‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 85 sur 108 · Ce mot est eu français dans l'original · texte numérisé non relu

Ce mot est eu français dans l'original

2. Trfue, foi; los, délié, détaché. Ce dernier mot a la force d’une négation.

3. S’il en était besoin, on répondrait à Aurélie que la nation qui emploie le mot le plus énergique pour exprimer le manque de foi, doit être celle à qui cette violation est le plus odieuse. Aurélie n’est pas moins égarée par une aveugle antipathie, lorsqu’elle accuse d'être favorable aux réticences et au mensonge la plus claire de toutes les langues. Au reste , les lecteurs n'attacheront pas trop d’importance à ce passage, et ne supposeront pas que Goethe ait voulu sérieusement mettre sa pensée dans la bouche d’une amante malheureuse, à laquella il devait prêter le langage de la passion. ( A lofe du traducteur.)

I,ES ANNÉES D’APPRENTISSAGE doit être produit par un concours d’hommes et de circonstances ne saurait subsister longtemps sans altération. On peut d’ordinaire indiquer le moment où une troupe de comédiens, aussi bien qu’un empire, un cercle d’amis ou une armée, est parvenue au plus haut degré de perfection , de bon accord , de ' contentement et d’activité : tout à coup le personnel vient à changer; de nouveaux membres arrivent; les personnes ne conviennent plus aux circonstances , les circonstances aux personnes ; tout change, et ce qui était uni auparavant, se disperse et se sépare bientôt. On pouvait dire que la troupe de Serlo fut quelque temps aussi parfaite qu’aucune troupe allemande avait pu se vanter de l’être. La plupart des comédiens étaient à leur place; tous étaient assez occupés, et tous faisaient avec plaisir ce qu’ils avaient à faire. Leurs rapports mutuels étaient assez bons , et chacun d’eux semblait donner de grandes espérances, parce que chacun faisait les premiers pas avec ardeur et allégresse. Toutefois on reconnut bientôt que plusieurs n’étaient que des automates, qui ne pouvaient atteindre jusqu’au point où l'on ne parvient pas sans le secours du sentiment. Bientôt intervinrent les passions, ennemies ordinaires de toute bonne institution, et qui désorganisent si aisément ce que des hommes sages et bien pensants voudraient maintenir.

Le départ de Philine n’était pas aussi insignifiant qu’on l’avait cru d’abord. Elle avait su, avec beaucoup d’adresse, amuser Serlo et charmer plus ou moins les autres artistes; elle souf- , frait les vivacités d’Aurélie avec une grande patience, et son occupation principale était de caresser l’amour-propre dé Wilhelm. Elle avait été pour la troupe une sorte de lien, et l’on devait bientôt sentir sa perte.

Serlo ne pouvait vivre sans une intrigue d’amour. Elmire, qui s’était développée en peu de temps , et qu’on pouvait même appeler une belle personne, avait fixé son attention, et Philine fut assez habile pour favoriser cette passion , qu’elle avait remarquée. 11 faut, disait-elle souvent, s'accoutumer de bonne heure à favoriser les amours d’autrui : c’est tout ce qui nous reste à faire quand nous vieillissons. Par son entremise, Serlo et Elmire s’étaient assez rapprochés pour s’entendre fort bien après le départ de Philine, et ce petit roman les intéressait d’au-

tant plus tous deux, qu’ils avaient toutes les raisons du monde de le cacher au vieux bourru, qui n’aurait pas entendu raillerie sur de pareils désordres. La sœur d’Elmire était dans le secret, et Serlo devait passer aux deux jeunes filles beaucoup de choses. Un de leurs plus grands défauts était une excessive friandise, et même, si l’on veut, une insupportable gloutonnerie, en quoi elles ne ressemblaient nullement à Philine, qui empruntait un nouveau charme à ce qu’elle vivait de l’air, pour ainsi dire, mangeait fort peu, et sablait seulement, avec une grâce parfaite, l’écume d’un verre de champagne.

Maintenant , lorsque Serlo voulait fêter sa belle , il lui fallait unir le déjeuner avec le dîner, qu’un goûter devait enchaîner encore avec le souper. D'ailleurs Serlo avait un plan dont l’exécution le préoccupait. 11 croyait remarquer chez Wilhelm et Aurélie une affection mutuelle, et il désirait fort qu'elle pût devenir sérieuse : il espérait mettre à la charge de Wilhelm toute la partie matérielle de l’administration théâtrale , et trouver en lui, comme dans son premier beau-frère, un instrument actif et lidèle. Déjà il lui avait remis insensiblement la plus grande partie des détails. Aurélie tenait la caisse, et, comme autrefois, Serlo vivait tout à fait selon ses goûts : cependant il avait, ainsi que sa sœur, un chagrin secret.

Le public a une façon d’agir particulière avec les hommes d’un mérite reconnu qui se présentent devant lui. Il se refroidit par degrés à leur égard , et favorise des talents très-inférieurs, mais nouveaux ; il est avec les premiers d’une exigence outrée, et trouve tout charmant chez les autres.

Serlo et Aurélie eurent assez d’occasions d’en faire la remarque. Les nouveaux venus , surtout ceux qui avaient de la jeunesse et de la beauté, fixaient toute l’attention, attiraient tous les applaudissements, et, le plus souvent, le frère et la sœur devaient , après avoir déployé le plus grand zèle , se retirer sans être salués d'aucun battement do mains. Sans doute cela tenait aussi à des causes particulières. L’orgueil d’Aurélie sautait aux yeux, et beaucoup de gens connaissaient son dédain pour le public. Serlo flattait, il est vrai , chacun en particulier; mais ses épigrainmes sur la masse du peuple circulaient souvent et couraient de bouche en bouche. Les nouveaux acteurs,

au contraire, élaient, les uns, étrangers et inconnus, les autres, jeunes , aimables , sans appui , et tous avaient trouvé des partisans.

bientôt se manifestèrent aussi des dissensions intestines et divers mécontentements : car, aussitôt qu’on se fut aperçu que Wilhelm s’était chargé des fonctions de régisseur, la plupart des comédiens se comportèrent fort mal , trouvant mauvais que Wilhelm, selon son caractère, voulût mettre un peu plus d’ordre et d’exactitude dans l’ensemble , et qu’il insistât particulièrement pour que toute la partie matérielle fût, avant tout, ponctuellement et convenablement réglée.

Ainsi toute cette société, qui avait eu quelque temps une perfection presque idéale , devint aussi vulgaire que peut l’être une troupe quelconque de comédiens ambulants. Et, par malheur, au moment où Wilhelm, à force de travail, de peine et de persévérance , eut acquis toutes les connaissances nécessaires à sa profession, et formé pour cela parfaitement sa personne, aussi bien que ses facultés, il crut enfin reconnaître, dans ses heures sombres, que ce métier valait moins que tout autre la dépense de force et de temps qu’il exigeait. Le travail était accablant et la récompense chétive. Il en aurait plus volontiers entrepris un autre, quel qu’il fût, qui, une fois achevé, permettrait de goûter la tranquillité d’esprit, plutôt que celui-là, dans lequel, après des fatigues matérielles, on ne peut atteindre encore le but de son activité que par les plus grands efforts de l’esprit et du sentiment. Il fallait écouter les doléances d’Aurélie sur la prodigalité de son frère; il fallait éviter de comprendre les insinuations de Serlo, qui cherchait à l’amener de loin à épouser sa sœur; il avait encore à cacher le chagrin qui lui était le plus sensible : le messager envoyé à la recherche du mystérieux officier ne revenait pas et ne donnait point de ses nouvelles, et notre ami devait craindre d’avoir perdu Marianne pour la seconde fois.

Dans ce même temps, un deuil public obligea de fermer le théâtre pour quelques semaines. Wilhelm saisit cet intervalle pour visiter le pasteur chez qui le joueur de harpe était en pension. Il le trouva dans une agréable contrée, et le premier objet qui s’offrit à ses yeux dans le presbytère fut le vieillard , qui

donnait une leçon de harpe à un jeune garçon. Il témoigna beaucoup de joie de revoir Wilhelm, se leva et lui tendit la main en lui disant : >

« Vous voyez que je suis encore bon à quelque chose en ce monde. Permettez-moi de continuer, car les heures sont réglées. »

Le pasteur accueillit Wilhelm de la manière la plus amicale; il lui apprit que le vieillard était déjà beaucoup mieux, et qu'on pouvait espérer son complet rétablissement.

L'entretien tomba naturellement sur la manière de traiter les aliénés, et le pasteur s’exprima en ces termes :

« Abstraction faite des causes physiques, qui nous opposent souvent des difficultés insurmontables , et sur lesquelles je prends les avis d'un sage médecin , je trouve très-simples les moyens de guérir la folie : ce sont les mémos par lesquels on empêche les hommes de bon sens de devenir fous. Que l’on excite leur activité personnelle, qu'on les accoutume à l’ordre, qu’on leur fasse voir que leur existence et leur sort sont les mêmes que ceux de beaucoup d’autres ; qu’un talent extraordinaire, que le plus grand bonheur et le plus grand malheur, ne sont que de légères déviations du cours ordinaire des choses : alors la folie ne trouvera chez eux aucun accès, et, si elle existe, elle disparaîtra insensiblement. J’ai réglé les heures du vieillard; il donne à quelques enfants des leçons de harpe; il aide à travailler au jardin , et il a déjà beaucoup plus de sérénité. 11 désire manger du chou qu’il plante, il veut que mon fils, à qui, en cas de mort, il a donné sa harpe, devienne un bon musicien , afin d'être en état de s’en servir à son tour. Comme pasteur, je ne hasarde que peu d’observations sur ses étranges scrupules; mais une vie active amène avec elle tant d’évéments , qu'il doit bientôt sentir que la seule activité peut lever toute espèce de doutes. Je vais à l’œuvre doucement. Si je puis obtenir encore qn’il renonce à sa barbe et à sa longue robe, j’aurai beaucoup gagné, car il n’est rien qui nous dispose plus à la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus sûrement le sens commun que de vivre, avec beaucoup de gens, selon la règle commune. Et combien de choses, hélas! dans notre éducation et nos institutions civiles, ne

sont-elles pas faites pour nous prédisposer, nous et nos enfants , à la folie ! *

Wilhelm passa quelques jours chez cet homme sage, et il apprit les choses les plus intéressantes, non-seulement sur des personnes en délire , mais aussi sur d'autres , que l’on a coutume de tenir pour sensées, même pour sages, et dont les singularités touchent de près à la démence.

La conversation fut bien plus vive encore, à l’arrivée du médecin, qui visitait souvent le pasteur, son ami, et le secondait dans ses charitables efforts. C’était un homme déjà vieux, qui, avec une santé débile, avait passé de longues années dans l’exercice des plus nobles devoirs. Il était grand ami de la vie champêtre, et ne pouvait presque vivre qu’en plein air. D'ailleurs il était, au plus haut degré, actif et sociable, et, depuis plusieurs années, il aimait surtout à se lier avec les pasteurs de village. Il cherchait à seconder de toute manière ceux qu’il savait utilement occupés ; ceux qu’il voyait encore indécis, il s’efforçait de leur inspirer quelque goût favori, et, comme il était lié en même temps avec les gentilshommes, les baillis et les juges, il avait beaucoup contribué, sans bruit, dans l’espace de vingt années, au développement de plusieurs branches d’économie rurale; il avait avancé tout ce qui est profitable aux campagnes, aux hommes et au bétail, et favorisé par ces soins la véritable civilisation. « Il n’est qu’un malheur pour l'homme, disait-il : c’est qu’il s’établisse dans son esprit quelque idée qui n’ait sur la vie active aucune influence, ou qui même le détourne de l'activité. J’en ai un exemple maintenant, poursuivit-il, dans un couple riche et noble, auprès duquel mon art a été impuissant jusqu’à ce jour; le cas est presque de votre domaine, cher pasteur, et ce jeune homme nous gardera le secret.

« En l’absence d’un homme de condition, on se permet (plaisanterie assez peu louable) de faire endosser à un jeune homme la robe de chambre du seigneur. Sa femme y devait être trompée, et, bien que l’on m’ait rapporté la chose comme un pur badinage, je crains fort que l’on ne voulût détourner du droit chemin l’aimable et noble dame. Le mari revient à l'improviste, entre dans sa chambre, croit se voir lui-même, et dès lors il est saisi d’une mélancolie, dans laquelle il se nourrit de l'idée

qu’il va bientôt mourir. Il se livre à des personnes qui s’insinuent auprès de lui avec des idées religieuses, et je ne vois pas comment on pourra le détourner d’entrer, avec sa femme, dans une confrérie de frères moraves, et empêcher que cet homme, qui est sans enfants, ne prive ses parents de la plus grande partie de sa fortune.

— Avec sa femme ! s’écria Wilhelm, saisi de frayeur à ce récit.

— Et malheureusement, poursuivit le médecin, qui n'avait vu dans l’exclamation de Wilhelm qu’un mouvement de chari table compassion, cette dame est la proie d’une douleur plus profonde encore, qui fait quelle se résigne sans peine à s’éloigner du monde. Ce môme jeune homme prend congé d’elle; elle n’a pas la prudence de cacher une inclination naissante ; il s’enhardit, la serre dans ses bras, et presse violemment contre le sein de la dame le portrait de son mari, orné de brillants; elle sent une vive douleur, qui peu à peu se dissipe, et laisse après elle une petite rougeur, dont il ne reste bientôt aucune trace. Comme homme, je suis persuadé qu’elle n’a rien de plus à se reprocher ; comme médecin , je suis sûr que cette pression n’aura aucunes suites fâcheuses ; mais on ne peut lui ôter l’idée qu’il y ait là une dureté, et, lorsqu’on veut dissiper son illusion par l’attouchement, elle soutient qu’à la vérité, on ne sent rien dans ce moment , mais elle s’est fermement imaginé que ce mal finira par un cancer. Ainsi sa jeunesse, ses grâces, sont entièrement perdues pour le monde et pour elle.

— Malheureux que je suis ! » s’écria Wilhelm en se frappant le front, et il s’enfuit dans la campagne. Jamais encore il ne s’était trouvé dans un pareil état.

Le pasteur et le médecin , extrêmement surpris d’une si étrange découverte, eurent assez de peine à le calmer, le soir, quand il revint, et s’accusa, dans les termes les plus vifs, en leur faisant l’aveu plus détaillé de ces événements. L’un et l’autre prirent à lui le plus grand intérêt, surtout lorsqu’il leur eut exposé sa situation tout entière, sous les noires couleurs que lui fournissait l’état présent de son âme.

Le lendemain, le docteur ne se lit pas prier longtemps pour l’accompagner à la ville, et, s’il était possible, venir au secours d’Aurélie, que son ami avait laissée dans une position alarmante.

Ils la trouvèrent en effet plus mal qu’ils ne l’avaient supposé. Elle avait une sorte de lièvre intermittente , qu’il était d’autant plus difficile de guérir, que la malade, avec sa fougue naturelle, en prolongeait et redoublait à dessein les accès. L’étranger ne fut pas présenté comme docteur, et se conduisit avec beaucoup de ménagements et de prudence. On parla de la santé et de l’état moral d’Aurélie, et le nouvel ami rapporta divers cas de personnes qui, atteintes d’une indisposition pareille, étaient néanmoins parvenues à un âgé avancé; cependant rien n’était plus fâcheux, en pareil cas, que de renouveler à dessein les impressions violentes. Surtout il ne cacha point qu’il avait trouvé très-heureuses les personnes qui , dans un état maladif* dont elles ne pouvaient se relever tout à fait, avaient été conduites aux sentiments d'une véritable piété. Il dit ces choses avec beaucoup de réserve, et par manière de récit, et promit de procurer à ses nouveaux amis la lecture, très-intéressante, d'un manuscrit, qu’il avait reçu des mains d'une excellente amie, qui avait quitté ce monde.

« Ces mémoires sont pour moi du plus grand prix , leur ditil, et je vous contierai l’original. Le titre seul est de ma main : Confessions d’une belle Ame. »

Le médecin donna encore, avec le plus grand soin, quelques avis particuliers à Wilhelm sur le traitement diététique et médical de l’infortunée et violente Aurélie; il promit d’écrire et même, s’il était possible, de revenir.

En l’absence de Wilhelm, s’était préparé un changement qu’il ne pouvait soupçonner. Pendant le temps de sa régie, il avait procédé en tout avec assez de largeur et de libéralité ; il avait eu surtout la chose en vue , et déployé toujours de l’élégance et de la richesse dans les habits , les décorations et tous les accessoires ; pour entretenir le zèle des comédiens, il avait flatté leur intérêt, ne pouvant avoir prise sur eux par de plus nobles motifs , et il s’y trouvait d’autant plus autorisé , que Serlo luimême ne prétendait nullement au mérite d’un exact économe ; qu’il aimait à entendre vanter l’éclat de son théâtre, assez content, lorsque Aurélie, qui dirigeait toute l’administration financière, lui assurait que, tous frais payés, elle n’avait aucune dette, et lui remettait encore l’argent nécessaire à l’acquittement

de celles qu’il avait pu contracter, par sa libéralité extraordinaire envers ses maîtresses, ou de toute autre façon.

Mélina, qu’on avait chargé de la garde-robe, froid et dissimulé comme il l’était, avait observé les choses en silence, et, mettant à profit l’absence de Wilhelm, ainsi que l’état toujours plus grave d’Aurélie, il sut faire sentir à Serlo qu’on pouvait gagner davantage, dépenser moins, et. mettre quelque chose en réserve ou du moins se donner quelques jouissances de plus. Serlo prêta l’oreille volontiers, et Mélina osa produire son plan.

« Je ne veux pas affirmer, dit-il, qu’aucun de nos comédiens ait de trop forts appointements; ce sont des gens de mérite, et ils seraient partout bienvenus : cependant ils sont trop payés pour les recettes qu’ils nous procurent. Mon projet serait d’établir un opéra. Pour ce qui regarde le drame, vous ôtes, je dois vous le dire, capable d'en monter un grand à vous seul. Ne voyez-vous pas qu’on méconnaît vos mérites ? Sans que vos acteurs soient excellents, mais parce qu’ils sont assez bons, on ne rend plus aucune justice à vos talents extraordinaires. Prenez , comme autrefois, les premiers rôles, engagez à bas prix des acteurs médiocres, mauvais môme ; formez la masse, comme vous le faites si bien, à la partie matérielle de l’art; consacrez le reste à l’opéra, et vous verrez qu’avec la même peine et les mêmes frais, vous procurerez plus de plaisir et vous gagnerez beaucoup plus d’argent. » s •

Serlo était trop flatté, pour trouver quelque force aux objections qu’il aurait pu faire. Il avoua sans peine à Mélina que sa passion pour la musique lui avait fait depuis longtemps désirer quelque chose de pareil ; mais il voyait bien que le goût du public en serait plus égaré que jamais, et que, par ce mélange d’un spectacle qui ne serait proprement ni l’opéra ni le drame, ce qui restait de goût pour les œuvres grandes et régulières serait complètement perdu.

Mélina plaisanta avec assez peu de finesse sur l’idéal pédantesque de Wilhelm, sur sa prétention de former le public, au lieu de se laisser former par lui, et ils s’accordèrent tous deux h reconnaître qu’il s’agissait uniquement de s’enrichir ou de mener joyeuse vie, et laissèrent assez voir qu’ils seraient charmés d’être délivrés des personnes qui gêneraient leur plan. Mélina

COtTHE. — ANN. D’APPR. 22

déplora, avec une douleur hypocrite, la faible santé d’Aurélie, qui ne lui promettait pas de longs jours; Serlo parut regretter que Wilhelm ne fût pas chanteur, et fit entendre par là qu’il cesserait bientôt de le croire indispensable. Mélina lui présenta toute une liste d’économies que l’on pourrait faire, et Serlo crut voir en lui un homme qui valait trois fois son beau-frère. Ils sentaient bien qu’ils se devaient le secret sur cette conversation, qui les rapprocha plus encore l’un de l’autre, et ils en prirent occasion de conférer en secret sur tout ce qui se passait, de blâmer ce qu’entreprenaient Wilhelm et Aurélie, et de travailler toujours davantage à leur nouveau projet.

Quelque secret qu’ils observassent sur leur dessein, et si peu qu’ils se trahissent par leurs discours, ils n’étaient pas assez politiques pour cacher leurs sentiments dans leur conduite. Mélina s’opposa quelquefois à Wilhelm dans les affaires de son ressort, et Serlo, qui n’avait jamais été doux avec sa sœur, devint plus dur, à mesure que la faiblesse d’Aurélie augmentait, et que son exaltation fébrile aurait mérité plus de ménagements.

Dans ces circonstances, on mit Èmilia Galoili 1 en répétition. Cette pièce fut très-heureusement montée, et, dans le cadre borné de cette tragédie, tous les acteurs purent déployer librement la variété de leur jeu. Serlo était à sa place dans le rôle de Marinelli ; Odoardo fut très-bien rendu ; Mme Mélina joua la mère avec beaucoup d’intelligence ; Elmire figura avec avantage dans le rôle d’Êmilie ; Laërtes montra beaucoup de bienséance dans celui d’Appiani; Wilhelm avait passé des mois à étudier celui du prince. A cette occasion , il avait souvent examiné, soit par lui-méme, soit avec Serlo et Aurélie, quelle différence il y avait entre les manières nobles et les manières distinguées , et jusqu’à quel point les premières devaient être comprises dans les secondes, mais non les secondes dans les premières.

Serlo , qui représentait purement et sans caricature le courtisan Marinelli , exprima sur ce point quelques bonnes idées.

« Les manières distinguées, disait-il, sont difficiles à imiter, parce qu’elles ont proprement un caractère négatif, et qu’elles

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