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Oeuvres de H. de Balzac

En des plaisirs les plus vifs en province et que chacun poursuit avec le plus d'acharnement, est la découverte des secrets en amour; mais aussi, n'estce pas la chasse transportée dans la région des semtiments? Peut-être cette curiosité générale rend -elle les passions plus profondes dans une sous-préfecture que partout ailleurs. La rigidité des mœurs, la continuité de l'espionnage, la surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi-publique, la promiscuité que la disposition des lieux et que les habitudes domestiques introduisent dans les intérêts et jusque dans les pensées des maîtres et des serviteurs , tout oblige les amours illicites à s'envelopper des précautions les plus minutieuses , à observer un mutisme absolu, à garder une dissimulation perpétuelle. Ene passion devient là comme une partie où chacun des amants joue sa vie, un duel où tous deux se battent contre mille adversaires. Qui , dans une petite ville, n'a pas ses ennemis? Il suffit donc d'une inimitié poussée à bout par des circonstances souvent fortuites, pour qu'un homme soit victime de quelque trahison impossible à prévoir : un hasard, une lettre anonyme, un piège habilement tendu, un bon mot dit avec la légèreté qui caractérise la nation française. Ces réflexions que les Parisiens et les gens de province ont pu faire, et dont le mérite consiste dans leur excessive vulgarité, s'appliquent à la principale aventure narrée dans cette scène; elles sont d'ailleurs nécessaires pour expliquer la conversation de quatre chasseurs qui

traversaient à cinq heures du matin par un effroyable brouillard le parc du Grossou , château situé au bord de la Loire , à quelques lieues de Sancerre.

— Savez-vous pourquoi le procureur du roi n'a pas voulu venir chasser avec nous ? dit Gatien Boirouge, fils du président du tribunal, beau jeune homme de vingt-deux ans, le boute-en-train du pays.

— Pourquoi? demanda le receveur des contributions.

— Il aime madame de la Baudraye, et va se trouver ce matin seul avec elle, puisque AI. de la Baudraye part après déjeuner pour Sancerre.

— Mais pourquoi vous mêlez-vous de leurs petites affaires ? dit le troisième chasseur, nommé Horace Eianchon , enfant du pays, qui, après s'être fait recevoir médecin à Paris, était venu se distraire de ses éludes avant d'aller reprendre le collier de fer que l'ambition ou la gloire mettent au cou de tous les D. M. P. (Joctor médiats parisiensis).

— Horace a raison , dit le quatrième qui était un auteur également arrivé de Paris depuis quelques jours. Je ne comprends pas comment vous vous occupez aulant les uns des autres. Vous perdez voire temps à des riens.

Horace Bianchon regarda son ami Emile I.ouslcau comme pour lui dire que les malices de feuilleton , les bons mots de petit journal , étaient incompris à Sancerre. Le receveur des contributions et le fils du président s'interrogèrent par un coup d'œil qui vou-

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lait dire : N'y a-t-il pas dans celle phrase quelque chose de piquant pour nous ? devons-nous rire ou nous fâcher?

— Ma curiosité doit vous paraiire extraordinaire à vous autres qui rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a de jours dans l'année , dit Catien ; mais à Sancerre où il ne s'en trouve pas six, et où de ces six femmes, quatre ont des prétentions désoi données à la vertu, quand les deux plus belles vous tiennent à une dislance énorme par des regards dédaigneux comme si elles étaient des princesses (Je sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets d'une de ces deux femmes, car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.

— Cela s'appelle des égards ici! dit le journaliste.

Le receveur des contributions directes qui possédait, par voie de légitime mariage, une femme qui en lSlo avait épouvanté un jeune cosaque, coula un regard défiant sur son entreprenant compagnon.

— La question change, dit Horace Bianchon. Puis , je n'aime pas le procureur du roi. Mais j'accorde à madame de la Paudraye trop de bon goût, pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe; son mari est milie fois mieux, et je ne vois pas de motifs à celle liaison.

— Oh ! — oh ! — oh ! s'écria le receveur des con- Iribulionsd'un air drolatique, et sur trois tons différents. Laissez-moi vous chiffrer l'affaire. M. de la Paudraye n'a pas six mille livres de rentes , et avec son petit air de saitile tïy-touche , la belle madame de la Paudraye est pleine d'ambition ; Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes et voudrait piloter son mari vers les régions supérieures du gouvernement. Or, notre pelit procureur du roi a fait accroire à madame de la Paudraye qu'il est protégé par M. de Villèle; elle le suppose doué de talents éminents , elle le voit bientôt procureurgénéral; de ce haut siège, il devient, quelque conspiralîon aidant, procureur-général près la Cour des Pairs, et subsidiairement , comme il dit, Gardedes-Sceaux. M. de la Paudraye entrerait alors, par sa protection, dans le corps auguste des receveursgénéraux. Selon moi , ceci constitue le placement à gros intérêt des capitaux de l'amour. Un procureur du roi qui peut fourrer de pareilles idées dans la tête

. d'une femme, est bien capable de la séduire. L'éloquence a tic grands privilèges. Si M. de Clagny a fasciné madame de la Paudraye au point de faire briller à ses yeux la simarre des Sceaux , il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux faux, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poëte crotté. Si madame delà Paudraye le voit procureur-général, elle peut

le voir joli garçon. Joignez à ces calculs et à celte fascination l'ennui qui règne à Sancerre, la liaison du procureur du roi et de madame de la Paudraye devient irès-naturelle.

— Ce monsieur joue joliment serré, dit Galien Boi rouge.

— Mais les procureurs du roi sont tenus d'être rusés; leurs fondions les obligent d'avoir autant de finesse qu'ils ont d'ambition; il n'en est pas un qui ne croie êlre du bois dont on fait les Gardes-des- Sceaux , dit le journaliste.

— Ne flétrissez pas la belle madame de la Baudraye par de simples suppositions, s'écria le savant élève du premier chirurgien de i'Hùiel-Dieu , qui, malgré ses études, ou peul-élreà cause de ses études , avait conservé quelque jeunesse de cœur.

— Monsieur a raison. Comment as-tu découvert leur secret, Galien ? dit le receveur des contributions directes. Je ne suis pas un béjaune, j'ai vu d'étranges choses dans ma vie, je n'ai pas encore aperçu enlrc M. de Clagny et madame de la Paudraye le moindre indice d'intimité. Ni amis ni ennemis, ils paraissent si parfaitement indifférents, que...

— Hier, en sortant de table, le mouchoir de madame de la Paudraye est tombé; il était près d'elle, il ne l'a pas ramassé.

— Le receveur ne te semble-t-il pas au désespoir d'avoir une femme trop laide pour lui permettre de faire l'usure dont il nous parlait? dit Bianchon à l'oreille de Louslcau.

— Horace, dit à haute voix le journaliste, voyons, savant interprète de la nature humaine, tendons un piége à loup au procureur du roi, nous rendrons service à noire ami Galien, et nous rirons. Je n'aime pas les procureurs du roi.

— Tu as un juste pressentiment de ta destinée, dit Horace. Mais pourquoi troubler de pauvres gens occupés à êlre heureux?

— Messieurs, dit le receveur, je propose de leur raconter, après le dîner, quelques histoires de femmes surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de la Baudraye et M. de Clagny.

— Pas mal, dit le journaliste. Je connais à Paris un directeur de journal qui. dans le but d'éviter une triste destinée, n'admet que des histoires où les amanlssont brûlés, hachés, piles, disséqués; où les femmes sont bouillies, frilcs, cuites; il apporte alors ces effroyables récits a sa femme en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se contenta de ce pisaller, le modeste mari : « Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute! » lui dit-il, en traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès. Effrayons assez madame de la Baudraye pour que, pendant

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son séjour au Grossou, elle envoie promener mon petit procureur du roi. Ce sera drôle.

— Hé bien! dit le receveur des contributions, moi qui ai vu d'étranges choses dans ma vie... — Oui, messieurs, ajouta-t-il en surprenant un sourire échangé entre le médecin et le journaliste, lorsqu'on a été payeur général dans les armées de Napoléon, qu'on a roulé sa bosse pendant dix ans en Egypte, en Italie, en Allemagne, on a dû observer le monde. Hé bien ! selon moi, la frayeur causée par le pressentiment d'un danger, rapproche deux amants plutôt qu'elle ne les désunit.

— Mon Dieu! s'écria Galien, pourquoi vous ai-je parlé de madame de la Baudraye! nous la mettons là comme une morte sur un amphithéâtre de dissection.

— Allons, dit le journaliste en interrompant Gatien, après l'avoir accusée, vous voilà chevauchant la morale. Vous me faites de la peine, mon jeune ami. Après avoir entendu l'admirable théorie de 31. Gravier, qui nous a déduit les raisons sur lesquelles se fonde la passion de madame de la Baudraye, vous revenez au Don-Quicholtisme ! je vous croyais plus fort. Décidément vous êtes de votre âge.

— La question mérite d'être étudiée, dit le savant médecin. La terreur rapproche-t-elle ou sépare-l-elle deux personnes qui s'aiment? Mais, reprit-il en examinant avec une excessive rapidité les faces de la question, le résultat doit être en raison directe avec les caractères. Une formule générale est impossible. Cependant, il n^exisie que deux manières de résoudre le problème, on se fuit ou l'on se rapproche, il y a prudence ou imprudence; les tempéraments sanguins-nerveux seront imprudents, les lymphatiques seront prudents. Que deviennent alors les sousgenres, les métis...?

— Us se confessent, répondit Louslcau, ils hésitent, ils pleurent, ils se suicident.

— Que diable se disent-ils? demanda 31. Gravier à Gaticn.

— Madame de la Baudraye pourrait être parfaitement innocente, et ce jeune homme pourrait avoir la berlue, dit Emile. D'abord, celte femme n'a pas assez d'esprit pour être ambitieuse; puis elle a vingtsix ans, elle ignore l'amour; enfin M. de la Baudraye est un homme âpre, content de lui-même, croyant à chaque instant qu'on le trompe, une espèce de sanglier déGant capable de donner un coup de boutoir à tort et à travers sans réfléchir au mal qu'il ferait. D'autre part, madame de la Hauloit est une dévole incapable d'inviler au Grossou l'amant de sa fille. Madame de la Baudraye aurait à tromper son père, sa mère, son mari, sa femme de chambre, et celle de sa mère; c'est Irop d'ouvrage, je l'acquitte.

— D'autant plus que son mari ne la quille pas.

dit M. Gravier, riant du calembour en vrai receveur des contributions qu'il était. Enûn, ils sonl logés au premier, et M. de Clagny a été mis au second étage, dans l'appartement destiné aux autorités supérieures.

— Si madame de la Baudraye est vertueuse, dit doctoralementlejournalisle,nos investigations feront éclater son mérite à nos yeux; si elle est coupable d'aimer, même en tout bien tout honneur, le chef du Parquet; attendu que celle passion est fondée sur d'infâmes calculs, nous sommes suffisamment autorisés à venger la belle jeunesse elles vingt deux ans de Galien, rival malheureux du Ministère public.N'esl-il pas le fils du président ? l'affaire ne sortira donc pas du tribunal, elle sera jugée à huis-clos, tt tout en nous amusant ce soir, nous environnerons la beauté du plus grand respect et du mystère le plus profond. Ainsi, convenons de nos faits! cherchons des histoires à faire trembler la belle Samaritaine de Sancerre. Messieurs, je vous recommande une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laisser-aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Nous passerons une soirée amusante. Mais voici le garde et ses chiens. Ce malin nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le procureur du roi.

Celle conversation explique ce qui se passa le soir, après diner, au châleau du Grossou. Le café pris, madame de la Hauloit s'assit dans sa bergère au coin du feu. M. de la Hauloit et M. de Clagny commencèrent leur triclrac. Le fils du président eut l'excessive complaisance d'apporler la lampe aux deux joueurs, de manière à cequela lumière tombât d'aplomb sur madame de la Baudraye, innocemment occupée à garnir de laine le canevas en osier d'une corbeille à papier. Les quatre conspirateurs se groupèrent les uns debout, les autres assis autour de ces personnages.

— Pour qui faites-vous donc celle jolie corbeille, madame? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?

— Non, dit-elle.

— Vous êles bien indiscret ! dit le receveur des contributions.

— Monsieur n'est pas du pays, dit Galien; il ne connaîtra pas l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

— 11 n'y a pas d'heureux mortel, reprit la jeune femme en rougissant, elle est pour 31. de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille comme s'il se fût dit intérieurement : — Voilà ma corbeille à papier perdue !

— Comment , madame , et vous ne voulez pas

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que nous le disions heureux? heureux d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait d'aussi charmantes choses sur ses corbeilles à papier! Le dessin est rouge et noir, à la Robin des bois. Si je me marie , je souhaite qu'après huit ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

— Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de la Raudraye en levant sur Jules un œil bleu plein d'une angélique pureté.

— Les Parisiens ne croient à rien , dit le procureur du roi d'un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

— Eh! monsieur le procureur du roi, reprit Jules en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez , mais j'avoue que si je les ai réprimandés, c'était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade, laquelle roule sur la belle Hélène; il faut condamner le Paradis Perdu de Millon, Eve et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique. II faut supprimer les Psaumes de David , inspirés par les amours de ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartufe, l'École des Femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer de Dante, les Sonnets de Pétrarque , tout Jean-Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, l'Histoire de France , l'Histoire romaine , etc., etc. Je ne crois pas , hormis l'Histoire des Variations de Rossuct et les Provinciales de Pascal , qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à rencontre des lois.

— Le beau malheur! dit le procureur du roi. Jules, piqué de l'air magistral que prenait M. de

Clagny , voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi , une véritable plaisanterie de journaliste. — En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation, en revêtant la robe du procureur général à toutes les époques, car tous les gouvernements ont leur Ministère public, eh bien ! la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hérode ,

à ceux de Pilate qui défendait le gouvernement romain , la femme de Joseph pouvait paraître adultère puisque, de son propre aveu , Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception, que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant sur des mystères de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit ? Or , qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l'humanité? Est-elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?

— Votre raisonnement est un sacrilège , reprit le procureur du roi.

— D'accord , dit le journaliste , mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques , vous ne sauriez ôter Pilate de la Passion. Selon moi, Pilate condamnant Jesus-Christ, Anitus organe du parti aristocratique d'Athènes demandant la mort de Socrate , représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis , obligées de se défendre. Pilate et Anitus étaient alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandent aujourd'hui la tête des sergens de la Rochelle , qui font tomber la tête des républicains armés contre le trône légitime, et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Athènes et de l'empire romain , Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne ; supposez leurs sectateurs triomphants , ils eussent fait un léger 95.

— Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le procureur du roi.

— A l'adultère; ne doit-il pas entrer comme élément littéraire dans une littérature qui peint une époque où cet élément abonde comme il abondait jadis dans les anciennes sociétés? Je conclus, monsieur, en disant qu'un mahométan, en fumant sa pipe, peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une répétition de la Bible et de l'Evangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de faire , de ce conducteur de chameaux , son prophète.

— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

— Et il n'y aurait pas de religion, dit madame de la Hautoit dont le visage avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

— Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon

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à l'oreille de Jules, ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

— Si j'étais écrivain et romancier, dit le receveur des contributions , je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et d'étranges choses, je sais que, dans le nombre des maris trompés, il s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui , dans la crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur, dit-il en regardant Jules. Je connais une histoire où l'époux outragé n'était pas bête.

— Vous avez raison , mon cher monsieur Gravier, dit dit Bianchon , je n'ai jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...

Trois personnes seulement se mirent à rire : d'abord M. de la Hautoit qui était un bon vieillard revenu des erreurs de la jeunesse; puis le journaliste, ce féroce moqueur qui par état cherchait des quolibets pour consoler les malheurs; enfin Gatien. Le procureur du roi, M. Gravier, et les deux dames restèrent graves.

— Riez, dit Horace, je serai jusqu'à mon dernier soupir le défenseur des dupes et l'adversaire des fripons.

Le procureur du roi jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda point le jeune médecin.

— Ne trouvez-vous pas, disait Bianchon, un mari sublime de confiance ? il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez ; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez; dites-moi quel est le moyen terme pour un homme d'esprit ?

— Dites-nous plutôt votre histoire, monsieur Gravier, reprit Jules.

— Volontiers, si ces dames le permettent, car monsieur le procureur du roi, quoique célibataire, vient de se prononcer ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est violée.

— Comment donc, mais il est si amusant de travailler en entendant raconter des aventures! Je préfère une narration à une lecture, chacun alors peut causer, dit madame de la Baudraye , tandis que le silence continu exigé par un livre est fort ennuyeux.

— Peu de temps après le 18 brumaire, dit M. Gravier, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit enjeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour

étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par les Chouans , de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement, car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise; son passeport, ses papiers étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant son nom, avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, cesalguasils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que délaisser échapper un homme à la capture duquel le premier consul paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Celte sentence bureaucratique ne se fit pasattendre. La police ordonna de garder très-élroitement le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices ; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à .merveille etparaissait instruit, qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence. 11 lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais c'était aussi par malheur un fort joli garçon. II avait une figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans ; il les faut ainsi. Le

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commandant lui assigna le plus commode des appartements du château, l'admit à sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût ; peut être s'aimèrent-ils ! en prison, l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. Sa cellule, située sous la plate-forme, était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur un précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage du triste état de prisonnier, reçut le baptême des douleurs, se replia sur lui-même, et apprécia la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, celle fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes dont les prodigieux résultats nous semblent inexplicables quoique réels, et que M. le docteur ( il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonlé humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un malin , le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, cl jamais |e gardien ne la commençail. Aussi le chevalier ful-il très-èlonné lorsque cet homme lui dit : — Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de vérifier voire nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien indifférent; à chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil,

' que vous êtes M. Charles -Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir, et cousin de madame la duchesse de Maillé... — Hein? aujouta-t-il d'un air de triomphe après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position put empirer par l'aveu de son véritable nom. — Eh bien ! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il. — Oh! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoulez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion ; mais un instant! Si j'étais soupçonné de la moindre chose , je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans celte affaire juste pour gagner mon argent. Tenez, monsieur, voilà une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime. — Avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dame ! ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les supports des créneaux. — 3Ionsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que vous puissiez passer. — Oh ! sois tranquille ! je passerai, dit le prisonnier. — Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs. — Où est-elle? demanda Beauvoir. — La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même; elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous- couler tout doucement, le reste est voire affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi ! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au dret de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où le soldat de faclion dormira. Vous risquerez peut-êire d'allraper un coup de fusil ; mais... — C'est bon ! c'est bon ! je ne pourrirai pas ici , s'écria le chevalier. — Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bêle. Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. II se mil à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail , en bouchant les fenles avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. II serra sa corde, et se mil à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde

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agitation d'âme qui dramatisent (encore un de vos mots nouveaux !) la vie des prisonniers. Enfin , par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie. Puis, il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle Jes sentinelles doivent dormir. C'est vers le malin, à peu près. Il connaissait la durée des factions , l'instant des rondes , toutes choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement ; il guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son évasion, i! se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu enlre le ciel et la terre , en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Diable! le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer par une raison frivole, son chapeau venait de tomber; heureusement il écouta le bruit que sa chute devait produire, et n'entendit rien! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position ; il se demanda si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piège; mais dans quel intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à One autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule, heure qui ne serait peut-être pas tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore , il aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite dislance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice. — Merci, commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis, après avoir quelque peu réfléchi à celle habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mil sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il se tapit tranquillement derrière la porte, et attendit l'arrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier ne manqua pas de venir plus lot qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui assena sur

le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri; la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada.

Ni le procureur du roi, ni madame de la Baudraye ne parurent croire qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéressés se jetèrent des regards interrogatifs , en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amanls.

— Bah! j'ai mieux à vous raconter, dit Jules Lousteau qui comprit que l'histoire de M. Gravier n'allait pas assez directement au but.

— Voyons, dirent les auditeurs.

— Lors de l'expédition entreprise en 1823-182Ï,. parleroi LouisXVlll, pour sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par hasard, à Tours, sur la roule d'Espagne. La veille de mon départ, j'étais au bal chez une des plus aimables femmes de cette ville où l'on sait s'amuser mieux que dans aucune autre capilale de province. Peu de temps avant le souper, on soupe encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu racontait une aventure. Cet orateur, venu fort lard au bal, avait, je crois, dîné chez le receveur général. En entrant, il s'était mis à une table d'écarté; puis, après avoir passé plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs, dont le côté perdait, il s'était levé, vaincu par un sous-lieutenant de carabiniers. Pour se consoler, il avait pris part à une conversalion sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations inutiles. Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire la figure et la personne du narrateur. Mon homme était un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances avec tant de types....

— Types! encore un de leurs mots, dit le receveur à l'oreille de madame de la Baudraye.

— ... Que, dit Jules en continuant, l'observateur reste indécis, et ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi les intrigants subalternes. D'abord il était décoré d'un ruban rouge, symbole trop prodigué qui ne préjuge plus rien en faveur de personne.

Le procureur du roi fit un léger haut-le-corps en entendant celle proposition contre la Légiond'Honneur.

— I'uis, il avait un habit vert , et je n'aime pas les habits verts au bal ; enfin il avait de petites boucles d'acier à ses souliers; sa culotte était horriblement usée, sa cravate inélégante me fit même de la

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peine , non pour lui , mais pour la ville de Tours ; bref, je vis bien qu'il ne tenait pas beaucoup au costume. Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun; sa figure, en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête. D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire des guerres, lorsqu'en lui voyant poser familièrement la main sur la manche de son voisin, je le jetai dans la classe des plumitifs, bureaucrates et consorts. Enfin je fus tout à fait convaincu de la vérité de mon observation en remarquant qu'il n'était écoulé que pour son histoire. Aucun de ses auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards complaisants qui sont le privilège des gens considérés. Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises de tabac , parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur discours, de peur qu'on ne les abandonne ; s'exprimant d'ailleurs avec une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un loustic de régiment.

Permettez-moi, dit Lousteau, de donner à son histoire la forme d'un article, elle y gagnera. Je commence.

Quelque temps après son entrée à Madrid , le grand-duc deBerg invita les principaux personnages de cette ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas trèsrieurs; leurs femmes dansèrent peu; la plupart des conviés jouèrent. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête était impérialement belle, rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais , entre une heure et deux du malin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre , et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse fête. — Ma foi, dit un Français, dont le costume indiquait le chirurgien en chef de quelque corps d'armée, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince Murât. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, comme une superslilion. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures som-

bres et mille histoires de ce.pays , qui m'ont vivement prévenu contre ses mœurs. Eh bien! depuis notre entrée à Madrid , il m'est arrivé d'être déjà , sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue , aussi noire, aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes pressentiments, et dès demain je détale. Murât ne me refusera certes pas mon congé , car grâce aux services que nous rendons , nous avons des protections toujours efficaces. — Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère. Le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage , il dit : — Nous ne sommes ici que des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais tranquillement à mon logis , vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Latour dont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien. Nous sortions tous les deux de chez l'Ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup , au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, comme un chien foueité, mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau , j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de femme , en mauvais français : — Si vous criez , ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tenez- vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous de votre pari; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari le sache. Quoique monsieur quille peu madame, de laquelle il est toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers de l'entreprise ne vous concernent pas; seulement, obéissez-nous; autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voilure, et qui ne sait pas un mol de français, vous poignarde-

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rait à la moindre imprudence. — Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit d'uniforme. — Je suis la camériste de madame , sa confidente , et toute prête à vous récompenser par moi-même , si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation. — Volontiers , dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre , je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en harmonie avec les idées que le son guttural de sa voix m'avait inspirées. Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant silence , et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait pas le français , je présume qu'il n'y fit pas attention. — Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition , me dit la camériste en réponse aux bêtises que je lui débitais emporté par la chaleur d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle. — Et laquelle? — Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. Si je viens chez vous, ce sera de nuit , et vous me recevrez sans lumière. — Bon , lui dis-je. Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d'un mur de jardin. — Laissez-moi vous bander les yeux, me dit la-femme de chamhre , vous vous appuierez sur mon bras , et je vous conduirai moimême. Elle me serra sur les yeux un mouchoir qu'elle noua fortement derrière ma tète. J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de chambre , au corps cambré, et qui avait du meneho dans son allure, me conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin , jusqu'à un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison. — Silence, maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même ! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes , je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux , et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie. Puis, elle ajouta , mais à haute voix : — Madame estdans une chambre aurez-dé-chaussée ; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari ; ne toussez pas , marchez doucement , et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de relards. La camé-

riste se tut , j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre , haute d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avail été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre , sur une natte, une femme dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bouche un mouchoir et le mordaitsi vigoureusementqueses dents y entraient; jamais je n'ai vu si beau corps , mais ce corps se tordait sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcsboulants de ses jambes , en les appuyant sur une espèce de commode ; puis , de ses deux mains , elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions là , tous trois, muets et immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste, mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route , et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse , et replia en double sur la figure un voile de mousseline. Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme , je reconnus , à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie , que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour l'instruire de cet événement. En ce moment , le défiant inconnu lira son poignard , mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair, il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir. La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette , et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés , en me faisant un signe négatif. Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me desséchait le gosier. L'amant eut soif, il prit un verre vide, l'emplit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opération , je pris ma lancette cl la saignai lestement au bras droit avec assez de

ÎS

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bonheur, La carriériste reçut dans des serviettes le sang qui jaillit abondamment ; puis l'inconnue tomba dans un abattement propice. Je m'armai de courage , et je pus , après une heure de travail , extraire l'enfant par morceaux. L'Espagnol ne pensa plus à rn'empoisonner en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur son manteau. La femme ne jeta pas un cri , mais elle tressaillait comme une bête fauve surprise, et suait à grosses gouttes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre, elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes , et à travers les trous de leurs masques, la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se dire: — Le tuerons-nous ? J'étendis alors la main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins , il bondit aussi légèrement qu'un chat , posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés , et me laissa le sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe, et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Lorsque j'eus achevé de boire , il me serra la main, et enveloppa lui-même soigneusement les débris de son enfant. Après deux heures de soins et de craintes , la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme , jeté dans une entreprise aussi aventureuse , avait pris, en prévision d'une fuite, des diamants sur papier; il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol , mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain , et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement ; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, et sortit le premier en m'invilant par un geste à tenir le pan de son habit; j'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. Quand je me trouvai dans le jardin , en plein air, j'avoue que je respirai comme si

l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes chacun le notre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture , car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. 11 me fut impossible de remarquer le moindre objet qui put me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour, je me trouvai près de ma porte , et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte d'Alocha. — Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire? dit un officier au chirurgien.— Une seule chose , reprit-il. Quand je saignai l'inconnue , je remarquai sur son bras , à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille , et environnée de poils bruns. En ce moment, l'indiscret chirurgien pâlit; tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction ; les Français virent alors un Espagnol enveloppé d'un manteau, et de qui le regard brillait dans une touffe d'orangers. A peine les officiers tournèrent-ils leurs yeux sur lui, que cet homme disparut avec une légèreté de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite. — Sarpéjeu ! mes amis , s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux , vous m'enterrerez ici ! — Es-tu bêle! dit le colonel Hulol. Falcon s'est mis à la piste de l'espion, il saura bien nous en rendre raison. — Hé bien! s'écrièrent les officiers en voyant revenir le capitaine tout essoufflé. — Au diable ! répondit Falcon , il a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement échappé. — Je suis perdu! dit le chirurgien d'une voix sombre. — Allons , liens-loi calme, répondirent les officiers ; nous nous casernerons à tour de rôle chez toi , jusqu'à ton départ. Ce soir, nous t'accompagnerons. En effet, trois jeunes officiers, qui avaient perdu leur argent au jeu, reconduisirent le chirurgien à son logement, et s'offrirent à rester chez lui. Le surlendemain , le chirurgien avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murât donnait une forte escorte; il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son

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domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt en craignant quelque piège; l'inconnue ne put que dire à son amant : « — Prenez garde ! » et tomba morte. Cette femme était la camériste qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien. — Diable ! diable ! s'écria le capitaine Falcon, voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Le chirurgien resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments-qui le tourmentaient, il se remit à table et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant lui , un Espagnol enveloppé dans son manteau et qui lui jetait le même regard brûlant, parti du buisson pendant la fêle. Le chirurgien cria : — Au secours ! A moi , mes amis ! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer. — L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Celte espèce de sentence dite, il lui montra ses trois amis profondément endormis, lira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement au chirurgien en lui montrant un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit: — Est-ce bien le même? demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur. — Votre conte est furieusement dur à croire, dis-je au narrateur, mais il est encore plus invraisemblable ; car pourriez-vous m'expliquer qui , du mort ou de l'Espagnol, vous l'a raconté? — Monsieur, me répondit-il en paraissant piqué de mon observation purement littéraire , comme fort beureusement le coup de poignard que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre histoire. Je vous jure qu'il y a encore des nuits où je vois en rêve ces deux yeux. L'ancien chirurgien en chef s'arrêta , pâlit, et resta, la bouche ouverte, dans un véritable élal d'épilepsie. INous nous retournâmes lous du côté du salon. A la porte était un Grand d'Espagne, un afrancesado en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. Il était venu fort tard à ce bal où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons, accompagné de sa femme dont le bras droit nous semlila cruellement immobile. Nous nous séparâ-

mes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez-vous un vivant tableau de Murillo ! Sous des orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui restaient fixes ; sa face était desséchée , son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard tant il élait maigre. La femme ! imaginez-la! non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille espagnole qui a fait créer un mot dans notre langue ; quoique pâle , elle était belle encore ; son teint , par un privilège inouï pour une Espagnole , éclatait de blancheur ; mais son regard plein du soleil de l'Espagne tombait sur vous comme un jet de plomb fondu. Inulile de dire que le chirurgien avait disparu. — Madame, demandai je à la marquise vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras? — Dans la guerre de l'indépendance, me répondit-elle.

Le procureur du roi jeta sur Lousleau un regard judiciaire.

— L'Espagne est un singulier pays, dit madame de la Baudrayc, quelle histoire! Il ne s'en passe poinl de semblables en France.

— La France, madame, dit le procureur du roi, n'est malheureusement pas exempte de crimes.

— J'ai aussi la mienne , dit le docteur Bianchon. Nous ne sommes pas loin du théâtre où le drame s'est accompli , car la Touraine et le Bcrry se touchent; puis voire aventure me l'a rappelée, il s'agit d'un Espagnol.

— Contez vite! dit M. Gravier.

— Il n'y a que moi qui n'aurai rien à dire, s'écria Gatien.

— Vous n'avez pas pu voir encore beaucoup de choses, lui répondit M. Gravier.

— Laissez donc parler M. Bianchon. dit madame de la Hautoit.

[L'anecdote que raconte M. Bianchon est l'histoire tragique de la Grande Bretêche, et de Madame de Merret, déjà racontée dans les Scènes de la Vie de Province, tome Ier de cette édition, dans la scène qui a pour titre Le Conseil. L'Éditeur croit devoir se dispenser de la reproduire ici. ]

Cette dernière histoire avait fait tressaillir plus d'une fois madame de la Baudraye ; cette naïve et charmante femme dit alors avec un accent plein de naturel : — Mais qu'est-ce qui peut engager une femme à se mettre dans des états pareils?

— Ah! madame, dit Lousteau, l'amour, le bel amour, le bonheur !

— Mais , monsieur, dit-elle , en quoi l'amour est-il plus amusant que le mariage?

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A cette question, posée avec simplesse, les quatre conspirateurs se regardèrent en témoignant de leur surprise.

— Elle est bien fine ! se dit Emile !

— Femme sublime, s'écriait Gatien, je t'adore !

— Nous verrons bien si elle est aussi niaise qu'elle veut le paraître, pensait le receveur des contributions.

— Pauvre créature! fitBianchon, quelle vie elle mène , et quelle belle existence elle pourrait avoir, si elle appartenait à un homme capable de l'apprécier !

— Madame, répondit l'impitoyable journaliste à la ravissante madame de la Baudraye, personne ne vous expliquera l'amour mieux que M. de la Baudraye.

— Je le mettrai dès demain sur ce chapitre , répondit-elle.

Le procureur du roi se moucha précipitamment, il regardait madame de la Baudraye avec un étonneraent où les deux Parisiens voulurent voir de l'affectation.

— Je rêverai de toutes ces horreurs, dit madame de la Hautoît.

— Au risque d'y rêver, ma chère maman, répondit madame de la Baudraye, je voudrais que toutes nos soirées fussent aussi agréables. Mais M. Bianchon et M. Lousteau retourneront à Paris où vont tous les gens d'esprit... (Ici le procureur du roi fit un léger salut.) Et personne ne nous fera plus de contes !

— Pour que cela fût amusant , il faudrait convenir de ne point parler religion , dit madame de la Hautoit.

— Madame , répondit Lousteau , je me plaçais pour raisonner dans la situation des païens et des mahométans...

— Monsieur, répliqua vivement madame de la Hautoît en ôtant ses besicles, dans aucune situation , un homme bien élevé ne doit mettre en doute les vérités de la religion catholique...

— Madame , chez vous , mes paroles étaient sans danger; dans tout le département , il n'y a qu'ici où l'on puisse impunément nier la vertu des femmes, et s'entretenir de la position de Joseph, relativement aux Gentils.

M. Gravier et Emile se mirent à blâmer les séducteurs avec un emportement qui sembla si peu naturel au procureur du roi , qu'il intervint.

— Monsieur, dit-il à Emile , votre sévérité vous place dans une situation bien dure ou bien modeste. Si vous avez des bonnes fortunes , vous vous condamnez; si vous n'en avez pas, vous faites bon marché de vos prétentions , et l'on ne saurait vous accuser de fatuité.

— Je vous ai donc amené , dit le journaliste en riant, à quelque indulgence pour l'adultère, comme si c'était une question personnelle. Monsieur le procureur du roi , votre dilemme pèche par une énumération incomplète ; on peut avoir des bonnes fortunes sans se rendre coupable du délit d'adultère ; car, selon la loi française , ce crime horrible est un délit ; si la critique littéraire en fait un cas pendable, la police correctionnelle en sourit.

Le magistrat regarda les conteurs comme s'il voyait en eux des voleurs à interroger.

— Bon ! fit Emile Lousteau, je saurai le mot de l'énigme.

La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries , parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. M. Gravier qui avait vu tant de choses, proposa, quand chacun s'alla coucher, de mettre les scellés sur la porte de madame de la Baudraye , et sur celle du procureur du roi. Les canards accusateurs du poëte Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placé si bas , qu'il est impossible de se douter de ce piège. Le galant sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée ? la coïncidence des deux cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, le journaliste , le receveur des contributions, et le jeune adorateur de madame de la Baudraye, vinrent pieds nus , en vrais voleurs , condamner mystérieusement les deux portes , et se promirent de venir à cinq heures vérifier l'état de ces scellés. Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien , lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux, et trouvèrent celui du procureur du roi , ainsi que celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.

— Est-ce la même cire? dit 31. Gravier.

— Sont-ce les mêmes cheveux ? demanda Lousteau.

— Oui , dit Gatien.

— Mais , s'écria le docteur Horace Bianchon, il y a, selon moi , de fortes raisons pour que, malgré ce certificat de bonne vie et mœurs , la question reste indécise.

— L'avenir nous éclairera , dit Emile.

Monsieur de Clagny ne fut ni procureur-général,

ni garde des sceaux. Ce digne magistrat était un homme sans ambition, qui devint tout uniment président du tribunal à Sancerrc. M. de la Baudraye ne changea point son état de propriétaire faisant valoir ses biens, doué d'une forte dose d'estime pour lui-même, et attendant avec impatience la mort du brave M. de la Hautoît, pour habiter, ex-

NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

ploiter, améliorer la terre du Grossou. Madame de la Baudraye ne mania jamais le canif avec lequel les femmes donnent des coups dans le parchemin de leur contrat. Quoiqu'elle eût d'abord trouvé son mari peu agréable, elle arriva par degrés à l'indifférence des prisonniers auxquels une évasion parait impossible ; elle roula paisiblement dans l'ornière du mariage , en sacrifiant à ses enfants et à son mari le peu d'idées extraconjugales qu'elle pouvait avoir conçues. Ses relations avec M. de Clagn y restèrent dans les bornes d'une amitié sincère , et per-

sonne n'y vit rien d'illicite , quoiqu'en définitive le panier se trouvât chez lui. La belle dame de la Baudraye vieillit et se fana si bien, que quand Horace Bianchon la revit en 1836, il ne la reconnut point. Quoique peu dramatique, ce dénouement est celui de beaucoup d'existences, dont la monotonie fait dire à certaines femmes supérieures, enfoncées à la campagne, que... elles s'ennuient à périr. Madame de la Baudraye s'ennuyait sans doute , mais elle n'en disait rien, ce qui semble une rare supériorité à beaucoup de tyrans domestiques.

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