CHAPITRE II
Le baron arriva quelques jours après, et Mélina ne le vit pas sans frayeur. Le comte l’avait annoncé comme un connaisseur, et l’on devait craindre qu’il ne découvrît bientôt le côté faible de ce petit groupe, et ne reconnût que ce n’était point une troupe formée, car elle était à peine en état de jouer convenablement une seule pièce : mais directeur et comédiens furent bientôt délivrés de tout souci, car ils trouvèrent dans le baron un homme à qui le théâtre national inspirait le plus vif enthousiasme, et pour qui toutes les troupes et tous les comédiens du monde étaient bons et bienvenus. Il les salua tous d’un ton solennel, se félicita de rencontrer à l’improviste une société d’artistes allemands, de se lier avec eux, et d'introduire les muses nationales dans le château de son parent. Là-dessus il tira de sa poche un cahier, dans lequel Mélina se flattait de lire les clauses du contrat ; mais c’était tout autre chose. Le baron pria les comédiens d’écouter avec attention un drame de sa composition, qu’il désirait de leur voir jouer. Ils formèrent lé cercle volontiers, charmés de pouvoir se mettre, ti si peu de frais, dans les bonnes grâces d’un homme si nécessaire, bien qu’à voir l’épaisseur du cahier, chacun craignit que la séance ne fût d'une longueur démesurée. Ces craintes se réalisèrent : la pièce était en cinq actes et de celles qui ne finissent pas.
Le héros était un homme de haute naissance , vertueux , magnanime et, avec cela, méconnu et persécuté, mais qui finissait par triompher de ses ennemis, sur lesquels se serait alors exercée Injustice poétique la plus sévère, si le héros ne leur avait pardonné sur-le-champ.
Pendant la lecture , chaque auditeur eut assez de loisir pour
penser à lui-même, s’élever tout doucement de l'humilité, dont il se sentait pénétré naguère, à une heureuse suflisance, et, de celte hauteur, contempler dans l'avenir les plus agréables perspectives. Ceux qui ne trouvèrent dans la pièce aucun rôle à leur mesure' la déclaraient en eux-mêmes détestable, et tenaient le baron pour un écrivain malheureux : en revanche, les autres, à la grandejoie de l’auteur, comblèrent d’éloges les passages dans lesquels ils espéraient d’être applaudis.
La question financière fut promptement réglée : Mélina sut conclure avec le baron un traité avantageux et le tenir secret pour les autres comédiens. .
Il parla de Wilhelm au baron, en passant; assura qu’il était fort estimable comme poète dramatique, et que même il n’était pas mauvais acteur. Aussitôt le baron lia connaissance avec lui, comme avec un confrère, et Wilhelm lui fit part de quelques petites pièces, sauvées par hasard, avec de rares fragments, le jour où il avait jeté au feu la plus grande partie de ses écrits. Le baron loua les pièces aussi bien que la lecture. 11 regarda comme convenu que Wilhelm se rendrait au château, et, en partant, il promit à chacun le meilleur accueil, des logements commodes, une bonne table, des applaudissements et des cadeaux; Mélina y joignit l’assurance d’une gratification déterminée.
On peut juger de la bonite humeur que celte visite répandit parmi la troupe, qui, au lieu d’une situation pénible et misérable, voyait tout à coup devant elle le bien-être et l’honneur. Ils prenaient déjà leurs ébats sur le compte de l’avenir, et chacun jugeait malséant de garder un sou dans sa poche.
Cependant Wilhelm se demanda s’il devait suivre la troupe au château, et trouva, pour plus d’une raison, qu’il ferait sagement de s'y rendre. Mélina espérait que cet engagement avantageux lui permettrait d’acquitter au moins une partie de sa dette, et notre ami, qui désirait connaître les hommes, ne voulait pas négliger l’occasion d’observer de près le grand monde, où il espérait trouver beaucoup d’éclaircissements sur la vie, sur lui-même et sur l’art. Au reste, il n'osait pas s’avouer combien il désirait se rapprocher de la belle comtesse; il cherchait à se persuader, d’une manière générale, que la connaissance
plus particulière des grands et des riches lui serait très-avantageuse. Il fit ses réflexions sur le comte, la comtesse, le baron, sur la facilité, la sûreté et l’agrément de leurs manières, et, lorsqu’il fut seul, il s’écria avec enthousiasme,:
« Heureux, trois fois heureux, ceux qui sont élevés tout d’abord par leur naissance au-dessus des autres classes de la société ; qui n’ont pas besoin de traverser, de subir, même passagèremeut, comme des hôtes, ces situations difficiles dans lesquelles tant d’hommes distingués se débattent tout le temps de leur vie ! Dans la position élevée qu’ils occupent, leur coup d’œil doit être vaste et sur, et facile chaque pas de leur vie.' Ils sont, dès leur naissance, comme placés dans un navire, afin que, dans la traversée imposée à tout le monde, ils profitent du vent favorable et laissent passer le vent contraire, tandis que les autres hommes , lancés à la nage , se consument en efforts , profitent peu du vent favorable, et, dans la tempête, périssent, après avoir bientôt épuisé leurs forces. Quelle aisance, quelle facilité, ne donne pas un riche patrimoine ! Comme il est sûr de fleurir, le commerce fondé sur un bon capital, en sorte que toute entreprise malheureuse ne jette pas 'd’abord dans l’inactivité! Qui peut mieux apprécier ce que valent ou ne valent pas les biens terrestres, que celui auquel il fut donné de les goûter dès son enfance! et qui peut diriger plus tôt son esprit vers le nécessaire, l’utile, le vrai, que l’homme qui peut se détromper de tant d’erreurs , dans un âge où les forces ne lui manquent pas pour commencer une vie nouvelle? »
C'est ainsi que notre ami proclamait heureux tous ceux qui se trouvent dans les régions supérieures, et ceux aussi qui peuvent approcher de cette sphère, puiser à ces sources ; et il bénissait son bon génie, qui se préparait à lui faire aussi franchir ces degrés.
Cependant Mélina, après s’être longtemps rompu la tête pour chercher, selon le vœu du comte et sa propre conviction, à diviser sa troupe en spécialités, et assigner à chacun un emploi déterminé, dut s’estimer très-heureux, lorsqu'on en vint à l’exécution, que ses acteurs, si peu nombreux, fussent disposés à se charger de tels ou tels rôles, selon leur aptitude. Toutefois Laërtes jouait d’ordinaire les amoureux, Philine les soubrettes;
GOETHE. — ASS. D'aPPR. 10
les deux jeunes personnes jouèrent, l’une les ingénues, l’autre les coquettes ; le vieux bourru était parfaitement dans son rôle. Mélina lui-même crut pouvoir se charger des cavaliers ; madame, à son grand regret, dut passer à l’emploi des jeunes femmes et même des mères sensibles, et, comme dans les pièces modernes on ne voit guère de pédants et de poètes ridicules, le favori du comte dut jouer les présidents et les ministres , parce qu’ils sont d’ordinaire présentés comme des coquins et maltraités au cinquième acte. Mélina, de son côté, dans ses rôles de chambellans et de gentilshommes de la chambre, avalait très-volontiers les grossières injures que lui prodiguaient, selon l’usage traditionnel, dans maintes pièces favorites, d’honnêtes et loyaux Allemands; parce qu’à cette occasion , il pouvait s’ajuster galamment et se permettre les airs de gentilhomme, qu’il croyait posséder dans la perfection.
On ne tarda guère à voir accourir de divers côtés nombre de comédiens, qui furent acceptés assez légèrement, mais qui durent aussi se contenter de légers honoraires.
Wilhelm, que Mélina essaya quelquefois, mais inutilement, de décider à prendre un rôle d’amoureux , s’occupa de l’entreprise avec beaucoup de zèle, sans que notre nouveau directeur rendît le moins du monde justice à ses efforts, étant persuadé qu’il avait reçu, avec sa dignité, toutes les lumières nécessaires. Les coupures étaient surtout une de ses occupations favorites. Par là il savait, sans s’arrêter à aucune autre considération, réduire chaque pièce à la longueur convenable. 11 attira beaucoup de monde; le public était fort content, et les plus fins connaisseurs de la petite ville affirmaient que leur théâtre était beaucoup mieux monté que celui de la résidence.