‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 47 sur 108 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Laërtes était rêveur à la fenêtre, la tête appuyée sur sa main; il promenait ses regards sur la campagne : Philine traversa doucement la grande salle, s’accouda sur son ami et se moqua de sa gravité.'

■ Ne ris pas, lui dit-il. C’est affreux de voir comme le temps passe, comme tout change et finit. Regarde : là s’étendait naguère un camp superbe. Comme les tentes avaient un air joyeux ! Quelle vie au dedans! Quelle garde vigilante on faisait dans tout le canton ! Et maintenant tout a disparu ! Pendant quelques jours encore, la paille foulée et les foyers creusés dans la terre en montreront la trace; puis tout sera bientôt labouré, et la présence de mille et mille vaillants hommes dans cette contrée ne sera plus qu’un rêve fantastique dans les têtes de quelques vieilles gens. *

Philine se mit à chanter, et tira son ami dans la salle pour le faire danser.

« Eh bien! dit-elle, puisque nous ne pouvons courir après le temps, sachons du moins l’honorer gaiement et gentiment à son passage, comme une belle divinité. »

A peine avaient-ils fait quelques tours, que Mme Mélina traversa la salle. Philine fut assez méchante pour l’inviter aussi à danser, et lui rappeler par là combien sa grossesse lui rendait la taille difiorme.

« Si je pouvais, dit Philine, lorsqu’elle eut passé, ne plus voir de ma vie une femme en état d’espérance1 !

— Elle espère pourtant! dit Laërtes.

— Mais elle s'habille si mal! As-tu remarqué, par devant, les plis de sa jupe raccourcie, qui prennent l’avance quand elle marche? Elle ne montre aucun goût, aucune adresse, pour s’ajuster un peu et cacher son état.

— Laisse faire, le temps lui viendra en aide.

— Ce serait pourtant plus joli, reprit-elle, si les enfants tombaient comme les prunes quand on secoue la branche. »

Le baron entra, et dit aux comédiens quelques paroles obligeantes, au nom du comte et de la comtesse, qui étaient partis de grand matin, et il leur lit quelques présents. Il se rendit ensuite auprès de Wilhelm, qui était occupé de Mignon dans la chambre voisine. L’enfant s’était montrée fort amicale et empressée, lui avait demandé des détails sur ses parents, ses frères et sœurs, sa famille, et lui avait ainsi rappelé qu'il était de son devoir de leur donner de ses nouvelles.

Le baron, en lui faisant les adieux des maîtres du château, assura que le comte avait été fort content de lui, de son jeu, de ses travaux poétiques et de son zèle pour le théâtre. Pour preuve de ces sentiments, il produisit une bourse dont les mailles élégantes laissaient briller, à travers leur tissu, l’attrayante couleur des pièces d’or toutes neuves. Wilhelm fit un pas en arrière et refusait cette largesse.

« Considérez ce cadeau, poursuivit le baron, comme un dédommagement de votre temps, une marque de reconnaissance pour vos peines, non comme une récompense de votre talent. Si ce talent nous vaut une bonne renommée et l’estime des hommes, il est juste que notre application et nos efforts nous assurent aussi les moyens de suffire à nos besoins; car enfin nous ne sommes pas de purs esprits. Si nous étions à la ville, où l’on trouve tout, cette petite somme aurait pris la forme d’une montre, d’une bague ou de quelque autre bijou. Maintenant, je mets dans vos mains la baguette magique : achetez-vous avec

1. On prie le lecteur d’excuser cette traduction un peu littérale, à laquelle devait correspondre la réplique de Laërtes, et qui vaut bien peut-être la périphrase que les Anglais ont mise h la mode.

GOETHE. — ASK» D’aPPR. 13

LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE cela le joyau qui vous sera le plus agréable et le plus utile, et gardez-le comme un souvenir de nous. Quant à la bourse, vous la tiendrez en grand honneur : elle est l’ouvrage de nos dames, et leur désir a été de donner au cadeau la forme la plus agréable.

— Excusez mon embarras, reprit Wilhelm,- et mon hésitation à recevoir ce présent. 11 semble anéantir le peu que j’ai fait , et il mêle quelque gêne à un heureux souvenir. L’argent est une belle chose pour en linir avec les gens, et je voudrais ne pas en finir tout à fait avec votre famille.

— Il n’en sera rien, répondit le baron. Mais, puisque vous avez des sentiments si délicats, vous n’exigerez pas que le comte, qui met son plus grand honneur à se montrer attentif et juste, soit forcé de se sentir votre débiteur. 11 n’ignore pas la peine que vous avez prise, et comme vous avez consacré tout votre temps à seconder ses vues; il sait même que, pour accélérer certains apprêts, vous n’avez pas ménagé vos propres deniers : comment oserai-je reparaître devant lui, si je ne peux lui assurer que sa reconnaissance vous a été agréable? •

— Si je n’avais à penser qu’à moi, si j’osais suivre ma propre inclination, reprit Wilhelm, malgré toutes les raisons, je refuserais obstinément ce cadeau, si beau et si honorable qu’il soit; mais je dois avouer qu’au moment où il me jette dans un embarras, il me tire d’un autre, où je me trouvais à l’égard des miens, et qui m’a causé plus d’une secrète inquiétude. Je n’ai pas été fort bon ménager du temps et de l’argent dont je dois rendre compte: maintenant, grâce à la générosité de votre noble parent, je pourrai sans crainte informer ma famille de l’heureux succès auquel je suis arrivé par ce singulier détour. La délicatesse, qui, dans de pareilles circonstances, nous avertit comme une conscience scrupuleuse, je la sacrifie à un devoir plus élevé, et, pour être en état de paraître avec assurance aux yeux démon père, je demeure confus devant les vôtres.

— C’est étonnant, reprit le baron, de voir les étranges scrupules qu’on se fait d’accepter de l’argent de ses amis et de ses protecteurs , dont on recevrait avec joie et reconnaissance tout autre présent. La nature humaine a mille fantaisies pareilles, et se crée volontiers et nourrit soigneusement ces délicatesses.

— N’en est-il pas ainsi de tout ce qui tient au point d’honneur?

— Sans doute, et à d’autres préjuges encore. Nous ne voulons pas les extirper, de peur d’arracher en même temps de nobles plantes ; mais je suis toujours charmé, quand certaines personnes sentent qu’elles peuvent et qu’elles doivent s’affranchir du préjugé; et je me rappelle avec plaisir l’histoire de ce poète ingénieux qui avait fait, pour un théâtre de cour, quelques pièces, dont le monarque avait été pleinement satisfait. • Je veux le «récompenser dignement, dit le généreux prince. Ou 'on lui * demande si quelque bijou lui ferait plaisir, ou s’il ne rougi- « rait pas d'accepter de l’argent. » Avec sa manière badine, le poète répondit au courtisan chargé du message ; « Je suis vive- « ment touché de cette gracieuse bienveillance, et, puisque l’em- « peregr prend de notre argent tous les jours, je ne vois pas « pourquoi je rougirais d’en recevoir de lui. »

A peine le baron eut-il quitté la chambre, que Wilhelm s’empressa de compter la somme qui lui arrivait d’une manière si soudaine et, à ce qu’il croyait, si peu méritée. Quand les belles pièces brillantes roulèrent de la jolie bourse, il parut comprendre, pour la première fois, et comme par pressentiment, la valeur et la dignité de l’or , dont nous ne sommes guère touchés que dans l’âge mûr. Il fit son compte, et trouva qu’avec les ayances que Mélina avait promis de lui rembourser sur-le-champ, il avait autant et même plus d’argent en caisse que le jour où Philine lui avait fait demander le premier bouquet. Il jetait un coup d’œil de satisfaction secrète sur son talent, et de léger orgueil sur le bonheur qui l’avait conduit et accompagné jusqu’alors. Là-dessus il prit la plume avec confiance, pour écrire à ses .parents une lettre, qui devait leur ôter, d’un seul coup, toute inquiétude, et leur présenter sa conduite sous le plus beau jour. Il évita une narration expresse, et donna seulement à deviner, sous des expressions mystérieuses et solennelles, ce qui lui était arrivé. La bonne situation de sa caisse, le gain qu’il devait à son talent , la bienveillance des grands , la faveur des femmes, la connaissance du grand monde, le développement de ses facultés physiques et intellectuelles, les espérances de l’avenir, formèrent un tableau chimérique si étrange; que la fée Morgane elle-même n’aurait pu en composer un plus merveilleux.

Dans cette heureuse exaltation, après avoir fermé sa lettre, il poursuivit en lui-même un long monologue, dans lequel il récapitulait ce qu'il venait d’écrire, et se traçait un avenir de travaux et de gloire. L’exemple de tant de nobles guerriers l’avait enflammé; la poésie de Shakspeare lui avait ouvert un monde nouveau , et il avait aspiré sur les lèvres de la belle comtesse une ineirable ardeur : tout cela ne pouvait, ne devait pas rester sans effet.

L’écuyer parut, et demanda si les paquets étaient prêts. Malheureusement, à l’exception de Mélina, personne n’y avait songé, et il fallait partir sans délai. Le comte avait promis de faire conduire la troupe à quelques journées de là : les chevaux étaient prêts, et leurs maîtres ne pouvaient s’en passer longtemps. Wilhelm demanda sa malle : Mme Mélina s’en était emparée; il demanda son argent : M. Mélina l'avait serré, avec grand soin, tout au fond de son coffre. Philine dit qu’elle avait encore de la place dans le sien. Elle prit les habits de Wilhelm et chargea Mignon d’apporter le reste. Wilhelm dut s’en accommoder, et ce ne fut pas sans répugnance.

Pendant qu’on faisait les paquets et les derniers préparatifs, Mélina se prit à dire :

« Il me déplaît que nous ayons en voyage l'air de saltimbanques et de charlatans. Je voudrais que Mignon mit des habits de femme, et que le joueur de harpe se fît bien vite couper la barbe. »

Mignon se serra contre Wilhelm, en disant avec une grande vivacité ;

« Je suis un garçon ; je ne veux pas être une fille ! »

Le vieillard se tut, et, à cette occasion, Philine fit quelques réflexions badines sur l’originalité du comte, leur patron.

« Si le joueur de harpe se fait couper la barbe, il faudra, ditelle, qu’il la couse sur un ruban et la garde avec soin, afin de pouvoir la reprendre, aussitôt qu’il rencontrera le comte quelque part dans le monde; car c’est à sa barbe seule qu’il doit la faveur du noble châtelain. »

Comme on la pressait d’expliquer cette singulière observation, elle répondit :

« Le comte croit que l’illusion gagne beaucoup à ce que le

DE WILHELM MEISTEH.

comédien continue de jouer son rôle dans la vie ordinaire et soutienne son personnage. C’est pourquoi il était si favorable au pédant, et il trouvait le joueur de harpe très-habile de porter sa fausse barbe, non-seulement le soir sur le théâtre, mais aussi durant tout le jour, et il goûtait fort l'air naturel de ce déguisement. »

Tandis que les autres s’égayaient sur cette erreur et sur les singulières idées du comte, le joueur de harpe prit Wilhelm à part, et le conjura, les larmes aux yeux, de le laisser partir sur l’heure. Wilhelm lui dit de se rassurer, et lui promit qu’il le défendrait contre tout le monde, que nul ne toucherait à un poil de sa barbe, bien moins encore ne l’obligerait de la couper.

Le vieillard était fort ému, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

« Ce n’est pas là ce qui me chasse, s’écria-t-il. Depuis longtemps je me fais en secret des reproches de rester auprès de vous. Je devrais ne m’arrêter nulle part; car le malheur me poursuit, et il frappe ceux qui s’unissent à moi. Craignez tout, si vous ne me laissez partir. Mais ne me faites point de questions : je ne m’appartiens pas; je ne puis rester.

— A qui donc appartiens-tu ? Qui peut exercer sur toi un pareil pouvoir?

— Monsieur, laissez-moi mon horrible secret, et souffrez que je vous quitte. La vengeance qui me poursuit n'est pas celle du juge terrestre : je suis dominé par un sort impitoyable; je ne puis, je ne dois pas rester.

— Non, non, je ne te laisserai pas partir dans l’état où je te vois.

— Je vous trahis, mon bienfaiteur, si je balance. Je suis en sûreté près de vous, mais vous êtes en péril. Vous ne savez pas qui vous gardez à vos côtés. Je suis coupable, mais moins coupable que malheureux. Ma présence met le bonheur en fuite, et une bonne action est impuissante quand je m’y associe. Je devrais être sans cesse errant et fugitif, pour échapper à mon mauvais génie, qui ne me poursuit que lentement, et ne me fait sentir sa présence qu’au moment où je veux reposer ma tête et goûter quelque relâche. Je ne puis mieux vous témoigner ma reconnaissance qu’en m’éloignant de vous.

— Homme étrange, tu saurais aussi peu me ravir ma confiance en toi que l’espérance de te voir heureux. Je ne veux pas fouiller dans les secrets de tes superstitions ; mais, quand même tu vivrais dans l’attente d’événements et de combinaisons extraordinaires, je te dirai, pour te rendre la confiance et le courage : « Associe-toi à ma fortune, et nous verrons lequel sera « le plus puissant, de ton noir démon ou de mon bon génie. » Wilhelm saisit cette occasion pour dire encore au vieillard beaucoup de choses consolantes, car, depuis quelque temps, il avait cru reconnaitre dans son mystérieux compagnon un homme qui, par hasard ou par une dispensation céleste, avait commis un grand crime, dont il traînait partout avec lui le souvenir. Peu de jours auparavant, il avait prêté l'oreille à ses chants, et remarqué les paroles suivantes :

« Pour lui les rayons du soleil matinal colorent de flammes le pur horizon , et sur sa tête coupable s’écroule le bel édifice de l’univers. »

Le vieillard eut beau dire , Wilhelm avait toujours des raisons plus fortes; il savait donner à tout une apparence et un tour si favorables, il trouva des paroles si courageuses, si amicales , si consolantes , que l’infortuné lui-même sembla revivre et renoncer à ses fantaisies.

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