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CHAPITRE IV

Il descendit à une auberge sur la place du marché, et ÿ trouva les gens fort joyeux, ou du moins fort animés. Une nombreuse troupe de danseurs de corde, de sauteurs et de bouffons, accompagnés d’un Hercule, s’y étaient logés avec femmes et enfants, et faisaient, en se préparant à une représentation publique, un tapage continuel. Ils disputaient avec l’aubergiste; ils disputaient entre eux; et, s t leurs querelles étaient importunes, les manifestations de leur joie étaient tout à fait insupportables. Ne sachant s’il devait rester ou s’en aller, Wilhelm, arrêté sur le seuil de la porte, regardait les ouvriers qui commençaient à construire un tréteau sur la place.

Une jeune fille, qui portait de place en place des roses et d’autres fleurs, lui présenta sa corbeille, et il acheta un joli bouquet, qu’il arrangeait d’une autre manière, selon sa fantaisie. 11 le considérait avec satisfaction, lorsqu’une fenêtre s’ouvrit à une auberge voisine, qui avait vue sur la place, et une belle personne s’y montra. Malgré la distance, il put observer qu’une agréable gaieté animait son visage. Ses cheveux blonds tombaient négligemment sur ses épaules; elle semblait s’occuper de l’étranger.

Quelque temps après, un jeune garçon, en tablier.de coiffeur et en jaquette blanche, sortit de cette auberge, vint droit à Wilhelm, le salua et lui dit :

« La dame'que vous voyez à la fenêtre vous fait demander si vous ne lui céderiez pas une partie de vos belles fleurs.

— Elles sont toutes à son service, » répondit Willielm, en remettant le bouquet au jeune messager et saluant la belle, qui répondit par un geste gracieux et se retira de la fenêtre.

En rêvant à cette charmante aventure , il montait l’escalier, pour aller dans sa chambre, lorsqu’une jeune créature, qui descendait en sautant, attira son attention. Une courte veste de . soie, avec des manches tailladées à l’espagnole, un pantalon collant, orné de'bouffantes.lui allaient à merveille. Ses longs cheveux noirs étaient frisés et attachés en boucles et en tresses autour de sa tète. Wilhelm observait avec étonnpment cette ligure, et ne savait s’il devait la prendre pour un garçon ou pour pne fille. Mais il s’arrêta bientôt à la dernière supposition; et, comme l’enfant passait devant lui, il l’arrêta, lui souhaita le bonjour, et lui demanda à qui' elle appartenait, quoiqu’il pût voir aisément qu’elle devait faire partie de la troupe dansante.

• Elle lui jeta, de ses yeux noirs et perçants, un regard de côté, et, se dégageant de ses mains, elle courut dans la cuisine sans lui répondre.

Lorsqu’il eut monté l’escalier, il trouva, dans le spacieux vestibule, deux hommes qui s’exerçaient à faire des armes, ou plutôt qui semblaient essayer leurs forces l’un sur l’autre. L’un appartenait évidemment à la troupe qui logeait dans la maison, l'autre avait de meilleures manières. Wilhelm, s’étant arrêté à les regarder, eut sujet de les admirer tous deux, et, le vigoureux champion à barbe noire ayant bientôt quitté la place, l’autre offrit, avec beaucoup de politesse, le fleuret à Wilhelm.

* Si vous voulez , répondit- il , vous charger d'un écolier, je serai charmé d’essayer avec vous quelques passades. *

Ils engagèrent la lutte, et, quoique l’étranger fût bien plus fort que notre voyageur, il eut la politesse d'assurer que tout dépendait de l'exercice. Et véritablement Wilhelm s’était montré le digne élève d’un bon maître allemaud, qui lui avait autrefois enseigné les principes de l’escrime.

Leur exercice fut interrompu par le vacarme avec lequel la troupe-bariolée sortit de l’auberge, pour annoncer dans la ville son spectacle et rendre les gens curieux d’admirer ses talents. L’entrepreneur, à cheval, ouvrait la marche, précédé par un tambour; derrière lui venait une danseuse, portée aussi sur une haridelle, et teifant devant elle un enfant tout chamarré de rubans et d’oripeaux. Le reste de la troupe suivait à pied. Quelques-uns portaient avec aisance sur leurs épaules, dans des postures bizarres, des enfants, parmi lesquels la jeune et sombre ligure aux cheveux noirs attira de nouveau l’attention de Wilhelm.

' Paillasse courait et folâtrait parmi la foule empressée, et, tout en faisant ses farces sans gène, tantôt embrassant une lillette , tantôt appliquant un coup de batte à un petit garçon , il distribuait des programmes , et il éveillait parmi- le peuple un extrême désir de faire avec lui plus ample connaissance.

Dans les annonces imprimées étaient prônés les divers talents de la troupe, particulièrement ceux de M. Narcisse et de Mlle Landrinette, qui, en qualité de personnages principaux, s’étaient habilement dispensés de la parade, pour se donner plus de considération et piquer davantage la curiosité.

Pendant le défilé, la belle voisine s’était de nouveau montrée à la fenêtre, et Wilhelm n’avait pas manqué de s’enquérir d’elle à son compagnon. L’étranger, que pour le moment nous appellerons Laërtes, offrit de le conduire auprès d’elle. a

« Cette dame et moi, dit-il en souriant, nous sommes les débris d’une troupe de comédiens qui vient de faire naufrage dans cette ville. L’agrément du lieu nous a décidés à y séjourner quelque temps, et à manger doucement nos petites économies, tandis qu’un ami est allé à la recherche d’un engagement pour nous et pour lui. »

LaërteS conduisit aussitôt son nouveau compagnon à la porte de Philine', où il le laissa un moment pour acheter des bonbons dans une boutique voisine

I. Dans le personnage de Philine, Goethe a eu en vne Corona Schrocter, actrice du tbùitre de Weimar.

« Vous me saurez gré assurément, lui dit-il à son retour, de vous avoir procuré cette aimable connaissance. »

La dame vint à leur rencontre hors de la chambre. Elle était chaussée de légères pantouffles à hauts talons ; elle avait jeté une mantille noire sur un déshabillé blanc, qui, n'étant pas d'une parfaite fraîcheur, lui donnait un air de négligence familière ; sa jupe courte laissait voir le plus joli pied du monde.

* Soyez le bienvenu , dit-elle à Wilhelm , et recevez mes remercîments pour vos belles fleurs. »

Elle le lit entrer, en lui donnant une de ses mains, tandis que, de l’autre, elle pressait le bouquet sur son cœur. Lorsqu'ils furent assis , discourant de choses insignifiantes , auxquelles Philine savait donner un tour agréable , Laértes secoua sur les genoux de l’actrice une poignée de pralines, qu’elle se mit à croquer aussitôt.

«Voyez donc quel enfant que ce jeune homme ! s’écria-t-elle. 11 voudra vous persuader que je suis passionnée de ces friandises , et c’est lui qui ne peut vivre sans gruger quelques bonbons!

—Avouons franchement, répliqua Laértes , qu’en cela, comme en. beaucoup d’autres choses, nous allons fort bien ensemble. Par exemple, ajouta-t-il, la journée est fort belle : je serais d’avis d’aller faire une promenade et dîner au moulin.

— Très-volontiers , dit Philine ; nous devons à notre nouvelle connaissance une petite distraction. *

Laértes sortit en courant ( il ne marchait jamais), et Wilhelm voulait retourner uu moment chez lui pour faire arranger ses cheveux, où paraissait encore le désordre du voyage.

« On peut vous coiffer ici, » dit-elle; puis elle appela son petit domestique, et, de la manière la plus aimable, elle obligea Wilhelm d’ôter son habit , de passer son peignoir et de se faire coiffer en sa présence.

. Il ne faut pas perdre un moment , dit-elle ; on ne sait pas combien de temps on doit rester ensemble. »

Le jeune garçon , plus par malice et mauvaise volonté que par maladresse, ne s’y prit pas au mieux; il tirait les cheveux de Wilhelm, et semblait ne vouloir pas en finir de sitôt. Philine lui reprocha plusieurs fois sa sottise , l’écarta enfin avec impatience

DE WILHELM MEtSTER.

et le mit à la porte. Puis elle se chargea elle-même de la besogne , et frisa les cheveux de notre ami ; avec beaucoup de délicatesse et de facilité , bien qu’elle ne parût pas elle-même fort pressée, et qu’elle eût toujours quelque chose à corriger dans son travail : cependant elle ne pouvait éviter de toucher de ses genoux ceux de Wilhelm et d'approcher le bouquet et son sein si près de ses lèvres, qu’il fut tenté plus d’une fois d’y cueillir un baiser.

Wilhelm ayant enlevé la poudre de son front avec un petit couteau de toilette . elle lui dit :

« Gardez-le en souvenir de moi. »

Le couteau était fort joli ; sur le manche d’acier incrusté on lisait ces mots tendres : pensez a moi. Wilhelm l’accepta , et demanda la permission de faire en retour un petit cadeau.

La toilette achevée, Laërtes amena la voiture, et l’on Commença une joyeuse promenade. Phitine jetait par la portière , à chaque pauvre qui lui tendait la main , une petite aumône , quelle accompagnait d'une joyeuse et douce parole.

Ils venaient à peine d’arriver au moulin et de commander le repas , qu’une musique se fit entendre devant la maison. C’étaient des mineurs , qui , aux sons de la guitare et du triangle , chantaient, de leurs voix criardes et vives, quelques .jolies chansons.-

La foule ne tarda pas à s’amasser , faisant cercle autour d’eux, et la société leur fit, de la fenêtre, des signes d’approbation. Ces gens , ayant observé cette marque d’attention , agrandirent leur cercle, et semblèrent se préparer à jouer leur petite pièce d’apparat. Après un moment de silence , un. mineur s’avança , une pioche à la main, et, tandis que les autres faisaient entendre une mélodie grave, il représenta les travaux de la mine.

Un paysan ne tarda guère à sortir de la foule , et , par ses gestes menaçants , donnait à entendre au mineur qu’il devait vider la place. La société fut surprise , et ne reconnut dans le paysan un mineur déguisé qu'au moment où il prit la parole , èt , dans une sorte de récitatif , chercha querelle à l’autre de ce qu’il osait travailler sur son champ. Le mineur, sans perdre contenance , entreprit d’expliquer au paysan qu'il avait le droit de fouiller à cette place , et lui donna en même temps les pre-

mièrcs notions de l'exploitation des mines. Le paysan , qui n'entendait rien à cette terminologie étrangère , faisait mille questions saugrenues , dont les spectateurs , qui se’ sentaient plus habiles , riaient à gorge déployée. Le mineur cherchait à l'éclairer et lui montrait l’avantage qui en découlerait enfin pour lui-inéme , si l’on exploitait les richesses souterraines du pays. Le paysan , qui avait d’abord menacé l’autre de le battre , se laissa peu à peu radoucir, et ils se quittèrent bons amis. Mais le mineur surtout se tira de ce conflit do la manière la plus honorable.

« Ce petit dialogue , dit Wilhelm , lorsqu’ils se furent mis à table , prouve de la manière la plus vive combien le théâtre pourrait être utile à toute? les classes de la société, et quels avantages l’État pourrait lui-même en retirer , si l’on présentait sur ' le théâtre les occupations , les métiei’s et les entreprises des hommes avec leur face honorable et avantageuse, et dans le point de vue sous lequel le gouvernement doit les honorer et les protéger. Maintenant nous ne représentons que le côté ridicule , de l’humanité; le poète comique n’est, en quelque sorte, qu’un malveiHant contrôleur, qui observe partout, d’un œil vigilant, les défauts de ses concitoyens, et semble jouir, lorsqu’il peut livrer quelqu’un au ridicule. Ne serait-ce pas une agréable et noble tâche pour un homme d'Ëtat, d’embrasser du regard l 'influence-naturelle et réciproque de toutes les classes et de diriger dans scs travaux un poète doué du génie coiniqueî'Je suis persuadé qu’on pourrait composer , dans cet esprit , nombre de pièces intéressantes, qui seraient à la fois utiles et récréatives.

— Autant que j'ai pu le remarquer, dit Laërtes, dans tous les pays que j'ai parcourus, on ne sait que défendre, empêcher, écarter : il est rare qu’on sache ordonner, encourager et récompenser. On laisse aller le monde jusqu’à ce que le mal éclate , puis on se fâche et l’on frappe à tort et à travers.

— Ne me parlez pas , dit Philine, d'État et d'hommes d’État : je ne puis me les représenter autrement qu’en perruque, et une perruque, quelle que soit la personne qui la porte, excite d;ms mes doigls une démangeaison convulsive; je voudrais soudain l'arracher à l’honorable personnage , courir autour de la salle , et rire aux dépens de la tête chauve. »

DE WILHELM MEISTEH.

Philine interrompit la conversation par quelques chants animés , qu’elle exécuta fort bien , puis elle demanda qu’on repartit sans tarder, pour nè pas manquer le spectacle que les danseurs de corde devaient donner le soir. Rieuse jusqu’à l’extravagance, elle continua, pendant le retour, ses libéralités envers les pauvres , et , lorsqu’enfin l’argent lui manqua , ainsi qu’à ses compagnons de voyage, elle jeta, par la portière, son chapeau de paille à une jeune fille et stm fichu à une vieille femme.

Philine invita ses deux compagnons à monter chez elle, assurant que de ses fenêtres on retrait mieux le spectacle que de l’autre auberge.

A leur arrivée, ils trouvèrent le tréteau dressé, et le fond décoré de tapisseries. Les planches élastiques étaient posées , la voltige attachée aux poteaux , et la corde tendue fixée par dessus les tréteaux. La place était assez remplie de monde; et les fenêtres garnies de spectateurs plus élégants.

Paillasse disposa l’assemblée à l'attention et à la bonne humeur.par quelques sottises , qui provoquent toujours le rire des spectateurs. Quelques enfants, dont les membres figuraient les plus étranges dislocations, excitèrent tour à- tour la surprise et l’horreur, et Wilhelm fut saisi d’une profonde pitié , lorsqu’il vit la petite fille à laquelle il s’était intéressé dès le premier coup d’œil, prendre, avec quelque peine, ces positions bizarres. Mais bientôt les joyeux sauteurs causèrent un vif plaisir, lorsqu’ils firent, d'abord isolément, puis à la file, et enfin tous ensemble, leurs culbutes en avant et en arrière. De bruyants applaudissements et des cris de joie éclatèrent dans toute l’assemblée.

Ensuite l’attention se tourna sur un tout autre objet. Les enfants, les uns après les autres, durent monter sur la corde, et d’abord les apprentis , afin d'allonger le spectacle par leurs efforts et de mettre en lumière la difficulté de l’art. Quelques hommes et des femmes dans la force de l’âge se montrèrent aussi avec assez d’adresse , mais ce n’était pas encore M. Narcisse ni Mlle Laridrinette!

Us sortirent enfin d'une sorte de tente, placée derrière une draperie rouge, qui se releva, et, par leur agréable tournure et

leur élégante toilette, ils satislirent pleinement l’attente générale , jusque-là heureusement entretenue : lui , joyeux compagnon de moyenne taille, aux yeux rtoirs, à l’épaisse chevelure; elle, aussi bien faite, aussi forte. Ils se montrèrent l'un après l’autre sur la corde avec des mouvements légers, des sauts , des postures admirables. Elle , par sa légèreté , lui , par son audace, tous deux, par la préIRion avec laquelle ils exécutaient leurs tours d'adresse, redoublèrent, à cltaque pas, à chaque bond , la satisfaction générale. La décence de leur action , l’empressement que semblait leur témoigner le reste de la troupe, leur donnaient l’air de chefs et de maîtres, et chacun les estimait dignes de ce rang.

L’enthousiasme du peuple se communiqua aux spectateurs des fenêtres; les dames n'avaient des yeux que pour Narcisse, les hommes que pour Landrinette. Le peuple poussait des cris de joie; le beau monde ne se tenait pas d’applaudir. Paillasse avait de la peine à provoquer encore quelques rires. Peu de gens disparurent au moment où quelques personnes de la troupe promenèrent les plats d'étain parmi la foule pour faire la quête.

« Ils ont, à mon sens, fort bien rempli leur tâche, dit Wilhelm à Philine, qui était auprès de lui à la fenêtre. J’admire avec quelle intelligence ils ont produit peu à peu, et à propos, leurs tours les moins -remarquables, comme ils ont su les faire valoir, et comme ils ont composé, de l’inexpérience des enfants et des talents de leurs meilleurs sujets, un ensemble, qui a d’abord excité notre attention , et puis nous a procuré la récréation la plus agréable. »

La foule s’était écoulée peu à peu et la place était devenue déserte, tandis que Philine et Laertes disputaient sur la beauté et les talents de Narcisse et de Landrinette, et se raillaient l’un l’autre. Wilhelm aperçut l’étonnante petite fille auprès d'autres enfants qui jouaient dans la rue; il la lit remarquer à Philine, qui, avec sa vivacité ordinaire, l’appela sur-le-champ, lui lit des signes; et, comme elle ne voulait pas monter, elle dégringola l'escalier en chantant, et la ramena avec elle.

« Voici l’énigme, » s’écria-t-elle en l’entraînant vers la porte. L'enfant s’arrêta sur le seuil , comme si elle avait voulu s'éclip-'

ser aussitôt, posa la main droite sur sa poitrine, la gauche sur son front, et s’inclina profondément.

« Ne t’effraye pas, chère petite, * dit Wilhelm en courant à elle.

Elle jeta sur lui un regard timide, et lit quelques pas en arrière. •

« Quel est ton nom ? lui dit-il.

— Ils m’appellent Mignon.

— Quel est ton âge?

— Personne n’a compté mes années.

— Qui était ton père?

— Le grand diable est mort. .

— Voilà qui est assez singulier! » s'écria Philine.

On lui fit encore d'autres questions : elle répondit en mauvais allemand et avec une singulière solennité, et, chaque fois, elle portait la main à sa poitrine et à son front et s’inclinait profondément.

Wilhelm ne pouvait se rassasier de la regarder ; ses yeux et son cœur étaient attirés irrésistiblement par cette mystérieuse créature. Il lui donnait douze ou trejze ans. Elle était bien faite, mais ses membres promettaient une plus forte croissance ou annonçaient un développement comprimé. Sa ligure n’était pas régulière, mais frappante , son front rêveur, son nez d’une beauté remarquable, et la bouche, quoique trop fermée, pour un enfant, et quelquefois agitée, d’un côté, de mouvements convulsifs, était toujours naïve et charmante. On pouvait à peine distinguer sous le fard la couleur brune de son visage. Cette ligure laissa dans l’esprit de Wilhelm une empreinte profonde; il ne la quittait pas des yeux, gardait le silence, et cette contemplation lui faisait oublier ceux qui l’entouraient Philine le tira de sa rêverie, en offrant à l'enfant quelques bonbons qui lui restaient et lui faisant signe de s’éloigner. Mignon lit sa révérence accoutumée , et sortit, aussi prompte que l'éclair.

L’heure étant venue, où les nouveaux amis devaient se séparer, ils convinrent auparavant d’une seconde promenade pour le lendemain. Ils résolurent, cette fois, d’aller dîner dans une maison de chasse du voisinage. Wilhelm, en se retirant, revint plu-

sieurs fois à l’éloge de Philine , à quoi Laërles ne répondit que « peu de mots, d’un ton léger.

Le lendemain, après avoir fait des armes pendant une heure, ils se rendirent à l’auberge de Philine, où ijs avaient déjà vu arriver la voiture commandée. Mais quelle ne fut pas la surprise de Wilhelm! La voiture avait disparu, et, qui plus est, Philine n'était pas au ogis. Elle était montée, leur dit on, dans le carrosse avec deux étrangers arrivés le matin , et ils étaient partis ensemble.

Notre ami, qui s’était flatté de passer avec elle des moments agréables, ne put dissimuler son dépit; mais Laërtes se prit à rire et s’écria : ,

« Voilà comme elle me plaît! Voilà bien son humeur! N’importe, allons à pied à la maison de chasse. Que Philine soit où elle voudra, nous ne manquerons pas notre promenade pour elle. » •

Comme Wilhelm ne cessait de blâmer, chemin faisant, cette inconséquence, Laërtes lui dit :

« Je ne puis trouver inconséquente une personne qui reste fidèle à son caractère. Si elle projette ou promet quelque chose, c’est toujours sous la condition tacite qu’il lui conviendra d’exécuter son dessein ou de tenir sa promesse. Elle donne volontiers, mais il faut être toujours prêt à lui rendre ses dons.

— Voilà un singulier caractère!

— Rien moins que singulier; seulement elle n’est pas hypocrite: c’est pourquoi je l’aime. Oui, je suis son ami, parce qu’elle me représente fidèlement un sexe que j’ai tant de raisons de haïr. Elle est vraiment, à mes yeux, Eve, la mère primitive du sexe féminin. Elles sont toutes ainsi; seulement elles ne veulent pas en convenir. »

Au milieu d’entretiens divers, pendant lesquels Laërtes ex-' prima très-vivement sa haine pour les femmes, sans en donner le motif, ils étaient arrivés dans la forêt, où Wilhelm s’avançait avec beaucoup de tristesse, parce que les discours de Laërtes avaient réveillé le souvenir de sa liaison avec Marianne. Ils trouvèrent, non loin d’une source ombragée, sous.de vieux arbres magnifiques Philine, assise seule à côté d’une table de pierre.

Elle les accueillit par une joyeuse chansonnette, et, quand Laërtes lui demanda des nouvelles de sa compagnie, elle répondit :

« Je les ai bien attrapés, et me suis moquée d’eux comme ils le méritaient. J’avais déjîi mis en chemin leur générosité à l'épreuve, et, m’étant aperçue que j’avais affaire à des gourmands avares, je résolus sqr-le-champ de les punir. A notre arrivée, ils demandèrent au garçon ce qu’il pouvait nous servir. Celuici, avec sa volubilité accoutumée, énuméra tout ce qu’il avait et plus qu’il n’avait. Je voyais leur embarras : ils se regardaient, hésitaient, et ils demandèrent îe prix. « A quoi bon ces longues « réflexions? m’écriai-je. La tablé est l’affaire d'une femme; lais- « sez-m’enle soin. * Li-dessus, je commande un dîner extravagant, pour lequel il fallait faire venir par des messagers bien des choses du voisinage. Le garçon, que j’avais mis au fait par quelques signes d’intelligence, me seconda parfaitement; et nous les avons tellement alarmés par le tableau d’un somptueux festin, qu’ils se sont bien vite décidés à faire une promenade dans la forêt , d’où je pense qu’ils ne reviendront pas de sitôt. J’en ai ri tout un quart d’heure à part moi, et j’en rirai, chaque fois que je penserai à ces visages. »

A table, Laërtes retrouva dans sa 'mémoire des aventures pareilles : ils se mirent en train de raconter des histoires plaidantes, des quiproquos et des fourberies.

Un jeune homme de la ville, qui était de leur connaissance, et qui se promenait dans le bois, un livre à la main, vint s'asseoir près d’eux et vanta ce bel endroit.il appela leur attention sur le murmure de la source, le balancement des rameaux, les effets de lumière et le chant des oiseaux; Philine dit une chansonnette sur le coucou, qui ne sembla pas charmer le survenant. 11 prit bientôt congé.

« Si je pouvais une fois ne plus entendre célébrer la nature et les scènes de la nature! s'écria Philine, quand il fut parti. Rien de plus insupportable que de s’enteffdre détailler le plaisir que l’on goûte! Quand il fait beau, l’on va se promener, comme on danse, quand la musique résonne. Mais qui va songer un moment à la musique, au beau temps? C’est le danseur qui nous intéresse, ce n’est pas le violon : il est pour cela trop agréable à deux yeux bleus de s’arrêter sur deux beaux yeux noirs. Que

nous font, auprès de cela, les ruisseaux et les fontaines et les vieux tilleuls? »

En parlant ainsi, Philine arrêta sur les yeux de Wilhelm, placé devant elle, un regard, qu’il ne put empêcher de pénétrer du moins jusqu'à la porte de son cœur.

« Vous avez raison, répondit-il avec yn peu d’embarras, l’homme est pour l’homme l’objet le plus intéressant, et le seul peut-être qui devrait l’intéresser. Tout le reste, autour de nous, n’est que l’élément dans lequel nous vivons, ou l’instrument qui sert à noire usage. A mesure que l’homme s'y arrête, qu’il s’en occupe et qu’il s’y intéresse davantage, s'affaiblit en lui le sentiment de sa propre valeur et de la société. Les gens qui attachent un grand prix aux jardins, aux bâtiments, aux habits, aux parures et à toute autre propriété , sont moins sociables et moins aimables; ils perdent de vue les hommes, que peu de gens ont le talent de charmer et de rassembler. Ne le voyonsnous pas au spectacle? Un bon comédien nous fait bientôt oublier une misérable et ridicule décoration, tandis que le plus beau théâtre ne fait sentir que mieux l’absence de bons acteurs. »

Après dîner, Philine s’assit à l’ombre dans l’épais gazon. Ses deux amis furent invités à lui cueillir des fleurs en abondance. Elle en tressa pour elle une couronne et la posa sur sa tête : elle était ravissante. 11 restait assez de fleurs pour une seconde couronne : ses mains la tressèrent, tandis que ses deux amis étaient assis auprès d’elle. La couronne achevée , au milieu de plaisanteries et d’allusions diverses, elle la posa, avec une grâce infinie, sur le front de Wilhelm, et la tourna plus d’une fois, jusqu’à ce qu'elle lui parût bien placée.

« Et moi, dit Laértes, je serai, à ce qu’il parait, le déshérité.

— Nullement, répliqua Philine : vous n’aurez point à vous plaindre. »

Elle prit sa propre Couronne sur sa tête, et la plaça sur celle de Laërtes.

« Si nous étions rivaux, dit-il, nous pourrions disputer trèschaudement, pour savoir lequel tu favorises le plus

— Et vous seriez de vrais fous, » répliqua-t-elle.

En même temps, elle se pencha vers lui et lui présenta sa

bouche à baiser; mais aussitôt elle se retourna, entoura Wilhelm de son bras, et imprima sur ses lèvres un ardent baiser.

« Lequel a la plus douce saveur'? demanda-t-elle avec malice.

— Ç’est singulier! s’écria Laértes, il semble que cela ne puisse jamais avoir le goût de l’absinthe.

— Aussi peu, dit Philine, que toute faveur dont on jouit sans caprice et sans envie. Maintenant, s'écria-t-elle, je voudrais danser une heure, et puis il faudra aller revoir nos sauteurs. »

Us se rendirent à la maison de chasse, où ils trouvèrent de la musique. Philine, qui était une bonne danseuse, mit en verve ses deux cavaliers. Wilhelm n’était pas gauche, mais il manquait de bonnes leçons. Ses deux amis se chargèrent de l'instruire.

Ils s’attardèrent : les danseurs de corde avaient déjà commencé leurs exercices; de nombreux spectateurs s'étaient rendus sur la place; mais nos amis, en descendant de voiture, remarquèrent un rassemblement tumultueux devant la porte de l’auberge où Wilhelm s’était logé. 11 y courut, pour observer ce que c’était, et il vit avec horreur, après avoir fendu la presse, le chef de la troupe, qui traînait par les cheveux l’intéressante enfant hors de l'auberge , et frappait impitoyablement son petit corps avec un manche de fouet. ,

Wilhelm fondit comme l’éclair sur cet homme et le prit au collet.

« Lâche cette enfant, cria-t-il avec fureur, ou l’un de nous deux restera sur la place !»

En même temps, avec une force que la colère seule peut donner, il saisit à la gorge le misérable, qui se crut étranglé, lâcha l’enfant et cherchait à se défendre. Quelques assistants, à qui la petite tille faisait pitié, mais qui n’avaient pas osé engager la lutte, tombèrent aussitôt sur le saltimbanque, le désarmèrent, en l'accablant de menaces et d’injures. L'homme, se voyant réduit aux armes de la parole, se mit à faire aussi d’alfreuses menaces et des imprécations. Cette paresseuse; inutile créature, ne voulait pas faire son devoir; elle refusait d’exécuter la danse des œufs, qu'il avait promise au public. Il la tuerait, et personne ne pourrait l’en empêcher. En parlant ainsi, il tâchait de se dégager pour chercher l’enfant, qui s’était glissée parmi la foule. Wilhelm le retint et lui dit ;

« Tu ne reverras ni ne toucheras point cette enfant, ayant d’avoir déclaré au jugé où tu l’as volée. Je te poursuivrai sans reléche; tu ne m’échapperas point. »

Ces paroles, que Wilhelm avait prononcées dans la chaleur de la colère, sans but et sans réflexion, par un vague sentiment, ou, si l’on veut, d’inspiration, apaisèrent tout à coup cet homme furieux.

« Qu’ai-je à faire de cette inutile créature? s’écria-t-il. Payezmoi ce que ses habits me coûtent, et vous pourrez la garder. Nous serons d'accord dès ce soir. »

Là-dessus, il se hita de reprendre la représentation interrompue, et de satisfaire à l'impatience du public par quelques tours d’adresse intéressants.

Wilhelm, voyant la tranquillité rétablie, chercha l'enfant; mais il ne put la trouver nulle part. Quelques personnes voulaient l’avoir vue au grenier, d’autres sur les toits des maisons voisines. Après l’avoir cherchée de tous côtés, il fallut se tenir en repos et attendre qu’elle revînt peut-être d’elle-mème.

Sur l’entrefaite, Narcisse était rentré au logis, et Wilhelm le questionna sur la destinée et l’origine de l’enfant. Il ne savait rien; il n'y avait pas longtemp^qu’il faisait partie de la troupe. En revanche, il raconta avec beaucoup d’aisance et de légèreté ses propres aventures. Wilhelm l’ayant félicité du grand succès qu’il avait obtenu, il en parla avec beaucoup d’indifférence.

« Nous sommes accoutumés, dit-il, à provoquer le rire et à voir admirer nos talents , mais des applaudissements extraordinaires ne rendent point notre position meilleure. L’entrepreneur nous paye, et le succès le regarde. »

Là-dessus Narcisse avait pris congé et voulait sortir à la hâte : Wilhelm lui demanda où il allait si vite. Lejeune homme sourit, et avoua que sa figure et ses talents lui avaient valu des suffrages plus solides que ceux du grand public. 11 avait reçu des messages de quelques dames, qui désiraient vivement apprendre à le connaître de plus près , et il craignait de pouvoir à peine achever ses visites avant minuit. Il continua de raconter ses aventures avec la plus grande franchise, et il aurait indiqué les noms, les rues et les maisons, si Wilhelm n’avait écarté une pareille indiscrétion et ne l'avait poliment congédié.

Dans l’intervalle, Laërtes avait entretenu Landrinette, et il assura qu’elle était parfaitement digne d’ètre et de rester une femme.

Puis ils traitèrent avec l’entrepreneur au sujet de l’enfant; qui fut abandonnée à notre ami pour trente écus , contre lesquels le fougueux Italien à barbe noire renonçait à toutes ses prétentions. Mais il ne voulut rien déclarer sur l’origine de Mignon , si ce n’est cju’il l’avait recueillie après la mort de son frère, surnommé le grand diable, à cause de son habileté extraordinaire.

Le lendemain, on fit de nouvelles recherches; on visita inutilement tous les coins de la maison et du voisinage. L’enfant avait disparu, et l’on craignit qu’elle ne se fût jetée à l’eau ou n’eût éprouvé quelque accident.

Les agaceries de Philine ne purent dissiper l’inquiétude de notre ami. Il fut tout- le jour triste et rêveur. Le soir même, bien que les sauteurs et les danseurs déployassent tous leurs talents, pour prendre dignement congé du public, son esprit ne put ni s’égayer ni se distraire.

L’aftluence des populations du voisinage avait augmenté la foule d’une manière extraordinaire, et le succès, comme la boule de neige, qui roule, s'était accru énormément; le saut par-dessus les épées , et à travers le tonneau à fond de papier, produisit une grande sensation. Au milieu de l’horreur, de l’épouvante et de la surprise générale , l’Hercule , appuyant, d'une part, sa tète, de l'autre, ses pieds, sur deux chaises écartée- l’une de l'autre, fit poser, sur son corps suspendu sans appui, une enclume, sur laquelle de vigoureux ouvriers forgèrent un fer à cheval.

L’exercice qu'on nomme la force d’Hercule, où une rangée d’homuies, debout sur les épaules d'une première, porte à son tour des femmes et de jeunes garçons, de sorte qu’il se forme enfin comme une pyramide vivante, dont un enfant, debout sur sa tête, décore le sommet, comme une boule ou une girouette : cette merveille, ne s’était jamais vue encore dans le pays, et elle termina dignement tout le spectacle. Narcisse et Landrinette, assis dans des palanquins, portés sur les épaules de leurs camarades , se firent promener dans les principales

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» rues de la ville, aux bruyantes acclamations de la foule. On leur jetait des rubans, des bouquets, des mouchoirs de soie, et l’on se pressait pour contempler leurs traits. Chacun semblait être heureux de les regarder et d’en obtenir un coup d’œil.

« Quel acteur, quel écrivain, quel homme enfin ne serait au comble de ses vœux , si , par une noble parole ou par une bonne action, il produisait une impression aussi générale? Quelle délicieuse jouissance n’éprouverait-on pas, si l’on pouvait répandre aussi rapidement, par une commotion électrique, des sentiments honnêtes, nobles, dignes de l'humanité; si l’on pouvait exciter parmi la foule un enthousiasme pareil à celui que ces gens ont provoqué par leur adresse corporelle; si l’on pouvait inspirer à la multitude la sympathie pour tout ce qui est de J’homme; si l’on pouvait, par la représentation du bonheur et du malheur, de la sagesse et de la folie , de la sottise même et de l’absurdité, enflammer, ébranler les cœurs, imprimer aux âmes engourdies une émotion libre, vive et pure! »

Ainsi parla notre ami, et, comme Laërtes et Pbiline ne semblaient pas disposés à poursuivre de pareils discours, il s’entretint tout seul de ces méditations favorites, en se promenant, jusqu’à une heure avancée de la nuit, autour de la ville, et en poursuivant de nouveau, avec toute la vivacité et toute la liberté d’une imagination vagabonde, son ancien vœu de rendre le bon, le beau et le grand accessibles aux sens par le moyen du théâtre.

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