I. Ces mots sont en anglais dans le texte : beloved ont s
Je puis le dire, je ne revins jamais le cœur vide, après avoir cherché Dieu, au milieu de l’angoisse et de la souffrance. C’est en dire infiniment, mais je ne saurais et je ne dois pas m’expliquer davantage. Autant chaque expérience était importante pour mol dans le moment critique , autant mes paroles seraient faibles, insignifiantes, invraisemblables, quand je voudrais citer des cas particuliers. Combien j'étais heureuse que mille petits événements à la fois me prouvassent, aussi certainement que la respiration est pour moi la preuve de la vie, que je ne suis pas sans Dieu dans le monde! 11 était près de moi; j’étais devant lui t c’est ce que je puis dire avec la plus grande vérité, en m’attachant à éviter le langage systématique des théologiens. Que je voudrais aussi avoir été alors étrangère à tout système! Mais qui donc réussit de bonne heure à se posséder soi-même dans une pure harmonie , sans mélange de formes étrangères? Je prenais au sérieux mon salut ; je me fiais modestement à l’autorité d’autrui ; je m’attachai tout entière au système de Halle et mes dispositions naturelles ne voulaient nullement s’en accommoder.
Selon ce système, le changement du cœur doit commencer par une profonde horreur du péché; dans cette détresse, le cœur doit reconnaître, tantôt plus, tantôt moins, la peine qu’il a méritée, et ressentir l’avant-goût de l’enfer, qui empoisonne les jouissances du péché. Enfin l’on doit éprouver une très-sensible assurance de la grâce, mais qui, dans la suite, se dérobe souvent, et doit être de nouveau recherchée avec ardeur.
Rien de pareil chez moi d’aucune façon. Quand je cherchais Dieu sincèrement, il se laissait trouver, et ne me reprochait nullement le passé. Je voyais bien derrière moi où j’avais été coupable, et savais aussi où je l’étais encore; mais l’aveu de mes fautes était sans angoisse. Je n’ai pas senti un seul instant la peur de l’enfer ; l’idée même du malin esprit et d’un lieu de supplices et de tourments après la mort ne pouvait entrer dans ma pensée. Je trouvais déjà si malheureux les hommes qui vivaient sans Dieu, dont le cœur était fermé à l’amour et à la
1. L’Université de Halle, où le célébré Francité enseigna la théologie. Ce sont les idées de Franche que l'on a ici en vue.
confiance en l’Être invisible, qu’un enfer et des peines extérieures me semblaient promettre un adoucissement plutôt que menacer d’une aggravation de peine. Il me suffisait de voir dans ce monde des hommes qui ouvrent leur cœur aux sentiments haineux, qui s’endurcissent contre le bien, quel qu’il soit, et qui veulent faire souffrir le mal à eux-mémes et aux autres; qui se plaisent à fermer les yeux en plein jour, afin de pouvoir affirmer que le soleil ne répand aucune lumière.... Oh! ces hommes me semblaient malheureux au delà de toute expression!... Qui aurait pu créer un enfer pour aggraver leur état?
Je demeurai dans ces sentiments pendant dix années consécutives ; ils se maintinrent à travers beaucoup d’épreuves, et même devant le lit de mort de ma mère bien-aimée. Je fus assez franche pour ne pas dissimuler ma sérénité à des personnes pieuses, mais d’une piété tout à fait systématique, et je dus en essuyer maints reproches bienveillants. On croyait m’avertir fort à propos des efforts sérieux que nous devons faire pour . asseoir une base solide dans les jours de santé.
Des efiorts sérieux, je ne voulais pas manquer d'en faire : je me laissai persuader un moment, et j’aurais souhaité, au prix de ma vie, être pleine de tristesse et d'épouvante. Mais combien ne fus-je pas étonnée, quand je vis, une fois pour toutes, que c'était la chose impossible ! Quand je pensais à Dieu , j’étais sereine et contente ; même en assistant à la douloureuse fin de ma mère, je ne sentais point les horreurs de la mort. Toutefois, dans ces heures solennelles, j’appris beaucoup, et de tout autres choses que ne supposaient ceux qui s'étaient chargés de m'instruire.
Peu à peu les lumières de tant d’illustres personnages me semblèrent douteuses, et je gardai en silence mes sentiments. Une certaine amie, à qui j’avais fait d'abord trop de concessions, voulait s’ingérer sans cesse dans mon état religieux; je fus obligée de me délivrer d’elle, et je lui dis un jour nettement quelle devait s’épargner cette peine; que ses conseils ne m’étaient pas nécessaires : je connaissais mon Dieu et ne voulais avoir que lui pour guide. Elle se trouva très-offensée, et je crois qu’elle ne me l’a jamais entièrement pardonné.
Cette résolution, de me soustraire aux conseils et à l’influence
DE WILÏIELM MEISTER.
de mes amis dans les affaires spirituelles , m’inspira le courage de suivre aussi mon propre chemin dans les relations de la vie ordinaire. J’aurais pu m’en trouver mal, sans l’assistance de mon invisible et fidèle ami; et j’admire encore l’heureuse et sage direction qu’il me donna. Nul ne savait proprement ce qu’il me fallait, et je l’ignorais moi-même.
La chose, la chose fatale, et encore inexpliquée, qui nous sépare de l’Ètre auquel nous devons la vie, de l’Étre dans le sein duquel se doit nourrir toute vie, ce qu’on nomme péché, je ne le connaissais pas encore.
Dans mon commerce avec mon invisible ami , je sentais la plus douce jouissance de toutes mes forces vitales. Le désir de goûter toujours ce bonheur était si grand, que je négligeais volontiers ce qui troublait cette société, et, à cet égard, l’expérience était mon meilleur guide. Mais il en fut de moi comme des malades qui n’usent point de remèdes, et cherchent à se guérir par la diète : elle est bonne à quelque chose, mais elle est bien loin de suffire. Je ne pouvais rester constamment dans la solitude, quoique j’v trouvasse le meilleur moyen d’échapper aux distractions auxquelles j’étais si sujette. Si je paraissais ensuite dans le tumulte du monde, il faisait sur moi une impression d’autant plus forte. Mon principal avantage était que le goût de la retraite dominait chez moi, et que je finissais tou- , iours par y revenir. Je reconnaissais, comme dans une sorte de crépuscule, ma misère et ma faiblesse, et, pour m’en garantir, je me ménageais , je ne m’exposais pas.
J’avais observé durant sept années cette diète prudente; je n'étais pas mauvaise à mes yeux, et j’estimais mon état digne d’envie. Sans des circonstances et des relations particulières, j’en serais demeurée à ce point; et, si je fis de nouveaux progrès, ce fut par une voie toute particulière. Contre l’avis de tous mes amis , je formai une nouvelle connaissance. Leurs objections m’avaient fait d’abord hésiter. Aussitôt je me tournai vers mon invisible guide , et, comme il approuva mon dessein, je suivis ma route sans balancer.
Un homme d’esprit, de cœur et de talent, avait acheté des terres dans le voisinage. Il fut, ainsi que sa famille, au nombre des étrangers dont je fis la connaissance. Nos mœurs, nos
goûts, nos habitudes domestiques étaient les mêmes, et nous fûmes bientôt liés.
Philon (c’est le nom que je lui donnerai) était déjà d'un certain âge, et il fut, dans quelques affaires , d’un très-grand secours à mon père, dont les forces commençaient à décliner. 11 devint bientôt l’ami particulier de notre maison, et, comme il trouvait en moi , disait-il, une persoîine qui n’avait ni la dissipation et la frivolité du grand monde, ni la sécheresse et les minuties des dévots, nous fûmes en peu de temps intimement liés. Il m’était très-agréable et très-utile.
Sans avoir la moindre disposition et le moindre penchant à me mêler des alfaires du monde et à rechercher l'influence, j’aimais à en être informée, et à savoir ce qui se passait auprès et au loin. Je désirais connaître nettement les choses de la terre, sans y attacher mon cœur; le sentiment, la tendresse, l’amour, je les réservais pour mon Dieu , pour ma famille et polir mes amis. . •
Ceux-ci étaient, si j’ose le dire, jaloux de ma nouvelle liaison avec Philon, et ils avaient raison, sous plus d’un rapport, dans les avertissements qu’ils me donnaient. Je soutirais beaucoup en silence, car je ne pouvais moi-même considérer leurs objections comme entièrement vaines ou intéressées. J’étais de tout temps accoutumée à subordonner mes lumières, et, cette fois pourtant, ma conviction ne voulait pas céder. Je priai mon Dieu de m’éclairer, de m’arrêter, de me conduire, et, comme mon cœur ne me détourna nullement , je suivis sans crainte mon sentier.
Philon avait avec Narcisse une vague ressemblance, mais une éducation pieuse avait donné à ses sentiments plus de consistance et de vie : il avait moins de vanité, plus de caractère, et si, dans les affaires du monde, le premier était fin, exact, persévérant, infatigable, le second était clair, décidé, prompt, et il travaillait avec une incroyable facilité. Par lui j’appris à connaître la situation intérieure de presque tous les grands personnages dont j’avais étudié les dehors dans la société, et, de ma cachette, j'aimais à observer les orages lointains. Philon n’avait plus rien de secret pour moi; il me confia peu à peu ses liaisons politiques et privées. Je conçus des craintes pour lui, car je pré-
DK WILHELM MEISTER.
voyais certaines conjonctures et certains embarras , et le mal éclata plus vite que je n’avais présumé : c’est qu’il avait retenu jusqu’alors certains aveux, et, à la fin, il ne m’en dit qu’autant qu'il en fallait pour me faire deviner le pire.
Ouelle impression cela produisit sur mon cœur! Je faisais des expériences toutes nouvelles. Je voyais, avec une douleur inexprimable, un Agathon1, qui, élevé dans les bosquets de Delphes, devait encore le prix de son apprentissage et le payait maintenant avec de lourds arrérages; et cet Agathon était mon intime ami! Ma sympathie fut vive et complète : je souffrais avec lui , et nous nous trouvâmes tous deux dans la plus singulière position.
Après m’étre longtemps occupée de ses sentiments, mes réflexions se reportèrent sur moi-même. « Tu ne vaux pas mieux que lui, » me disais-je, et cette pensée s’éleva devant moi comme un petit nuage, se développa par degrés, et remplit de ténèbres mon âme tout entière.
Alors je ne m'en tins plus à me dire : « Tu ne vaux pas mieux que lui ; » je le sentis, et de telle sorte, que je ne voudrais pas le sentir une seconde fois. Et ce ne fut pas une disposition passagère. Durant plus d’une année, je dus reconnaître que, si une invisible main ne m’avait pas gardée, j’aurais pu devenir un Girard, un Cartouche, un Damiens ou tout autre monstre. J'en apercevais distinctement les dispositions dans mon cœur. Dieu, quelle découverte!
Si jusqu’alors je n’avais pu distinguer en moi, par l’expérience, même au degré le plus faible, la réalité du péché, j’en avais désormais pressenti clairement, et de la manière la plus effrayante, la possibilité, et pourtant je ne connaissais pas le mal, je le craignais seulement ; je sentais que je pourrais devenir coupable, et n’avais pas lieu de m’accuser.
Autant j’étais profondément convaincue qu’une pareille disposition d’esprit, où je devais reconnaître la mienne, ne pouvait convenir à l’union avec l’Ètre suprême, que j’espérais
1. Allusion au roman de Wicland. Agathon, jeune homme d’uno grande sensibilité et d’une imagination ardente, est élevé à Delphes dans les idées spiritualistes de Pythagore, puis il s’égare longtemps dans le sensualisme par t'influence du sophiste Hippias.
après la mort , autant je craignais peu de tomber dans un pareil éloignement de lui. Avec tout le mal que je découvrais en moi, j’aimais Dieu, et je haïssais ce que je sentais en moi; je désirais même de le haïr plus vivement encore ; tout mon souhait tendait à me voir délivrée de cette maladie et de cette disposition maladive, et j’étais sûre que le céleste médecin ne me refuserait pas son secours.
Toute la question était de savoir le remède. Était-ce la pratique de la vertu? Je ne pouvais y songer : car, pendant dix années, j’avais pratiqué plus que la simple vertu, et les iniquités, maintenant reconnues, s’étaient dérobées à mes yeux dans le fond de mon âme. N’auraient-elles pu éclater comme chez David, lorsqu’il aperçut Bethsabée? N’était-il pas aussi un ami de Dieu , et n’étais-je pas intimement persuadée que Dieu était mon ami? Était-ce donc une faiblesse incurable de l’humanité? Faut-il nous résoudre à subir tût ou tard la tyrannie de nos penchants, et , avec la meilleure volonté du monde , ne nous reste-t-il qu’à détester la chute que nous avons faite, pour tomber encore à la même occasion?
Je ne pouvais puiser dans la morale aucune consolation. Ni la sévérité avec laquelle elle prétend maîtriser nos passions, ni sa complaisance à les transformer en vertus , ne pouvaient me satisfaire. Les principes que m’avaient inspirés mes rapports avec l’invisible ami avaient déjà pour moi une valeur beaucoup plus grande.
En étudiant les psaumes que David avait composés après son horrible chute, je fus très-frappée de reconnaître qu’il voyait dans la substance même dont il était formé le mal qui résidait en lui, mais qu’il voulait être purifié, et que, dans ses ardentes prières, il demandait un cœur pur.
Mais comment l’obtenir? Je connaissais la réponse par les livres symboliques; c’était aussi pour moi une vérité biblique, que le sang de Jésus-Christ nous purifie de tous péchés. Mais alors, pour la première fois, je remarquai que je n’avais jamais compris cette maxime, si souvent répétée. Nuit et jour je me demandais le sens de ces paroles, la manière dont elles devaient s’accomplir : enfin je crus voir, à la faveur d’une faible lumière, que l’objet de mes recherches résidait dans l’incarnation du
verbe éternel, par lequel toutes choses et nous-mêmes avons été formés. L’Éternel est venu habiter un jour dans les profondeurs où nous sommes plongés, qu’il pénètre et qu’il embrasse ; il a parcouru par degrés toutes les phases de notre existence, depuis la conception et la naissance jusqu’à la mort; par ce merveilleux détour, il est remonté dans les splendeurs célestes, où il nous faudrait habiter aussi pour être heureux : tout cela me fut manifesté dans un obscur lointain.
Pourquoi nous faut-il, en parlant de ces choses, employer des images qui n’expriment que des rapports extérieurs? Qu’est-ce donc pour lui que hauteur ou profondeur, ténèbres ou lumières? Nous seuls, nous avons un haut et un bas, un jour et une nuit. Et c'est justement pour cela qu’il s’est fait semblable à nous, car autrement nous n’aurions pu communiquer avec lui.
Mais comment pouvons- nous participer à cet inestimable bienfait? Par la foi, nous répond l’Écriture. Qu’est-ce donc que la foi? Tenir pour vrai le récit d’un événement, en quoi cela peut-il me servir? 11 faut que je puisse m’en- approprier les effets, les conséquences. Cette foi , qui s’approprie , doit être un état particulier de l’âme , un état inaccoutumé pour l’homme naturel.
« Eh bien! Dieu tout-puissant, donne-moi la foi! » m’écriai-je un jour, dans l’extrême angoisse de mon cœur. Je m’appuyai sur une petite table, devant laquelle j’étais assise, et je couvris de mes mains mon visage baigné de larmes. J’étais dans la situation où nous sommes rarement, et où nous devons être pour que Dieu nous exauce.
Qui pourrait décrire ce que j’éprouvai? Un mouvement soudain entraîna mon âme vers la croix où souffrit Jésus; un mouvement, je ne puis mieux dire, parfaitement semblable à celui par lequel notre âme est conduite vers une personne absente et chérie, rapprochement sans doute bien plus essentiel et plus vrai qu’on ne suppose. C’est ainsi que mon âme s’approcha du Dieu incarné et crucifié, et, à l’instant même, je sus ce qu’était la foi.
« C’est la foi ! » m’écriai-je, en me levant soudain avec un mouvement de frayeur ; puis je cherchai à m’assurer de mes senti-
ments, de mon intuition, et bientôt je fus convaincue que mon esprit avait acquis une force d’élévation toute nouvelle.
Pour exprimer de pareilles impressions, le langage est impuissant. Je pouvais les distinguer, avec une parfaite clarté, de toute conception imaginaire. Point de vision, point d’image, et pourtant une certitude aussi complète d’un objet auquel elles se rapportaient, que dans le cas où l’imagination nous retrace les traits d’un ami absent.
Quand le premier transport fut passé, je remarquai que j’avais déjà connu cet état de l’âme ; seulement je ne l’avais jamais éprouvé avec autant de force, je n’avais jamais pu le retenir, jamais me l’approprier. Je crois du reste qu’une fois au moins toute âme humaine a ressenti quelque chose de pareil. Sans doute c’est là ce qui enseigne à chacun qu’il y a un Dieu.
Il m’avait pleinement suffi jusqu’alors de trouver en moi de temps en temps cette force passagère ; et si, par une dispensation particulière, je n’avais éprouvé, depuis des années, des chagrins inattendus; si je n’avais perdu, à cette occasion , toute confiance en mes propres forces, j’aurais été peut-être constamment satisfaite de cet état.
Mais ce moment solennel m’avait donné des ailes. Je pouvais m'élever au-dessus dç ce qui m’avait effrayé auparavant, comme un oiseau chantant vole sans peine par-dessus le torrent le plus rapide, au bord duquel un petit chien s’arrête en aboyant de détresse.
Ma joie était inexprimable, et, bien que je n’en découvrisse rien à personne, ma famille remarqua néanmoins chez moi une sérénité inaccoutumée, sans pouvoir deviner la cause de mon contentement. Pourquoi n’ai-je pas gardé toujours le silence et cherché à maintenir dans mon âme une disposition si pure ! Pourquoi me suis-je laissé entraîner par les circonstances à livrer mon secret! J’aurais pu m’épargner pour la seconde fois un long détour.
Comme cette force nécessaire m’avait manqué pendant les dix années précédentes de ma vie chrétienne, je m’étais trouvée dans la même position que d’autres honnêtes gens; je m’étais soutenue, en me remplissant toujours l’esprit d’images qui avaient rapport à Dieu, et assurément c’est déjà une chose utile,
car cela écarte en même temps les images nuisibles et leurs funestes effets ; puis notre âme s’empare souvent de quelqu’une de ces images spirituelles, et, avec ce secours, elle prend un peu l’essor, comme un jeune oiseau voltige d’une branche sur une autre. Aussi longtemps que l’on n’a rien de mieux, cet exercice n’est pas à rejeter.
Des images et des impressions qui nous dirigent vers Dieu, nous en trouvons dans les institutions religieuses, dans le son des cloches, l’harmonie de l’orgue et du chant, et surtout les discours de nos prédicateurs. J’en étais avide au delà de toute expression ; ni le mauvais temps ni ma santé débile ne m'empéchaient de fréquenter les églises, et, quand j’étais retenue au lit par la maladie, le son des cloches, le dimanche, pouvait seul me causer quelque impatience. J’aimais beaucoup à entendre le premier prédicateur de la cour, qui était un excellent homme; j'estimais aussi ses confrères, et je savais choisir, même dans les vases d’argile, les pommes d’or de la parole divine parmi les fruits terrestres. Aux exercices publics j’ajoutais toutes les formes possibles de ce qu’on appelle édification particulière, et par là je ne faisais que nourrir mon imagination et mon délicat sensualisme. J’étais si accoutumée à cette marche, je la respectais si fort, qu’aujourd’hui même je n’imagine rien de plus élevé. C’est que mon âme a des antennes et non des yeux; elle tâtonne, elle ne voit pas. Ah ! si elle avait des yeux- et si elle osait voir!...
Je retournai donc, pleine d’ardeur, aux prédications : mais, hélas! que m’arriva-t-il? Je n’y trouvais plus ce que j’avais trouvé jusqu’alors. Ces prédicateurs usaient leurs dents à la coque du fruit dont je savourais le noyau. Ils me lassèrent bientôt, mais j'avais trop de besoins factices pour m’en tenir à cet unique ami, que je savais pourtant trouver. Il me fallait des images, j’avais besoin d’impressions extérieures, et je croyais sentir de purs besoins spirituels.
La famille de Philon avait été en rapport avec la communauté des Moraves; il se trouvait encore dans sa bibliothèque beaucoup d’ouvrages du comte de Zinzendorf. Philon m’en avait parlé quelquefois d’une manière très-claire et très-favorable, et m’avait engagée à feuilleter quelques-uns de ces écrits, ne fùt-ce
que pour apprendre à connaître un phénomène psychologique. Je tenais trop le comte' pour un hérétique endurci; je laissais de même chez moi, sans les ouvrir, les cantiques d’Ebersdorf s, que, dans les mêmes vues, mon ami m’avait en quelque sorte obligée de prendre.
Dans mon dénùment absolu de tous moyens extérieurs d’édification, j’ouvris, comme par hasard, ce livre de cantiques, et, à ma grande surprise , j’y trouvai des hymnes, qui, au milieu de formes d’ailleurs très-singulières, semblaient se rapporter à ce que j’éprouvais : l’originalité et la naïveté de l’expression m’attiraient. C’étaient des impressions individuelles rendues d'une manière individuelle ; nuis termes d’école ne rappelaient quelque chose de guindé ou de vulgaire. Je fus persuadée que ces gens sentaient ce que je sentais moi-même, et je me trouvai très-heureuse de retenir ces vers dans ma mémoire et de les répéter en moi-même pendant quelques jours.
Dès le moment où la vérité m’avait été communiquée , il s’écoula de la sorte environ trois mois. Enfin je pris la résolution de tout découvrir à mon ami Philon et de lui demander ces livres, dont j’étais devenue extrêmement avide. Je fis cet aveu, et pourtant quelque chose au fond du cœur me le déconseillait sérieusement.
Je rapportai avec détail à Philon toute l’affaire, et, comme il y jouait un rôle essentiel, comme mon récit renfermait aussi pour lui la plus sévère exhortation à la pénitence, il fut saisi et touché au plus haut point ; il fondit en larmes. Je m’applaudissais, et croyais qu’il se fût aussi opéré chez lui une conversion complète.
11 me fournit tous les ouvrages que je désirais, et j’eus pour mon imagination une nourriture surabondante. Je fis de grands progrès dans la langue et la doctrine de Zinzendorf. Qu'on ne croie pas que je ne sache point apprécier, même aujourd’hui, le caractère du comte: je lui rends justice volontiers; ce n’est point un vain enthousiaste ; il parle, le plus souvent, des grandes
1. C’est toujours de Zinzendorf qu'il s’agit. On le verra encore désigné plus bas par son titre seulement.
2. Ebersdorf, communauté morave, dans la principauté de Reuss Lobenstein.
vérités avec une imagination hardie et sublime, et ses détracteurs n’ont su ni démêler ni apprécier ses mérites.
11 m’inspira une incroyable affection. Si j'eusse été maltresse de mes actions, j’aurais certainement quitté amis et patrie pour me retirer auprès de lui : nous nous serions entendus infailliblement, et il nous eût été difficile de nous accorder longtemps.
Grâce au ciel, j’étais alors étroitement enchaînée à la maison paternelle. C’était déjà un grand voyage pour moi que d’aller seulement au jardin. Les soins que je devais à mon vieux père infirme me donnaient assez d’occupation, et, dans mes heures de délassement, mon passe-temps était la sublime rêverie. La seule personne que je visse était Philon, que mon père aimait beaucoup, mais dont les rapports avec moi avaient un peu souffert de la dernière déclaration. Chez lui, l'émotion n’avait pas été profonde, et, après quelques vaines tentatives qu’il fit pour parler mon langage, il évita cette matière, d’autant plus aisément que ses connaissances étendues lui fournissaient toujours de nouveaux sujets d’entretien.
J’étais donc une sœur morave de ma façon , et je dus cacher surtout cette nouvelle direction de mon cœur et de mes sentiments au prédicateur de la cour, que j’avais grand sujet d’estimer comme mon confesseur1, et dont le grand mérite n’avait même souffert à mes yeux aucune atteinte de son extrême répugnance pour la communauté morave. Hélas! je devais être, avec d’autres, pour cet homme respectable, la source de nombreux soucis.
11 avait fait, bien des années auparavant, la connaissance d’un honnête et pieux gentilhomme d’un pays voisin, et il avait dès lors entretenu avec lui une active correspondance, comme avec un fidèle qui cherche Dieu sérieusement. Quelle douleur pour le guide spirituel, lorsque ensuite le cavalier entra dans la communauté morave, et vécut longtemps parmi les frères! Quelle joie, au contraire, quand son ami vint à se brouiller avec eux, et parut de nouveau s’abandonner entièrement à sa direction!
1. On sait que les vieux luthériens, en ce point différents des nouveaux, admettent la confession.
Le nouveau venu fut présenté, comme en triomphe, à toutes les brebis particulièrement chéries du premier pasteur. Notre maison fut la seule où il ne fut pas introduit, parce que mon père ne voyait plus personne. Le gentilhomme fut très-goûlé : il avait la politesse de la cour et les manières engageantes de la communauté ; avec cela, beaucoup de belles qualités naturelles, et il fut bientôt le grand saint de tous ceux qui Grent sa connaissance. Son conducteur spirituel en éprouvait une extrême joie. Malheureusement , le gentilhomme n’était brouillé avec la communauté que sur des questions de forme, et, dans le cœur, il était toujours morave, attaché réellement au corps de la doctrine; et même les futilités que le comte y avait ajoutées lui convenaient parfaitement. Il était désormais accoutumé à cette forme d’exposition, à ces façons de parler; et, s’il devait dissimuler soigneusement en présence de son ancien ami, aussitôt qu’il se voyait entouré d’un petit cercle intime , il éprouvait d’autant plus le besoin de produire ses chants naïfs, ses litanies et ses petites images , et il trouvait , comme on peut le croire, une grande approbation.
Je ne savais rien de tout cela, et je continuais de rêver à ma façon. Nous fûmes longtemps sans nous connaître.
Un jour, je profitai d’une heure de loisir pour faire une visite à une amie malade. Je trouvai chez elle plusieurs connaissances, et je m’aperçus bientôt que j’avais troublé une conversation. Je n’en laissai rien paraître; mais, à ma grande surprise, je vis suspendus aux murs de la chambre quelques tableaux moraves soigneusement encadrés1. Je devinai bientôt ce qui avait pu se passer avant mon arrivée , et je saluai cette nouvelle apparition par quelques vers qui s’y rapportaient. Que l’on se figure la surprise de mes amis! On s'expliqua et l’on s’entendit sur-le-champ.
Dès lors je cherchai plus souvent l’occasion de sortir. A mon vif regret, je ne la trouvais guère qu’une fois en trois ou quatre semaines. Je Gs connaissance avec le noble apôtre, et peu à peu avec toute la secrète communauté. Je fréquentais, quand
I. Les Moraves, sans rendre aucun culte au* images, en font usage dans leurs pratiques religieuses.
je le pouvais, leurs assemblées; et, avec mon caractère sociable, je trouvai une douceur infinie à recueillir de la bouche d’autres personnes et à leur communiquer ce que je m’étais bornée jusqu’alors à méditer seule en moi-même.
Je n’étais pas assez prévenue pour ne pas remarquer qu’un petit nombre seulement sentaient bien ce tendre langage, et qu’ils n’en étaient pas plus avancés dans la piété qu'auparavant par les liturgies de l’Église. Cependant je marchais avec eux et ne me laissais pas ébranler. Je me disais que je n’avais pas mission pour examiner et juger les cœurs, j’avais été moi-méme préparée à l’amendement par mainte innocente expérience. Je prenais ma part ; lorsque j’entrais en explications, je m’attachais au sens, qu’en une matière si délicate, les paroles obscurcissent plutôt que de l’éclaircir, et je laissais d’ailleurs, avec une tolérance tranquille, chacun agir à sa manière.
A ces jours paisibles de secrètes jouissances, goûtées en commun, succédèrent bientôt les orages de luttes et d’adversités publiques, qui agitèrent la cour et la ville, et causèrent même, on peut le dire, plus d’un scandale. Le moment était venu où le premier prédicateur de la cour, ce grand adversaire de la communauté morave, devait apprendre, pour sa pieuse humiliation, que ses auditeurs les plus fervents et les plus dévoués jusqu’alors inclinaient tous vers la communauté. Il fut extrêmement offensé; il oublia, dans le premier moment,' toute mesure; et, l’aurait-il même voulu, il n’aurait pu, dans la suite, revenir en arrière. De violents débats s’élevèrent, dans lesquels, heureusement, je ne fus pas nommée, parce que ma présence à ces réunions si détestées n’avait été qu’accidentelle , et que notre zélé directeur ne pouvait se passer de mon père et de mon ami dans les affaires civiles. Je gardai la neutralité avec une satisfaction secrète; car j’avais déjà de la répugnance à m’entretenir de ces sentiments et de ces matières , même avec des personnes bienveillantes, si elles ne pouvaient en saisir toute la profondeur et s’arrêtaient à la surface; mais, de débattre avec des adversaires des questions sur lesquelles on s’entendait à peine avec des amis, cela me semblait inutile et même pernicieux. En effet, je ne tardai pas à remarquer que des hommes d’un caractère noble et bienveillant, qui ne purent, dans cette occasion, se préserver de
haine et d’antipathie, tombèrent bientôt dans l’injustice, et, pour défendre une simple forme, abjurèrent, peu s’en faut, leurs meilleurs sentiments.
Quels que fussent, dans cette affaire, les torts de mon respectable directeur, et quelques efforts que l'on fit pour exciter contre lui mon ressentiment, je ne pus jamais lui refuser une cordiale estime. Je le connaissais parfaitement ; je pouvais équitablement me tigurer sa manière de considérer ces choses. Je n'avais jamais vu d’homme sans faiblesses; seulement, elles sont plus choquantes chez les hommes éminents; or, nous désirons et nous voulons absolument que ceux qui sont si privilégiés ne payent aucun tribut à l’humanité. Je l’honorais comme un homme excellent, et j’espérais faire servir ma neutralité secrète à ménager une paix ou du moins une trêve. Je ne sais ce que j’aurais obtenu : Dieu en finit par un moyen plus prompt, et retira le pasteur à lui. Tous ceux qui naguère avaient disputé avec le prédicateur pleurèrent sur son cercueil. Personne n’avait jamais révoqué en doute sa droiture et sa piété.
Vers ce même temps , je dus aussi renoncer à ma poupée , que ces contestations m’avaient, en quelque façon, présentée sous un nouveau jour. Mon oncle avait poursuivi en silence ses plans à l’égard de ma sœur. 11 lui proposa un jeune homme noble et riche, et, dans la constitution de la dot, il se montra aussi généreux qu’on pouvait l'attendre de lui. Mon père donna son consentement avec joie ; ma sœur avait le cœur libre et préparé : elle accepta volontiers. Les noces devaient se célébrer au château de notre oncle; amis et parents furent conviés, et nous arrivâmes tous le cœur joyeux.
Ce fut la première fois de ma vie qu’à mon entrée dans une maison, l’admiration me saisit. J’avais, il est vrai, souvent ouï parler du goût de notre oncle, de son architecte italien , de ses collections et de sa bibliothèque : mais je comparais tout cela avec ce que j’avais déjà vu , et je m’en faisais une idée trèsconfuse. Quelle ne fut donc pas ma surprise, à l’impression harmonieuse et grave que j’éprouvai dès mon entrée dans cette maison, et qui allait croissant dans chaque salle! Jusqu’à ce jour, la magnificence et les ornements n’avaient fait que me distraire, mais ici je me sentais recueillie et rappelée en moi-
même. Dans tous les apprêts des solennités et des fêtes, la pompe et la dignité éveillaient une satisfaction secrète , et je pouvais tout aussi peu comprendre qu’un seul homme eût inventé et ordonné toutes ces choses , et que plusieurs se fussent réunis pour accomplir ensemble un si grand dessein. Et cependant l’hôte et ses gens montraient une parfaite aisance; on ne remarquait pas une trace de contrainte et de vaine cérémonie.
Le mariage même se lit à l’improviste, d’une manière touchante ; nous fûmes surpris par une excellente musique vocale , et le pasteur sut donner à cette cérémonie une sérieuse solennité.
J’étais auprès de Philon. Au lieu de me féliciter, il me dit avec un profond soupir :
* Quand j'ai vu votre sœur donner sa main , il m’a semblé qu’on m’arrosait d’eau bouillante.
— Pourquoi ? lui dis-je.
— C’est toujours ainsi , quand je vois unir deux époux. »
Je me moquai de lui, mais , depuis, ses paroles me sont revenues plus d’une fois à la mémoire.
L’allégresse de la société , où se trouvaient beaucoup de jeunes gens, paraissait d’autant plus brillante, que tous les objets qui nous environnaient étaient nobles et sérieux. Tous les meubles, la vaisselle, le linge et le service de table, s’accordaient avec l’ensemble, et, si les architectes me semblaient ailleurs sortis de la même école que les confiseurs, ici le confiseur et l'officier qui avait la charge de mettre le couvert semblaient s’être formés à l’école de l’architecte.
Comme la réunion devait durer plusieurs jours, l’hôte, ingénieux et sage , avait préparé à la société des plaisirs de tout genre. Je n’eus pas à faire encore la triste observation, que j'avais faite si souvent , du malaise qu’éprouve une société nombreuse et diverse, qui, étant laissée à elle-même, est forcée de recourir aux passe-temps les plus vulgaires et les plus vides, et d’ennuyer les gens d’esprit afin que les sots s’amusent.
Notre oncle avait disposé les choses tout autrement. Il avait établi deux ou trois maréchaux, si je puis les nommer ainsi. L’un était chargé de pourvoir aux plaisirs de la jeunesse : la danse, les promenades en voiture, les petits jeux étaient de
GOETHE. — ANS. D’aPPH. 25
son ressort, et se trouvaient sous sa direction, et, comme la jeunesse aime le plein air, et ne craint pas les influences de la température, on lui avait abandonné le jardin et sa grande salle, à laquelle on avait ajouté , à cet effet, quelques galeries et pavillons , de planches , il est vrai , et de toile seulement, mais avec un goût si noble , que tout rappelait l’idée de la pierre et du marbre. Qu’elles sont rares, les fêtes où le maître se croit obligé à pourvoir de toute manière aux besoins et à l’agrément de ses hôtes ! La chasse et les parties de jeu , de courtes promenades , des asiles commodes, pour les entretiens familiers et solitaires, étaient préparés pour les personnes plus âgées; et qui aimait à se coucher de bonne heure était logé loin du bruit.
Grâce à ce bon ordre , le séjour où nous étions semblait être un petit univers, et cependant, si l’on y regardait de près, le château n’était pas grand : et , sans la connaissance parfaite du local, sans le génie de l’hôte, il eût été diflicile d’y loger tant de monde et de traiter chacun selon goût.
Autant nous est agréable la vue d’une belle personne , autant nous aimons à voir tout un établissement qui nous rend sensible la présence d’un être ingénieux et sage. C’est déjà un plaisir d’entrer dans une maison propre , fût-elle bâtie et meublée sans goût, parce qu’on y reconnaît la présence d’un maître qui a du moins une sorte de culture. Comme ce plaisir est doublé, lorsque, dans une habitation humaine, tout nous révèle une culture supérieure, quoique renfermée dans les choses matérielles!
Je fus vivement frappée de cette vérité dans le château de mon oncle. Mes conversations, mes lectures, avaient eu souvent les arts pour objet. Philon était aussi un grajid amateur do tableaux et avait une belle collection; j'avais moi-même beaucoup dessiné; mais j’étais trop occupée de mes sentiments religieux, et ne songeais qu'à m’éclairer sur la seule chose nécessaire; et d’ailleurs tout ce que j’avais vu, comme les autres choses mondaines, ne semblait propre qu’à me distraire. Alors, pour la première fois, je fus conduite au recueillement par les objets extérieurs , et j’appris à connaître la différence qui existe entre le chant délicieux que la nature dicte au rossignol et un
DE WILHELM MEISTÈR.
alléluia chanté, à ma grande admiration, par quatre voix humaines que le goût dirige.
Je ne cachai pas à mon oncle ma joie de cette nouvelle découverte. Quand chacun de ses hôtes était occupé de son côté, il avait coutume de s’entretenir de préférence avec moi. 11 parlait avec une grande modestie de ce qu'il possédait et avait produit; avec la plus grande assurance, de l’esprit dans lequel il avait recueilli et disposé les objets; et je pouvais observer qu’il usait envers moi de ménagements, en subordonnant, selon son ancienne habitude, le bien dont il se croyait possesseur et maitrc, à celui qui, dans ma conviction, était le bien véritable et excellent.
« Si nous pouvons supposer, dit-il un jour, que le Créateur de l’univers a pris lui-méme la forme de sa créature, et a passé, comme elle, quelque temps dans ce monde, l’être humain doit nous sembler déjà Infiniment parfait, puisque le Créateur a pu s’unir si intimement avec lui. Par conséquent, il ne doit pas exister d’opposition entre l’essence de l’homme et l’essence de la divinité, et, quand même nous sentons souvent entre elle et nous une certaine dissemblance, un certain éloignement , à plus forte raison , devons-nous ne pas considérer toujours et uniquement les faiblesses et les infirmités de notre nature, comme ferait l’avocat du diable, mais plutôt rechercher toutes les perfections par lesquelles nous pouvons confirmer nos prétentions à la ressemblance de la divinité.
— Vous me rendez trop confuse, mon cher oncle, lui répbndis-je en souriant, par votre complaisance à parler mon langage. Ce que vous avez à me dire a pour moi tant de prix, que je voudrais vous l’entendre énoncer dans la forme qui vous est propre; ce que je n'en pourrai pa3 adopter tout à fait, je tâcherai du moins de l’interpréter.
— Je pourrai, dit-il, continuer dans la forme qui m’est la plus particulière, sans avoir à changer de ton. Le plus grand mérite de l’homme consiste, il me semble, à dominer, autant que possible, les circonstances, et à se laisser dominer par elles le moins qu’il se peut faire. L’univers est pour nous ce qu’une grande carrière est pour l’architecte, qui ne mérite ce nom qu’en édifiant , avec l’économie , la convenance et la solidité la
LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE plus grande, au moyen de ces massés que lui présente au hasard la nature, le modèle dont son génie a conçu la pensée. Tout ce qui est hors de nous, et , j’oserai dire, tout ce qui nous touche, ne sont que des éléments; mais au fond de nous-mêmes réside cette force créatrice, qui est en état de produire ce qui doit être, et qui ne nous laisse ni repos ni trêve, que nous ne l’ayons représenté , de quelque manière , soit hors de nous soit en nous. Vous, ma chère nièce, vous avez peut-être choisi la meilleure part; vous avez cherché à mettre en harmonie votre être moral, votre âme sérieuse et tendre, avec elle-même et avec le grand Être , tandis que nous autres nous pouvons ne point mériter le blâme, quand nous cherchons à connaître, dans toute son étendue, l’homme sensitif, et à donner une direction unique à ses forces actives.»
Ces entretiens nous rapprochèrent peu à peu , et je demandai à mon oncle de me parler sans ménagement , comme il se parlait à lui-même.
« Ne croyez-pas , me -dit-il, que je vous flatte, quand je loue votre manière de penser et d'agir. J'honore l’homme qui sait clairement ce qu'il veut, qui marche en avant sans relâche, connaît les moyens convenables à son but , et sait les saisir et les mettre en œuvre; de savoir si son but est grand ou petit, s'il mérite le blâme ou la louange , c’est pour moi une question secondaire. Croyez-moi, ma nièce, la plus grande partie du mal, et de ce qui en porte le nom dans le monde, provient uniquement de ce que les hommes sont trop négligents pour étudier parfaitement leur but, et, lorsqu'ils le connaissent, pour y tendre par de sérieux efforts. Je les compare à des gens qui ont dessein de bâtir une tour, et qui n’emploient pas plus de temps et de matériaux pour asseoir les fondements , qu’on ne ferait tout au plus pour une cabane. Vous, ma chère amie, dont le premier besoin était de démêler parfaitement votre nature morale , si, au lieu de faire les grands et hardis sacrifices que vous avez faits, vous aviez dû vous accommoder aux exigences d'une famille, d’un fiancé, peut-être d’un époux, vous auriez été en perpétuelle contradiction avec vous-même, vous n’auriez pas joui d’un instant de bonheur.
— Vous employez le mot de sacrifice, lui répondis-je, et j’ai
quelquefois réfléchi que nous immolons souvent à un but plus élevé, comme on ferait à un Dieu, un objet de moindre valeur, bien qu'il nous soit cher; comme l’on conduirait de bon cœur à l’autel un agneau chéri , pour obtenir la guérison d’un père.
— Que ce soit la raison ou le sentiment, répliqua-t-il, qui nous ordonne dé quitter ou de choisir une chose pour une autre, la décision et la persévérance sont, à mon avis, ce qu’il y a de plus estimable chez l’homme. On ne saurait avoir ensemble la marchandise et l’argent, et il faut plaindre également celui qui a sans cesse envie de la marchandise, sans pouvoir se résoudre à se dessaisir de l’argent , et celui qui regrette d’avoir acheté, quand la marchandise est dans ses mains. Mais je suis bien loin de blâmer les hommes pour cela : ce n’est pas proprement leur faute , c’est celle des circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent et ne savent pas se conduire. C’est ainsi , par exemple, que vous trouverez, en général, moins de prodigues à la campagne que dans les villes, et moins dans les petites villes que dans les grandes. Pourquoi cela ? L’homme est né pour une situation bornée; sa vue peut saisir un but simple, voisin, déterminé, et il s’accoutume à se servir des moyens qu’il a sous la main ; mais, aussitôt qu’il entre dans une vaste carrière, il ne sait plus ni ce qu’il veut ni ce qu’il doit faire, et peu importe qu’il soit distrait par la multitude des objets ou transporté hors de lui -même par leur dignité et leur grandeur : c’est toujours un malheur pour lui, lorsqu’il est tenté d’aspirer à quelque chose avec quoi il ne peut s’unir par une activité régulière et spontanée.
« En vérité, poursuivit-il, rien n’est possible dans le monde sans une ferme volonté, et, parmi les personnes que nous appelons éclairées , cette qualité est rare : qu elles se livrent au travail , aux affaires , aux arts , aux plaisirs même , c’est toujours comme à leur corps défendant; on vit comme on lit un paquet de gazettes , uniquement pour en avoir fini , et cela me rappelle ce jeune Anglais à Rome , qui disait un soir , dans un cercle , avec une grande satisfaction , qu’il s’était débarrassé ce jour-là de six églises et de deux galeries. Nous voulons savoir et connaître mille choses, et justement ce qui nous touche le moins , et nous ne remarquons pas que , pour apaiser la faim ,
il ne suffit pas de humer l’air. Quand je rencontre un homme dans le monde , je demande aussitôt : « A quoi s’occupe-t-il ? comment et avec quelle suite? » La réponse décide pour toujours de l’intérêt que je prendrai à lui.
— Peut-être , mon cher oncle , êtes-vous trop, sévère , et refusez-vous l’appui de votre main secourable à plus d’un honnête homme à qui vous pourriez être utile.
— Faut-il en faire un reproche à l’homme qui si long-temps a travaillé inutilement sur eux et pour eux ? Combien ne souffrons-nous pas , dans notre jeunesse, par ces gens qui croient nous inviter à une agréable partie de plaisir , quand ils nous promettent la société des Dana'ides et de Sisyphe! Dieu soit loué , je me suis délivré d'eux, et , si par malheur il s’en montre quelqu'un dans ma société , je cherche à l’écarter le plus poliment que je puis; car ce sont précisément ces gens-là qui font les plaintes les plus amères sur la confusion des affaires du monde , sur la futilité des sciences , la légèreté des artistes , la nullité des poètes , et que sais-je encore? Ils ne songent pas le moins du monde qu’eux-mêmes , et la foule qui leur ressemble, ne sauraient lire le livre qui serait écrit comme ils le demandent; que la véritable poésie leur est étrangère , et qu’une belle œuvre d’art n’obtient leur suffrage qu’à la faveur du préjugé. Mais laissons cela, car ce n’est pas le moment de faire dés invectives et des plaintes. »
Mon oncle attira mon intention sur divers tableaux qui décoraient la salle; mes yeux s’arrêtèrent sur ceux qui avaient de la grâce ou dont le sujet était intéressant.
Au bout de quelques moments, il me dit :
« Accordez aussi quelque attention au génie qui a produit ces ouvrages ! Les belles âmes se plaisent à voir le doigt de Dieu dans la nature ; pourquoi n’accorderaient-elles pas aussi quelque estime à la main de son imitateur? »
Puis il me fit considérer quelques tableaux sans apparence , et tâcha de me faire comprendre, qu'à proprement parler, l’histoire de l’art peut seule nous donner l’idée de la valeur et du mérite d’un ouvrage ; qu’il faut d’abord connaître les pénibles progrès du mécanisme et du métier, auxquels l’homme ingénieux a travaillé durant des siècles , pour concevoir com-
ment il est possible que le génie se meuve avec joie et liberté sur les sommets dont le seul aspect nous donne le vertige.
11 avait rassemblé dans cet esprit une belle série de tableaux, et je ne pus m’empêcher, quand il me l’exposa , d’y voir, comme dans un emblème, le développement de la culture inorale. Quand je lui communiquai ma pensée , il me répondit :
* Vous avez parfaitement raison, et nous voyons par là qu’on a tort de travailler à la culture morale isolément , et abstraction faite de tout le reste; on trouvera, au contraire, que l'homme dont l’esprit aspire à ce développement a toute sorte de raisons pour cultiver en même temps seé sensations les plus délicates , afin de n’étre pas exposé à descendre de sa hauteur morale, en s’abandonnant aux séductions d’une imagination déréglée, et s’exposant à dégrader sa noble nature , par le plaisir qu’il prendrait à des niaiseries sans goût, si ce n’est à queb que chose de pire. »
Je ne le soupçonnais point de faire allusion à moi, mais je me sentais atteinte, quand je songeais que, parmi les hymnes qui m’avaient édifiée, plusieurs pouvaient bien avoir été Sans goût , et que les petites images qui se rattachaient à mes idées religieuses auraient difficilement trouvé grâce devant les yeux de mon oncle.
Philon avait souvent passé son temps dans la bibliothèque , et il m’y conduisit enfin. Nous admirâmes le choix et le nombre des livres. On reconnaissait dans cette collection la pensée du maître; car on n’y trouvait presque d’autres livres que ceux qui nous conduisent à des connaissances claires, ou nous enseignent à classer nos idées; qui nous fournissent de bons matériaux ou nous démontrent l'unité de notre esprit.
J’avais lu énormément dans ma vie, et, dans certaines catégories, -presque aucun livre ne m’était inconnu; il me fut d’autant plus agréable de parler du coup d’œil général , pour observer des lacunes , là où je n’aurais vu , sans cela , qu’une confusion limitée ou une étendue infinie.
Nous fîmes en même temps connaissance avec un homme très-intéressant, d’un caractère paisible. Il était médecin et naturaliste, et semblait un des dieux pénates, plutôt qu’un des habitants de la maison. Il nous montra le cabinet d’histoire na-
turelle , qui, renfermé , comme la bibliothèque , dans des armoires vitrées , décorait les murs de la salle , et, sans rétrécir le local , lui donnait un noble caractère. Là je me souvins avec joie de mon enfance ; et je lis remarquer à mon père plusieurs objets qu’il avait apportés au chevet du lit de son enfant malade, qui entrait à peine dans la vie. Au reste le médecin ne cacha nullement, dans cet entretien, non plus que dans ceux qui suivirent , que ses sentiments religieux se rapprochaient des miens ; à cette occasion , il fit un magnifique éloge de mon oncle, pour sa tolérance et pour l’estime qu’il faisait de tout ce qui annonce et favorise la dignité et l’unité de la nature humaine, ne demandant à tous les autres hommes que la pareille, et condamnant et fuyant, plus que tout au monde, les vanités individuelles , les vues étroites et exclusives.
. Depuis le mariage de ma sœur, on voyait briller la joie dans les yeux de mon oqcle, et il me parla plusieurs fois de ce qu’il songeait à faire pour elle et pour ses enfants. Il avait de belles terres, qu’il administrait lui-même, et qu’il espérait transmettre à ses neveux dans le meilleur état. Quant au petit domaine où il nous avait reçus, il semblait nourrir une pensée particulière.
« Je ne veux le léguer, disait-il, qu'à une personne qui sache comprendre, apprécier et goûter ce qu’il renferme, et qui soit convaincue qu’en Allemagne surtout, il importe qu’un riche, un grand, forme des collections, qui puissent servir de modèles. »
La plupart des hôtes s’étaient insensiblement dispersés; nous, nous disposions à partir, et nous pensions n’avoir plus de fêtes à espérer, quand notre oncle sut nous causer à la fois une vive surprise et un noble plaisir. Nous n'avions pu lui taire notre ravissement, le jour du mariage de ma sœur, quand un chœur de voix se fit entendre sans aucun accompagnement. Nous lui fimes comprendre assez clairement notre vœu de goûter encore une fois ce plaisir. Il parut ne pas y prendre garde. Quelle ne fut donc pas notre surprise, lorsqu’un soir il nous dit :
« L’orchestre de bal est parti ; nos jeunes amis ont pris la volée; les époux eux-mêmes semblent déjà plus sérieux : dans un pareil moment, nous séparer, peut-être pour ne jamais nous revoir, jamais du moins de la même manière, éveille en nous une disposition solennelle, à laquelle je ne puis offrir une plus
noble nourriture que les chants dont vous avez paru souhaiter la répétition. »
Aussitôt il nous fit entendre des chants à quatre et à huit voix; les chanteurs s’étaient encore exercés et fortifiés en secret, et nous eûmes, j’ose le dire, un avant-goût de la béatitude céleste. Je ne connaissais jusqu’alors que les chants pieux par lesquels de bonnes âmes, qui s’ écorchent le gosier, comme les oiseaux des bois , croient louer Dieu , parce qu’elles se procurent à ellesmêmes une sensation agréable; puis la frivole musique des concerts, qui provoque tout au plus chez nous l'admiration d’un talent, et rarement une jouissance, même passagère. Mais, cette fois, j’entendis un chant, expression du plus profond sentiment de nobles âmes, et qui, par des organes exercés et pars, parlait, avec un ensemble harmonieux, au plus noble et plus profond sentiment de l’homme, et lui faisait vivement sentir en ce moment sa ressemblance avec la Divinité. C’étaient des chants latins, des chants d’église, qui ressortaient comme des pierres précieuses sur l’anneau d'or d'une société mondaine et polie, et qui, sans prétendre à ce qu’on nomme édification, m’élevèrent à l’émotion la plus sublime et me causèrent un vrai bonheur.
A notre départ , nous reçûmes tous de mon oncle de nobles présents : il me donna une croix de ehanoinesse d'un plus beau travail et*émaillée avec plus de goût qu’on ne le voyait communément. Elle portait un gros brillant, par lequel elle était fixée au ruban , et que mon oncle me pria de considérer comme la plus noble pierre d’un cabinet d’histoire naturelle.
Ma sœur suivit son mari dans ses terres; nous retournâmes tous dans nos demeures, et il nous sembla que, pour ce qui regarde les dehors, nous étions rentrés dans une vie bien vulgaire. Nous étions transportés, comme d'un château de fées, dans un lieu tout uni, et il fallut nous résigner à reprendre nos habitudes.
Les remarquables expériences que j’avais faites dans cette nouvelle sphère me laissèrent une heureuse impression; mais elle ne subsista pas longtemps dans toute sa vivacité, bien que mon oncle cherchât à l’entretenir et à la renouveler, en me faisant passer de temps en temps quelques-unes de ses œuvres
d’art les plus agréables et les meilleures , qu’il remplaçait par d’autres, quand j’avais joui assez longtemps des premières.
J’étais trop accoutumée à m’occuper de moi-même, à régler l’état de mon cœur et de mon âme, à m'entretenir de ces choses avec des personnes animées des mêmes sentiments, pour qu’il me fût possible de considérer avec attention une œuvre d’art, sans faire bientôt un retour sur moi-même. J’étais accoutumée à regarder toujours un tableau et une gravure comme les caractères d’un livre. Une belle impression plaît sans doute; mais qui ouvrira et prendra un livre à cause de l'impression? Je voulais donc aussi qu’une peinture me dit quelque chose, m’instruisit, me toilchlt, me rendit meilleure; et, quoi que pût me dire mon oncle, dans les lettres par lesquelles il m’expliquait ses œuvres d’art, je demeurai dans mon premier sentiment.
Au reste, les circonstances, les changements qui arrivèrent dans ma famille, plus encore que mon propre caractère, m’arrachèrent à ces méditations, et même quelque temps à moimême : j’eus à souffrir et à travailler plus que mes forces débiles ne semblaient le permettre. Celle de mes sœurs qui restait (ille avait été jusqu’alors mon bras droit :-forte et bien portante, d’une bonté parfaite, elle s'était chargée du ménage, comme je m’étais consacrée à soigner notre vieux père. Elle fut prise d’un catarrhe qui dégénéra en maladie de poitrine, et, en trois semaines, elle fut couchée dans le cercueil. Sa mort me fit une blessure dont je ne suis pas encore guérie.
Je tombai malade, et j'étais alitée avant qu’elle fût ensevelie : mon ancien mal de poitrine sembla se réveiller; j’avais une toux violente, et un enrouement si fort que j’en avais perdu la voix. Ma sœur absente, saisie de frayeur et de chagrin à ces nouvelles, lit une fausse couche. Notre père dut craindre de perdre tout à la fois ses enfants et l’espérance de sa postérité. Sa juste douleur augmentait la mienne : je priai Dieu de me rendre quelque santé, et lui demandais seulement de prolonger assez mes jours pour que je survécusse à mon père. Je guéris, et, délicate comme je l’étais, je me trouvai pourtant, quoique avec beaucoup de peine, en état de remplir mes devoirs.
Ma sœur eut une nouvelle grossesse. Elle me confia divers soucis, qu’une fille confie ordinairement à sa mère. Elle n’était
PR WILHBLM MEISTER.
pas fort heureuse avec son mari; nous dûmes en faire un secret à notre père. Il fallut m’ériger en arbitre, et je le pouvais d'autant mieux que mon beau-frère avait confiance en moi. Au fond ils étaient bons l’un et l’autre; seulement, au lieu de se faire des concessions mutuelles, ils disputaient, et, par le désir de vivre dans un parfait accord, ils ne pouvaient jamais s’entendre. J'appris alors à m’occuper sérieusemeut des choses de la terre, et à pratiquer ce quo je m’étais jusque-là bornée à chanter.
Ma sœur accoucha d’un garçon : les souffrances de mon père ne l’empêchèrent pas de se rendre auprès d’elle. A la vue de l’enfant, sa joie fut inexprimable. Pendant le baptême, il me parut sortir de son état ordinaire ; il était comme inspiré : on eût dit un génie à deux visages, l’un tourné avec joie vers les régions dans lesquelles il espérait entrer bientôt, l’autre vers la vie terrestre, nouvelle et pleine d’espérance, éclose dans l'enfant qui descendait de lui. Pendant le retour, il ne se lassait point de me parler de l’enfant, de sa figure, de sa santé, du désir qu’il avait que les facultés de ce nouveau citoyen du monde fussent heureusement cultivées. Il ne tarit pas là-dessus jusqu’à notre arrivée, et ce fut seulement au bout de quelques jours, que l’on remarqua chez lui un mouvement de fièvre, qui se manifesta après dîner, sans frisson, par un peu de chaleur et d’accablement. Cependant il ne garda point le lit , il sortit dans la matinée, remplit exactement les devoirs de sa charge, jusqu’à ce qu’cnlin des symptômes sérieux, persistants, vinrent l’arrêter.
Je n’oublierai jamais le repos d'esprit, la clarté, la lucidité, avec lesquels il régla, dans le plus grand ordre, les affaires de sa maison et les soins de sa sépulture, comme il aurait fait pour un autre. Il me disait, avec une sérénité qui ne lui était pas ordinaire, et qui s’éleva jusqu’à une vive joie :
» Qu’est devenue la crainte de la mort, que j’ai autrefois sentie? Pourquoi aurais-je peur de mourir? J’ai un Dieu clément î le tombeau ne me cause aucun effroi; j’entre dans la vie éternelle. »
Repasser dans ma mémoire les circonstances de sa mort, qui ne tarda guère, est dans ma solitude un de mes plus doux entretiens; nul raisonnement ne m’empêchera d'y reconnaître les effets visibles d’une puissance suprême.
La mort de mon père changea mon genre de vie. De la plus étroite obéissance, de la gêne la plus grande, je passai à la plus grande liberté, et j’en usai comme d’un mets dont on a été privé longtemps. Auparavant, j’étais rarement deux heures hors de la maison : maintenant, je passais à peine une seule journée chez moi. Mes amis, à qui je ne faisais autrefois que de courtes visites, voulaient jouir constamment de ma société, ainsi que moi de la leur. J’étais fréquemment invitée à dîner; puis venaient les promenades en voiture, les petits voyages d'agrément, et je m’y prêtais toujours volontiers. Mais, quand le cercle fut parcouru, je m’aperçus que l’inestimable avantage de la liberté ne consiste pas à faire tout ce qui peut nous plaire et à quoi les circonstances nous invitent, mais à pouvoir faire sans détour, sans obstacle ni gêne, ce qu’on tient pour juste et convçnable, etj’étais en Age d’arriver là-dessus, sans payer d’apprentissage, à une complète persuasion.
Je ne pouvais me refuser de continuer et de resserrer, aussitôt que possible, mes relations avec les membres de la communauté morave, et je me hitai de visiter quelques-uns de leurs établissements les plus voisins; mais je n’y trouvai point non plus ce que je m’étais figuré. Je fus assez franche pour dire ma pensée, et l’on voulut me persuader que ces institutions n'étaient rien auprès d'une communauté régulièrement établie. Je pouvais accepter cette réponse, mais j’étais néanmoins persuadée que le véritable esprit devait ressortir aussi bien d’un petit établissement que d'un grand.
lîn de leurs évêques, qui était présent, disciple immédiat du comte de Zinzendorf, s’occupa beaucoup de moi. 11 parlait parfaitement l'anglais, et, comme je l’entendais un peu, il crut que c’était un indice que nous étions faits l’un pour l’autre. Ce ne fut point du tout mon avis : jl ne me plut pas le moins du monde. Il avait été coutelier en Moravie, son pays natal, et sa manière de penser avait quelque chose qui sentait le métier. Je me serais mieux entendue avec M. de L..., qui avait été major au service de France, mais je me sentais incapable de l’humilité qu'il témoignait devant ses supérieurs; il me semblait qu’on me donnât des soufflets, quand je voyais sa femme et d’autres dames, plus ou moins considérables, baiser la main de levêque. Cepen-
dant nous étions convenus de faire un voyage en Hollande; mais, pour mon plus grand bien sans doute, ce projet resta sans exécution.
Ma sœur était accouchée d’une fille, et ce fut aux femmes, cette fois, de se réjouir, et de songer aux moyens de former cette enfant à notre image. De son côté, mon beau-frère fut trèsmécontent l’année suivante, quand une tille vint encore à naître. Riche comme il l’était, fl souhaitait de se voir entouré de garçons, qui pussent le seconder un jour dans l'administration de ses domaines.
Ma faible santé me condamnait au repos, et cette vie tranquille maintenait assez bien l’équilibre de mes forces. Je ne craignais pas la mort; je désirais même de mourir, mais j’avais le secret sentiment que Dieu me laissait le temps de sonder mon âme et de m’approcher de lui toujours davantage. Dans mes nombreuses insomnies, j’éprouvai quelque chose de particulier, que je ne saurais clairement exprimer.
Il me semblait que mon âme pensait sans le secours du corps; elle voyait même le corps comme un objet étranger et comme un vêtement. Elle se représentait, avec une vivacité extraordinaire, les temps et les événements passés, et en prévoyait les conséquences. Tous ces temps sont passés; ceux qui les suivront passeront à leur tour; le corps sera déchiré comme vêtement; mais moi, que je connais si bien, moi, je suis!
Un noble ami, qui s’était lié avec moi d’une manière toujours plus intime, m’apprit à m'attacher aussi peu que possible à cette grande, sublime et consolante pensée. C’était le médecin dont j’avais fait la connaissance chez mon oncle, et qui avait fort bien étudié la constitution de mon corps et de mon esprit. Il me lit voir à quel point les sensations que nous entretenons en nous -mêmes, indépendamment des 'objets extérieurs, nous creusent, pour ainsi dire, et minent la base de notre existence.
« L’activité, disait-il, est la première destination de l’homme, et tous les intervalles pendant lesquels il est forcé au repos, il devrait les employer à acquérir une connaissance claire des objets extérieurs, qui lui rendent à leur tour l’activité plus facile. »
Le docteur connaissait mon habitude de considérer mon corps
comme une chose extérieure; il savait que je connaissais assez, bien ma constitution, mon mal et les moyens de traitement, et que mes longues souffrances et celles de mes alentours avaient fait de moi un demi-médecin : il attira mon attention, de la connaissance du corps humain et des substances officinales, aux objets voisins, que présente la création ; il me promena comme dans le paradis, et, pour continuer ma comparaison, ce fut seulement à la fin, qu’il me fit entrevoir de loin le Créateur se promenant, à la fraîcheur du soir, dans le jardin.
Que j’aimais à voir maintenant dans la nature ce Dieu, que je portais si certainement dans mon cœur ! Quelle était pour moi intéressante l'œuvre de ses mains, et combien ma reconnaissance était vive, qu’il eût daigné m’animer d’un souffle de sa bouche !
Ma sœur nous donnait de nouveau l’espérance de ce garçon si vivement désiré par mon beau-frère, mais il ne le vit pas naître. Cet homme laborieux mourut d’une chute de cheval, et ma sœur le suivit dans la tombe, après avoir mis au monde un beau garçon. Je ne pouvais considérer leurs quatre orphelins qu’avec mélancolie. Tant de personnes robustes m’avaient devancée, moi, faible et maladive! Ne verrais-je pas tomber peut-être quelques-unes de ces fleurs pleines d’espérance? Je connaissais assez le monde pour savoir combien de périls environnent la croissance d’un enfant, surtout dans les classes élevées; et il me semblait que ces dangers avaient encore augmenté, dès le temps de ma jeunesse, pour la génération nouvelle. Je sentais qu'avec ma faiblesse, je ne pourrais rien faire ou ne ferais que peu de chose pour ces enfants. J’accueillis avec d'autant plus de joie la résolution de mon oncle, qui fut la suite naturelle de ses principes, de consacrer tous ses soins à l’éducation de ces aimables êtres. Assurément ils le méritaient sous tous les rapports; ils étaient bien faits, et, quoique fort différents les uns des autres, ils promettaient tous d'ètre bons et sages.
Depuis que mon cher docteur avait éveillé chez moi l’esprit d'observation, je me plaisais à étudier les ressemblances de famille chez les enfants et les parents. Mon père avait conservé soigneusement les portraits de ses ancêtres; il s'était fait peindre lui-même, ainsi que ses enfants, par d'assez bons maîtres; ma
HE WILHELM MEISTEB.
mère et ses parents n’avaient pas été oubliés. Nous connaissions parfaitement les caractères de toute la famille, et, comme nous les avions souvent comparés entre eux, nous cherchâmes maintenant, chez les enfants, les traits de ressemblance extérieure et intérieure. L’aîné des (ils de ma sœur nous parut ressembler à son grand-père paternel , dont il existait un portrait d’enfant d'un très-bon travail, qui se trouvait dans la collection de notre oncle. Le grand-père s’était montré brave ofticier, et son digne petit-fils n’aimait rien tant que les armes, son unique amusement, chaque fois qu’il venait me voir. Mon père avait laissé une armoire pleine de belles armes, et l’enfant n’avait pas de repos avant que je lui eusse prêté une paire de pistolets et un fusil de chasse, et qu’il eût découvert comment on armait le chien d’un fusil allemand. Au reste, il n’était rien moins que rude; il était doux et sage, au contraire, dans toutes ses manières et sa conduite.
La sœur aînée avait gagné toute mon affection, peut-être parce qu’elle me ressemblait, et qu’elle m’était le plus attachée. Mais je puis dire que plus je l’observais attentivement, à mesure qu’elle grandissait, plus je rougissais de moi-même; je ne pouvais voir cette enfant sans admiration, j’oserai presque dire sans un véritable respect. Il eût été difficile de rencontrer une figure plus noble, une âme plus paisible et une activité aussi égale, que nul objet ne limitait. Elle n’était pas désoccupée un seul instant de sa vie, et tout travail prenait de la dignité dans ses mains. Elle se livrait avec un égal plaisir à toute occupation, pourvu qu’elle arrivât en son temps et à sa place; elle savait aussi demeurer tranquille sans impatience, s’il ne se trouvait rien à faire. Je n’ai revu de ma vie cette activité sans besoin d’action. Dès son enfance, sa charité avec les pauvres et les malheureux fut incomparable. J’avoue que je n’avais jamais su me faire une occupation de la bienfaisance; je n’étais point avare avec les indigents, souvent même je donnais trop, eu égard à ma position, mais c’était, en quelque sorte, pour l’acquit de ma conscience, et je ne savais donner mes soins qu’aux membres de ma famille. C’est justement le contraire que je loue chez ma nièce. Je ne la vis jamais donner à un pauvre de l’argent; et ce qu’elle recevait de moi dans ce but, elle commençait
toujours par le convertir en objets de première nécessité. Jamais je ne la trouvais plus aimable que lorsqu'elle pillait mes armoires de linge et d’habits ; elle trouvait toujours quelque chose que je ne portais pas et dont je n’avais pas besoin; tailler et coudre ces vieilleries, et les ajuster à quelque enfant déguenillé, était son plus grand bonheur.
Sa sœur montrait déjà des inclinations différentes. Elle tenai beaucoup de sa mère et promettait déjà d’étre gracieuse et charmante. Elle tiendra, je crois, sa promesse. Elle est fort occupée de son extérieur; et, dès son plus jeune âge, elle a su se parer et se présenter de manière à frapper les yeux. Je me souviendrai toujours du ravissement avec lequel, encore petite enfant, elle se regardait au miroir, un jour que, pour lui complaire, je lui mis le beau collier de perles qui me venait de ma mère, et que la petite trouva par hasard chez moi.
Quand j’observais les goûts divers de ces enfants, il m’était agréable de songer à la manière dont seraient partagés entre eux et mis en œuvre les objets que je pourrais leur laisser. Je voyais déjà les fusils de chasse de mon père courir de nouveau la campagne sur l’épaule de mon neveu, et mainte perdrix tomber de sa gibecière ; je voyais, à la fête de Pâques, toute ma garderobe, ajustée à de petites communiantes, défiler hors de l’église, çt une modeste fille de bourgeois parée, le jour de ses noces, de mes meilleures étoffes ; car Nathalie eut toujours une inclination particulière pour équiper ainsi des enfants et d’honnôtes jeunes filles pauvres ; et cependant, je dois le dire, elle ne fait pas paraître cette espèce d’amour, et, si j’ose ainsi parler, ce besoin de s’attacher à un être visible ou invisible , qui s'était manifesté si vivement chez moi dans mon enfance. Si je venais ensuite à penser que, le môme jour, la plus jeune porterait à la cour mes perles et mes bijoux, je Voyais, avec tranquillité, mes biens, comme mon corps, rendus aux éléments.
Mes neveux et mes nièces ont grandi, et, à ma vive joie, ils sont bien portants, beaux et plein d’ardeur. Leur oncle les tient éloignés de moi, et je m’y résigne avec patience. Je les vois rarement, même lorsqu’ils sont dans le voisinage ou dans la ville. Un homme assez singulier, que l’on croit un ecclésiastique français, et dont l’origine n’est pas bien connue, a la surveillance de
DE WILHELM M El ST ER.
tous ces enfants, qui sont élevés en divers lieux, et que l’on place en pension, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.
Je ne savais d’abord voir aucun plan dans une éducation pareille, mars mnn docteur m’en a dit le secret : mon oncle s’est laissé persuader par l’abbé que, si l’on veut réussir dans l’éducation de l’homme, il faut voir où le portent ses penchants et ses désirs. Il faut donc le mettre, aussitôt que possible, en position de satisfaire les uns et de réaliser les autres, afin que, si l’homme s’est trompé, il puisse reconnaître assez tôt son erreur, et que, s’il a rencontré ce qui lui convient, il s’y attache avec plus d’ardeur, et se développe avec plus d’assiduité. Je souhaite que cette singulière tentative puisse réussir : avec de si bonnes natures, la chose est praticable peut-être.
Mais, ce qu'il m’est impossible d’approuver chez ces instituteurs, c’est qu’ils écartent soigneusement de ces enfants tout ce qui pourrait les conduire à s’entretenir avec eux-mêmes et avec leur invisible, unique et fidèle ami. J’ai même souvent le chagrin de voir que mon oncle méjugé par là dangereuse pour mes neveux. Personne n’est donc tolérant dans la pratique! Car celui même qui déclare qu’il laisse volontiers à chacun sa manière d’être cherche pourtant toujours à écarter l’influence de ceux qui ne pensent pas comme lui.
Cette résolution d’éloigner de moi ces enfants m’afflige d’autant plus que la vérité de ma croyance m’est plus fortement démontrée. Pourquoi ne viendrait-elle pas d’une source divine, pourquoi n’aurait-elle pas un objet réel, puisqu’elle se montre si efficace dans la pratique ? C’est par la pratique seulement que nous arrivons à la parfaite certitude de notre être : pourquoi ne devrait-on pas arriver aussi par la même voie à la connaissance de l’Ètre qui nous tend la main pour toute bonne œuvre ?
J’avance toujours, je ne recule jamais; mes actions sont toujours plus en harmonie avec l’idée que je me suis faite de la perfection; je trouve tous les jours plus facile de faire ce que je crois juste et bon, malgré la faiblesse de mon corps, qui me refuse souvent ses services ; tout cela peut-il s’expliquer par la nature humaine, dont j’ai reconnu la profonde corruption ? Pour moi, je ne le crois pas.
Je me souviens à peine d’un commandement; rien ne s’ofl're
GUF.UtE. — ANN. Ij’aPPH. 2G
• à moi sous la forme d’une obligation ; c’est un penchant qui me guide, et qui me mène toujours bien; je m’abandonne en liberté à mes sentiments , et la contrainte m’est aussi étrangère que le repentir. Dieu soit loué, que je reconnaisse à qui ie dois ce bon-, heur, et ne puisse penser à ces avantages qu’avec humilité ! Car je ne serai jamais en danger de m’enorgueillir de mon pouvoir et de ma force propre, moi qui ai vu clairement quel monstre peut s’engendrer et se nourrir dans le cœur de l’homme, si une puissance supérieure ne nous garde.