‹ Œuvres de Guillaume de Machaut (volume 2)Chapitre 9 sur 61 · N° III dans l'édition de Scheler (II, 35g · texte numérisé non relu

N° III dans l'édition de Scheler (II, 35g

XLIV INTRODUCTION

tique '. Par contre, il semble obéir encore à l'ancien principe qui voulait que dans le choix et dans l'enchaînement des rimes l'envoi reproduisît exactement la fin de la dernière strophe, ou, au besoin, la strophe tout entière. Il en est de même dans les poèmes analogues de Froissart. Quant à Deschamps, l'envoi de ses chansons royales offre cette différence notable avec celui de ses prédécesseurs qu'à part la rime finale, qui doit nécessairement reparaître par suite de l'admission obligatoire du refrain, le choix des rimes aussi bien que leur enchaînement est abandonné au gré du poète, à condition de choisir les rimes parmi celles des strophes précédentes. Sous ce rapport donc, c'est à l'époque plus récente qu'on rencontre, exceptionnellement, une liberté plus grande.

4. La pièce lyrique qui vient ensuite porte deux désignations légèrement différentes : baladelle (v. 285 1) et balade (v. 2893). Les deux termes sont appelés par la rime; il ne faudrait donc pas y attacher une grande importance. L'en-tête donne Balade; mais est-ce bien à Machaut lui-même que remonte cette désignation

1. Cela ressort très nettement de l'exemple de Deschamps. Dans Y Art de dictier (vu, p. 278) il ne semble connaître qu'une seule forme pour l'envoi : d'après lui il doit « estre de cinq vers... sans rebrique » (refrain), formant donc avec le refrain final une courte strophe de six vers. C'est cette forme que paraît exiger une réglementation plus sévère, rapportant évidemment le nombre des vers de l'envoi au nombre des strophes du poème. Mais en réalité dans ses envois le nombre des vers varie de 4 à 10. — Le passage en question de Y Art de dictier manque non seulement d'exactitude, mais encore de clarté. Un léger changement de ponctuation peut, je crois, remédier à ce dernier inconvénient. On lira ainsi : l'envoi se compose de cinq vers : « c'est assavoir .ij. vers premiers, et puis un pareil de la rebriche; et les .ij. autres suyans les premiers deux, concluans {au lieu de: suyans les premiers, deux concluans) en substance l'effect de la dicte chançon et servens a la rebriche. »

et ne serait-ce pas plutôt l'œuvre du copiste ou de l'enlumineur? Ce qui mérite d'attirer l'attention, c'est le fait que, de tous les genres lyriques représentés dans le Remède de Fortune, la ballade seule est représentée par deux exemples. On pressent que le poète va nous donner deux espèces de ballades différentes, désignées chacune par une dénomination particulière. L'étude de la forme va confirmer cette supposition.

Le poème, au premier coup d'ceil, semble bien représenter le type normal de la ballade du xive siècle : trois strophes à rimes pareilles, terminées chacune par le même refrain. Mais la forme de la strophe même s'écarte assez sensiblement de la règle générale. On sait que la forme strophique de la ballade repose sur le principe de la tripartition, étant composée de deux couplets égaux de deux vers, rarement de trois, et d'une queue terminée par le refrain. Or, dans la strophe de notre baladelle, ce principe de la tripartition est violé ; en réalité la strophe est divisée en quatre parties, car la queue elle-même est formée de deux couplets égaux entre eux et elle répète avec une légère différence la première moitié de la strophe. Nous avons donc la forme suivante :

2i'7a':ib7,d'7a':ib7b7b?1a'7b7b?,A.'7,

c'est-à-dire la forme bien connue de la strophe des Vers de la Mort1, ramenée au type de la ballade uniquement par ce fait que le dernier vers forme refrain. C'est une forme assez rare au xiv* siècle 2 et qui s'écarte

i. Avec cette difiérence que là tous les vers ont le même nombre de syllabes.

2. Elle ne paraît plus qu'une ("ois encore dans les œuvres de Machaut, dans la ballade 177 (= ballade 3i des pièces mises en musique), éd. Chichmarcf, I p. 160. C'est de plus l'une des sept formes de ballade qui figurent dans le Livre des cent bal-

XLVI INTRODUCTION

suffisamment de la forme normale des strophes de ballade, pour pouvoir mériter en effet un classement à part. Nous n'avons jamais rencontré cette forme dans les ballades antérieures à celles de Machaut. Il se pourrait bien que ce fût là une innovation de notre poète, tentée ici-même pour la première fois. Ceci expliquerait alors pourquoi, à côté de la ballade de forme classique, notre poème contiendrait exceptionnellement un second exemple de ballade : celui-ci représenterait une forme nouvelle, un essai poétique fait par Guillaume lui-même. Se rendant bien compte qu'il s'agissait là de quelque chose de neuf et d'inusité, il a pu songer à donner à ce genre nouveau une désignation spéciale, afin de le distinguer de la ballade proprement dite '. Le diminutif baladelle est probablement motivé par la forme des vers : ceux-ci ne sont ici que de sept et de trois syllabes. Or, des ballades en vers de sept syllabes sont rares chez Machaut qui se sert de préférence des vers octosyllabiques ou décasyllabiques, tandis qu'avant lui le vers de sept syllabes dominait dans ce genre lyrique2. C'est donc sans doute cette brièveté du vers, devenue une particularité de ce genre de ballade, qui aura décidé l'auteur à choisir ce terme de « baladelle * ».

ades ; elle y paraît 16 fois (N0* i3-i6; 41-44; 69-72; 97-100; voy. l'édition de Gaston Raynaud 1905, Introduction, p. xxvn) et dans la réponse V de Jacquet d'Orléans (ibid. p. 209-210).

1 . Le terme de baladele apparaît déjà dans le Dit de la Panthère d'amour, où il est également appelé par la rime (voy. P. Meyer, Romania, XIX, p. 28) ; cependant il y est mieus à sa place qu'ici, car là-bas il désigne en effet une petite ballade de 12 vers (3 strophes à quatre vers : a a a A).

2. Voyez l'introduction de mon édition de la Prise amoureuse de Jean Acart de Hesdin (Gesellsch. fur roman. Literatur, 22 (1910), p. lvii) et un article paru dans la Zeitschr. fur roman. Philologie, XXXV (1911), p. 157-159.

3. Il est à remarquer que la ballade 177 de Machaut, de même que celles du Livre des Cent Ballades pareilles à notre bala-

5. La « baladelle » est suivie de près d'une balade (v. 3oi3-36) qui se présente cette fois dans la forme classique de la ballade du xive siècle telle qu'on la trouve bien souvent encore parmi les ballades de Machaut. La pièce se compose de trois strophes, terminées chacune par le même refrain. L'envoi manque ici, comme dans toutes les autres ballades de notre poète. La strophe est de huit vers disposés dans l'ordre suivant :

aloblOalot,10C7C10(^loDlu

Les vers sont décasyllabiques, à l'exception du cinquième qui introduit la seconde partie (la queue) de la strophe et qui amène en même temps une rime nouvelle. Il ne compte que sept syllabes. C'est à peu près le seul cas où la ballade, tendant de plus en plus à l'isométrie, admette encore le mélange de vers de différentes mesures '.

6. En laissant de côté une longue prière de forme strophique non mise en musique (v. 3205-3348), nous rencontrons ensuite le virelai ou la chanson baladée (v. 3451-96). La forme de cette pièce est la suivante 2 : Elle débute par un couplet de sept vers répété en guise de refrain à la fin de chaque strophe. Celles-ci, au nombre de trois, pareilles de rimes et de rythme, se composent de deux parties, à trois vers chacune, et exactement pareilles, et d'une troisième partie, dont la forme

délie, ne se composent également que de vers de sept et de trois syllabes, tandis que toutes les autres pièces du môme recueil, quelle que soit leur forme, sont écrites en vers octosyllabiques. Il y a donc un rapport étroit et constant entre cette forme de strophe et la mesure des vers. Il se pourrait que l'exemple de Machaut eût été décisif pour l'auteur des Cent Ballades.

Page 1