Tome Ier, p. 6, N° V
4. On trouve même là, à côté des complaintes lyriques à forme strophique, d'autres pièces de ce genre écrites dans la forme habituelle des dits, à rimes plates, et qui ne devaient pas être susceptibles de recevoir un accompagnement musical, qui, par conséquent, dans la forme au moins, n'ont rien de lyrique.
XL INTRODUCTION
plus simples et ne présentant guère de difficulté, l'effort du poète doit nécessairement porter sur les rimes. C'est bien cela que Guillaume veut nous faire entendre, en annonçant ici même que dans la pièce qui va suivre
// averoit rime mainte (v. 902).
En effet, on verra plus tard, par la Complainte insérée dans la Fontaine amoureuse, que la loi du genre était d'éviter toute « redite » dans le cours du poème, c'est-à-dire la répétition d'un même mot à la rime et, en général, la reprise d'une rime, une fois qu'elle a servi. Ce haut degré de perfection n'est pas encore atteint ici. Deux strophes successives (str. i5 et 16) ont exactement les mêmes rimes (en -euse et -ê). Mais cela est voulu. L'auteur donne ici une série d'épithètes analogues qui servent à caractériser l'inconstance et les contradictions de Fortune. Un seul couplet n'y suffisant pas, il continue son énumération dans la strophe suivante. Celle-ci offre donc le même contenu et le même mouvement que la strophe précédente, et ceci, Guillaume le rend manifeste par l'identité des rimes dans l'un et l'autre couplet. Mais la même rime en -é reparaît encore une fois plus tard, dans la 24e strophe, et ici nous ne voyons aucune explication pour cette répétition ; elle ne peut être qu'une négligence ou une inadvertance de la part du poète, à moins qu'à ce moment il ne se fût pas encore fait la loi sévère qu'il suivra plus tard. Mais que, dès ce moment déjà, Guillaume ait recherché la diversité des rimes dans sa complainte, cela ressort et de ses propres paroles et du poème lui-même, où la loi en question ne souffre en réalité qu'une seule exception '.
1. An et en rimant généralement l'un avec l'autre dans la langue deMachaut, on pourrait admettre encore l'identité de an
3. En troisième lieu, c'est une Chanson roial (v. 1 985- 2032). Cette pièce offre un intérêt particulier en cela que, dans sa forme, elle diffère assez considérablement du Chant royal, tel que le décrit Deschamps [Œuvres compl., VII, p. 278). Elle nous donne une forme plus ancienne que celle que connut plus tard le poète champenois. C'est déjà, comme l'indique son nom, le grand chant solennel et majestueux, composé de cinq strophes, chacune ici de neuf vers \ L'enchaînement des rimes est également normal; la formule rythmique est la suivante : ababbeedd. Enfin, la pièce finit avec l'envoi qui, d'après Deschamps, était obligatoire « es chançons royaulx ».
Voici maintenant les différences assez notables entre le chant royal de Machaut et les pièces analogues de son disciple. D'abord, le poème de Guillaume ne connaît point le refrain qui se trouve toujours chez Deschamps. Cette absence de refrain n'est pas un phénomène isolé dû au hasard : elle s'observe dans tous les chants royaux de Machaut à l'exception d'un seul, et de même dans toutes les pièces du même genre composées par Froissart. Il ressort de là qu'à l'origine la chanson royale, comme le serventois avant l'époque de Deschamps 3, ignorait le refrain. L'introduction de
(str. 6) et ent (str. 10). Mais dans la Complainte de la Fontaine amoureuse il y a également deux strophes avec ant et ent, et pourtant les rimes sont expressément qualifiées de « despareilles ». Le poète distingue donc dans ce cas ant et ent.
r. D'après Deschamps, « chascune couple » était « de .x., .xi. ou .xii. vers », nombre qu'on ne doit pas dépasser. Si, en effet, jamais ses strophes ne dépassent le nombre de douze vers, il ne s'est pas privé d'écrire des strophes qui n'ont que huit et neuf vers (voy. le tableau des Chansons royales dans l'édition de Gaston Raynaud, t. XI, p. 122-124). En cela, il n'ya donc aucune différence entre Machaut et lui.
2. Art de dictier (VII, 281) : « et n'y souloit on point faire de refrain, mais a présent on les y fait. »
XLII INTRODUCTION
celui-ci dans l'un et l'autre genre est évidemment due à l'influence de la ballade '. Une autre différence apparaît dans le choix des vers employés par Guillaume. La solennité de ce genre lyrique exigeait l'emploi des vers décasyllabiques, auxquels on mêlait parfois un vers isolé de sept syllabes, ou bien on employait les vers octosyllabiques. Mais jamais on ne rencontre ailleurs la combinaisons de vers qu'offre le chant royal qui nous occupe : une première partie, normalement composée de quatre vers décasyllabiques, une queue de quatre vers de sept syllabes, et, pour finir, un vers de cinq syllabes. Cette forme est unique : on ne la trouve ni chez Deschamps, ni chez Froissart, ni dans les autres chansons royales de Machaut. Partout ailleurs nous avons le vers de dix ou, plus rarement, de huit syllabes. Cette divergence frappante s'explique sans doute par ce fait que, dans le Remède de Fortune, Machaut nous donne vraisemblablement le plus ancien de ses chants royaux, avant que les lois qui régi-
i. Ce changement a dû se produire assez tard, sans doute pas avant la seconde moitié du xive siècle. C'est peut-être à Machaut lui-même que remonte cette modification de l'ancien chant royal; car l'une au moins de ses chansons royales est déjà munie d'un refrain, précisément la dernière dans la série de ces pièces lyriques. Il faut en conclure que ce n'est que très tard que Machaut adopta cette forme nouvelle, la seule que Deschamps connaisse encore. Cependant il faut relever que, dans le Dit de la Panthère d'amour de Nicole de Margival, antérieur aux poésies de Machaut, on trouve déjà une pièce lyrique appelée chanson, qui se compose de cinq strophes à refrain. Est-ce déjà le Chant voyait La pièce ne porte pas ce nom, et surtout elle ne possède pas l'envoi, partie indispensable de ce genre poétique. C'est donc, plutôt qu'un chant royal, un développement plus étendu de la ballade. En cela, elle n'est pas identique au chant royal qui, à l'origine, contrairement à l'opinion généralement reçue, n'a rien de commun avec la ballade et n'a été rapproché de celle-ci que plus tard, de même que la ballade, en adoptant l'envoi, s'assimilera de son côté au chant royal.
rent plus tard la construction de la strophe ne fussent nettement et définitivement fixées. C'est probablement Machaut lui-même qui les a établies dans ses poèmes postérieurs, telles qu'elles furent ensuite acceptées de ses imitateurs et disciples ; mais, au temps de ses débuts, ces règles fixes et absolues n'existaient guère encore et n'étaient qu'en voie de formation.
Un dernier point enfin concerne Y Envoi. La chanson s'adressant à Amour, c'est en effet le mot Amours qui est placé en tête de l'envoi. CependantMachaut n'ignore pas la règle formulée plus tard par Deschamps, qui veut que « les envois d'icelles chansons... se commencent par Princes » ', car dans cinq cas sur sept, c'est bien le mot Princes [Princes d'amour) qui ouvre l'envoi. Mais Deschamps lui-même, dans ses Chansons royales, nous fait voir que le poète n'était pas absolument tenu à n'employer que cette seule formule sacramentelle.
Composé de trois vers seulement, l'envoi de notre chant royal se distingue delà forme normale par cette brièveté même. Cependant ce n'est pas là un cas unique : dans une autre chanson royale de Machaut * l'envoi, si l'on en décompte le refrain, se réduit à deux vers, et un chant royal de Froissart'1 ne se compose également que de trois vers; les nombreuses chansons royales de Deschamps par contre ont toujours pour le moins quatre vers. Ce fait n'a donc rien qui doive nous surprendre. On constatera simplement que notre poète, pour l'étendue qu'il veut donner à l'envoi, jouit d'une liberté plus grande que ne l'accorde l'époque postérieure qui — en théorie au moins — tend, ici comme ailleurs, vers une réglementation rigide et sévère, sans toutefois s'y soumettre toujours en pra-
i. Art de dictier, loc. cit.