CONFESSIONS D’UNE BELLE AME
Jusqu’à l’âge de huit ans, j’ai joui d’une santé parfaite; mais je me souviens aussi peu de ce temps-là que du jour de ma naissance. Comme j’entrais dans ma huitième année, je fus prise d’une hémorragie, et soudain ma mémoire et ma sensibilité se développèrent. Les plus petites circonstances de cet accident me sont présentes, comme s’il fût arrivé hier.
Pendant neuf mois que je fus alitée, souffrant mon mal avec patience , il me semble que mes idées commencèrent à se former, mon esprit ayant à sa portée les premiers moyens de se développer selon sa propre nature.
Je souffris et j'aimai : ce fut le véritable état de mon cœur. Au milieu de la toux la plus violente et d’une fièvre qui m’accablait, j’étais calme comme un limaçon qui se retire dans sa coquille; aussitôt que j’étais un peu soulagée, je demandais quelques impressions agréables, et, comme toute autre jouissance m’était refusée, je cherchais à me dédommager par les yeux et les oreilles. On m’apportait des poupées et des livres d’images, et qui voulait s’asseoir auprès de mon lit devait me conter quelque chose.
1. Goethe a en vue Mlle Susanne-Catherine de Klettenherg. Membre de la communauté des frères Moraves et amie de Lïvater, elle exerça sur l’àme du jeune Goethe (1761-17G4) une assez grande influence. Elle éveilla chez lui momentanément un penchant & la contemplation religieuse, qui lui inspira plusieurs poésies, la plupart perdues ou non imprimées, par exemple : Joseph, poème épique. Goethe garda toute sa vie un respectueux et tendre souvenir de Mlle de Klettenherg.
•T'écoutais volontiers les histoires de la Bible , que ma mère me faisait connaître; mon père m’entretenait d’histoire jiaturelle. Il possédait un joli cabinet : il m’apportait un tiroir et puis un autre, me montrait les choses et me les expliquait exactement. Plantes sèches, insectes, préparations anatomiques, ossements, momies et autres objets de ce genre, il faisait tout passer sur le lit de la petite malade; les oiseaux et les quadrupèdes qu’il tuait à la chasse m’étaient montrés, avant d’aller à la cuisine; et, pour que le petit dieu du monde eût son mot à dire au milieu de tout cela, ma tante me faisait des histoires d’amour et des contes de fées. Il y avait des moments où je m’entretenais vivement avec le monde invisible; je sais encore quelques vers, que je dictais alors à ma mère.
Je répétais souvent à mon père ce que j’avais appris de lui. Je ne prenais guère une médecine sans demander où croissaient les plantes dont elle était composée , quelle en était l’apparence, comment on les nommait. Mais les récits de ma tante n’étaient pas non plus tombés sur une roche. Je me voyais dans de beaux habits, et je rencontrais les princes tout aimables qui n’avaient ni trêve ni repos avant de savoir qui était la belle inconnue. Je poursuivis si longtemps une aventure pareille avec un ravissant petit ange, aux vêtements blancs et aux ailes dorées, qui voltigeait autour de moi, que, mon imagination s’échauffant, il me semblait le voir de mes yeux.
Au bout d’une année, je fus assez bien rétablie, mais j’avais perdu toute la vivacité de l’enfance. Je ne pouvais pas même jouer avec les poupées; je demandais des êtres qui répondissent à mon amour. Les chiens, les chats, les oiseaux, dont mon père nourrissait une foule d’espèces, me plaisaient beaucoup, mais que n’aurais-je pas donné, pour posséder une créature qui jouait un rôle très-important dans un des contes de ma tante! C’était un agneau, qu’une jeune paysanne avait recueilli dans le bois et qu’elle avait nourri; mais dans cette jolie bête se cachait un prince enchanté, qui tinissait par reparaître sous la ligure d’un beau jeune homme, et qui récompensait sa bienfaitrice en lui donnant sa main. J’aurais fort désiré de posséder un pareil agneau. Mais, hélas! il ne s’en trouvait point, et tout se passait autour ffe moi d’une manière si naturelle, que je vis peu à peu
DE WILHELM MEISTÉIL
s'évanouir l’espérance d’un si précieux trésor. En attendant, je me consolais en lisant de ces livres, dans lesquels étaient rapportées de merveilleuses aventures. Celle que je préférais à toutes les autres était l 'Hercule allemand et chrétien. Cette pieuse histoire d’amour était tout à fait selon mon cœur. Arrivait-il quelque chose à sa chère Valiska (et il lui arrivait de cruels malheurs), le héros se mettait en prière avant de voler à son secours, et les prières se trouvaient tout au long dans le livre. Combien cela me charmait! Mon inclination pour l’Être invisible, dont j'avais toujours en moi le confus sentiment, en était fortifiée; car un jour enfin Dieu devait être aussi mon confident. Je grandissais, je lisais au hasard toutes sortes de livres; mais la Romaine Octavie' eut la préférence sur tous les autres : les persécutions des premiers chrétiens, présentées sous la forme du roman, excitèrent chez moi le plus vif intérêt.
Ma mère finit par se ficher de cette lecture continuelle; pour lui complaire, mon père m’ôtait un jour les livres de la main , et, le lendemain, il me les rendait. Assez prudente pour reconnaître qu’elle n’y pouvait rien changer, elle exigea seulement que la Bible fût aussi l’objet de ma lecture assidue. Je n’avais pas besoin d’être contrainte, et je lus l’Écriture sainte avec un grand intérêt. Au reste, ma mère avait toujours veillé à ce qu’aucun livre dangereux ne me tombât dans les mains, et moimême j’aurais repoussé tout ouvrage immoral : car mes princes et mes princesses étaient tous éminemment vertueux; et d’ailleurs j’en savais, sur l’histoire naturelle du genre humain, plus que je n’en laissais paraître, et c'est surtout dans la Bible que je l'avais appris. Je rapprochais les passages scabreux des discours et des choses dont j'étais témoin , et, avec mon désir de savoir et mon aptitude à comparer, je démêlais heureusement la vérité. Si j’avais ouï parler de sorcières, j’aurais absolument voulu connaître aussi la sorcellerie.
Je dus à ma mère, et à ce désir de savoir, de joindre à ma passion pour la lecture le goût de la cuisine. C’était encore une occasion de m’instruire. Découper un coq, un cochon de lait, était
1. L 'Hercule chrétien, histoire merveilleuse, par André-Henri Buchholzjla, flojnaine Ocfatte, roro^n, par Ant. iHric, duc de Bnjnswiclç.
346 LES ANNÉES IVAPPItENTISSAGE
pour moi une fête. Je portais les entrailles à mon père, et il en discourait avec moi, comme avec un jeune étudiant, et souvent il m’appelait, avec une intime joie, son fils manqué!
J'avais accompli ma douzième année; j’appris le français, la danse et le dessin, et je reçus l’instruction religieuse ordinaire. Elle éveilla chez moi divers sentiments, diverses pensées, mais rien qui eût trait à mon état. J’aimais à entendre parler de Dieu ; j’étais fière de pouvoir en parler mieux que les enfants de mon âge; je dévorai plusieurs livres, qui me mirent en' mesure de bavarder sur la religion; mais il ne me venait jamais à l'esprit • d’examiner l’état de mon âme, ni si elle ressemblait à un miroir, capable de réfléchir les rayons du soleil éternel : cela, je l’avais admis, une fois pour toutes, comme certain.
J’appris le français avec beaucoup d’ardeur. Mon maître était un homme de mérite; ce n’était pas un frivole routinier ni un aride grammairien ; il avait de la science; il avait vu le monde. En même temps qu’il m’enseignait sa langue, il nourrissait de diverses manières mon désir d’apprendre. Je l’aimais tant, que j’attendais son arrivée avec des battements de cœur. Le dessin m’offrait peu de difficultés , et j’aurais été loin, si mon maître avait eu de la tête et du savoir; mais il n’avait que des mains et de la routine.
La danse me fit d’abord moins de plaisir que tout le reste ; mon corps était trop délicat, et je n’avais pour la leçon d’autre compagnie que ma sœur : mais, notre maître ayant eu l’idée de donner un bal à tous ses écoliers et écolières, je pris un goût beaucoup plus vif pour cet exercice.
Parmi les nombreux danseurs, on remarqua deux fils du maréchal de la cour; le cadet était de mon âge, l’aîné avait deux ans de plus. Ces enfants étaient, de l’aveu général, d'une beauté incomparable. A peine les eus-je .aperçus, que nul autre ne fixa mon attention dans la foule. A l’instant même, je dansai avec attention et je désirai danser bien. Je ne sais comment il se fit que ces deux petits garçons me distinguèrent aussi parmi toutes les autres; bref, dès la première heure, nous fûmes les meilleurs amis du monde, et la petite fête n’était pas finie, que nous étions déjà convenus du lieu où nous pourrions nous revoir bientôt. Quelle joie pour moi ! Mais, le lendemain, je fus tout à fait ravie,
quand je reçus de chacun des deux frères un bouquet, accompagné d’un billet galant, où ils s’informaient de ma santé. Ce que je sentis alors, je ne l’ai plus senti de ma vie. Ce ne fut plus dès lors qu’un échange de billets et de galanteries. L’église et les promenades étaient nos lieux de rendez-vous; déjà nos jeunes amis nous invitaient toujours ensemble, mais nous étions assez lins pour tenir la chose secrète, au point de n'en pas laisser voir à nos parents plus qu’il ne nous semblait à propos.
J’avais donc trouvé deux amoureux à la fois. Je n’étais décidée pour aucun ; ils me plaisaient tous les deux , et nous étions au mieux ensemble. Tout à coup l’aîné tomba gravement malade; je l’avais été moi-même fort souvent, et je sus l’amuser, en lui faisant porter maintes bagatelles et les friandises que l’on permet à un malade, si bien que ses parents furent touchés de mes attentions, et, sur la prière de leur enfant chéri, m’invitèrent, avec mes sœurs, à venir le voir, aussitôt qu’il eut quitté le lit. La tendresse avec laquelle il me reçut n’était pas celle d’un enfant, et, dès ce jour, je fus décidée pour lui. 11 m’avertit d’abord de ne rien laisser voir à son frère; mais la flamme ne pouvait plus se cacher, et la jalousie du cadet compléta le roman. Il nous jouait mille tours malins; il se faisait un plaisir de troubler notre joie, et par là il augmentait la passion qu’il cherchait à troubler.
J’avais donc trouvé cette fois l’agneau désiré, et cette passion, comme auparavant la maladie, eut pour effet de me rendre silencieuse et de m’éloigner des plaisirs bruyants. J’étais émue et solitaire et je revins à Dieu ; il demeura mon confident, et je sais bien avec quelles larmes je le priais sans cesse pour mon jeune ami, dont la santé était toujours chancelante.
Il y avait dans cette affaire de l’enfantillage , mais cela n’en contribua pas moins à me former le cœur. Nous devions écrire chaque jour à notre maître de français des lettres de notre composition, au lieu des traductions que nous faisions auparavant. Je mis mon histoire d’amour sous les noms de Dainon et Philis. Mon maître devina bientôt la vérité, et, pour me rendre sincère, il donna de grands élôges à mon travail. Je m’enhardis toujours davantage ; je parlai à cœur ouvert, et restai fidèle à la vérité
jusque dans les détails. Je ne sais plus en quel endroit il se prit
à dire :
« Que cela est charmant! que cela est naturel ! Mais il faut que la Bonne Philis se tienne sur ses gardes : cela peut bientôt devenir sérieux. »
Je fus choquée qu’il ne tint pas déjà la chose pour sérieuse, et lui demandai, d'un ton piqué, ce qu’il entendait par sérieux. Il ne se le fit pas demander deux fois, et il s’expliqua si clairement que je pus à peine cacher ma frayeur. Mais comme , aussitôt après, le dépit s’empara de moi, et que je trouvai mauvais qu’il pût avoir de pareilles pensées, je me recueillis, je voulus justifier ma bergère et je dis, les joues enflammées :
« Mais, monsieur, Philis est une honnête fille! *
Alors il fut assez malin pour me plaisanter sur ma vertueuse héroïne, et, comme nous parlions français, il joua sur le mot honnête, pour faire passer l’honnêteté de Philis par toutes les significations. Je sentis le ridicule et fus extrêmement troublée. Lui, qui ne voulait pas m’intimider, coupa court à la chose, mais, en d’autres occasions, il remit la conversation sur le même sujet. Les comédies et les historiettes qu’il me faisait lire ou traduire lui donnaient souvent sujet de montrer quelle faible sauvegarde on trouvait dans ce qu’on nomme vertu, contre les entraînements d’une passion. Je cessai de le contredire, mais je m'indignais toujours en secret , et ses observations me fatiguaient. Je me vis peu à peu séparée de mon cher Damon ; les querelles du cadet avaient rompu notre liaison : peu de temps après, la mort emporta les deux frères. Je pleurai, mais ils furent bientôt oubliés.
Philis devint promptement une grande personne, d’une santé parfaite, et elle fit son entrée dans le monde. L’héritier de la couronne se maria, et, son pèreétantmort quelque temps après, un nouveau règne commença. La cour et la ville furent trèsanimées. Ma curiosité avait de quoi se satisfaire. Il y eut des bals, des spectacles et d’autres réjouissances ; nos parents nous retenaient chez nous autant que possible, mais il fallut cependant paraître à la cour, où j’avais été présentée. Les étrangers affluaient; dans toutes les maisons il y axait des gens de qualité; quelques cavaliers nous étaient recommandés ; d’autres
nous furent présentés, et l’on pouvait trouver chez mon oncle toutes les nations.
Mon respectable mentor continuait à m’avertir^ modestement mais avec force, et, dans le fond du cœur, j’en étais toujours blessée. Je n’étais nullement persuadée de la vérité de ses maximes, et peut-être aussi avais-je raison ; peut-être avait-il tort de croire les femmes si faibles en toute circonstance; mais ses discours étaient si pressants, que je vins à craindre qu'il n’eût raison, et lui dis un jour très-vivement :
« Puisque le danger est si grand et le cœur humain si faible, je veux prier Dieu qu’il me garde. »
Cette réponse naïve parut lui plaire; il approuva ma résolution, mais elle n’était rien moins que sérieuse : cette fois ce n’était qu’une parole vaine ; car le sentiment de l’invisible était presque entièrement effacé dans mon cœur. Le tourbillon du grand monde, dont j’étais environnée, me distrayait et m’entraînait comme un torrent. Ce furent les années les plus vides de ma vie. Passer les jours en conversations frivoles, sans avoir aucune saine pensée, vivre dans une dissipation continuelle, voilà ce qu’il me fallait. Il n’était pas même question de mes livres ché« ris. Les gens avec lesquels je vivais n’avaient aucune idée des sciences; c’étaient des courtisans allemands, et cette classe n’avait pas alors la moindre culture.
Il semblera qu’une telle société aurait dû me conduire au bord de l’abîme. Je passais ma vie dans les plaisirs; je ne me recueillais point, je ne priais point, je ne pensais pas à moi, je ne pensais pas à Dieu; mais je regarde comme une dispensation de sa providence, que pas un de tous ces hommes si beaux, si riches, si bien parés, ne me plût. Ils étaient débauchés et ne s’en cachaient pas : cela me révolta. Ils ornaient leur conversation d’équivoques : cela me choquait et entretenait ma froideur à leur égard; leur malhonnêteté surpassait quelquefois toute croyance, et je me permis de les traiter rudement.
Au reste, mon vieil ami m’avait fait entendre un jour qu’avec la plupart de ces hommes dépravés, la santé d’une femme n’était pas moins en péril que sa vertu. DÔ3 lors ils me firent horreur, et je prenais peur aussitôt qu'un d’entre eux venait à se trouver trop près de moi. Je me déliais des verres et des tasses, comme
du siège qu’ils venaient de quitter. J’étais donc moralement et matériellement fort isolée ; je prenais fièrement toutes les gentillesses qu’on me disait, comme un encens qui m’était dû.
Parmi les étrangers qui séjournèrent alors dans notre ville, se distinguait surtout un jeune homme , que nous avions surnommé Narcisse. Il s’était fait une bonne réputation dans la carrière diplomatique , et , à la faveur des changements qui avaient lieu dans la nouvelle cour, il espérait un emploi avantageux. Il eut bientôt fait connaissance avec mon père; son savoir et sa conduite lui ouvrirent l’entrée d’une société particulière d’hommes du plus grand mérite. Mon père faisait de lui beaucoup d’éloges, et sa belle figure aurait produit encore plus d’effet , si toutes ses manières n’avaient pas trahi une sorte de fatuité. Je l’avais vu, j’avais bonne opinion de lui, mais sans avoir jamais eu avec lui de conversation.
Je le rencontrai dans un grand bal ; nous dansâmes ensemble un menuet : cela même n’établit pas entre nous une liaison plus particulière. Quand on en vint aux danses animées , que j’avais coutume d’éviter, afin de complaire à mon père, qui craignait pour ma santé, je me retirai dans une pièce voisine, et m'entretins avec mes amies plus âgées, qui s’étaient mises au jeu.
Narcisse, qui avait tourné et sauté quelque temps, vint à son tour dans la chambre où je me trouvais, et, après s’étre délivré d’un saignement de nez, qui l’avait surpris en dansant, il engagea la conversation avec moi sur divers sujets. Au bout d’une demi-heure, elle fut si intéressante, bien qu’il ne s’y mêlât pas une trace de sentiments tendres, que nous ne voulûmes plus entendre parler de la danse; et toutes les agaceries qu’on nous adressa ne nous empêchèrent pas de poursuivre l’entretien. Nous pûmes le reprendre le lendemain , et nous évitâmes, avec le même soin, la fatigue du bal.
La connaissance était faite. Narcisse nous rendit, à mes sœurs et à moi, de fréquentes visites. Alors je recommençai à démêler tout ce que je savais, ce que j’avais médité, ce que j’avais senti, et tous lesobjets sur lesquels je savais m’exprimer dans la conversation. Mon nouvel ami, qui avait toujours vécu dans la meilleure société, possédait, outre l’histoire et la politique, qui lui étaient familières, de très-vastes connaissances en littérature;
il n’ignorait aucun ouvrage nouveau , surtout de ceux qui paraissaient en France. 11 m’apportait ou m’envoyait quelquefois des livres utiles et agréables; mais il fallait tenir la chose plus secrète qu’une intrigue d’amour ; on avait rendu ridicules les femmes savantes, et l’on ne pouvait môme souffrir les femmes instruites , apparemment parce qu'on trouvait malhonnête que tant d’hommes ignorants fussent exposés à rougir. Mon père lui-même, qui était charmé que j’eusse trouvé cette nouvelle occasion de cultiver mon esprit, exigea expressément que ce' commerce littéraire demeurât un secret.
Notre liaison avait duré presque une année, et je ne puis dire que Narcisse m’eùt témoigné d’aucune manière de l’amour ou de la tendresse. Il était toujours aimable et obligeant, mais il ne montrait aucune passion; bien plus, les charmes de ma sœur cadette, qui était alors d’une beauté extraordinaire , semblaient ne pas le laisser indifférent. 11 lui donnait, par manière de badinage, toute sorte de noms affectueux, empruntés aux langues étrangères, dont il parlait fort bien plusieurs, et dont il mêlait volontiers, dans la conversation, les expressions originales. Elle ne répondait guère à ses prévenances; elle était prise dans un autre filet, et, comme elle était prompte et susceptible, ils avaient souvent des débats sur quelques bagatelles. Narcisse savait fort bien se conduire avec notre mère et nos tantes, et il était devenu peu à peu un membre de la famille. Qui sait combien de temps encore nous aurions ainsi vécu , si un singulier accident n’avait pas tout à coup changé nos rapports? Je fus invitée avec mes sœurs dans une maison où je n’allais pas volontiers. La société était trop mêlée, et il s’y trouvait souvent des personnes, sinon fort grossières, du moins fort stupides. Ce jour-là, Narcisse était aussi invité, et, à cause de lui, je résolus de m’y rendre : j’étais sûre de trouver au moins une conversation agréable. A table môme, nous eûmes déjà plus d'une chose à souffrir ; quelques hommes avaient trop bu. Après dîner on joua aux petits jeux. Les choses se passèrent d’une manière fort bruyante et fort vive. Narcisse avait un gage à retirer : on lui ordonna de dire à l’oreille quelque chose d’aimable à chaque personne de la société. 11 s’arrêta un peu longtemps auprès de ma voisine, femme d'un capitaine, qui tout à coup lui donna un
soufflet si bien appliqué , que la poudre de sa chevelure me vola dans les yeux. Quand je les eus essuyés , et me fus un peu remise de ma frayeur , je vis les deux adversaires l’épée à la main. Narcisse était couvert de sang, et le capitaine, égaré par l’ivresse , la colère et la jalousie , pouvait à peine être contenu par toute la société. J’entraînai Narcisse dans une autre chambre, à l’étage supérieur, et, comme je ne croyais pas mon ami en sûreté contre son furieux adversaire , je poussai le verrou.
Nous ne jugions pas la chose sérieuse , car nous ne lui voyions qu’une légère blessure à la main, mais bientôt nous vîmes le sang couler à flots sur ses épaules , et nous remarquâmes une grande blessure à la tête. Saisie de frayeur, je courus au vestibule pour appeler du secours ; mais je ne trouvai personne, tout le monde étant resté en bas pour contenir le forcené. Enfin une jeune tille de la maison accourut , et sa gaieté me lit cruellement souffrir : je la voyais prête à mourir de rire de cette scène extravagante et de cette maudite comédie. Je la conjurai de faire appeler un chirurgien, et, avec sa fougue naturelle , elle courut bien vite en chercher un elle-même.
Je retournai vers mon blessé; je lui bandai la main avec mon mouchoir et la tête avec une cravate , que je trouvai dans la chambre. Le sang coulait toujours en abondance; le chirurgien ne venait pas; le blessé pâlissait et semblait près de s’évanouir. 11 n’y avait personne dans le voisinage qui pût me seconder; je l’entourai de mes bras, sans aucune gène, et cherchai à. le ranimer, en le caressant de la main; cela parut produire sur lui l’effet d’un secours spirituel : il conserva sa connaissance, mais il était d’une pâleur mortelle.
Enfin la maîtresse de la maison parut , et quelle ne fut pas sa frayeur, quand elle vit son hôte couché, dans cet état, sur mon bras, et qu’elle nous vit l’un et l’autre baignés de sang! Personne ne s’était figuré que Narcisse fût blessé ; tous croyaient que je l’avais fait échapper sain et sauf..
Le vin, les eaux de senteur et tout ce qui peut soulager un blessé, arriva bientôt en abondance; le chirurgien vint aussi, et j’aurais bien pu me retirer, mais Narcisse me retenait par la main, et, sans être retenue, je serais bien demeurée. Je continuai à le frictionner avec du vin pendant le pansement , sans
DE WILHELM MEISTKU.
trop remarquer que toute la compagnie nous entourait. Le chirurgien avait fini; le blessé me salua d’un regard affectueux, et on l’emporta chez lui.
La maîtresse de la maison me conduisit dans sa chambre à coucher. Il fallut me déshabiller tout à fait, et je dois avouer qu’au moment où l'on me lavait, pour essuyer le sang de Narcisse, ayant jeté un coup d’œil au miroir, je m’aperçus, pour la première fois, qüe j’étais belle, même sans parure. Je ne pouvais remettre mes habits, et, comme toutes les personnes de la maison étaient plus petites ou plus fortes que moi, je reparus chez nous dans un singulier équipage, à la grande surprise de mes parents. Ma frayeur, les blessures de notre ami, l’extravagance du capitaine, enfin toute l’affaire, leur causa une vive indignation. Il s’en fallut peu que mon père ne défiât le capitaine, pour venger sur-le-champ son ami. Il blâmait les hommes présents à cette scène de n’avoir pas puni sur-le-champ cet assassinat; car il était trop manifeste que le capitaine avait tiré l'épée, aussitôt après avoir frappé Narcisse, et l’avait blessé par derrière; la blessure à la main n’avait été faite qu’après qu’il se fut mis en défense. J’étais, au delà de toute expression, émue, ébranlée.... que dirai-je eneore? La passion qui sommeillait au fond de mon cœur avait éclaté soudain* comme une flamme qui trouve un passage. Si le plaisir et la joie -sont très-propres à faire naitre l’amour et à l’entretenir en secret, cette passion, naturellement courageuse, est poussée, plus aisément encore, par le péril, à se prononcer et se déclarer. Mes parents traitèrent leur chère fille en malade, et me firent mettre au lit. Dès le grand matin, mon père courut chez notre blessé, qu’il trouva fort mal , avec une fièvre intense.
Mon père me dit peu de chose de leur conversation, et chercha à me tranquilliser sur les suites de cet accident. Il s’agissait de savoir si l'on pourrait se contenter d’une amende honorable, ou si la chose devrait être déférée aux tribunaux et ainsi de suite. Je connaissais trop bien mon père, pour croire qu’il souhaitât de voir l’affaire se terminer sans duel; mais je gardai le silence, car j’avais appris de lui dès longtemps que les femmes ne doivent pas se mêler des affaires d'honneur. Au reste, il ne semblait pas qu’il se fût rien passé entre les deux amis qui me
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354 < LES ANNÉES D’APPRENTISSAGH *
concernât; mais bientôt mon père confia à ma mère le reste de leur entretien. «Narcisse était, lui dit-il, vivement touché de mon assistance ; il l'avait embrassé , s’était déclaré redevable à moi pour la vie, avait assuré qu’il ne souhaitait de bonheur au monde que pour le partager avec moi, et l'avait supplié de l’autoriser à le regarder comme son père. » Maman me redit fidèlement toutes ces choses, en ajoutant, à bonne intention, qu’on ne doit pas attacher trop d’importance à des paroles échappées dans le premier mouvement. « Sans doute! » répondis-je, avec une froideur aiïectée, et Dieu sait tout ce que je sentais.
Narcisse fut deujt mois à se rétablir; sa blessure à la main l’empêchait d’écrire, mais, dans l’intervalle, il me donna des preuves de son souvenir par les attentions les plus obligeantes. Je rapprochai toutes ces politesses, plus qu’ordinaires, des confidences que ma mère m’avait faites, et je ne cessai de m’abandonner à mille rêveries.
Toute la ville s’entretint de l’événement; on m’en parla d’un ton particulier; on en tira des conséquences, qui me touchaient toujours de fort près, quelques efforts que je fisse pour les écarter. Ce qui n’avait été d'abord qu’une habitude, un amusement, devint une sérieuse inclination. L'inquiétude où je vivais était d’autant plus forte, que je prenais plus de soin de la cacher à tout le monde. L’idée de perdre Narcisse m’effrayait, et la possibilité d’une liaison plus étroite me faisait trembler. Assurément la pensée du mariage a quelque chose d'effrayant pour une jeune fille à demi raisonnable.
Ces violentes secousses me firent rentrer en moi-même. Les images diverses d’une vie dissipée , qui jusqu’alors avaient flotté jour et nuit devant mes yeux, s’étaient évanouies tout d’un coup. Mon âme commençait à se réveiller; cependant ma liaison avec l’invisible ami, si souvent interrompue, ne fut pas facile à rétablir: nous étions encore assez éloignés l’un de l'autre; il y avait un retour, mais, en comparaison d’autrefois, la différence était grande. .
Un duel , dans lequel le capitaine fut grièvement blessé, avait eu lieu sans que j’en fusse informée, et l’opinion publique était, de tout point favorable, à mon amant, qui reparut enfin dans le
monde. Avant tout, il se lit conduire chez nous, la tête et la main encore bandées. Comme le cœur me battait à cette visite ! Toute la famille était présente; on s'en tint de part et d’autre aux termes généraux de la politesse et de la reconnaissance; cependant Narcisse trouva l’occasion de me donner quelques marques secrètes de sa tendresse , qui n’augmentèrent que trop mon inquiétude. Lorsqu’il fut entièrement guéri , il fréquenta notre maison, tout l’hiver, sur le même pied qu 'auparavant, et tout en me donnant mille preuves délicates de son amour, il évita une explication positive.
Cette conduite me tenait dans une inquiétude perpétuelle. Je ne pouvais me confier à personne au monde, et j’étais trop éloignée de Dieu. Je l’avais complètement oublié, pendant quatre ans de dissipations ; maintenant je pensais à lui de temps à autre, mais notre commerce était refroidi; je ne lui faisais que des visites de cérémonie, et, comme je ne paraissais jamais devant lui que dans mes plus beaux habits; que j'étalais devant lui, avec satisfaction, ma vertu, mon honnêteté et les avantages que je croyais posséder par-dessus les autres jeunes filles, il semblait ne pas prendre garde à moi, sous mes riches atours. Un courtisan qui se verrait ainsi traité par son prince, dont il àttend sa fortune, serait fort alarmé. Pour moi, je n’éprouvais, dans cette situation, aucune inquiétude. J’avais ce qu’il me fallait, savoir la santé et la fortune : Dieu voulait- il agréer mon hommage, c’était pour le mieux; ne le voulait-il pas, je croyais du moins m’être acquittée de mon devoir. Sans doute je 11e jugeais pas alors ainsi de moi , cependant c’était le véritable état de mon âme; mais il se préparait dès lors des circonstances qui devaient épurer et changer mes sentiments.
Un jour de printemps, comme j’étais seule à la maison, Narcisse.parut à l’improviste. Il me déclara son amour et me demanda si je voulais lui donner mon cœiir, et si je consentirais plus tard à lui donner ma main, dès qu’il aurait obtenu un emploi honorable et avantageux. Notre prince l’avait admis au service dû pays; mais, comme on redoutait son ambition, on le retenait d’abord dans les rangs inférieurs, plutôt que de l’élever promptement; et, comme il avait du bien, on le laissait réduit à un modique traitement.
Malgré toute mon inclination pour lui , je savais que Narcisse n'était pas un homme avec qui l’on pût agir sans détour. Je sus me posséder, et je l’adressai à mon père, dont le consentement ne lui paraissait pas douteux. Il insistait pour avoir le mien sur-le-champ. Je finis par le donner, en réservant l’approbation de mon père et de ma mère. Il se déclara auprès d’eux formellement; ils témoignèrent leur satisfaction; on se donna parole, sur l’espérance, qui semblait prochaine, d’un nouvel avancement. Les sœurs et les tantes en furent informées, et le secret leur fut sévèrement recommandé.
L’amant était devenu fiancé, et la différence de l’un à l’autre me parut bien grande. Si quelqu’un pouvait changer en fiancés les amants de toutes les jeunes filles bien nées, ce serait un grand avantage pour notre sexe , même quand le mariage ne devrait pas s’ensuivre. L’amour n’en diminue pas, niais il devient plus raisonnable. Mille petites folies, toute coquetterie, tout caprice, disparaissent. Si le fiancé nous déclare que nous lui plaisons mieux en bonnet du matin que sous la plus belle coiffure, aussitôt une fille sage devient indifférente à la coiffure; et c’est une chose toute naturelle, qu’il en vienne à penser lui-mème solidement, et qu’il désire se former une mère de famille pour lui, plutôt qu’une poupée pour le monde. Et voilà comme tout se passe. Si la jeune tille a le bonheur que son fiancé soit un homme sage et instruit, elle en apprend plus que les collèges et les voyages n’en peuvent enseigner. Non-seulement elle reçoit volontiers toute l’instruction qu’il lui donne, mais elle cherche à s’avancer toujours davantage sur celte voie. L’amour fait beaucoup de choses impossibles; enfin la femme s’accoutume aussitôt à la soumission, si nécessaire et si convenable à son sexe. Le fiancé ne domine pas comme le mari ; il prie , et son amante cherche à le deviner, afin de le satisfaire avant même qu’il ait prié.
C’est ainsi que l’expérience m’a donné des lumières d’un prix inestimable. J’étais heureuse, vraiment heureuse, comme on peut l’être dans ce monde, c’est-à-dire pour peu de temps.
Un été se passa au milieu de ces joies paisibles. Narcisse ne me donna pas le moindre sujet de plainte. Il m’était toujours plus cher ; j’étais à lui de toute mon âme; il le savait bien et il
savait apprécier cet amour. Cependant des choses, qui pouvaient sembler de pures bagatelles, altérèrent peu à peu notre liaison.
Comme fiancé , Narcisse m’entourait de ses assiduités , et jamais il ne se permettait de me demander ce qui nous était encore défendu. Mais nous étions d’avis fort différents sur les bornes de la vertu et de la modestie. Je voulais ne rien hasarder, et ne permettais aucune liberté que celles que le monde entier aurait pu connaître. Lui, accoutumé aux friandises, il trouvait cette diète fort sévère. Il en résultait des contestations perpétuelles. Narcisse louait ma conduite et cherchait à ébranler ma résolution. Je me rappelai le « sérieux » de mon ancien maître de langue, et, en même temps, le secours que j’avais alors indiqué contre le péril.
Je m’étais un peu rapprochée de Dieu : il m’avait donné un aimable fiancé, et j’en étais reconnaissante. Mon amour terrestre concentrait même les forces de mon esprit et le mettait en mouvement, et mes rapports avec Dieu n’étaient point contraires à. cet amour. Il était tout naturel que je me plaignisse à lui du sujet de mes inquiétudes, et je ne remarquais pas que je souhaitais et recherchais la chose même qui me rendait inquiète. Je me croyais très-forte, et ne disais point : « Ne m’induis pas en tentation. » J’étais, dans ma pensée, fort au-dessus de la tentation. Sous ce vain oripeau du mérite propre, je me présentai hardiment devant Dieu. Il ne me repoussa point. Après le moindre mouvement vers lui , il laissait dans mon âme une douce impression, qui me portait à le rechercher toujours davantage.
Je ne voyais dans le monde que Narcisse ; lui seul avait du charme pour moi; mon goût pour la toilette n’avait pour objet que de lui plaire. Si je savais qu’il ne dût pas me voir, je ne pouvais prendre aucun soin de ma parure. J’aimais la danse, mais, s’il n'était pas là, je n’y trouvais plus qu’une fatigue insupportable. Fallait-il paraître à une fête brillante où il ne devait pas assister, je ne savais ni acheter des habits neufs, ni faire mettre les anciens à la mode. Un cavalier me plaisait, je devrais dire me fatiguait, autant qu’un autre. Je croyais avoir bien passé ma soirée, si j’avais pu m’asseoir, avec des personnes âgées, à une table de jeu, où je ne prenais d’ailleurs pas le moindre plaisir; et, si un vieil ami m’adressait là-dessus quelque raille-
rie, je lui répondais par un sourire, le premier peut-être qui m’eût échappé de toute la soirée. Il en était de même à la promenade et dans tous les plaisirs de société.
« Je l’avais choisi entre tous ; je croyais être née pour lui seul; je ne demandais que son amour. »
J’étais donc souvent solitaire dans les assemblées, et la complète solitude me plaisait beaucoup mieux. Mais mon esprit actif ne pouvait ni dormir ni rêver; je sentais et je pensais, et j’acquis peu à peu la faculté de parler à Dieu de mes pensées et de mes sentiments. Alors il s'en développa d’autres dans mon âme, qui ne contredisaient pas les premiers; car mon amour pour Narcisse était conforme au plan général de la création, et n’était en aucun point opposé à mes devoirs. Ces deux amours ne se contredisaient point, et pourtant il y avait entre eux une différence intime : Narcisse était l’image unique qui flottait devant mes yeux, à laquelle se rapportait tout mon amour; mais l’autre sentiment ne se rapportait à aucune image, et il était d’une ineffable douceur. Je ne le sens plus, et il n’est pas en mon pouvoir de le faire renaître.
Mon amant, qui connaissait d'ailleurs tous mes secrets, ne savait rien de celui-là. Je remarquai bientôt que ses idées étaient différentes. Il me prêtait souvent des livres qui attaquaient, avec des armes pesantes ou légères, ce qu’on peut appeler les relations avec l’invisible. Je lisais ces livres, parce qu’ils venaient de Narcisse, et ne savais pas, à la fin, un mot de ce qu'ils renfermaient.
Nous avions aussi quelques débats sur les sciences et les lettres. Il faisait comme tous les hommes, il se moquait des femmes savantes, et ne cessait de m’instruire. Il avait coutume de s’entretenir avec moi sur tous les sujets, excepté la jurisprudence, et, en m’apportant des livres de toute espèce, il me répétait souvent la grave leçon, qu’une femme doit tenir son savoir plus caché qu'un calviniste sa croyance en pays catholique; et, comme réellement je savais, d’une manière toute naturelle, ne point me montrer devant le monde plus habile et plus instruite qu’autrefois, c’était lui, dans l’occasion, qui cédait le premier à la vanité et parlait de mes mérites.
Un célèbre étranger, fort considéré pour son influence, ses
talents et son esprit, trouva dans notre cour un accueil trèshonorable. 11 distingua particulièrement Narcisse, et l’avait constamment auprès de lui. Ils disputèrent entre autres sur la vertu des femmes. Narcisse me répéta en détail leur entretien : je ne manquai pas de lui faire mes observations, et mon ami me demanda de les mettre par écrit. Le français m’était assez familier; j’avais fort bien appris avec mon vieux maître les principes de cette langue, dont je me servais dans ma correspondance avec Narcisse; on ne pouvait, dans ce temps-là, se former le goût que dans les livres français. Mon écrit avait plu au comte; je dus communiquer quelques petites poésies, que j’avais composées récemment : bréf, Narcisse parut franchement tirer vanité de son amante.^t l’aventure se termina, à sa grande satisfaction, par une épttre fort spirituelle, en vers français, que le comte lui adressa à son départ. Il y faisait allusion à leurs paisibles débats, et finissait par le féliciter de ce qu’après tant d’erreurs et de doutes, il apprendrait, de la manière la plus sûre, ce qu’était la vertu, dans les bras d’une charmante et vertueuse épouse. Cette épltre me fut d’abord communiquée, puis elle le fut à beaucoup de monde , et chacun pensa là-dessus ce qu'il voulut. Il en fut de même en de nombreuses occasions, si bien que tous les étrangers dont il faisait cas furent présentés dans notre maison.
Un comte séjourna quelque temps avec sa famille dans notre ville, pour consulter un habile médecin. Narcisse fut aussi traité dans cette maison comme un fils; il m’y conduisit.. On trouvait dans cette intéressante famille un agréable entretien pour l’esprit et pour le cœur, et même les amusements ordinaires de la société semblaient moins frivoles dans cette maison que partout ailleurs. Chacun y connaissait mes rapports avec Narcisse, et l’on nous traitait comme si on les avait ignorés; on ne faisait aucune allusion à une circonstance si grave. Si je parle, par exception, de cette nouvelle connaissance, c’est qu’elle eut de l’influence sur la suite de ma vie.
La première année de nos fiançailles était presque écoulée , et avec elle aussi notre printemps était passé. L’été vint, avec ses ardeurs et ses orages.
Des morts inattendues avaient rendu vacants quelques em-
plois auxquels Narcisse pouvait prétendre. Le moment approchait qui allait décider de mon sort; et, tandis que Narcisse et tous nos amis se donnaient à la cour tout le mouvement possible, pour effacer certaines impressions qui lui étaient défavorables, et lui faire obtenir l'emploi désiré , je me tournai , avec ma requête, vers mon invisible ami. Je fus si tendrement reçue, que j’y retournai volontiers. J’exprimai librement mon vœu que Narcisse obtînt cette place : cependant ma prière ne fut pas trop pressante, et je ne demandai pas que la chose arrivât à cause de ma supplication.
La place fut donnée à un concurrent très-inférieur en mérite. A "cette nouvelle , je fus bouleversée , et je courus dans ma chambre, où je m’enfermai. Ma première doulPur se répandit en larmes; ma seconde pensée fut que cela n’était point arrivé par hasard, et aussitôt je pris la résolution de me résigner parfaitement, persuadée que cette affliction apparente tournerait aussi à mon bien. Alors je fus pénétrée des sentiments les plus doux, qui dissipèrent tous les nuages du chagrin; je sentais qu'avec un pareil secours on pouvait tout supporter. Je parus à table le visage serein, à la grande surprise de mes parents.
Narcisse avait moins de force que moi et je dus le consoler. Il éprouva aussi dans sa famille des disgrâces, qui l’affligèrent beaucoup , et dont il me lit confidence, avec le véritable abandon qui régnait entre nous. Ses tentatives pour obtenir de l’emploi dans un pays étranger ne furent pas plus heureuses; je sentais tout cela profondément, à cause de lui et de moi ; enfin je reportai tout à Celui qui accueillait si bien mes soupirs.
Plus ces expériences étaient douces , plus je cherchais à les renouveler, et demandais la consolation où je l’avais trouvée si souvent. Mais je ne la trouvais pas toujours : j'étais comme celui qui veut se réchauffer au soleil, et qui rencontre en chemin quelque objet qui lui fait de l’ombre. « Qu’est cela?» me demandais-je. J’observai la chose avec une sérieuse attention, et je vis clairement que tout tenait à la disposition de mon âme : si elle n’était pas parfaitement dirigée vers Dieu , je demeurais froide; je ne le sentais pas réagir sur moi, et ne pouvais entendre sa réponse.
Mais quel obstacle m’empêchait de prendre cette direction?
Ici je me trouvai au milieu d’un vaste champ, et je m’engageai dans une recherche qui remplit presque entièrement la seconde année de ma liaison avec Narcisse. JTaurais pu trouver plus tôt la solution, car je fus bientôt sur la trace, mais je ne voulais pas me l’avouer et je cherchais mille défaites.
Je reconnus bien vite que la véritable direction de mon âme était troublée par une folle dissipation et par la préoccupation de choses futiles; le comment et le pourquoi me furent bientôt assez clairs : mais de quelle manière en sortir, dans un monde où tout est indifférence ou folie ! J’aurais volontiers laissé la chose où elle était , et j’aurais vécù h l’aventure comme les autres , que je voyais s’en trouver fort bién ; mais je n’osais pas : ma conscience me faisait de trop fréquents reproches. Si je voulais me retirer du monde et changer de relations , je ne le pouvais pas. J’étais enfermée dans un cercle; je ne pouvais rompre certaines liaisons, et, dans une affaire qui me touchait si fort, je voyais se presser et s’accumuler des obstacles inévitables. Je me couchais souvent les larmes aux yeux , et je me levais après une nuit sans sommeil; il me fallait un puissant secours, et Dieu ne me l’accordait pas , tant que j’allais et venais avec la marotte.
Alors j’en vins à peser en détail chacune de mes actions. Mon examen porta d'abord sur la danse et le jeu. U ne s’est rien dit, rien pensé ou écrit sur ces choses, que je h'aie examiné, discuté, lu, pesé, développé, rejeté, me tourmentant moi-même d’une manière inouïe. Si je renonçais à ces choses, j’étais sûre d'offenser Narcisse, car il craignait extrêmement le ridicule que nous donne , aux yeux du monde, l’apparence de scrupules timides. Et, comme je faisais, non pas même par goût, mais uniquement par égard pour Narcisse, tout ce qui n’était à mes yeux que folie, pernicieuse folie, tout m’était à charge horriblement.
Je ne saurais , sans me livrer à des développements et des répétitions désagréables, décrire les efforts que je faisais pour accomplir, sans que mon cœur cessât d'être ouvert à l’influence de l’Etre invisible, ces actes qui me dissipaient et troublaient ma paix intérieure , et comme je dus sentir douloureusement que le combat ne pourrait se terminer de la sorte : car, aussitôt
LES ANNÉES I>’A PPRENTISSAGE
que je revêtais l’habit de la folie, je n’en restais pas au masque, mais la folie me pénétrait soudain tout entière.
Oserai-je franchir les bornes d’un simple récit et faire ici quelques réflexions sur ce qui se passait en moi ? Qu’est -ce qui avait pu changer mes goûts et mes sentiments de telle sorte, qu’à l’âge de vingt-deux ans, et plus tôt encore, je ne trouvais aucun plaisir aux choses qui peuvent amuser innocemment les personnes de cet âge? Pourquoi ces choses n’étaient-elles pas innocentes pour moi? C’était précisément, je puis le dire, parce qu’elles ne me semblaient pas innocentes ; parce que je n’étais pas, comme les autres jeunes filles, sans connaître mon âme. Non , je savais , par des expériences que j’avais acquises sans les avoir cherchées, qu’il existe des sentiments plus élevés, qui nous procurent , sans faute, un contentement qu'on cherche en vain dans les amusements frivoles, et que, dans ces joies plus relevées , réside en même temps une vertu secrète pour nous fortifier dans le malheur.
Mais les plaisirs de la société et les dissipations de la jeunesse devaient cependant avoir pour moi un charme puissant, car il m’était impossible de m’y livrer comme si je n’eusse rien fait. Si je le voulais seulement, que de choses ne pourrais-je pas faire aujourd’hui avec une grande froideur, de celles qui m’égaraient alors et qui menaçaient même de me maîtriser!... Point de milieu! Je devais renoncer aux plaisirs séducteurs ou aux consolations intérieures.
Mais la question était déjà décidée à mon insu dans le fond de mon cœur. Bien qu’il y eût en moi quelques désirs des jouissances mondaines, je ne pouvais plus les goûter. Quel que soit le penchant d’un homme pour le vin , il perd toute envie de boire, s’il se trouve, devant des tonneaux pleins, dans une cave dont l’atmosphère viciée menace de l'étouffer. L’air pur vaut mieux que le vin ; je le sentais trop vivement , et , dès le commencement, je n’aurais pas eu besoin de longues réflexions pour préférer la vertu au plaisir, si la crainte de perdre l’amour de Narcisse ne m’avait pas retenue. Mais , après mille combats , après des réflexions sans cesse renouvelées, ayant porté un regard attentif sur le lien qui m’unissait à lui , je découvris qu’il était faible encore et qu’il pouvait se rompre; je reconnus tout à
DK WILHELM MEISTER.
coup que c'était simplement une cloche de verre, qui m’isolait dans un espace sans air : que j’eusse seulement la force de la briser, et j’étais sauvée!
L’action suivit la pensée : j’ôtai le masque, et, en chaque occasion, je suivis l’inspiration de mon cœur. J’avais toujours aimé Narcisse tendrement; mais le thermomètre, qui était auparavant plongé dans l’eau bouillante, fut désormais suspendu à l’air libre : il ne pouvait marquer une chaleur supérieure à celle de l’atmosphère.
Par malheur, l’atmosphère se refroidit beaucoup. Narcisse commençait à se retirer et à prendre des manières cérémonieuses; cela lui était loisible, mais mon thermomètre baissa à mesure qu’il se retirait. Ma famille s’en aperçut, on me questionna, on parut surpris. Je déclarai, avec une mâle fermeté, que j’avais fait jusqu’alors assez de sacrifices; que j’étais prêle encore à soutenir avec Narcisse, jusqu’à la lin de ma vie, toutes les adversités, mais que je demandais pour mes actions une pleine liberté ; que ma conduite devait dépendre de mes convictions ; je ne persisterais jamais par obstination dans mon sentiment; j’écouterais au contraire volontiers toutes les représentations; mais, comme il s’agissait de mon propre bonheur, la décision devait dépendre de moi, et je ne souffrirais aucune contrainte. Les raisonnements du plus grand médecin ne pourraient me décider à user d’un aliment, fort sain peut-être, et que beaucoup de gens trouveraient très-agréable, dès que mon expérience m’aurait prouvé qu’il m’était toujours nuisible (et je pouvais donner pour exemple l’usage du café) ; tout aussi peu, et bien moins encore, pourrais-je me laisser démontrer qu’une action qui m’égarait me fût moralement salutaire.
Comme je m’étais longtemps préparée en silence à soutenir ces débats, ils me furent plutôt agréables que pénibles. J’épanchai mon cœur, et je sentis tout l’avantage de ma résolution. Je ne cédai pas de l’épaisseur d’un cheveu, et je réfutai vertement tous ceux à qui je ne devais pas le respect filial. Je triomphai bientôt dans ma famille. Dès sa jeunesse, ma mère avait eu les mêmes sentiments; seulement ils n’étaient pas parvenus chez elle à la maturité; nulle contrainte ne l’avait forcée et ne lui avait donné le courage de faire prévaloir sa conviction. Elle
s’applaudissait de voir ses vœux secrets comblés par sa fille. Ma plus jeune sœur parut se ranger de mon côté ; la seconde resta attentive et silencieuse. Ce fut ma tante qui fit le plus d’objections. Les arguments qu'elle présenta lui semblaient irréfutables , et ils l’étaient en effet par leur extrême vulgarité. Je fus enfin obligée de lui représenter que, sous aucun rapport, elle n’avait à donner son avis dans cette circonstance et elle’ ne laissa paraître que rarement qu’elle persistait daiis sa manière de voir. Elle était d’ailleurs la seule qui vit la chose de près sans être aucunement touchée. Je ne la juge pas avec trop de sévérité, en disant qu'elle manquait de sentiment et avait l'esprit le plus borné.
Mon père se conduisit d’une manière tout à fait conforme à son caractère. 11 me parla avec peu de détail, mais fort souvent, de cette affaire; ses raisonnements étaient sages, et, à son point de vue, sans réplique. Le profond sentiment de mon droit me donna seul la force de disputer contre lui. Mais bientôt la scène changea : je dus en appeler à son cœur. Pressée par sa raison, je m’abandonnai aux épanchements les plus tendres ; je donnai un libre cours à mes paroles et à mes larmes; je lui laissai voir à quel point j’aimais Narcisse, et quelle contrainte je m’étais imposée depuis deux ans ; combien j’étais assurée que ma conduite était bonne ; que j’étais prête à sceller cette conviction par la perte du fiancé que j’aimais et d’une félicité apparente, et-méme, s’il était nécessaire, par celle de ma fortune; que j’aimerais mieux quitter ma patrie, mes parents et mes amis, et gagner mon pain en pays étranger, que d'agir contre mes principes. Mon père cacha son émotion, garda quelque temps le silence, et se déclara enfin ouvertement pour moi."
Dès lors Narcisse évita notre maison, et mon père se retira de la société hebdomadaire dans laquelle il le rencontrait. La chose fit sensation à la cour et à la ville. On en parla, comme il arrive dans les cas de ce genre, dont le public à coutume de s’occuper vivement, parce qu’on lui a laissé prendre l’habitude d’exercer quelque influence sur les résolutions des faibles esprits. Je connaissais assez le monde, et savais que les gens nous blâment souvent de faire les choses mêmes auxquelles on s’est laissé eutraîner par leurs Conseils ; au reste , avec mes dispositions morales,
toutes ces opinions passagères auraient é(é pour moi sans aucune valeur.
En revanche, je ne me défendis point de rester attachée à Narcisse. Je ne le voyais plus, et mon cœur n’avait point changé pour lui. Je l’aimais tendrement; c’était comme une affection nouvelle et plus sérieuse qu’auparavant. S’ijl voulait ne pas troubler ma conviction, j’étais à lui : autrement, j’aurais refusé avec lui un empire. Je m’entretins plusieurs mois de ces sentiments et de ces pensées, et, quand je me sentis enfin assez de calme et de force pour me mettre à l’œuvre posément et tranquillement, je lui écrivis une lettre, non point tendre, mais polie, et lui demandai pourquoi il ne venait plus me voir.
Je connaissais sa manière de ne point s’expliquer volontiers, même dans les choses futiles, et de faire en. silence ce qu’il jugeait bon; c’est pourquoi je pris alors, avec réflexion, l'initiative auprès de lui. Je reçus une réponse fort longue, et qui me parut insipide; c’était un style diffus, des phrases insignifiantes. Il ne pouvait, disait-il, sans avoir une meilleure place, s'établir et m’offrir sa main; je savais parfaitement quelles contrariétés il avait éprouvées jusqu'alors; il croyait que des assiduités prolongées et sans résultat pourraient nuire à ma renommée 1 ; il demandait la permission de se tenir encore à l’écart : aussitôt qu’il serait en position de me rendre heureuse, il me tiendrait religieusement la parole qu’il m’avait donnée.
Je lui répondis sur-le-champ que, notre liaison étant connue de tout le monde, c’était, me semblait-il, trop lard pour ménager ma renommée, qui avait d'ailleurs dans ma conscience et ma vertu sa plus sûre garantie; mais je lui rendais sa parole sans hésiter, et souhaitais que ce pût être pour son bonheur. Dans la même heure , je reçus une courte réponse, qui était au fond parfaitement d’accord avec la première. Il persistait à dire qu’après avoir obtenu une place, il me demanderait si je voulais partager sa fortune.
C'éfait pour moi comme s’il n’eût rien dit. Je déclarai à mes parents et à mes connaissances que notre engagement était rompu, comme il l'était en effet. Neuf mois après, Narcisse,
1. Goethe emploie le mot français. On se rappelle les habitudes de .Narcisse.
ayant obtenu l’avancement le plus désirable, me fit encore offrir sa main, mais à condition que je changerais de sentiment, en devenant l'épouse d’un homme qui devrait avoir une maison. Je remerciai poliment, et me hâtai de détourner mon esprit et mon cœur de cette liaison , comme on se hâte de quitter la salle de spectacle, à la chute du rideau. Et, comme, peu de temps après, il trouva un riche et brillant parti, ce qui lui était maintenant très-facile , je le savais heureux à sa manière, et mon repos fut complet.
Je ne dois point passer sous silence que plusieurs fois, avant que Narcisse obtint un emploi, et plus tard aussi, on me fit de très-honorables propositions de mariage; mais je les refusai sans balancer, quoique mes parents eussent fort désiré me les voir accepter.
Alors il me sembla qu’après les bourrasques de mars et d’avril , j’étais entrée dans le plus beau mois de mai. Je jouissais d’une bonne santé et d’une paix ineffable ; sous tous les rapports, j’avais gagné à faire cette perte. Jeune et sensible comme je l’étais , je trouvais la création mille fois plus belle qu’au temps où j’avais besoin de jeux et de société pour ne pas m’ennuyer dans notre beau jardin. N’ayant pas rougi de ma dévotion , j’eus le courage de ne pas cacher mon goût pour les arts et les scien ces. Je m’occupai de dessin, de peinture, de lecture, et je trouvai assez d’amis pour me soutenir. Au lieu du grand monde, que j’avais laissé , ou plutôt qui me laissa , il s’en forma autour de moi un petit , mais bien plus riche et plus intéressant. J’avais de l’inclination pour la vie sociale , et j'avoue qu’au moment où je me séparai de mes anciennes connaissances , j’envisageai avec horreur la solitude. Maintenant je me trouvais assez dédommagée, et trop peut-être. Mes relations s’étendirent désormais, nonseulement chez ceux de mes compatriotes dont les sentiments s’accordaient avec les miens, mais aussi chez les étrangers. Mon histoire avait fait du bruit , et beaucoup de gens désirèrent connaître la jeune fille qui avait préféré Dieu à son amant. Un certain réveil religieux se faisait alors apercevoir dans toute l’Allemagne. Dans plusieurs maisons de princes et de seigneurs , on s’occupait du salut de son âme ; il ne manquait pas de gentilshommes qui nourrissaient les mêmes pensées , et , dans les
classes inférieures , ces sentiments étaient généralement répandus.
Là famille du comte, dont j’ai parlé plus haut , me rechercha avec plus d’empressement. Elle s’était augmentée dans l’intervalle , plusieurs de ses membres étant venus séjourner dans la ville. Ces estimables personnes recherchèrent ma société, comme je recherchai la leur. Ils avaient d'illustres alliances , et j’appris à connaître dans cette maison beaucoup de princes, de comtes et de seigneurs de l’Empire. Mes sentiments n’étaient un secret pour personne , et , que l’on voulût bien les honorer ou seulement les épargner , j’atteignais mon but et je restais en repos.
Cependant je devais être ramenée dans le monde par un autre chemin. Vers ce même temps, un frère consanguin de mon père, qui jusqu’alors ne nous avait fait que des visites passagères , séjourna chez nous plus longtemps. Il avait quitté, uniquement parce que tout n’allait pas selon ses vues , le service de son prince , auprès duquel il était en honneur et en crédit. 11 avait l’esprit juste et le caractère rigide : en cela fort semblable à jnon père ; mais mon père avait néanmoins une certaine mesure de souplesse , qui lui permettait de céder dans les affaires, et, sans agir lui-même contre sa conviction , de laisser agir ; après quoi il dévorait son chagrin en silence , ou l’épanchait dans le sein de sa famille. Mon oncle était beaucoup plus jeune , et l’état de sa fortune ne contribuait pas médiocrement à fortifier son humeur indépendante. Sa mère lui avait laissé de grands biens , et il pouvait en attendre beaucoup encore de parents proches et éloignés; il n’avait besoin d’aucune ressource étrangère , tandis que mon père , qui n’avait qu’une modique fortune , était enchaîné à son emploi par le traitement. Mon oncle était devenu plus inflexible encore par ses malheurs domestiques. 11 avait perdu de bonne heure une aimable femme et un fils qui donnait les plus belles espérances , et dès lors il parut vouloir éloigner de lui tout ce qui ne dépendait pas do sa volonté.
On se disait parfois à l’oreille dans la famille, avec une certaine satisfaction, que vraisemblablement il ne se remarierait pas, et que nous pouvions, nous autres enfants , nous regarder comme héritiers de sa grande fortune. Cela ne faisait aucune
impression sur moi , mais la conduite de mes alentours s’accordait assez bien avec ces espérances.
Avec la fermeté de son caractère , mon oncle avait pris l’habitude de ne jamais contredire personne dans la conversation, mais plutôt d’écouter avec- bienveillance l’opinion de tout le monde, et d’appuyer même, par des arguments et des exemples, l’avis de chacun sur le sujet en question. Qui ne le connaissait pas croyait toujours l’avoir de son côté , car il avait un esprit supérieur , et il pouvait se placer à tous les points de vue. 11 ne fut pas aussi heureux avec moi , parce qu’il s’agissait de sentiments dont il n’avait absolument aucune idée , et , avec tous les ménagements, toute la sympathie et la raison qu’il faisait paraître, quand il me parlait de mes convictions, je fus cependant fort surprise qu’il n’eût évidemment aucune idée de la base sur laquelle s'appuyait toute ma conduite.
Si réservé qu’il fût , le but de son séjour inaccoutumé dans notre maison se découvrit au bout de quelque temps. On put remarquer enfin qu’il avait jeté les yeux sur notre plus jeune sœur, pour la marier à son gré et faire sa fortune. Assurément, avec sou esprit et sa beauté , surtout si elle pouvait mettre encore sur le plateau de la balance un bien considérable, elle avait droit de prétendre aux premiers partis. 11 montra de même, d’une manière effective, ses dispositions en ma faveur, en me faisant obtenir -une place de chanoinesse, dont je touchai bientôt les revenus.
Ma sœur était moins satisfaite de son lot et moins reconnaissante. Elle me lit l’aveu d’une affaire de cœur qu'elle avait jusqu’alors très-prudemment tenue secrète , car elle se doutait bien que je lui déconseillerais de toutes mes forces , comme je le fis en effet , de s’attacher à un homme qui n’aurait jamais dû lui plaire. Je n’épargnai aucune peine et je réussis. Les vues de noire oncle étaient trop sérieuses et trop claires , et la perspective offerte à ma sœur trop séduisante , à son point de vue mondain , pour ne pas lui donner la force de renoncer à une inclination que sa raison même condamnait.
Quand notre oncle vit qu’elle ne se dérobait plus comme auparavant à sa bienveillante direction, son plan fut bientôt formé. Elle devint dame d’honneur dans une cour voisine , où il pouvait
la remettre à la surveillance et aux conseils d’une amie , qui jouissait , comme grande maîtresse du palais , d’une haute considération. Je l’accompagnai dans ce nouveau séjour. Nous filmes l’une et l’autre fort contentes de la réception que l’on nous fit, et je souriais quelquefois en secret du rôle que je jouais maintenant dans le monde , comme jeune et pieuse chanoinesse.
Quelques années plus tôt, cette position m’aurait fort éblouie, et m’aurait même peut-être tourné la tête ; mais alors je demeurai fort calme , en présence de tout ce qui m’entourait. Je me laissais gravement coiffer pendant une couple d’heures; je faisais ma toilette , sans y voir autre chose que l’obligation où j’étais , dans ma nouvelle situation , de revêtir cette livrée de gala. Dans les salons, où le monde affluait , je parlais à tous et à chacun , sans qu’une seule figure , un seul caractère, me laissât une impression durable. Quand je rentrais chez moi , la fatigue corporelle était, le plus souvent, la seule sensation qui me restât de ces brillantes fêtes. Cependant ce grand nombre do personnes que je rencontrais cultiva ma raison ; et je trouvai le modèle de toutes les vertus , d’une sage et noble conduite , dans quelques femmes, particulièrement dans la grande maîtresse du palais , sous laquelle ma sœur avait le bonheur de se former.
A mon retour dans ma famille, je m’aperçus que ce voyagé avait altéré ma santé. J’avais observé la plus grande retenue et la diète la plus sévère, mais je n’avais pas été, comme autrefois, libre de mesurer mon temps et mes forces. Les repas, la promenade, les heures du lever et du coucher, la toilette et les sorties, n’avaient pas dépendu, comme chez moi, de ma disposition et de ma volonté. Dans le tourbillon du monde, on ne peut faire halte sans être impoli, et tout ce qui était nécessaire, je le faisais volontiers , parce que j’y voyais un devoir, que j’en attendais la fin prochaine, et me sentais mieux portante que jamais. Néanmoins cette vie agitée, étrangère à mes habitudes, avait agi sur moi plus fortement que je ne l’avais cru : car à peine étais-je arrivée à la maison et avais-je réjoui mes parents, en leur faisant un récit propre à les satisfaire, que je fus prise d’une hémorragie, qui, sans être dangereuse, et quoiqu’elle fût bientôt passée, me laissa longtemps une grande faiblesse.
C’était encore une leçon ; je la reçus avec joie. Rien ne m’at-
corniE. — asm. u’ai'Pb.
tachait à ce monde, et j’étais convaincue que je n’y trouverais jamais le vrai bonheur : j’étais donc parfaitement sereine et tranquille, et, tandis que je renonçais à la vie, je recouvrai la santé. J'eus à soutenir une nouvelle épreuve : ma mère fut tout à coup atteinte d’une grave infirmité, qu’elle endura cinq ans, avant de payer le tribut à la nature. Ce fut pour nous une époque de tribulations diverses. Souvent, quand son angoisse était trop forte, ma mère nous faisait appeler à son chevet pendant la nuit, pour trouver dans notre présence quelque distraction, sinon du soulagement. Le fardeau devint plus pesant et à peine supportable, quand mon père commença lui-même à se trouver souffrant. Dès sa jeunesse, il avait eu souvent de violents maux de tête, mais qui duraient au plus trente-six heures. Maintenant ils étaient devenus continuels, et, lorsqu’ils étaient au plus haut point, sa souffrance me déchirait le cœur. C’est au milieu de ces orages que je sentais le plus ma faiblesse corporelle, parce qu'elle m’empêchait de remplir mes plus saints et plus chers devoirs, ou du moins m’en rendait l’accomplissement très-pénible.
Alors je pus me juger et me demander si la voie que j'avais suivie était celle de l’erreur ou de la vérité ; si je n’avais fait que penser d'après les autres, ou si l’objet de ma croyance avait de la réalité, et, à ma grande consolation, cette réalité me fut toujours démontrée. J’avais cherché et trouvé la juste direction de mon cœur vers Dieu, l'union avec ses enfants bien-aimés', et c’était là ce qui me rendait tous les fardeaux plus légers. Comme un voyageur cherche l'ombrage, mon âme se hâtait de chercher cet asile, quand tous les chagrins m'assiégeaient, et je ne revins jamais sans soulagement.
Dans ces derniers temps, quelques défenseurs de la religion, qui semblent avoir plus de zèle que de véritable piété, ont demandé à ceux qui partagent leurs croyances de faire connaître les cas où leurs prières auraient été exaucées, apparemment parce qu’ils voudraient avoir des lettres scellées, pour lutter diplomatiquement et juridiquement contre leurs adversaires. Combien le véritable sentiment leur doit être inconnu, et qu’ils doivent eux-mêmes avoir fait peu d’expériences effectives !