quelques conseils pour l’avenir.
Les autres affaires que notre ami régla successivement dans quelques bourgs , grands ou petits, de ces montagnes, ne furent pa3 toutes aussi heureuses et aussi agréables. Plusieurs débiteurs demandèrent des délais ; plusieurs furent impolis, plusieurs prétendirent ne rien devoir. D’après ses instructions, Wilhelm dut en citer quelques-uns en justice, consulter un avocat, informer, comparaître, et prendre bien d’autres mesures non moins désagréables.
Les choses n'allaient pas mieux pour lui quand on voulait lui faire une politesse. 11 trouvait peu de gens en état de lui fournir quelques renseignements; bien peu, avec lesquels il espérât de lier d’utiles relations de commerce. Et comme, par malheur,
le temps devint pluvieux; comme un voyage à cheval dans ces contrées n’allait pas sans des fatigues insupportables, il rendit grâce au ciel quand il se rapprocha du plat pays , et qu’au pied des montagnes, dans une belle et fertile plaine, il vit, sur le bord d’une paisible rivière, s’étaler, aux rayons du soleil, une riante petite ville, où il n’avait point d’affaires, il est vrai, mais où il résolut, par cela même, de passer deux ou trois jours, afin d’y chercher quelque repos pour lui et pour son cheval , qui avait beaucoup soull'ert des mauvais chemins.