‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 35 sur 108 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

« Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent? Dans le sombre feuillage brillent les pommes d’or; un doux vent souille du ciel bleu; le myrte discret s’élève auprès du superbe laurier.... fia connajs-tu?

« C’est là , c’est là , ô mon bicn-aimé , que je voudrais aller avec toi.

* Connais-tu la maison? Son toit repose sur des colonnes; la salle brille , les chambres resplendissent , et les iigures de marbre se dressent et me regardent. « Que vous a-t-on fait , pauvre enfant? » La connais-tu?

« C’est là , c’est là , ô mon protecteur , que je voudrais aller avec toi.

« Connais-tu la montagne et son sentier dans les nuages ? La mule cherche sa route dans le brouillard; dans les cavernes habite l’antique race des dragons; le rocher se précipite et, après lui , le torrent. la connais-tu ?

« C’est là, c’est là que passe notre chemin : ô mon père, partons ! »

Le lendemain, quand Wilhelm chercha Mignon dans l’auberge, il ne la trouva pas, mais il apprit qu'elle était sortie avec Mélina, qui s’était levé de bonne heure, pour prendre possession du mobilier et delà garde-robe de théâtre.

Quelques heures après , \\ ilhelm entendit de la musique devant sa porte. 11 crut d’abord que c'était le joueur de harpe ,

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mais il reconnut bientôt les sons d’une guitare, et la voix, qui commençait le chant, était la voix de Mignon. Wilhelm ouvrit la porte ; la jeune tille entra, et chanta les strophes que nous venons de rapporter.

La mélodie et l’expression plurent singulièrement à notre ami , bien qu’il ne pût comprendre toutes les paroles. 11 se fit répéter , expliquer les strophes , les écrivit et les traduisit. Mais il ne put imiter que de loin l’originalité des tournures; l’innocence enfantine de l'expression disparut, lorsque la langue incorrecte devint régulière, et que les phrases rompues furent enchaînées. Rien ne pouvait d’ailleurs se comparer au charme de la mélodie.

Mignon commençait chaque strophe d’une manière pompeuse et solennelle , comme pour préparer l’attention à quelque chose d’extraordinaire, comme pour exprimer quelque idée importante. Au troisième vers, le chant devenait plus sourd et plus grave. Ces mots : La connais-tu ? étaient rendus avec réserve et mystère; c'est là! c'est là! était plein d'un irrésistible désir , et, chaque fois, elle savait modifier de telle sorte les dernières paroles : Je voudrais aller avec toi ! qu’elles étaient tour à tour suppliantes, pressantes, pleines d’entrainement et de riches promesses.

Après qu’elle eut fini le chant pour la seconde fois , elle resta un moment silencieuse , arrêta sur Wilhelm un regard pénétrant et lui dit :

« Connais-tu la contrée?

— Ce doit être l'Italie, répondit Wilhelm. D’où te vient cette chanson ?

. — L’Italie! dit Mignon rêveuse. Si tu vas en Italie, tu me prendras avec toi : j'ai froid ici.

— As-tu déjà vu ce pays-là? »

L'enfant garda le silence, et Wilhelm n’en put rien tirer de plus.

Mélina, qui survint, examina la guitare, et se réjouit de la voir déjà mise en si bon état. L’instrument faisait partie du vieux mobilier. Mignon l’avait emprunté pour cette matinée; le joueur de harpe l’avait monté sur-le-champ, et l’enfant fit paraître, à celte occasion , un talent qu’on ne lui connaissait pas encore.

Mélina avait déjà pris possession de l’attirail de théâtre avec tous les accessoires; quelques membres du conseil municipal lui promirent aussitôt l’autorisation de jouer quelque temps dans la ville. Il reprit dès lors un cœur joyeux et un visage serein; il semblait un autre homme; il était doux et poli avec chacun, et même prévenant, insinuant. Il se félicitait de pouvoir maintenant occuper et engager, pour quelque temps, ses amis, jusqu'alors oisifs et embarrassés; il regrettait toutefois de n’ètre pas en état , du moins au début , de payer selon leur mérite et leur talent les excellents sujets qu’un heureux hasard lui avait amenés ; mais , avant tout, il devait s’acquitter envers Wilhelm, son généreux ami.

• Je ne puis vous exprimer, lui disait Mélina, la grandeur du service que vous me rendez , en m’aidant à entreprendre la direction du théâtre. En effet , quand je vous ai rencontré , je me trouvais dans une très-fâcheuse situation. Vous vous rappelez avec quelle vivacité je vous témoignai , dans notre première entrevue, mon dégoût du théâtre; et cependant, aussitôt que je fus marié, je dus , par amour pour ma femme , qui s’en promettait beaucoup de plaisir et de succès , chercher un engagement. 11 ne s’en présenta aucun , du moins rien de lixe ; en revanche , je trouvai heureusement quelques négociants , qui pouvaient avoir besoin , dans des cas extraordinaires , d’un homme en état de tenir la plume , sachant le français et connaissant un peu la comptabilité. Je m’en trouvai fort bien pendant quelque temps; j’étais honnêtement payé; je me nippai quelque peu , et je formai des relations honorables. Mais les travaux extraordinaires de mes patrons tiraient à leur fin ; une place fixe, il n’y fallait pas songer, et ma femme témoignait plus de goût que jamais pour la carrière dramatique , en un temps où, par malheur, sa situation n’était pas la plus avantageuse pour se présenter devant le public avec succès : aujourd’hui l’établissement que je fonderai par votre secours sera , je l’espère , un heureux début pour les miens et pour moi , et mon avenir , quel qu’il soit, sera votre ouvrage. »

Wilhelm fut très-satisfait de ce langage ; de leur côté tous les acteurs furent assez contents des déclarations du nouveau directeur; au fond, ils se félicitaient de trouver si vite un engage-

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ment , et se contentèrent, pour commencer, de faibles appointements , parce que la plupart considéraient ce qui leur était offert inopinément comme un accessoire , sur lequel ils n’avaient pu compter peu auparavant. Mélina s’empressa de mettre à profit ces dispositions ; il entretint adroitement chaque artiste en particulier, et il les eut bientôt persuadés, celui-ci d’une façon , celui-là d’un autre , si bien qu’ils se hâtèrent de signer des engagements , sans trop réfléchir à leur nouvelle situation , et croyant trouver uhe sûreté suffisante dans la faculté qu’ils avaient de se retirer, en donnant congé six semaines d'avance.

On allait rédiger les conditions en bonne forme, et déjà Mélina songeait aux pièces par lesquelles il chercherait d’abord à captiver le public , quand un courrier vint annoncer à l’écuyer l'arrivée de ses maîtres , sur quoi celui-ci ordonna de faire avancer les chevaux de relais.

Bientôt après, la voiture, pesamment chargée, s’arrêta devant l’auberge ; deux laquais s’élancèrent du siège. Suivant sa coutume , Philine fut la première à se montrer, et se plaça près de la porte.

« Qui êtes-vous? lui dit, en entrant, la comtesse.

— Une actrice, pour servir Votre Excellence, » répondit-elle; et la rusée, s’inclinant d’un air humble et modeste, baisa la robe de la noble dame.

Le comte, voyant autour de lui quelques autres personnes, qui se donnaient aussi pour comédiens , demanda quel était le nombre des acteurs, leur dernier séjour et le directeur.

« Si c’étaient des Français, dit-il à la comtesse, noua pourrions faire au prince une agréable surprise, et lui procurer chez nou" son divertissement favori.

— Il faudrait voir, répondit la comtesse , si nous ne pourrions pas, quoique ces gens ne soient, par malheur, que des Allemands, les faire jouer au château pendant le séjour du prince. Ils ne sont pas, je pense, sans quelque talent. Le spectacle est le meilleur amusement pour une société nombreuse , et le baron pourrait les former un peu. »

En parlant ainsi, le comte et la comtesse montaient l’escalier, et, quand ils furent en haut, Mélina vint sé présenter comme directeur.

« Assemblez vos gens, dit le comte, et présentez-les-moi , afin que je voie ce qu’on en peut faire. Je veux aussi avoir la liste des pièces qu’ils pourraient jouer. »

Mélina se retira, en faisant une profonde révérence, et revint bientôt avec les comédiens. Us se pressaient les uns les autres: les uns se présentaient mal, par leur grand désir de plaire; les autres ne firent pas mieux, par leur façon négligée. Philine témoigna de grands respects à la comtesse, qui était d’une grâce et d’une bienveillance extraordinaires; cependant le comte passait les autres en revue. II demandait à chacun son emploi, et il affirma, en se tournant vers Mélina, qu’on devait s’en tenir rigoureusement à la spécialité des emplois , maxime que le directeur accueillit avec la plus grande dévotion. Le comte marqua ensuite à chacun l’objet auquel il devait surtout s'appliquer, ce qu’il devrait corriger à sa personne, à sa tenue; il leur fit voir clairement en quoi les Allemands péchaient toujours, et montra des connaissances si extraordinaires , que tous avaient pris la plus humble attitude devant un connaisseur si éclairé, un si noble Mécène, et n’osaient presque respirer.

« Quel est cet homme dans ce coin là-bas? » demanda le comte, en désignant un sujet qu'on ne lui avait pas encore présenté.

Et une maigre figure s’approcha , en habit râpé , rapiéceté aux coudes ; une misérable perruque couvrait le chef du pauvre diable.

Cet homme, que nous avons appris à connaître comme favori de Philine, jouait d’ordinaire les pédants, les maîtres ès arts, les poètes, enfin les personnages destinés à recevoir des coups de bâton ou des potées d’eau. Il s’était façonné à certaines courbettes rampantes, ridicules, timides, et sa parole hésitante, qui convenait à ses rôles, provoquait le rire des spectateurs, en sorte qu’il était considéré comme un membre utile de la troupe, d'autant qu’il était d’ailleurs fort serviable et complaisant. Il s’approcha du comte à sa manière, s’inclina devant lui, et répondit à toutes ses questions de la même façon , avec les mêmes grimaces, que dans ses rôles. Le comte l’observa quelque temps avec une attention bienveillante et avec réflexion, puis il s’écria , en se tournant vers la comtesse :

« Mon enfant, observe bien cet homme, je réponds que c’est un grand comédien , ou qu’il peut le devenir. »

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L’homme fit, de tout son cœur, une sotte révérence, si bien que le comte éclata de rire, et s’écria :

« A merveille! je gage que cet homme peut jouer ce qu’il voudra. C’est dommage qu’on ne l’ait employé jusqu’ici à rien de mieux. »

Une préférence si extraordinaire était très-mortifiante pour les autres. Mélina lui seul n’en fut pas blessé; au contraire, il trouva que le comte avait parfaitement raison, et il ajouta, de l’air le plus respectueux :

« Ahî oui sans doute, il ne lui a manqué, comme à plusieurs d’entre nous, qu’un connaisseur et des encouragements tels que nous les avons trouvés aujourd’hui dans Votre Excellence.

— Est-ce là toute la troupe ? demanda le comte.

— Quelques membres sont absents , répondit le prudent Mélina, et, si nous trouvions quelque appui, nous pourrions bientôt nous compléter dans le voisinage. »

Cependant Philine dit à la comtesse :

* Il se trouve encore là-haut un fort beau jeune homme, qui sans doute jouerait bientôt parfaitement les premiers amoureux.

— Pourquoi ne se montre-t-il pas? dit la comtesse.

— Je vais le chercher, » s’écria Philine, en sortant à la hâte.

Philine trouva Wilhelm occupé de .Mignon et le pressa de

descendre. 11 la suivit avec une certaine répugnance, mais la curiosité le poussait : ayant ouï parler de personnes de qualité, il sentait un vif désir de faire leur connaissance. Il entra dans la chambre, et ses yeux rencontrèrent aussitôt les yeux de la comtesse. Philine le présenta à la noble dame, tandis que le comte s’occupait des autres. Wilhelm fit un salut respectueux , et il ne répondit pas sans trouble aux ditîérentes questions que lui adressa la charmante dame , dont la beauté, la jeunesse, la grâce, l’élégance et les manières distinguées firent sur lui la plus agréable impression, d’autant plus que ses gestes et ses paroles étaient accompagnés d’une certaine réserve, on pourrait dire même de quelque embarras. Il fut aussi présenté au comte, qui fit peu d’attention à lui.se retira avec sa femme vers la fenêtre, et parut la consulter. On put remarquer qu’elle

entrait avec une grande vivacité dans ses sentiments, qu’elle semblait même le prier avec instance et l’affermir dans son opinion.

Bientôt le comte se retourna , et dit aux comédiens :

« Pour le moment, je ne puis m’arrêter, mais je vous enverrai un ami, et, si vous faites des conditions raisonnables, si vous montrez du zèle , je suis disposé à vous faire jouer au château. »

Us témoignèrent tous une grande joie, et Philine baisa vivement les mains de la comtesse.

« Adieu, petite, dit la dame, en caressant les joues de la jeune étourdie ; adieu , mon enfant : tu viendras bientôt chez moi. Je tiendrai ma promesse, mais il faut t’habiller mieux. »

Philine s’excusa sur ce qu’elle ne pouvait guère dépenser pour sa toilette, et la comtesse ordonna sur-le-champ à ses femmes de chambre de lui donner un chapeau anglais et un châle de soie , qu’il était facile de tirer des cartons. La comtesse fit elle-même la toilette de Philine, qui joua gentiment son rôle jusqu’au bout, avec un air de candeur et d’innocence.

Le comte présenta la main à sa femme , pour la ramener à sa voilure. Elle salua, en passant, toute la troupe avec bienveillance, et, se retournant encore une fois du côté de Wilhelm, elle lui dit, de l’air le plus gracieux :

« Nous nous reverrons bientôt. *

Une si belle perspective ranima toute la société. Chacun donnait un libre cours à ses espérances, à ses vœux, à son imagination; parlait des rôles qu’il voulait jouer, des succès qu’il obtiendrait. Mélina se mit à 'rêver aux moyens de donner vite quelques représentations , pour tirer un peu d’argent des habitants de la petite ville , et mettre en même temps la troupe en haleine. Sur l’entrefaite, quelques-uns coururent à la cuisine, pour commander un dîner meilleur qu’à l’ordinaire.

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