‹ Œuvres de Guillaume de Machaut (volume 2)Chapitre 1 sur 61 · M. J. BÉDIER · texte numérisé non relu

M. J. BÉDIER

INTRODUCTION

Dans la plupart des manuscrits qui contiennent les œuvres de Guillaume de Machaut, le poème intitulé Remède de Fortune ' succède au Jugement dou Roy de Navarre 2. Là où cette dernière œuvre fait défaut, il est placé directement après le Jugement dou Roy de Behaingne 3. Et c'est bien là la place qui lui revient de

i . C'est le titre que porte cet ouvrage dans tous les manuscrits, excepté E qui, seul, l'intitule VEscu bleu, de même qu'il nommera Livre des quatre oisiaus, le Dit de VAlerion et Livre de Morpheiïs, le Dit de la Fontaine amoureuse, et que le Jugement dou Roy de Behaingne s'appellera pour lui Le Livre du temps pascour. Ce n'est pas la seule singularité de ce manuscrit. Dans C la table seule donne Le confort de Fortune, d'une écriture assez récente; dans le corps du manuscrit, YExplicit dit très bien Remède de Fortune.

2. C'est le cas dans les manuscrits AFMLIY. — Pour l'indication des manuscrits voir t. 1 "', p. xliv.

3. Dans CKJ. Remarquons cependant que C s'éloigne en général de l'ordre traditionnel des poèmes de Machaut, en plaçant

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II INTRODUCTION

droit, car le Jugement dou Roy de Navarre, datant de l'année 1349, est d'une époque plus récente. La raison pour laquelle ce dernier poème a quitté la place qu'il devait occuper d'après l'ordre chronologique, a été exposée au tome Ier, p. lxiv-lxvi. Par conséquent, le Remède de Fortune est le troisième dans la série des grands poèmes de Machaut.

On ne trouve, malheureusement, dans l'ouvrage aucune indication qui permette de lui fixer une date même approximative. Mais dans une œuvre plus récente, le Confort d'ami, écrit en 1 357, Guillaume a renvoyé à notre poème : Çniier en « Remède de Fortune », y dit-il à son seigneur, le roi de Navarre, lors de la captivité de ce dernier en 1 356-57 (v- 2248)- C'est donc avant cette date qu'il faut placer le Remède de Fortune. Un autre fait nous permet de remonter bien plus haut encore : Le Dit dou Lion qui suit généralement notre poème a probablement été écrit en 1 342 (voy. plus bas). Or, il est à peu près certain que dans les manuscrits les dits de Machaut se succèdent dans l'ordre chronologique. Par conséquent, le Remède de Fortune doit avoir été composé avant 1342.

Cette question de la place qu'occupe ce poème dans l'ensemble des œuvres de Machaut prend une singulière importance, quand on le compare aux pièces qui le précèdent. Le Remède de Fortune constitue un progrès notable non seulement sur le Dit dou Vergier, œuvre de jeunesse presque sans originalité, mais encore sur le Jugement dou Roy de Behaingne, où les éléments

le Dit dou Vergier à la suite du Dit de l'Alerion et en donnant ainsi à notre poème la deuxième place dans la série des dits de Guillaume. Seul, le manuscrit E s'écarte de nouveau de tous les autres, en faisant succéder le Livre de l'escu bleu au Dit dou Vergier, de môme qu'il intervertira la place du Confort d'ami et de la Fontaine amoureuse (Livre de Morpheus). Son témoignage n'est par conséquent d'aucune valeur.

personnels n'ont encore qu'une part bien restreinte. Quant au poème si curieux et si original du Jugement dou Roy de Navarre, il n'a été écrit que quelques années après le Remède de Fortune. Cette œuvre reste donc dans l'ensemble des productions poétiques de notre auteur celle qui pour la première fois fait paraître son originalité propre, celle où enfin il semble avoir trouvé sa voie. Machaut ne serait certes pas un enfant de son siècle, s'il ne poursuivait pas dans ses dits un but didactique et ne faisait œuvre de moraliste, et ce travail revêt chez lui tout naturellement la forme de l'allégorie, comme chez ses prédécesseurs, chez ses contemporains et chez ceux qui vinrent après lui. Mais — et c'est là l'invention originale de notre poète — il ne s'en tient pas uniquement au poème didactique et allégorique ; à cette partie de son œuvre, que lui-même aussi bien que ses lecteurs considéraient sans doute comme la partie la plus importante, il donne, dans chacun de ses dits, un cadre plein de vie et bien réel, cadre qu'il emprunte soit à son expérience personnelle, soit aux coutumes ou aux événements contemporains. Ce souci de la réalité dans la fiction poétique qui est, sans contredit, l'une des trouvailles les plus heureuses du poète et pour nous l'une des plus intéressantes, c'est à peine si on le trouve dans le Dit dou Vergier1', il est un peu plus accusé dans le Jugement dou Roy de Bchaingne 2 ; ce n'est que dans le Jugement dou Roy de Navarre que nous l'avons vu s'épanouir le plus librement et produire ses plus heureux effets3. Mais, avant cette œuvre, nous le trouvons déjà nettement affirmé dans le Remède de Fortune qui au fond est un traité didactique sur Amour et Fortune, enca-

r. Voy. T. Ier, p. lvii-lix.

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