‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 2 sur 58 · SES DEUX VIEILLARDS · texte numérisé non relu

SES DEUX VIEILLARDS

Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait un en Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il le sien; mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se connaissaient si peu entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres ; tous laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le trône de France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi, faute d'un héritier mâle dans la première branche d'Orléans, dite de Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent de Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils de Charles IX, et de Marie Touchet, de qui la postérité mâle s'est également éteinte, jusqu'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner celle illustre origine au mari de la fameuse Lamolhc-Valois, impliquée dans l'affaire du collier.

Chacun de ces chevaliers, si les renseignements

DI BALZAC. T. III

sont exacts, était comme celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune. Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu chouanné. La majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris, où la révolution l'avait surpris à trente ans au milieu de ses conquêtes. Le chevalier de Valois d'Alençon, comme ses homonymes, était accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai Valois; il avait d'ailleurs d'excellentes manières, et paraissait homme de haute compagnie. Quant à ses mœurs publiques, il avait l'habitude de ne dîner jamais chez lui; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme très-spirituel. Il avait le défaut de savoir une foule d'anecdotes sur le règne de Louis XIV et sur les commencements de la révolution, qu'il avait le bonheur de conter assez bien pour ceux qui les entendaient la première fois. En revanche, il avait la vertu de ne pas répéter ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours ; mais ses grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce bon homme usait du privilège qu'ont les vieux gcntilsbommes voltairicns de ne point aller à la inesse, et chacun avait une excessive indulgence pour son irréligion, en faveur de son dévouement à la cause royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille boite d'or ornée du portrait d'une princesse Gorilza, charmante Hongroise de qui la beauté fut célèbre sous j la fin du règne de Louis XV, à laquelle le jeune

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chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu.

Ce chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait que cinquante, et pouvait se permettre celte innocente tromperie, car parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux femmes les apparences de la vieillesse; oui, sachez-le, toute la vie, ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire qu'il était doué d'un nez prodigieux , lequel partageait vigoureusement sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion ; fait digue de remarque par un temps où la physiologie s'occupe tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins, il mangeait comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province sous le nom de foie chaud, sans doute pour faire excuser son excessif appétit; la circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente ou quarante plats et durent quatre heures, l'estomac du chevalier semblait être un bienfait que la Providence avait accordé à cette bonne ville. Quelques médecins pensent que cette chaleur placée à gauche dénote un cœur prodigue; la vie galante du chevalier confirmait ces assertions scientifiques dont nous n'acceptons pas la responsabilité.

Malgré ces symptômes, M. de Valois avait une organisation nerveuse, conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son visage offrait quelque? rides, si ses cheveux étaient gris d'argent, un observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les sillons du plaisir ; il avait aux tempes la patte (Voie caractéristique, et au front les ■marches du palais; rides élégantes, bien prisées à la cour de Cylhère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme à femmes (ladf's man) : le coquet chevalier était si minutieux dans ses ablutions que ses rides faisaient plaisir à voir; elles semblaient brossées avec une eau merveilleuse; la partie du crâne que ses cheveux se refusaient à couvrir était nette et blanche; ses sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait le peigne; sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par quelque secret ; il ne portait point d'odeur, et cependant il exhalait comme un parfum «le jeunesse qui vous rafraîchissait; ses mains de

gentilhomme étaient surtout soignées comme celles d'une petite maîtresse, ses ongles brillaient comme de l'ivoire rose; enfin, sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin.

Il faut se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevaMer mettait du coton dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant des têtes de nègre en diamants, admirablement faites d'ailleurs; il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disantque, depuis qu'il le portait, ses migraines l'avaient quitté. Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli ; mais ne faut-il point pardonner aux vieux célibataires, dont le cœur envoie tant de sang à la figure, d'adorables ridicules fondés peut-être sur de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses têtes de nègre par tant d'autres grâces, que la société devait se trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge, la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse et d'une blancheur aristocratique. Quant à son habit, quoiqu'il fut d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches ni plis. La conservation de ses vêtements tenait du prodige pour ceux qui remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur ce point; il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée par le prince de Galles; mais M. de Valois mettait à suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui ne pouvait être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne doitil pas des égards à ceux qui font autant de frais pour lui? N'y a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal ?

Cette fraîcheur de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air et semblait employer le fard de la toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire de la galanterie. Une seule particularité produisait comme une antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier, c'était sa voix. A moins de se rangera l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que le chevalier avait la voix de son nez, son organe pouvait surprendre ; il possédait en effet un timbre riche et flatteur; il se rencontrait dans les sons je ne sais quoi d'ample et de redondant qui, sans avoir le volume des colossales basses-tailles, plaisait par un médium étoffé ; c'était quelque chose

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comme les sons du cor anglais, résistants et doux, forts et veloutés.

Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement modernisé : il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons dorés, d'une culotte à demi juste en pou-de-soie et à boucles d'or, d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il avait d'autant moins su renoncer, qu'il pouvait ainsi montrer son cou d'abbé commendataire. Ses pieds se recommandaient par des boucles d'or carrées desquelles la génération actuelle n'a point souvenir, et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le portait avec cette grâce marquèsienne dont le secret s'est perdu sur la scène française, le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Mole.

Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville; circonstance qui expliquait la recherche excessive de son linge. Le malheur voulut qu'un jour Alençon put croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait eu l'impertinence de venir sans être appelé.

— Il avait, dit alors un certain M. du Bousquicr, donné sa main à celle qui lui avait prêté son fer.

Celte horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des sacrifices.

Madame Lardot louait à M. le chevalier de Valois deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de cent francs par an. Le digne gentilhomme dînait naturellement en ville tous les jours, cl ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était donc son déjeuner, qui se composait invariablement d'une tasse de chocolat, accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il n'allumait de feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se

promenait, allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six cents livres de rentes viagères, seul débris qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par quartier son ancien homme d'affaires chez lequel était le titre de constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante livres envoyées par un M. Lajard , de Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le chevalier à la première personne qui reçut sa confidence.

M. de Valois récolta les fruits de son infortune : il eut son couvert mis dans les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne compagnie, furent si bien appréciés qu'il semblait que tout était manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les mailres de maison, les dames avaient besoin de sa petite grimace approbalive. Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier : — « Vous êtes adorablement bien mise ! » elle était plus heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. M. de Valois était le seul qui put bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots mon cœur, mon bijou, mon petit chou, ma reine, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche; enfin, il avait le privilège des superlatifs. Ses compliments, dont il était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes; ils flattaient même les hommes administratifs dont il n'avait pas besoin.

Sa conduite au jeu était d'une distinction qui l'eût fait remarquer partout, il ne se plaignait jamais , il louait ses adversaires quand ils perdaient ; il ne grognait point ses partners, et ne démontrait point la manière de mieux jouer les coups. Lorsque, pendant la donne, il s'établissait de ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière par un geste digne de Mole; il regardait la princesse Goritza, levait dignement le couvercle ; il massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la taillait en talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet, toujours à gauche ! Un gentilhomme du bon siècle (par opposition au grand siècle) pouvoit seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes :

— J'admire le chevalier de Valois! ...

Sa conversation , ses manières, tout en lui sem-

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blaitêtre blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme, ni femme; il était indulgent pour les vices de conformation et pour les défauts d'esprit; il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de province, l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut, les rêves, les visites ; il possédait un regard langoureux et une altitude classique pour feindre la compassion qui le rendaient un délicieux auditeur ; il plaçait un ah ! un bah ! un et comment avezvous fait? avec un à propos charmant, et il mourut sans que personne l'ait jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de niaiseries. A-ton jamais songé aux services qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de gain; et ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée égyptien de Turin, une momie aussi gentille; en aucun pays du monde, le parasitisme ne revêtit des formes aussi gracieuses ; jamais l'égoïsme le plus concentré ne se montra ni plus officieux, ni moins offensant; il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait le prier de lui rendre un petit service qui le dérangeait, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.

Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge, doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par M. de Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, et que le malin chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa rente viagère pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où l'on aimait le positif.

Beaucoup de ses amis (il était mort! notez ce point) ont contesté mordicus celte circonstance; ils l'ont traitée de fable, en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui les soutiennent , et qui, honteux d'avoir à justifier un tort, le nient intrépidement ; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le sentiment «Je

leur dignité , les gouvernements leur donnent l'exemple de cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts, sans chanter le Te Deum de ses défaites. Mais quand le chevalier se serait permis ce trait de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du marquis de Moncade, en aurait-il moins été le convive aimable , l'homme spirituel , le joueur inaltérable , le ravissant conteur qui faisait les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes d'un gentilhomme ? Quand tant de gens servent des rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une à son meilleur ami ? Mais Laïus est mort...

Au bout d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé huit mille et quelques cents francs qu'il venait de placer sur le grand livre au moment où les rentes étaient à 06 fr. 2a cent. A la rentrée des Bourbons, un de ses vieux amis, 31. le marquis de Pombreton, ancien lieutenant dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il , rendu huit cenls pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par le Constitutionnel sur la manière dont les émigrés payaient leurs dettes. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors pour M. de Valois qui allait consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait placer ce débris de fortune. M. de Blacas et M. d'Avaray, desquels il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis. Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles de son litre et de sa qualité; mais il est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc authentiquement mille francs de revenu. Malgré celte amélioration, il n'avait rien changé à sa manière d'être, si ce n'est le ruban rouge qui fit merveille sur son habit marron.

Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon , pleine de parties de boston , de trictrac, de reversi , de whist et de piquet bien jouées , de dîners bien digérés , de prises de labac humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme

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n'a une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans les villages les plus oubliés des mollusques humains, desrolifères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie , et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la coucha veneris. Non-seulement, le chevalier avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digne de Sixle- Ouint : il voulait se marier avec une vieille fdle riche, sans doute dans l'intention de s'en faire un marche-pied pour aborder les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.

Un mercredi , de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année 16, c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son colon dans l'oreille, le pas léger d'une jeune lille qui montait l'escalier. Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte ; et, sans attendre la réponse , une belle personne se coula chez le vieux garçon.

— Ah! c'est toi, Suzanne, dit le chevalier de Valois sans discontinuer son opération commencée, qui consistait à repasser la lame de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie?

— Je viens vous dire une chose qui vous fera peutêtre autant de plaisir que de peine.

— S'agit-il deCésarine?

— Je m'embarrasse bien de votre Césarine, ditelle d'un air à la fois mutin, grave et.insouciant.

Cette charmante Suzanne, de qui la comique aventure devait exercer une si grande influence sur la destinée des principaux personnages de celte histoire, élait une ouvrière de madame Lardot.

Un mot sur la topographie de la maison.

Les ateliers occupaient tout le rez de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous , les manchettes , les chemises à jabot, les cravates , les dentelles , les robes brodées , tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. Le chevalier prétendait savoir par le nombre de canezous de la femme du receveur-général le menu de ses intrigues; car il se trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce de tenue en partie double des rendez-vous de la ville , le chevalier ne commit jamais une indiscrétion , il ne fit jamais une épigramme susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!). Mais comptez que M. de Valois était un homme d'une tenue supérieure , de qui les talents ,

comme ceux de beaucoup d'autres , se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui faisaient trembler les femmes ; et néanmoins toutes l'aimèrent après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion , combien il avait de sympathie pour les faiblesses. La première ouvrière , le factotum de madame Lardot , une vieille fille de quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier ; et au-dessus d'eux, il n'y avait plus que des mansardes. Chaque appartement se composait comme celui du chevalier de deux chambres, éclairées l'une sur la rue , l'autre sur la cour. Au premier étage, au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi sous M. d'Estaing dans les Indes , et qui était sourd. Quant à madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage , elle avait un si grand faible pour les gens de condition , qu'elle pouvait passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle , M. de Valois était un roi qui faisait tout bien. Une de ses ouvrières aurait-elle commis un bonheur attribué au chevalier, elle eût dit : — II est si aimable ! Ainsi, quoique cette maison fût de verre, comme toutes les maisons de province, elle était, relativement à M. de Valois , discrète comme une caverne de voleurs.

Le chevalier était le confident né des petites intrigues de l'atelier; il ne passait jamais devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose à ses petites chattes : du chocolat , des bonbons , des rubans , une dentelle, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui sont heureux d'être près d'elles , et qui ne pensent jamais à demander sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport le flair du chien qui dans une compagnie va droit à l'homme pour qui les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois avait conservé de sa première vie le besoin de protection galante qui distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite maison , il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent bien recevoir, parce qu'ils peuvent toujours prendre. N'est-il pas extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir du collège , à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n*ait encore expliqué les filles du dix-huitième siècle ? N'était-ce pas le tournoi du quinzième siècle ? En 1 iîOO , les chevaliers se battaient pour les dames; en 17o0, ils montraient

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leurs maîtresses à Longchamps ; aujourd'hui , ils font courir leurs chevaux ; à toutes les époques , le gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons rouges du dixhuitième, et le luxe des maîtresses était en 1 700 une ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante. Mais lechevaliernepouvaitplus se ruiner pour une maîtresse ! Au lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment un sac de pures croquignoles ; et , disons-le à la gloire d'AIençon, ces croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut jadis une toilette en vermeil , ou quelque équipage du comte d'Artois. Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur, de qui la vie était une fleur de sainteté; mais au logis, elles lui auraient monté sur les épaules comme des perroquets. II aimait à savoir les secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages , elles venaient donc le malin lui raconter les cancans d'AIençon; il les appelait ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants ; jamais M. de Sartine n'eut d'espions aussi intelligents, ni moins cbers , et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait comme un bienheureux.

Suzanne était l'une de ses favorites; elle était spirituelle et ambitieuse , il y avait en elle l'étoffe d'une Sophie Arnould. Puis elle était belle comme la plus belle courtisane que jamais Titienait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais la tète était un peu commune; puis c'était la beauté normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule Farnèse, et non la Vénus de Médicis , cette gracieuse femme de l'Apollon.

— Hé bien, mon enfant. , conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.

Ce qui , de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était la douce paternité de ses manières avec ces grisettes, qui lui rappelaient les Glles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième siècle. 11 est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants, a

conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un laisser-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène , du roi qui se fait dupe, qui jette à tous les diables la supériorité de ses foudres, et veut manger son Olympe en folies, en petits soupers , en profusions féminines, loin de Junon surtout. Malgé sa robe de vieux damas vert , malgré la nudité de la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux , où les murs tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles , respirait le dix huitième siècle; toutes les grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient; il semblait riche de trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte. Il était aussi grand que Berthier communiquant , pendant la déroute de Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.

— Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.

Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin compère, abaissa, tout en tenant" le rasoir oblique à son cou, son œil droit sur la griselte , et feignit de comprendre.

— Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout-à l'heure. Mais tu prends l'avance, il me semble.

— Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte, que madame Lardot me chasse? si je ne m'en vais pas promptement à Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si ridicules.

— Mon enfant , que veux-tu? la société change, les femmes ne sont pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui se prépare ; après les bouleversements politiques , viennent les bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus (il ôta son coton pour s'arranger les oreilles) ; elle perdra beaucoup en se lançant dans le sentiment ; elle se tordra les nerfs , et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses petites tètes de nègres) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si

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gai de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci mon enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.

— Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas.

— Comment donc ! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure , j'aimerais mieux perdre mon nom !

— Ah ! fît Suzanne.

— Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une grande bergère qui se nommait jadis une duchesse, et que madame Lardot avait fini par trouver pour lui.

Il attira la magnifique Suzanne dont il prit les jambes entre ses genoux et qui se laissa faire , elle si hautaine dans la rue , elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement au chevalier, qu'en vieux chouan qui avait fouillé plus d'un buisson, qu'en vieux pécheur qui avait sondé bien d'autres mystères dans des existences bien autrement astucieuses, il eut toisé l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se joue d'un déshonneur réel ; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage de ce joli mensonge , en y louchant.

— Nous nous calomnions , lui dit le chevalier en souriant avec une inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous portons le nom ; nous pouvons nous marier sans crainte , mais nous ne voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les jolies créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller savoir si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois , un carrosse, des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions, sur lesquels maman nous a assigné une dot en nous faisant belle; enfin nous avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces messieurs. Hé, hé , cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas mal ; le monde où lu vis criera peut-être un peu, mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant , c'est d'être sans argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre cher joli petit honneur, en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon bijou, connaît l'alpha cl l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que de me faire croire que je suis pour quelque chose dans cet enfantillage.

Va à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je ne t'en empêcherai pas , je t'y aiderai , car le vieux garçon , Suzanne , est le coffre • fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas là-dedans. Ecoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine : du tort? tu pourrais empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude! Tu sais, mon cher chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat d'église ! Ah ! si j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais riche, certes je le préférerais à Césanne; tu m'as toujours semblé fine à. dorer du plomb , et tu es faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je le crois tant d'esprit, que le tour que tu joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille, mon petit cœur, mais c'est jeter le fourreau de son épée; et, pour agir ainsi , mon chou, il faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime !

El il lui donnasurlajoue la confirmation à la manière des évêques.

— Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez , et que...

Elle rougit sans oser continuer, car le chevalier avait , par un seul regard , deviné, pénétré tout son plan.

— Oui , je t'entends, tu veux que je te croie; eh bien, je te crois; mais suis mon conseil, va chez 31. du Bousquier; ne portes-lu pas le linge chez M. du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh bien ! je ne te demande pas ce qui se passe entre vous ; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon , il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses frais. Va , ma petite biche , va l'entortiller; surtout sois déliée comme une soie; à chaque parole fais un double tour et un nœud, il est homme à redouter le scandale, et s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de l'adresser aux dames du bureau de charité. D'ailleurs, il est ambitieux; eh bien! un homme peut arriver à tout par sa femme , n'es-tu donc pas assez belle , assez spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Hé, malepestc, tu peux rompre en visière à une femme de la cour.

Suzanne, illuminée par les derniers mots duché valier , grillait d'envie de courir chez M. du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement , elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de Suzanne en la priant de dire à Césarincdc lui monter le chocolat que lui faisait

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madame Lardot tous les malins. Suzanne s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.

M. du Bousquier était un homme issu d'une vieille famille d'Alençon , et qui tenait le milieu entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources après la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés de la province, avait été chercher fortune à Paris. Au commencement de la révolution il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire , les affaires de ce temps-là n'étaient pas claires: un espion politique, un agioteur, un munitionnaire , un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le syndic de la commune, des biens d'émigrés pour les acheter et les revendre; un ministre et un général étaient également dans les affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres des armées françaises. Il eut alors un magniûque hôtel , il fut un des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec Ouvrard , tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées, à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles fêtes aux Directeurs de la République.

M. du Bousquier fut l'un des familiers de Barras; il fut au mieux avec Fouché, très-bien avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo. Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que du Bousquier ne fût un grand homme d'État, car il était l'un des chefs du gouvernement inédit , que le bonheur de Napoléon fit rentrer dans la boutique de 1793. La victoire opiniâtrement surprise ^ Marengo fut la défaite de ce parti qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système de la Montagne, au cas où le premier consul aurait succombé. Dans la conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de bataille : le premier partit au moment où Mêlas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier maudit Kellermann et Desaix , il n'osa pas maudire le premier consul qui lui devait des millions. Celle alternative de millions à gagner et de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés; il devint imbécile pendant plusieurs jours; il avait abusé de la vie par tant d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de ses créances sur

l'État lui permettait de garder quelques espérances ; mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite. M. de Fermon , si plaisamment nommé fermons la caisse , laissa du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons avec Barras et Beruadolle déplurent au premier consul encore plus que son jeu de bourse; il le raya de la liste des receveurs-généraux où, par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon.

De son opulence il lui resta douze cents francs de renie viagère inscrite au grand-livre , un pur placement de caprice qui le sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés ; mais ils furent tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et l'hôtel que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme, ruiné par le premier consul, et précédé par la réputation colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier, furieux contre Bonaparte, racontant les misères du premier consul , les débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, du Bousquier se produisit donc comme un garçon de trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le nez aplati , mais à naseaux garnis de poils ; des yeux noirs à sourcils fournis, et d'où sortait un regard fin comme celui de M. de Talleyrand , mais un peu éteint; il gardait les nageoires républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains , enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange , offraient la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des épaules à soutenir la rente ; on ne voit aujourd'hui de ces sortes d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend à peine aujourd'hui : dans le style galant de l'autre époque, du Bousquier eût passé pour un vrai payeur d'arrérages. Mais, comme chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne. Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles ; non que sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois de la bouche de ces phoques àdeux pieds ; c'était au contraire une

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voix forte , mais étouffée , dont on ne peut donner une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé ; enfin, la voix du spéculateur éreinlé.

Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire : les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit bleu. Malgré les litres que la haine du premier consul lui donnait auprès des sommités royalistes de la province, M. du Bousquier ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois. Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes, fille noble sans forlune, mais dont il comptait tirer un grand parti pour ses projets ultérieurs, car du Bousquier rêvait une brillante revanche. Il essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs, qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti ; car il avait concentré ses espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient d'ailleurs lui promettre. Du Bousquier ne manquait pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait les spéculations, et en déduisait bien les moyens, les chances et la conduite. 11 passait pour être un bon administrateur, il fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent; il ne fut jamais reçu à la préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait et qui, s'il l'avait occupée, aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle il avait tout d'abord porté ses vues. Son aversion du gouvernement impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste, où il resta malgré les injures qu'il y avait reçues; mais quand, à la première rentrée des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la préfecture contre lui, ce nouveau refus lui fit vouer aux Bourbons une haine aussi profonde que secrète, car il resta patiemment fidèle à ses opinions. Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible des élections, et fit un mal prodigieux à la Bestauration par l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la tête, portait dans ses sentiments haineux une apparente tranquillité d'un ruisseau profond, intaris-

sable. Sa vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1830. Il voulait la mort de ses ennemis.

Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux garçons étaientrivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser cette demoiselle Cormon de qui M. de Valois venait de parler à Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence, attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes dont ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui les traversent, et ces deux personnages prouvaient la vérité de cet axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs physionomies, leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un, abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et rude, noir de ton, de chevelure, de regard, terrible en apparence, impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par la société; car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux seuls se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. M. le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, car il n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon ; tandis que du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans la maison de Gordes, avait été refusé. Mais il fallait que le chevalier lui crût encore de grandes chances pour lui porter un coup de jarnac aussi profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de ses conjectures.

Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Sécz et la rue du Bercail, jusqu'à la rue

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du Cygne, où depuis cinq ans du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'y était établi plus confortablement que qui que ce soit en ville, car il avait conservé quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé. Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode, se trouvait un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches de la Bretagne. S'il y avait un beau tapis dans sa chambre, la cheminée était en pierre mal peinte; l'escalier n'était même pas mis en couleur, et les portes à peine rechampies offraient des tons criards. C'était comme le temps que représentait du Bousquier, un amas confus de saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré comme un homme à l'aise, car il menait la vie parasite du chevalier; et celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. 11 avait pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier, qui lui avait appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer les meubles, cirer ses bottes, brosser ses habits, venir le chercher le soir avec la lanterne, quand il faisait obscur, avec des sabots quand il pleuvait. Ce garçon était peu curieux; comme certains êtres, il n'avait d'étoffe que pour un vice, il était gourmand. Souvent, pour les dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de colonnade bleue carrée, à poches ballottantes sur les reins et toujours grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit, ou d'un casse-museau, lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques; c'était une des récompenses que lui donnait du Bousquier et qui lui valait la plus absolue discrétion de son domestique breton.

— Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la voyant entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à madame Lardol.

— Grosse bête! dit Suzanne en riant.

La jolie fille monta, laissant René achever une ccuellée de galette de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions

qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du cœur.

— Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit de du Bousquier, dont elle fit crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.

— Quèsaco, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son séant.

— Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir venir ainsi, maisje me trouve dans des circonstances qui m'obligent à ne pas m'inquiéter du Qu'en dira-t-on.

— Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras.

— Mais ne me comprenez- vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous saviez tout, ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers sont les maîtres. Enfin entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'estce pas un bonheur que vous payeriez cher un jour ? A qui vous intéresserez-vous, pour qui travaillerczvous ?

— Pour moi, donc ! s'écria brutalement du Bousquier.

— Vieux monstre, vous ne serez jamais père ! di1 Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

— Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je rêve encore.

— Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse fermentation dans ses idées.

— Mais il le croit , se dit Suzanne à elle-même , et il en est flatté; mon Dieu, comme il est facile de les attraper !

— Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si extraordinaire... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, cela ne se peut pas...

— Comment, vous ne pouvez pas m'épouser ?

— Ah pour ça , non ! J'ai des engagements.

— Est-ce avec mademoiselle de Cordes ou avec

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mademoiselle Cormon , qui vous ont déjà refusé toutes les deux?... Ecoutez, monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la mairie. Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or, ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.

— Mais , Suzanne , es-tu sûre ?...

— Ah ! monsieur ! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui me prenez-vous ? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie , à la défiance, au calcul ; mais il avait résolu depuis longtemps d'épouser mademoiselle Cormon ; mais la charte, dont il venait de ruminer les articles, offrait à son ambition une si belle voie politique par la députation , et ce mariage le poserait si haut dans la ville où il acquerrait une si grande influence , que l'orage soulevé par la malicieuse Suzanne le mettait dans un violent embarras. Sans cette secrète espérance , il aurait épousé Susanneet se serait placé franchement à la tête du parti libéral d'Alençon; car, après ce mariage, il devait renoncera la première société, retomber dans la classe bourgeoise des négociants , des riches fabricants , des herbagers , qui l'eussent accueilli , porté en triomphe comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait le côié gauche. Cette délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main sur la tète, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé. Comme toutes les personnes qui dépassent leur but, et trouvent mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en partie fine.

— Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables godons, moi!

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à celte école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être attrapés par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe suspecte. Ces esprits forts , qui sont généralemcntdes hommesfaibles,ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des bagatelles.

Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il faut faire danser, chanter et rire; ils ne voient en elles rien de saint, ni de grand ; pour eux ce n'est pas la poésie des sens , mais la sensualité grossière ; ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger; selon eux, il faut tyranniser les femmes pour qu'elles ne vous réduisent pas à la condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.

— Souvenez-vous , monsieur du Bousquier , répondit majestueusement Suzanne, qu'en venant vous trouver, j'ai rempli mon devoir ; souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la vôtre ; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez que je ne puis rester à Alençon : ma mère me battra , madame Lardot est à cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital , irai-je mendier mon pain? Non! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe. Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris ? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y envoyer : ce sera un oncle qui me demande, une tante en train de mourir, une dame qui me veut du bien. Il ne s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez....

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon, qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme Suzanne , dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent foisavant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.

— Tu irais donc à Paris? dit-il.

En entendant cette phrase. Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses yeux gris , mais l'heureux du Bousquier ne vit rien...

— Mais oui , monsieur !

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Du Bousquier commença d'étranges doléances : il venait de faire le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre , le maçon , le menuisier. Suzanne le laissait aller, elleattendaitlechiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.

— Eh bien ! où vas-tu ? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette !... Et, paf î elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change à brùle-pourpoint.

— Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson , la Irésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance . a retiré quasiment de l'eau une pauvre fllle dans le même cas.

— Madame Granson !

— Oui, dit Suzanne , la parente de mademoiselle Cormon , la présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont créé là une institution qui empêchera bien des pauvres créatures de détruire ieurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Morlagne, voilà de cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.

— Tiens. Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre toi-même le secrétaire, prends le sac entamé; il contient six cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu de grâce à s'exécuter.

— Vieux ladre! se dit Suzanne en le comparant au délicieux chevalier de Valois, qui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, et qui portait les grisetles dans son cœur.

— Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-l-il en lui voyant la main au tiroir, tu...

— .Mais, monsieur, dit -elle en l'interrompant avec insolence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais ?...

Une fois mis sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion. Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon , qui eut l'air de dire : — C'est un droit qui me coûte cher. Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en cour d'assises, comme le séducteur d'une lille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une voie de fourberies, une lille va loin. Lorsque la belle repasseuse fut dans la rue du Bercail, elle songea que la Société Maternelle

présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui, pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alcnçon, empêtrer le fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson, en se composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à léna , possédait pour toute fortune une maigre pension de huit cents francs, cent écus de rentes à elle, plus un fils dont l'éducation et l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du Bercail, un de ces tristes rez-dechaussée qu'en passant dans la principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup d'oeil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales; un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert d'une galerie de bois. D'un côLé du couloir, une salle à manger et la cuisine ; de l'autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la veuve.

Alhanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du premier étage de celle maison , apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente, mademoiselle Cormon , lui avait fait obtenir à la mairie de la ville, où il était employé aux actes de l'état civil.

D'après ces indications, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d'Utrechl jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salit pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où sou œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise , en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment, le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger où ils déjeunaient dune tasse de café, accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la visite de Suzanne allait

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causer à madame Granson, il faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du Gis.

Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle , de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée parle sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se savait, indiquaient un hommede talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme qu'il prend ; si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard . Quoiqu'il pût exprimer la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède de deux manières : ou il prend son bien comme Napoléon cl Molière aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.

Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragent facilement; son âme était contemplative , il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eùt-il paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des esprits , et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais : // est fou. Le mépris dont le monde accable la pauvreté tuait Athanase ; la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air détendait l'arc qui se bandait toujours , et l'âme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France ; mais cet aigle , enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la bibliothèque de la ville échappassent à l'attention , il en-

fouissait dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente éloignée , cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus.

Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère ,'par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée. Mais ce point de départ , fort innocent , déshonorait à ses yeux sa passion. 11 craignait déplus le ridicule que le monde déverserait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs , se réalise en province. En effet , les mœurs y étant sans hasard , ni mouvement , ni mystère , rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne, en province elle effraie et dissout par avance le mariage d'un jeune homme pauvre , là où la fortune d'un riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter; il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais en province, les femmes dont un jeune homme peut s'éprendre sont rares : une belle jeune fille riche , il ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul ; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux , marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaces , forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère , doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est persécutée par une brutale indifférence , où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art.

Qui se rendra compte de la passion d'Alhanasc pour mademoiselle Cormon ? Ce ne sera ni les gens riches , ces sultans de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande roule battue par les préjugés, ni les femmes qui, ne voulant rien concevoir aux passions des artistes , leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant

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que les sexes sont pareils. Ici , peut-être, faut-il en appeler aux jeunes gens souffrants de leurs premiers désirs, réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent ; aux artistes malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère ; aux talents, qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent , ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps, également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Àtbanasc ; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations , faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ocs avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination; plus haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et combien ne sebrise-t-il pas de liens dans ces chutes ! Leur vue perçante a, comme Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se croyaient séparés que par une gaze, cette gaze qui n'arrêtait pas leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise incessamment. Quoi ! la province calcule et arrange le mariage , dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre artiste, à l'homme de science , de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant son existence?

Agité par ces idées , Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie; elle serait définie ; il pourrait s'élancer vers la gloire , rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon. Puis, sa propre volonté créa , sans qu'il s'en aperçût , une passion réelle : il se mit à étudier la vieille fille ; et par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il finit par ne voir que ses beautés et par oublier ses défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans , les sens sont pour tant de chose dans l'amour ! leur feu construit toujours un prisme entre ses yeux et les femmes qu'il aperçoit. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez P>eaumarchais. Biais si l'on vient à songer que , dans la profonde solitude où la misère laissait Athanase , mademoiselle Cormon était la seule figure qui se produisait à ses regards, qu'elle attirait incessamment son œil , que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette passion naturelle?

Ce sentiment si profondément caché dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir,

les méditations grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens s'agrandissait , plus mademoiselle Cormon devenait imposante , plus croissait la timidité d'Athanase.

Sa mère avait tout deviné. Sa mère , en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages de l'affaire : elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays ; mais les obstacles que son peu de fortune et que l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du P>ousquier, comme le chevalier de Valois , elle avait sa politique , elle se tenait à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec celte finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils , à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant , qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne , une fois faite à madame Granson ? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière de la Société maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne !

En ce moment , Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un oeil occupé cette pauvre salle à manger à carreaux rouges , à chaises de paille, à buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret , et qui communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère , et que la cheminée se trouvait presque devant la porte , ce visage pâle , mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs , ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées du matin , s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne.

La grisette , qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressentit celte étincelle électrique , jailiie on ne sait d'où , qui ne s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes cl d'hommes. C'est tout à la fois une

lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé , la certitude de se comprendre l'un l'autre; c'est surtout comme une touche habile et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens; le regard est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému , les mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix crie : — c'est lui. Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau froide sur cette brouillante émotion , et tout est dit. En un moment , aussi rapide qu'un coup de foudre , Suzanne reçut une bordée de pensées au cœur ; un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien elle perdait de sainteté , de grandeur, en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux , devint un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat , la pauvreté d'Alhanase , un vague espoir de l'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant: — Je t'aimais! la fatalité, si l'on veut , sécha cette pluie bienfaisante.

L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson, elle rayonnait de joie; elle avait enfin une arme terrible contre du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avaft-elle promis à la pauvre fiile séduite l'appui de toutes les dames de charité, de toutes les commanditaires delà Société maternelle; elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tète du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.

— Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, lu sais que nousallons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap d'Elbeuf/ J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire là vérité, mon Dieu! mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou

qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique, font supposer toute une vie; nous nous forgeons un roman d'après le héros ;ce n'est souvent qu'une bêle, mais le mariage est fait. Examine M. le chevalier de Valois, étudie-le, prends de ses manières; vois comme il se présente avec aisance; il n'a pas l'air emprunté comme toi. Parle un peu; ne dirait on pas que tu ne sais rien, toi qui sais l'hébreu par cœur !

Alhanasc écouta sa mère d'un air étonné, mais soumis, puis il se leva, prit sa casquette et se rendit à la mairie, en se disant : — Ma mère aurait-elle deviné mon secret? 11 passa par la rue du Val-Noble, où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fantasques : — Elle ne sedoute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chagrin , qui lui laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même ville, à deux pas l'un de l'autre, deux personnes se trouvent dans les conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si, ce soir, je lui parlais ?

Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable de lui faire avec son beau corps un marche-pied pour qu'il atteignît promptementà sa couronne.

Maintenant il est nécessaire d'expliquer ce qu'était cette vieille fille vers laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de celte scène devaient se rencontrer tous le soir même à l'exception de Suzanne. Celte grande et belle personne assez hardie pour brûler ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie d'argentet de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que lui donna M. de Valois et qu'elle préférait à tout. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs, pour lesquels toutes les dames des deux Sociétés de Charité et de Maternité mani-

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lestèrent une vive sympathie. Suzanne peut offrir une image de ces belles Normandes qu'un savant, médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait, en ce genre, le monstrueux Paris. Mais Suzanne resta dans les régions les plus élevées et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le disait M. de Valois, la femme n'existait plus, elle fut seulement madame du Val- ISoble; autrefois elle eût été la rivale des Rbodope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la restauration l'a prise sous sa protection ; peut-être l'épousera-t-il? il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les six ans.

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