‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 23 sur 108 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

1 ^ lendemain, quand les saltimbanques furent partis avec grand fracas. Mignon se retrouva soudain ; elle entra, comme Wilhelm et Laërtes faisaient des armes dans la salle.

. DE WILIIELM MEISTEJV. 99

« Où étais-tu. cachée? lui demanda Wilhelm avec amitié : tu nous as donné beaucoup d’inquiétude. •

L’enfant ne répondit rien et le regarda.

« Tu es à nous maintenant . s’écria Laërtes , nous t’avons achetée.

— Combien as-tu payé? demanda-t-elle sèchement.

Cent ducats. Si tu nous les rends, tu seras libre.

— C’est sans doute beaucoup d'argent?

— Oh! oui, tu n’as qu’à te bien conduire.

— Je vous servirai , » dit-elle.

Dès cet instant , elle observa soigneusement ce que le garçon avait à faire pour le service des deux amis, et, le lendemain, elle ne souffrit déjà plus qu’il entrât dans la chambre. Elle voulut tout faire elle-même, et fit le service en effet, lentement, il est vrai, et quelquefois maladroitement, mais avec beaucoup de soin et de ponctualité.

Elle prenait souvent un vase plein d’eau et se lavait le visage, avec tant de persévérance et de vivacité, qu’elle s’écorchait presque les joues; enfin Laèrtes, par ses questions et ses agaceries, reconnut qu’elle s’efforçait, par tous les moyens, d’enlever le fard de ses joues: et que, dans l’ardeur avec laquelle elle y travaillait , elle prenait pour le fard le plus tenace., la rougeur qu’elle avait produite par le frottement. On le lui fit comprendre ; elle cessa, et, après quelques moments de repos, on lui vit un beau teint brup, relevé d’un léger incarnat.

Séduit par les grâces frivoles de Philine et la mystérieuse présence de Mignon, plus qu'il n'osait se l’avouer à lui-même, Wilhelm passa quelques jours dans cette singulière société. Il se justifiait à ses propres yeux, en s’exerçant avec ardeur à l’escrime et à la danse, qu’il ne croyait pas retrouver aisément l’occasion de cultiver.

Il fut bien surpris et il sentit quelque joie, lorsqu’il vit un jour arriver M. et Mme Mélina, qui, après les premiers compliments, demandèrent des nouvelles de la directrice et des autres acteurs. Ils apprirent, avec une grande consternation, que la directrice était partie depuis longtemps, et que les acteurs s’étaient dispersés, à la réserve d’un petit nombre.

Après leur mariage, pour lequel Wilhelm avait, comme nous

savons , prêté ses bons offices , les jeunes époux avaient cherché en plusieurs lieux un engagement, sans en trouver aucun; enfin on leur avait indiqué cette petite ville, où quelques personnes , qu’ils avaient rencontrées en chemin , prétendaient avoir vu un bon théâtre.

Quand ils eurent fait connaissance, Philine ne goûta nullement Mme Mélina, ni le vif LaérteS son mari. Ils désiraient se voir bien vite délivrés des nouveaux venus, et Wilhelm ne put leur inspirer des sentiments plus favorables, quoiqu’il ne cessât de leur protester que c’étaient de très-bonnes gens.

A vrai dire, la joyeuse vie de nos trois aventuriers était troublée, de plus d’une manière, par l’augmentation de la société : car Mélina , qui avait trouvé place dans l’aûberge de Philine, commença d’abord à gronder et marchander. Il voulait avoir, pour peu d’argent, de meilleures chambres, des repas plus copieux et un service plus prompt. L’aubergiste et le garçon ne tardèrent pas à faire piteuse mine , et , tandis que les trois • amis, pour vivre gaiement, se contentaient de tout, et payaient vite, afin de ne plus songer à ce qui était consommé, il fallait chaque fois récapituler, tout entier, le repas, que Mélina vérifiait aussitôt régulièrement, en sorte que Philine l’appelait sans façon un animal ruminant.

Madame était encore plus odieuse à la rusée comédienne. Cette jeune femme n’était pas sans éducation, mais ce qui lui manquait tout à fait, c'était l’âme et l’esprit. Elle né déclamait pas mal et voulait toujours déclamer; mais on observait bientôt que ce n’était qu’une éloquence de mots, qui appuyait sur certains endroits , et n'exprimait pas le sentiment de l’ensemble. Avec tout cela, elle n’était point désagréable, surtout aux hommes. Même, ceux qui étaient liés avec elle lui attribuaient une belle intelligence. C’est quelle était, j’oserais dire, une enjôleuse sentimentale : elle savait flatter, par une attention particulière, un ami dont elle avait besoin de gagner l’estime; elle entrait dans ses idées aussi avant que possible, et, dès quelles dépassaient sa portée, elle accueillait avec extase cette apparition nouvelle. Elle savait parler et se taire, et, sans avoir le cœur perfide, épier soigneusement le côté faible de chacun.

DE WILHELM MEISTEH.

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