DANS LE
Par F. Ludwig [traduction de M. E. Hoepffner).
Dans le « Remède de Fortune », sept pièces lyriques ', dont le texte représente six formes différentes de la poésie française du xive siècle, nous sont transmises par les meilleurs manuscrits de Machaut avec les compositions du poète-musicien, et nous donnent ainsi, vu que les deux ballades sont différemment construites sous le rapport musical, sept formes différentes de composition musicale. Les deux ballades (comme beaucoup d'autres pièces, surtout des ballades, de Machaut dont on reconnaissait alors partout l'esprit d'initiative dans le domaine de la musique) ont aussi franchi la limite des manuscrits spéciaux des oeuvres de Guillaume.
Les manuscrits A (Paris, B. N. fr. 1584), V (appartenant à M. le Marquis de Vogué), F (Paris, B. N. fr. 22545), C (ib. 1 586) et E fib. 9221) ont conservé la
1. Lai v. 43 1 ss. ; Complainte v. 903 ss. ; Chanson roial v. iq85 ss. ; Balade v. 28.S7 ss.; Balade v. 3oi3 ss.; Chanson baladée v. 3451 ss.: Rnndelct v. 41075s.
musique de toutes les sept pièces avec le même nombre de voix, à l'exception de la deuxième ballade, qui dans C n'a que deux voix et quatre dans les autres manuscrits : le Lai, la Complainte, la Chanson roial et la Chanson baladée aune voix, les deux Ballades à quatre voix (se composant de Cantus, Ténor, Contratenor et Triplum)ei le Rondeau à trois voix (composé de Cantus, Ténor et Triplum). M (Paris, B. N. fr. 843) ne donne pas la musique, mais ajoute au lai, aux deux ballades et au rondeau la remarque : « et y a chant ». K (Berne 218) ne contient que la musique des deux ballades, et celle-ci même sous une forme réduite, la première manquant du Triplum et l'autre (comme C) du Triplum et du Contratenor ; les trois premières pièces sont ici complètement sans musique ; quant aux deux dernières, nous ne savons comment elles y étaient transcrites, la fin du poème ayant disparu dans le manuscrit avec les feuillets 61-68. Les deux ballades se trouvent en outre anonymes, à quatre voix, dans le ms. X (Paris, B. N. nouv. acq. fr. 6771), l'un des manuscrits les plus importants pour l'histoire de la musique au xive siècle, le seul dans lequel la musique contemporaine à plusieurs voix française et italienne soit également bien représentée. La première ballade figure encore à trois voix sous forme réduite (sans Triplum) dans Y (Florence, Bibl. Nat. Panciatich. 26) et Z (Paris, B. N. ital. 568), deux manuscrits qui ont surtout recueilli des compositions italiennes du xive siècle et ajoutent en appendice une petite collection d'oeuvres françaises, où Machaut est représenté dans y avec cinq, dans Zavec trois pièces. Enfin le texte de la deuxième ballade se trouve encore anonyme (avec sept autres textes de « ballades notées » de Machaut) à Paris (B. N. nouv. acq. fr. 6221 ; anc. Ashburnh. f. Barrois 523, f° 20), dans un groupe de textes qui contient principalement les paroles de compositions musicales très répandues de Machaut et d'au-
très maîtres français du xivc siècle, réunies dans ce manuscrit qui donne pour le reste surtout des oeuvres d'Eustache Deschamps non destinées à la composition musicale.
Les meilleures leçons pour la musique sont données par trois manuscrits qui sont aussi les plus importants pour la constitution du texte, à savoir A, F et V. A mériterait partout la plus grande confiance, tant pour la transmission des compositions du Remède de Fortune que dans la grande collection des compositions musicales de Machaut (f. 36j ss.), s'il n'avait omis la musique de la première ligne du Tripîum de la 2e ballade qu'a ajoutée une autre main d'une manière très fautive. F-G, dont l'importance pour le texte vaut celle d"Ay lui est passablement inférieur sous le rapport de la musique ; car le copiste s'est évidemment efforcé de copier fidèlement un excellent modèle et il mérite d'être considéré comme une source excellente notamment pour la hauteur des degrés des notes et le placement du texte, mais d'un autre côté on reconnaît aux fautes qu'il commet qu'il ne possédait guère lui-même de connaissances musicales, et ses nombreuses erreurs dont la plupart d'ailleurs sont facilement reconnaissables et aisées à corriger (p. ex. quand elles concernent des impossibilités musicales comme, fait très fréquent, le placement fautif des signes d'altération) diminuent cependant quelque peu la valeur de la tradition musicale dans F-G. La tradition musicale du magnifique manuscrit V1 est partout excellente. Je profite de cette
1. Le ms. V contient sur le recto du deuxième feuillet de garde en grandes lettres du xv* siècle la devise suivante qui finit avec la première lettre de la deuxième ligne :
« J'ay belle dame assouvie t.... •»
Dans B cette devise n'a pas été copiée. Il serait très intéressant
circonstance pour remercier ici chaleureusement et respectueusement Monsieur le Marquis de Vogué de son extrême bonté et de l'amabilité avec laquelle il m'a permis de prendre connaissance du manuscrit, me rendant ainsi possible l'examen et la collation de toute l'œuvre musicale de Machaut. Comme le font voir les variantes que nous donnons au complet, il y a un passage particulièrement intéressant au point de vue musical que V est seul à donner d'une façon absolument correcte et sans malentendu possible '. Un exa-
de pouvoir déterminer par ce moyen le premier possesseur du ms. V; il paraît d'ailleurs avoir été grand amateur de musique, comme en témoignent les traces d'usure notamment dans la partie musicale (f° 219 ss.). M. le comte Durrieu a eu l'obligeance de nous faire remarquer que « J'ay belle dame » était la devise de Jean de Grailli, comte de Foix (-J- 1436). On peut voir à ce sujet le Catalogue des Mss. de la Bibl. Ste-Geneviève, I, 476 : la devise est citée comme telle par Miguel del Verms (Citron, béant., éd. Buchon 590) et par Al. Chartier (G. Paris, dans la Romania,X\T, 612) et se trouve comme inscription au château de Mauvesin, pris eni4i2 (Flourac, Jean I" comte de Foix, 1884, 184) et comme devise du possesseur dans les mss. Paris, B. N. fr. 619, ib. 28082, Paris Bibl. Ste-Genev. 1029 et Troyes 269 (P. Meyer, dans la Romania, XIV, 226 ss.). Mais dans tous ces sept cas la devise du comte de Foix n'est que « l'ay belle dame » ou « J'ay bêla dama». N'ayant pas de preuve que la forme plus longue de la devise dans V puisse être rapportée au comte de Foix, je dois laisser la question ouverte de savoir si le ms. V appartenait jadis à la bibliothèque de ce grand seigneur méridional.
1. Première ballade, Cantus, 4e mesure (voy. p. 1 1 et 14). Il s'agit d'une petite suite de syncopes qui doit remplacer la succession rythmiquement simple de trois semibrèves. Quoique la syncopation de Machaut ne soit qu'assez modeste en cet endroit, si on la compare aux syncopations extrêmement compliquées que formait et aimait peu après la génération plus jeune de l'école de Machaut représentée surtout par le ms. de Chantilly (Musée Condé 1047), elle ouvre cependant la voie à ces particularités rythmiques qui devaient caractériser la musique à plusieurs voix en France dans la seconde moitié du xive siècle.
m en détaillé ' du rapport du ms. sur papier B (Paris, B. N. fr. 1 585) avec le ms. Va donné le résultat que B n'est qu'une copie de F qui s'efforce de reproduire exactement l'original (sauf dans la dernière partie, la « Prise d'Alexandrie ») jusque dans la formation absolument identique des cahiers, des pages et des lignes, mais qui contient de nombreuses fautes d'inadvertance, en partie corrigées après coup. Quand les leçons musicales de B diffèrent de V, elles sont sans valeur et pouvaient par conséquent ne pas être prises en considération (à l'exception du passage syncopé susdit au début du Cantus delà première ballade).
Les variantes des autres mss. ont été données au complet. Les variantes du ms. E font voir que ce ms., qui ornait autrefois la bibliothèque de Jean de Berry, extérieurement le plus beau des mss. de Machaut, classe pour la musique (comme pour le texte), d'après la valeur de ses leçons, parmi les moins bons mss. C, À', Y et Z, en donnant des sonores ballades originales à quatre voix les formes réduites à deux et à trois voix, suivent en cela une coutume de l'époque qui permettait cette adaptation de compositions à plusieurs voix à des moyens d'exécution plus modestes ou à quelque autre orientation du goût. Que cela ait aussi lieu dans le beau ms. C, où seule la 2e ballade est réduite, tandis que la première conserve sa forme pleine, c'est là un fait frappant. Les mss. italiens Y et Z omettent le Triplum, puisque le goût italien de cette époque n'aimait pas les compositions à quatre voix (parmi les compositions italiennes du xiv* siècle à plusieurs voix, dont le nombre dépasse 5oo, il n'y en a pas une seule à quatre voix); mais comme, d'un autre côté, le répertoire italien ne voulait pas renoncer à un choix de compositions du plus célèbre maître français du xive siècle, celles-ci,