CHAPITRE XYI
L’absence de Philine ne fit grande sensation ni dans la troupe ni dans le public. Elle montrait en toute chose peu d’application. Les femmes la haïssaient généralement; les hommes auraient mieux aimé la voir dans le tète-â-tête que sur le théâtre ; et par là son bertu talent et les dons heureux qu’elle avait pour la scène étaient perdus. Les autres membres de la troupe tirent de nouveaux efforts ; Mme Mélina surtout se distingua par son zèle et son attention. Elle se forma, comme auparavant, sur les maximes de Wilhelm , se régla sur sa théorie et son exemple , et ses manières offrirent dès lors un charme indéfinissable , qui la rendait plus intér essante. Bientôt son jeu devint juste ; il prit tout à fait le ton naturel de la conversation , et , jusqu’à un certain point , celui du sentiment. Elle sut se mettre dans les bonnes grâces de Serlo ; pour lui complaire, elle apprit à chanter , et lit bientôt assez de progrès pour posséder un talent de société.
L’arrivée de quelques nouveaux acteurs rendit la troupe plus complète; et, comme Wilhelm et Serlo agissaient, chacun à sa manière, Wilhelm, en insistant, dans chaque pièce, sur la pensée et le ton de l’ensemble, Serlo, en travaillant les détails avec un soin consciencieux , un zèle louable anima les acteurs euxmêmes, et le public leur témoigna un vif intérêt.
« Nous sommes sur une bonne voie , dit un jour Serlo, et, si nous continuons de la sorte , le public y sera bientôt comme nous. Il est très-facile d’égarer les hommes par des spectacles
insensés et malséants; mais, qu’on leur expose la décence et la raison d’une manière intéressante , elles les captiveront certainement.
— Le principal défaut de notre scène , et auquel ne songent ni les acteurs ni les spectateurs, c’est qu’en général elle présente une trop grande bigarrure , et qu’on n’y trouve nulle part de limite, à laquelle on puisse arrêter son jugement. 11 ne me semble point que ce soit un avantage pour nous d’avoir développé notre théâtre, jusqu’à en faire une représentation infinie de la nature. Cependant ni directeurs ni comédiens ne peuvent maintenant se réduire à des bornes plus étroites ; il faut attendre le moment où peut-être le goût de la nation aura tracé lui-même les justes limites. Toute bonne société n'existe que sous certaines conditions, et il en est de même d’un bon théâtre. Il est des manières et des expressions , des objets et des façons d’agir, qui doivent être exclus. On n’en devient pas plus pauvre pour mettre en ordre sa maison. »
Ils étaient là-dessus plus ou moins d’accord , plus ou moins divisés. Wilhelm et le grand nombre tenaient pour le théâtre anglais, Serlo et quelques autres pour le théâtre français.
Pour occuper les heures de loisir, dont un comédien a toujours abondance , on convint de lire en commun les plus célèbres pièces des deux théâtres , et d’observer ce qu’on y trouverait de meilleur et d’imitable. On commença par lire quelques pièces françaises. Aurélie s’éloignait chaque fois , aussitôt que la lecture commençait. D'abord on la crut malade , mais un jour Wilhelm , que la chose avait surpris, lui en demanda la raison.
« Je n’assisterai à aucune de ces lectures, lui dit-elle. Comment pourrais-je écouter et juger , quand mon cœur est brisé ? Je hais la langue française de toute mon âme.
— Comment peut-on , dit Wilhelm, être l’ennemi d’une langue à laquelle on doit la plus grande partie de sa propre culture , et à laquelle nous aurons bien des obligations encore , avant que notre caractère soit formé?
— Ce n’est pas un préjugé , répondit Aurélie. Une impression funeste , un odieux souvenir de mon infidèle ami , m’a ôté le goût de cette langue si belle et si parfaite. Comme je la hais maintenant de tout mon cœur! Pendant le temps de notre douce
liaison , il m’écrivit en allemand ; et quel allemand sincère , énergique et vrai ! Mais , lorsqu’il voulut se détacher de moi , il se mit à m’écrire en français, ce qu’il avait fait quelquefois auparavant, mais seulement par plaisanterie. Je sentis, je compris ce que cela m’annonçait. Ce qu’il rougissait de me dire dans sa langue maternelle , il pouvait l’écrire en sûreté de conscience. C’est une langue admirable pour les réserves, les réticences et le mensonge ; c’est une langue perfide' ! Je ne trouve, Dieu soit loué, aucun mot allemand pour rendre perfide dans toute son étendue. Notre misérable treulos * n’est auprès qu’un innocent enfant. Perfide manque de foi avec jouissance, avec orgueil, avec une maligne joie. Oli ! qu’elle est digne d'envie la civilisation d’un peuple qui peut exprimer en un seul mot de si délicates nuances! Le français est vraiment la langue du monde, digne d'être la langue universelle , afin que tous les hommes se puissent abuser et trahir à leur aise les uns les autres. Les letr très qu’il m’écrivait en français étaient encore agréables à lire ; si l’on voulait se faire illusion, on pouvait y trouver delà chaleur et même de la passion : mais , considérées de près , ce n’étaient que des phrases, des phrases maudites! Il a détruit chez moi toute espèce de goût pour la langue , pour la littérature française „ et même pour les belles et précieuses pensées que de nobles âmes ont exprimées en cette langue; je frissonne dès que j'-entends un mot de français’. »
Elle pouvait continuer ainsi, durant des heures, à témoigner son mécontentement, au point d’interrompre ou de troubler toute autre conversation. Tôt ou tard Serlo mettait fin , avec quelque amertume , à ses capricieux discours; mais d’ordinaire on ne pouvait plus, de toute la soirée , renouer l’entretien.
En général, et une triste expérience le preuve, tout ce qui