Roman de la Rose [éd. F. Michel), v
Ce puet l'en bien des clers enquerre Qui BoÊce de Confort lisent Et les sentences qui la gisent, Dont grans biens as gens laiz feroit Qui bien le lor translateroit.
2. Ce passage ne figurant pas dans l'édition de Pey, nous croyons utile de le donner d'après le manuscrit français 146 de la Bibliothèque nationale (f° 20 v°-2i r°) :
De Boëce bien me souvient
Qui fu homme de bonne vie
Et mestre de philosophie.
Tant fu loial, sage et preudomme
Que les empereeurs de Romme
Entre touz sages le crëoient
Et amoient et honnouroient.
Mes par la traytresse envie
Qui touz les jours se monteplie
Boëce fu a tort tray,
Si que de son estât chay,
Et ma roe jus le porta,
Si que trop se desconforta.
Mes la bêle philo[so]phie
Qui l'amoit ne le lessa mie,
Ains le conforta doucement,
Et si moustra moult clerement
Ce que je sui et que sai fere,
Et pourquoi sui douce et amere,
Et li dist que pour mon ayr
Ne se doit nul sage esbahir.
Adont Boëce en sa pouverte Comment (/. Connut) se je sui [jaune ou verte ; Car quant les grans honneurs avoit, De moi nouveles ne savoit, Mes quant meschief li ala près, Lors me couvint (/. connut), et fu [après En sa tribulacion fort, Et fist Boecc de son Confort Un livre qui ceus reconforte Que ma roe en tristece porte.
Ainsi par l'cssample Boëce Je t'ai assez desclare' ce Que maint sage et de bon afere Est moult souvent en grant misère Et en meschief, c'est chose aperte, Sanz sa coupe et sanz sa déserte.
dans -ses poèmes, des remaniements assez libres de textes appartenant à la littérature de l'antiquité.
C'est de très près que Machaut a suivi son modèle. Il ne se contente pas de lui emprunter ses observations et ses remarques sur l'essence et les effets de Fortune, il va jusqu'à reproduire assez exactement le cadre même dans lequel Boèce avait placé son traité. L'imitation commence à l'endroit où le poète nous dit être arrivé au Parc-de-Hesdin, c'est-à-dire au moment même où le récit de l'aventure personnelle va s'arrêter pour quelque temps et céder la place à la fiction allégorique. Ce nouveau chapitre commence par la longue Complainte qui contient les griefs de l'auteur contre Fortune et Amour. C'est là déjà une première analogie avec l'œuvre de Boèce : celle-ci débute par une courte pièce en vers contenant les plaintes du poète. La ressemblance, pour le moment, en reste là et se borne à cette idée générale; car, pour ce qui est du contenu, les lamentations du philosophe latin n'ont de commun avec la complainte du poète français que l'idée fondamentale, les plaintes sur l'inconstance et les revers de Fortune ; dans le détail, ils diffèrent considérablement l'un de l'autre '.
Leur complainte achevée, les deux poètes surpris aperçoivent tout à coup auprès d'eux une femme d'une beauté remarquable, d'essence surhumaine; chez
i . On pourrait admettre que le mélange de pièces lyriques au récit même, comme le Remède de Fortune nous le présente pour la première fois dans les œuvres de Machaut, est également dû à l'influence de la Consolation de Boèce où des pièces en vers de caractère lyrique alternent régulièrement avec des parties de récit ou de dissertation philosophique en prose, et où les pièces chantées ne restent pas sans influence sur l'action et la mise en scène (voy. plus bas). Mais la poésie française connaissait et pratiquait ce mélange depuis longtemps déjà, et c'est plutôt elle qui a fourni à Guillaume un modèle pour la forme extérieure qu'il a donnée à son poème.
XXII INTRODUCTION
Boèce, c'est Philosophie, Espérance chez Machaut. Pleine de sollicitude, elle se penche vers ces malheureux, chasse les nuages qui obscurcissent leurs pensées et, comme le médecin, essaie de déterminer la maladie dont ils souffrent, afin de les réconforter et de les guérir. A cette fin, elle entame la discussion avec eux, posant des questions, exigeant des réponses et pesant la valeur de leurs arguments. Il va de soi que ce sont finalement ses raisonnements qui l'emportent, et en quittant ses interlocuteurs, elle les laisse consolés, réconfortés, pleins de courage et d'espoir. Ou encore elle entonne des chants que les poètes écoutent avidement et dont la douceur calme leur chagrin : B. III i Pr. « Jam cantum illa finiverat, cum me audiendi avidum stupentemque arrectis adhuc auribus carminis mulcedo defixerat ». De même Espérance chante à deux reprises des ballades dont le chant « plaisant et sade » remplit Guillaume d'une douce joie. Machaut a donc exactement reproduit, en partie jusque dans les détails ', les données que lui fournissait Boèce, pour en faire le cadre du principal épisode de son poème, la discussion sur Fortune. Seulement, il use librement des éléments qu'il emprunte à son modèle, les transposant à son gré, les modifiant selon les besoins de sa cause, les amplifiant ou laissant de côté ce qui ne pouvait lui être utile et ajoutant par contre, quand bon lui sem-
i. Chez Boèce par exemple l'apparition est telle, ut nullo modo nostrae crederetur aetatis (I i Pr.); pour Machaut, il lui parut que ce n'était créature humeinne... ne qu'elle fust mondeinnc (i5i3-I4). — Boèce attend en silence (tacitus), ce que l'étrange et inconnue visiteuse va faire ou dire (I i Pr.) ; Machaut nulle riens ne li disoit (ib6-j). — Comme le médecin, Philosophie ausculte son malade : ammovit pectori meo leniter manum (I 2 Pr.); de même elle tâte le pouls de Guillaume : Et si me prist par la main destre De la sienne blanche et polie Pour mieus savoir ma maladie. Il serait facile d'augmenter encore le nombre de rapprochements pareils.
blait. Il est évident qu'il ne tient aucun compte de tout ce qui ne concerne que la situation personnelle de Boèce, et que, d'un autre côté, il modifie ses emprunts de façon à les adapter aux circonstances dans lesquelles il s'était placé lui-même. C'est ainsi qu'il est amené à opérer ce changement radical, de substituer au personnage principal de Boèce, la Philosophie, sa personnification d'Espérance, consolatrice bien plus appropriée aux maux d'amour dont il prétendait souffrir. C'est en effet Espérance qui, dans les théories de l'amour courtois, soutient et réconforte l'amant malheureux : « Espérance confort li livre », nous enseigne le Roman de la Rose', ou encore : « Espérance par soffrir vaint » \ L'introduction de ce personnage, pour consoler le malheureux amant qu'était le poète, était donc tout indiquée. La conséquence de cette substitution était que la longue description du personnage allégorique de Boèce a été supprimée par Guillaume qui ne nous dit rien sur l'apparence extérieure de sa consolatrice.
Remplacer Philosophie par Espérance, c'était aussi moderniser le modèle antique, substituer des conceptions plus neuves à celles de l'antiquité. C'est sans doute pour la même raison que Guillaume laisse de côté toute la scène imaginée par Boèce, où Philosophie chasse hors de la présence de son disciple les Muses larmoyantes et éplorées qui lui ont inspiré son chant plaintif.
Par contre, la comparaison d'Espérance avec le médecin procédant à l'opération de la cataracte, comparaison que Boèce ne donne pas, est certainement prise d'un fait familier aux contemporains de Machaut, et c'est encore une invention personnelle de celui-ci que la façon dont
i. Roman de la Rose (éd. F. Michel), v. 2627. Voy. le vers 2 1 5 1 de notre poème : Je sui li confors des amans. 2. Ibid., v. 263g. Voy. Remède, v. 1888 : Qui suejfre il veint.
XXIV INTRODUCTION
sa consolatrice découvre la maladie dont il souffre, en examinant tout particulièrement « la veine qui vient du coeur » (i58o). Ces quelques traits suffisent pour faire voir avec quelle liberté Guillaume de Machaut usait du modèle dont il s'inspirait et dans quel sens il y introduisait des modifications appropriées à son sujet particulier et à Tépoque où et pour laquelle il écrivait.
L'examen du contenu même de sa discussion sur Fortune aboutit à un résultat absolument identique; presque tous ses arguments pour ou contre Fortune, Machaut les emprunte au traité de Boèce. Mais il change librement la suite des idées, leur donne une forme qui lui paraît sans doute plus appropriée au but qu'il veut atteindre, y ajoute parfois du sien et retranche tout ce qui ne lui semble pas rentrer dans le cadre de sa démonstration et ce qu'il ne juge pas nécessaire aux besoins de sa cause. Il se borne forcément aux chapitres que Boèce dans sa dissertation a consacrés à Fortune, ce qui n'occupe dans l'ensemble de l'œuvre qu'une place restreinte l, et môme là encore il choisit et ne prend que ce qui peut se rapporter à la situation spéciale dans laquelle il s'est placé lui-même, c'està-dire à son infortune en amour.
C'est avant tout dans le discours par lequel Espérance, sur la demande du malheureux amant, défend et disculpe Fortune, la pièce de résistance du poème entier (v. 2379 ss.), que Machaut suit de près le texte même de Boèce : il commence par lui emprunter l'image du double visage de Fortune. Le texte latin ne donne qu'une courte indication : « Deprehendisti caeci numinis ambiguos vultus » (II 1 Pr.), complétée par cet autre
1 . Ses principaux emprunts sont faits aux premiers chapitres du second livre (surtout II, 1, 2, 4); le premier livre, dans son début, fournit le cadre de l'épisode; les autres chapitres des deux premiers livres et quelques rares passages du troisième ont encore été utilisés.
passage : « Nunc te primum liventi oculo praestrinxit » (II, 3 Pr.). De cette brève indication, Machaut a fait naître la longue description de Fortune aux deux visages qui inaugure le discours d'Espérance. Ensuite c'est, dans la forme (le dialogue où la dame questionne et discute les courtes réponses de l'amant) comme pour les idées, une reproduction assez exacte de certains chapitres de Boèce, mais encore traités librement et arrangés d'après les idées personnelles du poète. Ainsi Machaut commence par démontrer que les biens de Fortune, sujets à des variations subites et pleins d'inconstance, ne sauraient donner le vrai bonheur. Or cette démonstration se rattache étroitement au texte du traité latin ', mais ici elle se place à la suite d'autres raisonnements qui chez Machaut, au contraire, vont suivre. Après d'autres emprunts faits au même chapitre où le poète avec les mêmes arguments que Boèce recommande comme remède principal la patience et la « Souffisance »2il va être l'avocat, comme Boèce, de cette Fortune si injustement accusée et prouver qu'en changeant sans cesse elle ne fait que son devoir. Dans ce but, il reprend de nouveau des arguments de Boèce (II i Pr.), mais que celui-ci avait autrement disposés.
Les passages qui sont directement traduits du texte latin sont nombreux. Fortune change et varie sans cesse :
Hi semper eius mores sunt, ista C'est ses estas, c'est sa nature, natura, B II. i Pr. Ce sont ses meurs, c'est sa
[droiture (2541-2),
Servavit circa te propriam po- Comment que sa mobilité tius in ipsa sui mobilitate En mouvant soit estableté constantiam (ibid). (2539-40).
1. II 4 Pr. : « Si beatitudo est summum naturae bonum ratione degentis » (voy. la traduction presque littérale aux vers 2467 ss.).
2. Beata sors omnis est aequanimitate tolerantis = 2489-90; Quis est ille tam félix, etc. = 2487 ss.
INTRODUCTION
Ou encore : qui se fie à Fortune, doit obéir à ses lois, comme le bateau aux vents :
Si ventis vêla committeres, non Se tu estens au vent ton voile...
quo voluntas peteret, sed quo Tu scez bien que ta nef ira
flatus impellerent, promove- La ou li vens la conduira res' (ibid.). (2577-80).
Ou bien ce sont les arguments du deuxième chapitre du II* livre de Boèce que Guillaume reproduit presque textuellement : On se plaint de Fortune; mais on oublie ou ignore le bien qu'elle nous fait, en nous accordant ses dons dès l'heure de la naissance :
Cum te matris utero natura produxit, nudum rébus omnibus inopemque suscepi, meis opibus fovi et.... favore prona indulgentius educavi, omnium quae mei juris sunt, affluentia et splendorc circumdedi (II 2 Pr.).
Quid igitur ingemescis? (ibid.).
Jus est mari nunc strato aequore blandiri, nunc procellis ac fluctibus inhorrescere [ibid).
.. Qu'a l'issir dou ventre ta
[mère...
[Car] de tous biens estoies nus, Et elle te prist erraument Et t'alaita diligenment De son lait, c'est de ses richesses...
El te fu norrisse et maistresse, Favorable admenisteresse De la gloire, t'environna De tous les biens ou raison a, C'est des biens qui sont de son [droit (26i3 ss.).
Et tu t'en plains? (2628) Tu vois la mer quoie et paisible Aucune fois, et puis horrible La vois et pleinne de tour- [ment... (2663 ss.).
Mais il ajoute à ce chapitre des souvenirs d'autres passages qu'il juge plus appropriés à l'endroit où il les place : c'est le quatrième chapitre du IIe livre qui lui fournit cet argument qu'au moins Fortune a
laissé au malheureux ce qu'il a de plus précieux, la vie :
Cum igitur praecipua sit mor- [... Elle t'a laissié] talibus vitae cura retinendae ..ce qu'aimmes plus et desires, (II 4 Pr.). C'est la vie dont tu yes sires
Ou il intercale une pensée trouvée au premier chapitre, à savoir que la bonne Fortune annonce les malheurs à venir :
Quid est aliud fugax (se. For- Et aussi je t'apreng et moustre
tuna) quam futurae quod- Que proprement Fortune est dam calamitatis indicium [moustre
(II i Pr.). De maleûrté a venir (2705-7).
C'est là encore qu'il a puisé la maxime qui dit que
... En tout ce que tu proposes Neque enim quod ante oculos Doisresgarder la fin des choses situm est, suffecerit intueri :
(2717-18). rerum exitus prudentia me-
titur (II 1 Pr.),
pour revenir ensuite au deuxième chapitre par la description de l'insatiabilité de la convoitise humaine (Boèce II 2 Metr.) à laquelle il oppose la « souffissance » de Nature [Je ne di mie que Nature De po de chose n'ait asse^ 2754-55) dont parle Boèce au cinquième chapitre du IIe livre (paucis enim minimisque natura contenta est).
Enfin, la conclusion de la démonstration d'Espérance s'inspire de quelques passages du IIIe livre. Revenant à sa définition de la beatitudo, Boèce démontre que rien de ce que les hommes ont l'habitude de compter parmi les biens humains, opes, honores, gloriam, voluptatem (III 2 Pr.) ne peut être le vrai bonheur qui