CHAPITRE II
Mélina avait l’espoir de s'établir avec sa troupe dans une ville petite, mais riche. Déjà ils se trouvaient au lieu où les chevaux du comte avaient dû les conduire, et ils cherchaient d’autres voitures et d’autres chevaux pour se faire mener plus loin. Mélina s’était chargé du transport, et, suivant son habitude, il se montrait fort avare. En revanche, Wilhelm sentait dans sa
poche les beaux ducats de la comtesse, qu’il se croyait pleinement en droit de dépenser gaiement, et il oubliait bien vite qu’il les avait pompeusement mis en ligne de compte dans son bilan.
Son ami Shakspeare, qu’il reconnaissait aussi avec joie comme son parrain , et qui lui rendait plus cher le nom de Wilhelm, lui avait fait connaître un prince1 qui passe quelque temps dans une société vulgaire et même mauvaise , et qui , malgré la noblesse de son caractère , trouve de quoi se divertir dans la rudesse , les incongruités et la sottise de ses grossiers compagnons. Il se complaisait fort dans cet idéal , avec lequel il pouvait comparer sa situation présente , et il lui devenait, de la sorte, extraordinairement facile de se faire illusion, plaisir qui avait pour lui un charme irrésistible.
Il commença par songer à son costume. Il trouva qu’une petite veste, sur laquelle on jette au besoin un manteau court, est un habillement fort commode pour un voyageur. Un pantalon de tricot et des bottines lacées étaient la véritable tenue d’un piéton. Puis il fit emplette d’une belle écharpe de soie , dont il se ceignit d'abord, sous prétexte de se tenir le corps chaud; en revanche, il secoua le joug de la cravate, et fit coudre à ses chemises quelques bandes de mousseline, assez larges pour ressembler parfaitement aux collets antiques; le beau fichu desoie, souvenir sauvé d’entre ceux de Marianne, était négligemment noué sous le collet de mousseline; un chapeau rond, avec un ruban bariolé et une grande plume, complétaient la mascarade.
Les dames assuraient que ce costume lui allait parfaitement. Philine en était, disait-elle, enchantée. Elle pria Wilhelm de lui donner ses beaux cheveux, qu’il avait fait couper impitoyablement, pour se rapprocher toujours plus de son idéaL Elle se
1. Le prince Harry (plus tard Henri V) figure dans les deux parties de Henri IV. Voici ce que Johnson, le commentateur de Shakspeare, (lit à son sujet : « Le prince, qui est à la fois le héros de la partie tragique et de la partie comique, est un jeune homme très-bahile et très-passionné, dont les sentiments sont droits, quoique ses actions soient mauvaises; dont les vertus sont ternies parla négligence et l’esprit égaré par la légèreté.... Quand les circonstances le forcent de produire scs qualités cachées , il se montre grand sans effort et brave sans éclat. •
mit par là fort bien dans son esprit. Notre ami, qui, par sa libéralité, s’était acquis le droit d’agir avec ses compagnons à la manière du prince Harry, prit bientôt fantaisie d'inventer et d’encourager de folles équipées. On faisait des armes, on dansait, on imaginait toute sorte de jeux; et, dans la joie du cœur, on buvait largement les vins passables qu’on trouvait sur la route; Philine, au milieu de cette vie désordonnée, tendait ses pièges au héros dédaigneux , et puisse son bon génie veiller sur lui!
Un des amusements favoris de la troupe était d’improviser des pièces, dans lesquelles ils imitaient et tournaient en ridicule leurs anciens patrons et bienfaiteurs. Quelques-uns avaient fort bien observé les airs singuliers de certains grands personnages; en les imitant, ils provoquaient chez leurs camarades les plus vifs applaudissements, et, quand Philine tirait des secrètes archives de son expérience quelques singulières déclarations d’amour, qu’on lui avait faites, les rires malins ne pouvaient plus finir.
Wilhelm blâmait leur ingratitude, mais ils répondaient qu’ils avaient bien gagné ce qu'ils avaient reçu au château, et qu’à tout prendre , on ne s’était pas comporté le mieux du monde envers des gens de leur mérite. Puis ils se plaignaient du peu d’estime qu’on leur avait témoigné, des humiliations qu’on leur avait fait souffrir. Les moqueries, les pasquinades, l’imitation, recommençaient , et l’on était toujours plus injuste et plus amer. Là-dessus Wilhelm leur disait :
« Je voudrais que votre langage ne laissât paraître ni l’égoïsme ni l’envie; je voudrais vous voir considérer soiis leur vrai point de vue ces personnes et leur position. C'est une chose toute particulière d'occuper par sa naissance môme une place élevée dans la société. L’homme à qui une richesse héréditaire assure une large et libre existence; qui, dès son jeune âge, se trouve, si j’ose ainsi dire, environné de tous les accessoires de la vie, s’accoutume, le plus souvent, à considérer ces avantages comme les premiers et les plus grands, et le mérite d’une personne bien douée par la nature le frappe moins vivement. La conduite des grands envers les petits et aussi des grands entre eux est mesurée sur les avantages extérieurs; ils permettent à chacun de faire valoir
son titre, son rang, son habillement, sa parure et ses équipages, mais non pas ses mérites. *
La troupe applaudit avec transport à ces dernières paroles : on trouvait abominable que l'homme de mérite fût constamment laissé en arrière , et qu’on ne vit pas trace dans le grand monde de liaisons naturelles et sincères. Ils se livrèrent sur ce dernier point à des réflexions infinies.
* Ne les blâmez pas , s’écria Wilhelm , plaignez-les plutôt : il est rare en effet qu’ils sentent vivement ce bonheur, que nous reconnaissons comme le plus grand , qui prend sa source dans le sein fécond de la nature. C’est à nous seuls , enfants déshérités , qui ne possédons rien ou qui possédons peu de chose, qu'il est donné de goûter , dans une large mesure , les jouissances de l’amitié. Nous ne pouvons élever nos amis par des grâces , ni les avancer par la faveur, ni les enrichir par des largesses; nous n’avons rien que nous-mêmes: cet unique bien, il faut le donner tout entier, et , pour qu’il ait quelque prix , en assurer à notre ami la possession éternelle. Quelle jouissance, quel bonheur, pour celui qui donne et pour celui qui reçoit ! Dans quelle heureuse sphère nous transporte la fidélité! Elle donne à cette vie passagère une certitude céleste : c’est la base de notre richesse.*
Mignon s’était approchée, pendant que Wilhelm parlait ainsi; elle l’entourait de ses bras délicats, et restait la tète appuyée sur sa poitrine. Il posa sa main sur la tète de l’enfant et poursuivit en ces mots :
* Qu’il est facile aux grands de gagner notre affection! Qu’ils s'attachent aisément les cœurs! l'ne conduite obligeante, facile, humaine seulement, produit des miracles. Et combien n’ont-ils pas de moyens de conserver les amis qu’ils se sont faits ! Pour nous, tout est plus rare et plus difficile , et n’est- il pas bien naturel que nous mettions un plus grand prix à ce que nous pouvons obtenir et donner ? Quels touchants exemples de serviteurs fidèles , qui se sont sacrifiés pour leurs maîtres ! Que Shakspeare nous en fait de belles peintures! La fidélité est alors l’élan d’une âme généreuse pour s’égalera plus grand que soi. Par un attachement et un amour fidèle, le domestique devient l’égal de son maître, qui , sans cela, est autorisé à le considérer comme un esclave mercenaire. Oui , ces vertus n’existent que pour les
petits; ils ne peuvent s’en passer; elles sont leur gloire. Celui qui peut se racheter aisément est si aisément porté à se dispenser de la reconnaissance ! Oui , dans ce sens , j’oserais affirmer qu’un grand peut bien avoir des amis , mais qu’il ne peut être l’ami de personne. *
Mignon se serrait toujours plus fortement contre Wilhelm.
« A la bonne heure! dit quelqu’un de la troupe ; nous n’avons pas besoin de leur amitié , et nous ne l’avons jamais réclamée : mais ils devraient mieux connaître les arts, qu’ils prétendent protéger. Quand nous avons le mieux joué , personne ne nous a écoutés. Tout n’était que cabale. Celui-là plaisait, auquel on était favorable , et on ne l’était pas à celui qui méritait de plaire. C’était révoltant de voir comme souvent la sottise et la platitude attiraient l’attention et les applaudissements.
— Si je mets à part, répondit Wilhelm, ce qui n’était peut-être que de l’ironie et de la malignité, il en est, je crois , des beauxarts comme de l’amour. Comment l’homme du monde peut-il , au milieu de sa vie dissipée , conserver la vivacité de sentiment qu’un artiste doit nourrir sans cesse , s’il veut produire quelque chose de parfait , et qui ne doit pas être non plus étrangère à celui qui veut que l’ouvrage fasse sur lui l’impression que l’artiste espère et souhaite? Croyez-moi , mes amis, il en est des talents comme de la vertu. Il faut les aimer pour eux-mêmes ou bien y renoncer tout à fait ; et pourtant les talents et la vertu ne sont reconnus et récompensés qu’autant que l’on peut, comme un dangereux mystère , les pratiquer en secret.
— Mais , en attendant qu’un connaisseur nous découvre, nous pouvons mourir de faim , s’écria de son coin une des personnes de la troupe.
— Pas si vite , répliqua Wilhelm : croyez-moi , aussi longtemps qu’un homme vit et se remue , il trouve sa nourriture , quand même elle ne serait pas d’abord des plus abondantes. Et de quoi donc avez- vous à vous plaindre? Au moment où nos affaires avaient la plus fâcheuse apparence , n’avons-nous pas été accueillis, hébergés à l’improviste ? Et maintenant, que nous ne manquons de rien encore , nous vient-il à l’esprit d'entreprendre quelque chose pour nous exercer et de chercher seulement à faire quelques progrès ? Nous nous occupons de choses
étrangères, et, pareils à des écoliers , nous écartons tout ce qui pourrait nous rappeler notre leçon.
— Vraiment , dit Pliiline , c’est impardonnable! Faisons choix d'une pièce. Nous la jouerons sur-le-champ : chacun fera de son mieux, comme s’il était devant l’auditoire le plus imposant.*
On n’hésita pas longtemps; une pièce fut choisie; c’était une de celles qui trouvaient alors une grande faveur en Allemagne, et qui sont oubliées maintenant. Quelques acteurs sifflèrent une symphonie; chacun se remit à son rôle; on commença et l’on joua l’ouvrage d’un bout à l’autre, avec la plus grande attention. On s’applaudit tour à tour; on avait rarement aussi bien joué.
Quand ils furent au bout , ils éprouvèrent tous une satisfaction extraordinaire, soit d'avoir bien employé leur temps, soit parce que chacun pouvait être content de soi. Wilhelm se répandit en éloges , et leur conversation fut joyeuse et sereine.
«Jugez, disait-il, où nous pourrions arriver, si nous poursuivions de cette manière nos exercices, sans nous contenter d'apprendre par cœur, de répéter, de jouer mécaniquement, par devoir et par métier. Combien les musiciens méritent plus de louanges, combien ils jouissent eux-mêmes , comme ils Sont exacts , quand ils font en commun leurs exercices ! Que de soins ils prennent pour accorder leurs instruments! Comme ils observent exactement la mesure! Avec quelle délicatesse ils savent exprimer la force et la faiblesse des sons ! Nul n’a l’idée de se faire honneur, en accompagnant à grand bruit le solo d’un autre; chacun cherche à jouer dans l’esprit et le sentiment du compositeur, et à bien rendre la partie qui lui est confiée, quelle soit importante ou ne le soit pas. Ne devrions-nous pas travailler avec la même précision, la même intelligence, nous qui cultivons un art bien plus nuancé que toute espèce de musique, puisque nous sommes appelés à représenter, avec goût et avec agrément, ce qu’il y a de plus commun et de plus rare dans la vie humaine? Est-il rien de plus détestable que de barbouiller dans les réj>étitions, et de s’abandonner sur la scène au caprice et au hasard? Nous devrions trouver notre plus grande jouissance à nous mettre en harmonie, afin de nous plaire mutuellement, et n’estimer aussi les applaudissements du public qu’autant que nous nous les serions déjà garantis,
en quelque sorte , les uns aux autres. Pourquoi le maître de chapelle est-il plus sûr de son orchestre que le directeur de sa troupe? Parce que là-bas chacun doit rougir de sa faute, dont l’oreille est blessée. Mais qu'il est rare qu’un acteur reconnaisse et sente avec confusion ses fautes, pardonnables et impardonnables, dont l'oreille intérieure est si outrageusement offensée! Je voudrais que la scène fdt aussi étroite que la corde d'un saltimbanque, afin que nul maladroit ne voulût s'y hasarder, tandis que tout le monde se croit assez habile pour y venir parader. »
La société accueillit fort bien cette apostrophe, chacun étant persuadé qu’il ne pouvait être question de lui , puisqu’il venait de se montrer si bien à côté des autres. On convint que, pendant ce voyage et dans la suite, si l’on restait ensemble, on continuerait de travailler en commun , dans le même esprit qu’on avait commencé. On trouva seulement que, la chose étant une affaire de bonne humeur et de libre volonté, le directeur ne devait point s’en mêler. On admit, comme démontré, qu’entre personnes sages la forme républicaine était la meilleure; on soutint que les fonctions du directeur devaient passer de main en main ; qu’il devait être élu par toute la troupe et assisté d’une sorte de petit sénat. Ils furent si charmés de cette idée, qu’ils voulurent la mettre à exécution sur-le-champ.
« Je n’ai point d’objection à élever, dit Mélina, s'il vous plaît de faire cette tentative pendant le voyage; je suspends volontiers mon autorité de directeur, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à notre destination. «
11 espérait ainsi faire des économies et rejeter quelques frais sur la petite république ou sur le directeur intérimaire. Alors on discuta très-vivement sur la meilleure forme qu’on pourrait donner au nouvel État.
« C’est une république nomade, dit Laërtes : du moins n’aurons-nous aucuns débats pour les frontières. »
On réalisa aussitôt le dessein conçu , et Wilhelm fut d’abord élu directeur. On établit le sénat , où les femmes eurent le droit de siéger, avec voix délibérative : on proposa, on rejeta, on approuva des lois. Au milieu de cet amusement, le temps s'écoulait inaperçu, et, parce qu’on le passait d’une manière agréable.
DE WILHELM MEISTEH.
on crut avoir fait réellement quelque chose d'utile , et avoir ouvert, par cette forme nouvelle, un nouvel avenir au théâtre national.