Ibid., p. lxix-lxxii
IV INTRODUCTION
dré dans le récit d'une aventure d'amour personnelle au poète.
Après avoir énuméré dans une courte introduction (1-44) les douze règles que doit observer celui « qui vuet aucun art aprendre », le poète, passant immédiatement à ses propres affaires, nous fait savoir quels étaient les maîtres chargés de son éducation : Amour et sa dame. L'un lui enseigne comment il pourra se rendre digne de l'amour de celle qu'il aime (45-166); les qualités,les paroles, le maintien de l'autre lui servent d'exemple et lui montrent les vertus qu'il devra s'efforcer d'acquérir lui-même (167-352). Mais, n'osant avouer ses sentiments de peur d'un refus, il se contente de les traduire en « ballades, rondeaux, virelais », voire même en lais, dont il nous communique un spécimen (353- 680).
Ce lai devient la cause de son infortune apparente. Un malin hasard veut qu'en la présence de l'auteur cette pièce tombe sous les yeux de la dame que le poète adorait en silence, et c'est lui-même qui est chargé d'en faire la lecture. Mais voici que la dame a la malencontreuse idée de chercher à savoir par lui quel en est l'auteur. Cruel dilemme! Se nommer, c'est avouer son amour et par là même risquer d'encourir ce refus qu'il redoute par-dessus tout. Mais déclarer ne rien en savoir, c'est mentir, grave offense envers celle qu'on aime. Guillaume perd la tête : il se sauve sans mot dire, en pleurant de douleur et de honte (681-770). Afin de se soustraire aux regards indiscrets, il se réfugie en un endroit isolé et écarté du monde, dans le Parc de Hesdin. Ici, se livrant à d'amères réflexions sur son sort, il compose une longue complainte dans laquelle il maudit d'abord l'inconstance et la cruauté de Fortune et accuse ensuite Amour, source de tous ses malheurs (771-1480).
A peine a-t-il achevé ses lamentations, qu'un regard
jeté autour de lui, lui fait voir à ses côtés une femme d'une beauté merveilleuse, sans doute quelque être surnaturel. Sans peine l'inconnue devine la cause de sa tristesse, et aussitôt elle se prend à réfuter point par point les accusations que le poète vient de porter contre sa dame et contre Amour. Un point capital dans ses exhortations, c'est la description des armes des vrais amoureux qu'accompagne une explication allégorique. Un chant royal termine la première partie de son discours (1481-2032). Guillaume ne demande pas mieux que de se laisser convaincre. Réconforté, il s'informe du nom de la belle inconnue : c'est Espérance qu'on l'appelle. Enhardi, il la prie alors de lui parler aussi de Fortune. La dame s'y prête volontiers et lui prouve que non seulement Fortune ne lui a pas été « amère », mais bien au contraire douce et bienveillante. Elle s'éloigne ensuite, après avoir chanté une baladele, laissant Guillaume plein d'espoir et de courage (2o33- 2892).
En chantant à son tour une ballade, il se met en route pour rejoindre celle qu'il adore. Une courte hésitation l'arrête cependant au moment où il va l'approcher, et seuls les encouragements réitérés d'Espérance qu'il remercie dûment en une « prière », lui permettent d'arriver jusqu'à sa dame (2893-3348). Il la trouve dansant en joyeuse société, et invité par elle, il prend part à 1' « esbatement » et chante, son tour venu, une « chanson baladée » (3349-3496). Puis, on rentre au château. La dame le prend alors à part; elle est intriguée de son attitude si bizarre et si inexplicable lors de la lecture du lai et elle en demande l'explication; il se décide en effet à tout lui confesser. La récompense ne se fait pas attendre : puisqu'Espérance le veut, la dame recevra Guillaume comme « ami » (3497-3846). Machaut nous fait alors assister à une journée de la vie de château au xive siècle : messe, repas et amusements divers, jusqu'à
VI INTRODUCTION
l'heure de la séparation (3847-4018). Le poète est très aimablement congédié ; on procède même à un échange d'anneaux, sous le regard bienveillant d'Espérance survenue pour la circonstance. La joie inspire à Guillaume un « rondelet », qu'il entonne en s'éloignant (4019- 41 14).
Mais lorsqu'il revient, quelle déception! A peine si on lui accorde un regard indifférent. Le malheureux est au désespoir. La dame sait aussitôt le consoler d'une explication à peu près satisfaisante : sa froideur n'est qu'apparente, lui dit-elle, une attitude qu'elle se compose, afin de détourner les soupçons et de dépister les médisants, ces éternels ennemis des amants; et Guillaume veut bien la croire, sans toutefois se montrer absolument convaincu (41 1 5-42 1 6). Après s'être nommé en un anagramme, il achève son poème par un hommage à Amour (4257-4298).
Si brève qu'elle soit, cette analyse peut suffire pour faire voir clairement les deux éléments bien distincts que Guillaume a réunis dans ce même poème : les parties didactiques et la partie narrative. Cette dernière, en somme, se réduit à peu : la lecture du lai et la fuite du poète ; son retour; la journée passée avec sa dame jusqu'à l'heure du congé; l'accueil indifférent qu'il trouve ensuite et l'explication qu'on lui en fournit, à peu près un millier de vers, à peine le quart du poème. C'est regrettable, car c'est là sans contredit pour nous la portion la plus vivante et la plus intéressante de cette œuvre. Le récit, simple et naturel, est conduit avec aisance; les dialogues, qui y occupent une place considérable, sont presque partout vifs, alertes et clairs ; les sentiments intimes, inspirés par les événements extérieurs, ont été finement analysés et témoignent d'une observation curieuse et pénétrante. Tout cela concourt à donner au lecteur l'impression d'un fait réel, comme d'une aventure personnelle que le poète
retracerait dans ses vers. Cette impression, l'auteur l'a encore accentuée, en émaillant son poème de nombreux traits empruntés directement à la vie réelle, telle qu'il l'avait journellement sous les yeux. On trouve là de précieux renseignements sur une partie des coutumes et des moeurs de la vie féodale au xive siècle dont l'histoire de la civilisation pourra et devra tirer parti. C'est surtout la dernière portion du récit, qui, sous ce rapport, offre le plus grand intérêt (v. 3349 ss0 '•
Ce sont d'abord quelques détails sur la danse à laquelle le poète, à son retour, trouve mêlée sa dame et où il prend lui-même une part active (3350,-3509). On danse en plein air, dans un parc à proximité du château, dames, chevaliers et pucelles et d'autres gens encore. A défaut d'instruments et de « ménestrels », les danseurs eux-mêmes accompagnaient la danse, en chantant à tour de rôle des « chansonnettes », par exemple un virelai que chante Guillaume, ou une autre chanson moins nettement définie, qui commence et finit avec un court refrain (soit donc encore un virelai, soit, plus probablement, un rondeau) qu'entonne une dame immédiatement après le poète. La danse consiste à se mouvoir en rond 2, les danseurs se tenant par la
i.Cela n'a pas échappé au premier éditeur de Machaut, Tarbé, qui, dans les extraits des œuvres de Machaut, a publié à peu près tout ce passage (les vers 3890-4018) avec quelques omissions et quelques fautes de lecture, sous le titre « Journée de réception dans un château au xiv° siècle » (Œuvres de Machaut, p. 85 ss.). Les détails fournis par notre poète peuvent tantôt confirmer tantôt compléter les données tirées pour une époque un peu antérieure des chansons de geste par M. Zeller (Die tâglichenLebensgewohnheiten im altfran^ôsischen Karls-Epos,Ausgaben und Abhandlungen 42) et des romans arturiens par Otto Mûller (Die tdglichen Lebensgewohnheiten in den altfran\. Artusromanen, 188g). Voy. aussi Alvvin Schultz, Das hôfische Leben $ur Zeit der Minnesinger, 2e éd. 1889.
2. Cela ressort assez clairement des vers 3412-13 : la dame qui a vu venir le poète se trouve plus près de lui, après avoir fait
VIII INTRODUCTION
main. On reconnaît là très exactement les traits essentiels de la « carole » des xme et xiv" siècles '.
Plus tard, quand est venue l'heure de rentrer, dames et seigneurs s'en retournent au château en causant. Des « partures d'amours et de ses aventures » (3879-80), c'est-à-dire la discussion de sujets amoureux, font, d'après Guillaume, les principaux frais de la conversation. On entend ensuite la messe en une chapelle peinte « d'or et des plus fines couleurs » (v. 3892- 93). Aussitôt après, selon la coutume, un chambellan, d'un signal de trompette, donne Tordre de préparer le repas 2. D'une manière bien vivante, comme nous ne l'avons rencontrée dans aucun autre texte du moyen âge, le poète nous fait assister au remue-ménage qui s'ensuit : on voit les serviteurs se précipiter vers les différents offices, la « paneterie », la « bouteillerie », la « cuisine », les « messagers et garçons d'étables » dresser « formes, tréteaux et tables », les « valets tranchants » faire leur toilette et s'occuper de leurs maîtres, tout cela avec force bousculades et à grand renfort de cris dans toutes les langues de la chrétienté. Les seigneurs, entre temps, ont enlevé le « corset », pour revêtir le « surcot ouvert 3 ». et on se retrouve dans la grande
demi-tour. Donc, de vis-à-vis qu'elle devait être, elle s'est rapprochée, après avoir parcouru la moitié du cercle des danseurs.
1. La description de Machaut se rapproche et complète la scène connue décrite par Froissart dans la Prison amoureuse (v. 358 ss.). On y danse également la carole en se tenant par la main et en chantant, chacun à son tour, des virelais. Comp. aussi la description de Jean Maillart dans le Comte d'Anjou (Hist. litt. de la France, xxxi, 335-6). Pour d'autres descriptions et citations, voy. Pfuhl, LJntersuchungen ùber die Rondeaux und Virelais (1887), p. 43 ss. et Jeanroy, Orig. de la poésie lyrique en France (2e Ed., 1904), p. 3go et 52b.
2. C'est le signal bien connu des romans en vers du moyen âge qu'on appelait « corner l'eau » ; l'expression paraît au v. 3942
3. Voy. YHist. de France de Lavisse, t. III 2, p. 33, note 1.
salle où a lieu le festin. A la fin du repas arrivent les musiciens, un orchestre complet dont Machaut énumère avec complaisance les divers instruments '. Au son de la musique on danse une « estampie 2 », puis, groupés par deux ou par trois, les convives se rendent dans une salle de jeu où ils passent leur temps à jouer 3, à danser ou à chanter avec l'accompagnement de musiciens expérimentés 4, jusqu'à ce qu'un chevalier
i . Des énumérations de ce genre sont nombreuses dans les textes du moyen âge. Tout près de Machaut on a celle de Jean de Meun dans le Roman de la Rose (éd. F. Michel, II, 2201 3 ss.). Mais aucune n'est aussi complète que celle du Remède de Fortune. La variété d'instruments réunis en ce passage lui donnent une importance singulière pour l'histoire de la musique au xive siècle. Aussi le texte en a-t-il été signalé à différentes reprises. Roquefort notamment, dans son ouvrage sur YEtat de la poésie française dans les xne et xme siècles (i8o5), p. 104-131, en a tenté l'interprétation qui, à côté de remarques fort justes, contient et devait contenir des erreurs et des méprises. Sur plusieurs des instruments nommés dans ce passsage nous ne sommes d'ailleurs aujourd'hui pas mieux renseignés qu'on ne l'était du temps de Roquefort. Comp. E. Travers, Les instruments de musique au xive s. d'après G. de Machaut, Paris 1882 (communication de M. Ludwig).
2. Il faut rapprocher ces vers de Machaut du passage cité plus haut de la Prison amoureuse de Froissart qui, aux vers 354 ss-> distingue de même les « estampies » dansées aux sons de la musique, des « caroles » qu'on commence à danser, aussitôt que les ménestrels ont cessé de jouer.
3. Parmi les jeux nommés par Machaut deux sont connus et souvent cités au moyen âge : le jeu d'échecs et le jeu de tables (une sorte de jeu de trictrac). Mais en plus il nomme le jeu de <■ parsons «.S'agit-il vraiment d'un jeu de ce nom dont nous n'entendons parler qu'ici ? Ou ce mot serait-il synonyme du terme de partures, employé au vers 3879 ? Machaut omet par contre le jeu des dés, très cultivé au moyen âge.
4. On remarque l'expression « sciens en la viez et nouvele forge, » (v. 4000-4001), dont la dernière partie traduit certainement l'expression d' « ars nova » qui commence à paraître à cette époque, pour désigner le nouvel art musical dont Machaut tut l'un des principaux promoteurs.
X INTRODUCTION
vienne « hucher le vin et les épices » (v. 4009). On mange, on boit « de ce ver millet » que servent les écuyers, et enfin, l'après-midi étant venu sur ces entrefaites ', on prend congé de la maîtresse de maison.
A côté de ce passage tout particulièrement intéressant on trouve, disséminés dans le corps de l'ouvrage, d'autres renseignements moins précis et moins détaillés, mais non moins instructifs. C'est ainsi qu'on apprend que du temps de Guillaume, la société courtoise connaissait et cultivait encore le jeu du « Roy qui ne ment » (v. 770), ce jeu qui à cette époque précisément semble même exercer une certaine influence sur la production poétique et littéraire 2. Ailleurs, on accueille avec plaisir certains détails où l'auteur nous fait savoir la façon dont se répandaient au xive siècle les pièces lyriques nouvellement composées. Au dire du poète, elles circulaient comme pièces détachées non plus oralement, mais écrites, peut-être même avec la notation musicale, sans toutefois toujours porter le nom de l'auteur; car la dame se fait lire le lai de Machaut qui est venu entre ses mains, mais elle en ignore l'origine 3 (v. 688 ss.).
Qu'on trouve des traits de ce genre, des descriptions aussi minutieuses et détaillées dans des œuvres purement narratives de l'époque, ce fait n'a rien qui doive nous surprendre. Mais ils peuvent nous étonner dans
1. C'est vers « nonne » (3 heures) qu'on s'en va, d'après Machaut, donc au moment où, en règle générale, commençait le second repas de la journée. Le vin et les épices marquaient ordinairement le moment de la séparation à l'heure du coucher.
2. Voy. là-dessus notre étude Frage- und Antwortspiele in der fran\. Literatur des 14. Jahrhunderts dans la Zeitschr. fur roman. Philologie, xxxm (1909), 695-710.
3. Il ne faudrait toutefois pas oublier que ce dernier trait était de la plus grande importance pour la suite du poème. Peut-être, n'est-ce donc qu'une fiction inventée par Guillaume pour les besoins de la cause.
un poème didactique et allégorique, comme Test le Remède de Fortune; car des détails de ce genre, quand ils paraissent dans des dits allégoriques, sont généralement transposés et mis au service de l'allégorie choisie par le poète. Ici, par contre, ils sont en quelque sorte des hors-d'œuvre indépendants du reste du poème, des épisodes qui n'ont aucune relation avec ce qui fait le fond de l'ouvrage. Il nous semble donc que Guillaume qui n'abandonne rien au hasard a certainement poursuivi quelque intention, en intercalant ces passages dans son oeuvre. Ce but ne peut être que celui-ci de donner précisément à sa fiction poétique un caractère de vérité et de réalité qui ne pouvait que la rendre plus intéressante pour son public. C'est pour cette même raison, qu'il se donne à lui-même le premier rôle dans le poème. L'aventure, telle qu'il la raconte, lui est-elle réellement arrivée? Nous pouvons en douter. On en verra les raisons plus tard. Mais en tout cas le poète a très habilement su donner au lecteur l'impression d'un fait véridique et absolument réel et il a par là réussi à rehausser et à augmenter l'intérêt qu'on pouvait prendre à cette œuvre '.
Toutefois, si le récit de Machaut repose sur quelque aventure qui lui serait arrivée personnellement, certaines parties au moins en ont été arrangées et présentées d'une manière qui ne répondait sans doute plus à la stricte vérité. Ces modifications ont été dictées au poète par le souci qu'il avait d'instruire autant que d'amuser. Instruire, c'est même là le but principal que se propose Machaut dans le Remède de Fortune; il le fait clairement entendre dans les premiers vers du
i. La question n'est pas sans importance. Elle se présente à l'occasion de presque tous les dits de Machaut, et l'on sait que pour le Voir Dit la question de savoir si l'œuvre est de pure invention ou si elle repose sur quelque fait réel, n'a pas encore été définitivement tranchée; elle ne le sera peut-être jamais.
XII INTRODUCTION
poème, et il dispose son récit de façon à en faire ressortir autant que possible les enseignements. C'est pour celte raison même qu'on peut douter de la réalité de l'aventure narrée dans cette œuvre. Ne l'aurait-il pas inventée de toutes pièces en vue môme de l'enseignement qu'il se proposait d'y donner? On ne saurait donner à cette question une réponse précise, et c'est une appréciation toute personnelle, quand nous voyons ici, comme dans les œuvres postérieures du poète, un mélange de faits réels et de faits de pure invention, dont la fusion habilement aménagée constitue un ensemble agréable et amusant. Peut-être Guillaume a-t-il l'intention, comme cela se voit dans d'autres ouvrages analogues, de tracer à sa dame une ligne de conduite à suivre, en la faisant agir dans le poème, comme il voudrait qu'elle agît en réalité à son égard. Il y présente comme un fait accompli ce qui n'existe pour le moment que dans ses vœux et ses désirs. Il est par exemple possible, et fort probable même, que la scène où la dame accepte l'amour du poète et veut bien le recevoir comme « ami » (v. 3771-3846) soit de ce genrelà : ce qui n'est sans doute qu'un souhait du poète, il nous le donne comme chose réellement arrivée \
Mais, à côté du cas personnel, il y a aussi un intérêt plus haut et plus général. Machaut n'entend pas seulement indiquer à sa dame l'attitude qu'il voudrait lui voir prendre vis-à-vis de lui-même ; son ambition vise plus loin et c'est à tous ses contemporains et aux hommes en général que s'adressent ses leçons. Ce sont d'abord des théories de l'amour qu'il nous expose un peu partout dans son œuvre. On les trouve depuis le
1. Ce qui peut nous confirmer dans cette supposition, c'est le fait que précisément ce discours de la dame est farci de proverbes et de sentences. Or c'est là toujours un signe évident de l'intention didactique que poursuit le poète dans des passages de ce genre.
commencement jusqu'à la fin du poème; elles surgissent toujours et se glissent partout, revêtant les formes les plus diverses : dictons, proverbes, sentences, exemplifications, longs développements ou même mises en action.
La majeure partie de l'introduction (v. 49-352) est uniquement consacrée à ce sujet. Machaut y développe la théorie bien connue et chère aux poètes du moyen âge, de l'amour qui fait naître dans l'homme toutes les vertus sans lesquelles il ne saurait mériter l'amour de celle qu'il adore , et se prenant comme exemple, il démontre sur lui-même comment les nobles qualités de la dame aussi bien que ses paroles, ses recommandations ou seulement son maintien réveillent en l'amant tous les bons instincts et deviennent pour lui un modèle à suivre et un mobile à bien faire à son tour. Très habilement, Guillaume développe par la même occasion un autre thème non moins fréquent dans la poésie amoureuse : rémunération des qualités physiques et morales de celle à qui il a voué son amour. Enumérer ses vertus, parce qu'elles sont pour l'amant la cause de son perfectionnement, n'est-ce pas faire le portrait le plus élogieux de sa maîtresse? De cette façon, le poète varie assez adroitement et agréablement un sujet traditionnel qui risquait fort de devenir d'une monotonie fastidieuse '. La profusion de sentences, de proverbes
1. Les vers 107-125 méritent une mention particulière. Suivant un usage fréquent au moyen âge chaque vertu que nomme le poète est incarnée en un personnage biblique, mythologique et historique, depuis Abraham et Hector jusqu'à Godefroi de Bouillon, en passant par Salomon, Absalon, Job, Judith, Esther, Socrate et Alexandre. Or, on remarquera que dans le nombre figurent trois personnages qui font partie du groupe des Neuf Preux (Hector, Alexandre, Godefroid de Bouillon), groupement qui existait déjà, mais que Machaut ne semble pas encore connaître à cette époque.
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et de dictons disséminés dans cette partie de son œuvre en font d'ailleurs de nouveau reconnaître la tendance didactique.
Cet enseignement amoureux ' occupe surtout une place très large dans la partie centrale du poème. Guillaume s'y ingénie à réfuter les accusations que les amoureux peuvent porter contre ce terrible dieu d'Amour qui est la source et la cause de tous leurs maux et de toutes leurs souffrances. Les griefs des amants, il les a formulés dans la seconde moitié de la grande Complainte par laquelle s'ouvre précisément cette partie de son œuvre. Excellent moyen d'ailleurs pour protester malgré tout de l'ardeur et de la sincérité des sentiments qu'il éprouve pour sa dame et traiter ainsi encore un nouveau thème d'amour. Dame Espérance alors répondra aux graves accusations du malheureux amant pour disculper brillamment l'Amour si injustement attaqué par le poète. Et d'abord, comment l'amant peut-il craindre de ne jamais recevoir la récompense qui lui est due? Mais le moindre don de la dame vaut plus que tout ce qu'il peut « desservir », et dût-il la servir, tant que durera « la monarchie de ce monde » (v. 1608 ss.). Et puis, du moment que toutes les vertus sont en elle, Pitié, Franchise et d'autres doivent bien se trouver dans le nombre, et elles lui feront certainement obtenir ce qu'il désire (v. 1 67 1 ss.). Enfin, n'est-ce pas faire injure à la dame que de croire qu'elle n'ait pas reconnu dans l'attitude de l'amoureux timide tous les signes d'un profond et sincère amour (v. 1733 ss.) ? Et par la description de l'écu des loyaux amants et l'ingénieuse explication des couleurs héraldiques % dont
1. Voy. au v. 1786 : Et pour ce chastoier te vueil, qu'on pourrait placer en tête du poème entier.
2. La signification des différentes couleurs et des symboles qu'elles représentent avait déjà été expliquée d'une façon analogue avant Machaut, par exemple dans le « Roman de Fauvel »
Machaut nous semble être très fier, il énumère les traits caractéristiques des véritables amants '. La dernière consolation qu'il offre aux amants malheureux, c'est l'aide efficace et le soutien précieux d'Espérance, en quoi il développe encore un point important des théories de l'Art d'amour (v. 2194 ss.). Le discours finit par une nouvelle recommandation aux amoureux, d'aimer loyalement2 et d'attendre patiemment la récompense qui ne saurait leur manquer (v. 2797 ss.).
Plus loin, c'est un essai de psychologie amoureuse : Guillaume décrit les sentiments divers et opposés que l'amant ressent tour à tour en présence de sa dame, et il s'efforce d'expliquer ce phénomène bizarre par une explication non moins étrange, à vrai dire (v. 3o53 ss.). La « prière » qui suit résume les conclusions de l'enseignement d'Espérance : elle nous fait voir la confiance avec laquelle l'amant doit se soumettre aux volontés du dieu d'Amour et suivre ses lois sans murmurer et sans
éd. Pey, Jahrbuch fur roman, nnd engl. Literatur, VII, 1866, 320, v. 175-218); mais ce passage n'a certainement pas été utilisé par Machaut qui suit sans doute quelque tradition plus ancienne.
1. Dans le Dit dou Lyon Machaut a traité ce même sujet, en y ajoutant encore d'autres types d'amoureux. Ce fait vient appuyer notre opinion sur l'antériorité du Remède de Fortune. Si celui-ci avait été écrit après le Dit dou Lyon, Guillaume n'aurait certainement pas manqué de renvoyer à ce poème où il donne des détails beaucoup plus précis et plus nombreux qu'ici, de même que dans le Cotifort d'ami il se contente d'un renvoi au Remède de Fortune. Dans le cas contraire, un renvoi était inutile. Il est bien possible que ce soit précisément ce passage de notre poème qui ait donné à l'auteur l'idée fondamentale de son Dit don Lyon.
2. En faisant cette recommandation expresse de persévérer dans l'amour malgré tous ses déboires (v. 2797-2800), Machaut s'oppose directement au Roman de la Rose, où Jean de Meun, par la bouche de Raison, conseille à l'amant de laisser sa « pensée foie Et le fol dieu qui si /' afole » (v. 7638-39). Il se pourrait que Machaut ait songé à ce passage contre lequel il s'élèverait ici.
XVI INTRODUCTION
s'impatienter (v. 32o5). Enfin, pour conclure, Guillaume, par son propre exemple, montre, non sans une pointe de malice, l'obéissance aveugle que l'amant doit à sa dame et la contenance qu'il prendra devant son indifférence ou réelle ou feinte (v. 4217 ss.J.
On le voit, c'est bien un « Art d'amour » que Machaut a voulu écrire dans ce poème, ou tout au moins s'est-il proposé de développer certains points des théories émises sur l'amour à son époque. Il avait déjà fait un essai de ce genre dans la première de ses œuvres, dans le Dit dou Vergier; mais là il avait servilement suivi les données du Roman de la Rose. Dans le Remède de Fortune par contre, il a conquis son indépendance et il présente d'une manière personnelle et assez originale les vieux thèmes amoureux, si souvent déjà traités avant lui, mais dont les contemporains, semble-t-il, ne pouvaient se rassasier.
Si large que soit la place accordée à ce sujet, ce n'est cependant pas lui qui, dans notre poème, tient le rôle principal. Ce que Machaut se propose de dire en première ligne, le titre de l'ouvrage nous l'indique : après tant d'autres, Guillaume veut essayer à son tour d'expliquer la fonction étrange, troublante et inquiétante de « dame Fortune » et énoncer les moyens qui permettent de supporter les coups dont elle se plaît à frapper les humains. Quelques dizaines d'années après le Remède de Fortune, l'auteur anonyme des Règles de seconde rhétorique fait remarquer à propos de Fortune, que « pluseurs poètes ont close sur cestc matière, pour ce que tousjours ara son cours » '. Et en effet, les poèmes et les traités relatifs à ce sujet pullulent littéralement, surtout depuis la fin du xine siècle, dans la littérature française parmi les contemporains plus ou moins rapprochés de Machaut.
1. E. Langlois, Recueils d'Arts de seconde rhétorique, p. 40.
C'est ainsi que la chute foudroyante de Pierre de la Broce, le favori du roi Philippe le Hardi, qui fut pendu en juin 1278 ', donne au trouvère Jean Moniot de Paris l'occasion d'écrire son Ditelet de Fortune 2, et que le même événement inspire, à la même époque, à quelque poète anonyme un Dialogue entre Fortune et Pierre de la Broche par devant dame Raison ;. Certains arguments qui paraissent là se retrouveront sous la plume de Machaut, sans qu'il soit toutefois nécessaire d'admettre que celui-ci soit allé les chercher ici ; il est douteux même qu'il ait seulement connu ces productions éphémères. Mais il se souvenait certainement du passage du Roman de la Rose où Jean de Meun, bientôt après avoir pris la plume de la main de Guillaume de Lorris, consacre une vaste digression à Fortune, dont il démontre, à l'aide d'exemples tirés de l'histoire ancienne et contemporaine, l'inconstance et l'injustice, et dont il décrit longuement le lieu de résidence redoutable et merveilleux ''. Il connaissait probablement aussi le Roman de Fauvel dont le deuxième livre (de 1 3 14) est en première ligne consacré à cette même étude du rôle que dame Fortune, selon la volonté divine, doit remplir dans l'humanité et dont l'auteur, Gervais du Bus, poursuit, par conséquent longtemps avant Machaut, le même but que celui-ci '. Ensuite ce sont les Dits de Fortune
1. Ch.-V. Langlois, dans Y Histoire de France de Lavisse, III, 2 (1901), p. 104-106.
2. Jubinal, Nouv. Recueil de contes etc., I (i83g), p. 195-198; A. Dinaux, Trouvères artésiens, III (1843), p. 334 ss.
3. Edité par Monmerqué et Michel, dans le Théâtre français au moyen âge (1839), p. 208-21 5.
4. Ed. F. Michel, I (1864), p. 160-229. D'après certains vers du Dialogue, l'auteur de celui-ci paraît déjà avoir connu l'œuvre de Jean de Meun qui lui serait donc antérieure. Il semble même y faire une allusion directe.
5. Dans la seule édition imprimée de ce poème, celle de Pey {Jahrbuch fUr rotnanische und englisclie Litcratitr, VIII, 1866,
T. II. b
XVIII INTRODUCTION
de Jean de Condé ' et de Watriquet de Couvin 2, auxquels nous ne pouvons attribuer une date précise, mais qui d'après l'activité poétique de leurs auteurs : sont certainement antérieurs au poème de Guillaume 4.
Comme tous ceux-ci, ses prédécesseurs et ses contemporains, Machaut, à son tour, écrit un traité philosophique et moral sur Fortune. Le sujet paraît lui avoir tenu tout particulièrement à cœur, car on le verra encore revenir là-dessus à différentes reprises, notamment dans le Voir Dit où il lui consacrera une ingénieuse digression fort appréciée à l'époque du poète \ Il ne semble pas qu'il ait puisé dans les œuvres françaises qui avaient précédé la sienne. Quand il y a des rencontres avec celles-ci, elles sont sans doute purement fortuites, causées tantôt par l'emploi de rimes pareilles, tantôt par la répétition de certains lieux communs qui se trouvent un peu partout et qui ne sauraient suffire pour établir quelque filiation directe entre le
p. 3i6 ss. et 337 ss.), cette partie du roman manque; l'édition ne contient que le commencement du deuxième livre. Celui-ci est accessible aujourd'hui dans la reproduction photographique du ms. fr. 146 de la Bibliothèque nationale par P. Aubry (1907).
1. Ed. Scheler, Dits et contes de Baudouin de Condé et de son fils Jean de Condé, III (1867), P- «5i-i56.