LES PRÉMICES DE PARIS
Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Alherline. la femme de chambre, ne parlèrent
jamais des événements de ce voyage; mais il est à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade pour un amoureux qui en attendait tous les plaisirs d'un enlèvement. Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut très-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort d'exprimer ses naïfs élonnemenls à l'aspect des choses nouvelles pour lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend ; mais pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de s'être montré enfant vain , ou petit. Beaucoup de femmes portent une si grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver un Dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. II eut le tort de ne pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses gentillesses de jeune rat sorti de son trou.
Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard- Bois, rue de l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, laissant Lucien demander une chambre au-dessus de l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du soir. Madame de Bargeton le fit éveiller pour diner, il s'habilla précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris , où, malgré tant de prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez lui. Quoiqu'il eût sur les yeux ces nuages que laisse un brusque réveil , il ne reconnut pas sa Louise clans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre : les physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre, comme le clairobscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne, plus pensive
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qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre , Gentil et Albertine les servaient. Le diner n'avait plus ce caractère d'abondance et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats, coupés par la spéculation, sortaient d'un restaurant voisin ; ils étaient maigrement servis , ils sentaient la portion congrue. Paris n'est pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens de fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la vie morale, était survenu pendant son sommeil.
Sur les deux heures après midi, M. du Châtelet s'était présenté à l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs dont la curiosité fut excitée par cette singulière apparition de 31. du Châlelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois heures.
— Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à l'administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous arrive; mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas perdue, vous!
— Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton.
— Je vois bien que vous aimez Lucien , reprit-il d'un air tendrement résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien , pour oublier toutes les convenances , vous qui les connaissez si bien ! Croyez-vous donc , chère Nais adorée , que vous serez reçue chez madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un jeune homme, et surtout après le duel de M. de Bargeton et de M. de Chandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez M. de Rubempré , protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nais, ne faites pas encore de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve , et qui peut vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez , mais vous me permettrez de faire
passer vos intérêts avant les siens , et de vous dire : — « Etudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre démarche. » Si vous trouvez les portes fermées , si les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère qu'elle-même est séparée de son mari , sans que le monde ait pu pénétrer la cause de leur désunion ; mais les Navarreins l'ont protégée, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du Gaillard- Bois avec le fils d'un apothicaire, tout M. de Rubempré qu'il est. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez compté sur l'incognito , je le vois ; mais vous êtes de ces personnes pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas Angoulème partout ? ce sont les députés de la Charente, qui viennent pour l'ouverture des chambres ; c'est le général, qui est à Paris en congé; mais il suffira d'un seul habitant d'Angouléme qui vous aperçoive pour que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière ! Vous ne seriez plus que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le receveur-général, rue du faubourg Saint- Honoré , à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de Carigliano, madame de Sérizy et le président du conseil pour vous y présenter; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons.
Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît , elle était saisie par la justesse de ces observations. La" reine d'Angouléme avait en effet compté sur l'incognito.
— Vous avez raison , cher ami , dit-elle. Mais comment faire?
— Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout meublé, convenable ; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie des hôtels, et vous serez chez vous. Et si vous m'en croyez , vous y coucherez ce soir.
— Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.
— Votre voiture était facile à reconnaître , et
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d'ailleurs je vous suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse au mien. Me permettez-vous d'être votre maréchal -des -logis? je vous écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.
— Hé bien , faites , dit-elle.
Ce mot ne semblait rien et c'était tout. Le baron du Chàlelet avait parlé la langue du monde à une femme du monde; il s'était montré dans toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier, avec sa méchante petite redingote. 11 était beau, mais ridiculement mis. Habillez l'Apollon du Belveder ou l'Antinous en porteur d'eau, reconnaitrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement machinal. Le contraste entre Lucien et Chàlelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut terminé , madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise.
— Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous ne devons , cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend beaucoup de ma position , et je ne dois la gâter d'aucune manière. Ainsi , dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici ; mais tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours sans que personne y trouve à redire.
Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies, reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulème. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du monde; et pour excuser son égoïsme elle essayait de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si promptement redevenue madame de Bargeton; et, chose plus grave, il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui roulèrent dans ses yeux,
— Si je suis votre gloire , vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma seule espérance, et tout mon avenir! J'ai compris que si vous épousiez mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous nous séparons.
— Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher de lui dire : — Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et tous deux repoussés, quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous aura rejetés à l'Escarbas, souviens- loi , mon amour, que j'aurai prévu celte fin , et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon les lois du monde, en leur obéissant.
— Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier à ta chère volonté; moi, je voulais triompher des hommes et des choses de vive force ; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes. Pardonne ! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre ; pour moi une séparation estl'avant-coureur de l'abandon; et l'abandon, c'est la mort.
— Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle ; il s'agit seulement de coucher ici , et tu demeureras tout le jour chez moi , sans qu'on y trouve à redire.
Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil apporta un mot par lequel Chàlelet apprenait à madame de Bargeton qu'il lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit expliquer la situation de cette rue qui n'était pas très-éloignée de la rue de l'Échelle , et dit à Lucien qu'ils étaient voisins. Deux heures après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Chàlelet pour se rendre chez elle. Son appartementétait un de ceux où les tapissiers mettent des meubles qui restent pour leur compte, et qu'ils louent à de riches députés ou à de grands personnages venus pour peu de temps à Paris ; il était somptueux, mais incommode.
Lucien relourna sur les onze heures à son petit hôtel du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve enlre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'Échelle. II se coucha dans sa misérable petite chambre qu'il ne put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise.
Au moment où il sortil de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y arriva, revenant de chez le ministre des affaires étrangères, dans la splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton, laquelle était inquiète, car ce luxe l'épouvantait; les mœurs de la province avaient fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris elle
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allait passer pour avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du receveur-général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir assez, et de faire des dettes. Chàtelet lui apprit que son appartement ne lui coûtait que sept cents francs par mois.
— Une misère, dit-il en voyant le haut-Ie-corps que fit Nais ; vous avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser à votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger autrement. Si vous voulez faire de M. de Bargeton un receveur-général, ou lui obtenir une place dans la Maison du roi, vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous allez l'être.
Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Chàtelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur les magasins où elle devait se fournir, il lui indiqua Herbaull pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets ; il lui donna l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il lui fit sentir la nécessité de se désang oulê mer. Puis il partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eût le bonheur de trouver.
— Demain, dit-il négligemment, j'aurai sansdoute une loge à quelque spectacle, je viendrai vous prendre , vous et M. de Rubempré, car vous me permettrez de vous faire à tous deux les honneurs de Paris.
— lia dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.
Au mois de septembre les ministres ne savent que faire de leurs loges aux théâtres : les députés ministériels et leurs commettants font leurs vendanges ou veillent à leurs moissons; leurs connaissances les plus exigeantes sont à la campagne ou en voyage. Aussi, vers celte époque les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des hôtes hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au public l'air d'une tapisserie usée. Du Chàtelet avait déjà pensé que, grâce à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent, procurer à Nais les amusements qui affriandent le plus les provinciaux.
Le lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne trouva pas Louise, Madame de Bargeton
était sortie pour quelques emplettes indispensables; elle avait été tenir conseil avec les graves et illustres autorités en matière de toilette féminine que Chàtelet lui avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard. Quoique madame de Bargeton eût en elle-même cette conGance que donne une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître provinciale ; elle avait assez de tact pour savoir combien les relations entre femmes dépendent des premières impressions ; et quoiqu'elle se sût de force à se mettre promptement au niveau des fe*nmes supérieures comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi sut-elle à Chàtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de se mettre à l'unisson du beau monde parisien.
Par un singulier hasard, la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente, le marquis d'Espard s'était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme. Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin d'être approuvée parle monde; elle était donc heureuse de remplacer le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa famille. Elle allait même mettre de l'ostentation à son patronage afin de rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même elle écrivit à madame de Bargeton, née Xègrepelisse, un de ces charmants billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y reconnaître le manque de fond.
« Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre ; et si cela ne devait avoir lieu , ce ne serait qu'une illusion à ensevelir avec les autres. Elle se mettait tout entière à la disposition de sa cousine, qu'elle aurait été voir sans une indisposition qui la retenait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de ce qu'elle avait songé à elle. »
Pendant cette première promenade vagabonde à travers le Palais-Royal, les boulevards et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus , s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes; car, à Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention; c'est le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l'affluence des voitures , les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d'imagina-
tion éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d'une considération quelconque et qui yrencontrent à chaque pas une preuve de leur importance , ne s'accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions, et ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre tombent dans une espèce d'anéantissement. Pour un jeune poëte qui trouvait un écho à tous ses sentiments , un confident pour toutes ses idées, une âme pour partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.
Lucien n'avait pas été chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son costume, en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait être rentrée. Il y trouva le baron du Châlelet qui les emmena tous deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien fut étourdi de la rapidité du tournoiement parisien; il ne pouvait rien dire à Louise, car ils étaient tous les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner, Chàtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait un secret mécontentement à l'aspect de M. du Chàtelet, il maudissait le hasard qui l'avait conduit à Paris, car le directeur des contributions mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition : il espérait être nommé secrétairegénéral d'une administration, et entrer au Conseild'Élat comme maître des requêtes ; il venait demander raison des promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait pas rester directeur des contributions ; il aimait mieux ne rien être, devenir député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait. Lucien reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui devoir ses jouissances ; là où il était inquiet et gêné, l'ancien secrétaire des commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau. Du Chàtelet souriait aux hésitations , aux étonnements, aux questions , aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le' plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province; le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton,
quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les étoffes, ni les façons, ni les couleurs, n'étaient de mode; la coiffure qui le séduisait tant à Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. « — Va-t-elle rester comme ça? » se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire , l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province, n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe : dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Chàtelet.
De son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur son amant. Malgré son étrange beauté , le pauvre poëte n'avait point de tournure , sa redingote dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon ; madame de Bargeton lui trouvait un air piteux. Chàtelet, occupé d'elle sans prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion profonde, Chàtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve les planches de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu en six mois.
Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poëte, comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un et à l'autre , il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les liens qui les unissaient, et ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne se fit pas longtemps attendre. Madame de Bargeton mit le poëte à son hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Chàtelet, ce qui déplut horriblement au pauvre amoureux.
— Que vont-ils dire de moi ? pensait-il en montant dans sa triste chambre.
— Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Chàtelet en souriant quand la portière fut refermée.
— Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de belles œuvres longtemps rêvées professent un certain mépris pour la conversation , commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la fière
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Nègrepclisse, qui eut encore le courage de défendre Lucien , moins pour Lucien que pour elle-même.
— Je vous accorde volontiers ceci , reprit le baron, mais nous vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Nais , je le vois , il n'y a encore rien entre vous et lui; j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a manqué jusqu'à présent , je vous en supplie , que ce ne soit pas pour ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez! Si dans quelques jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez , chère belle sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant, et conduit au port, au lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau , mais qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire; car, après tout, il se publie ici par semaine des volumes de poésies, dont le moindre vaut encore mieux que celui de M. Chardon. De grâce, attendez et comparez! C'est demain , vendredi , jour d'opéra , dit-il en voyant la voiture entrer dans la rue du Luxembourg. Madame d'Espard dispose de la loge des gentilshommes de la chambre et vous y mènera sans doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame de Sérizy. On donne les Danaïdes.
— Adieu, dit-elle.
Le lendemain , madame de Bargeton tâcha de se composer une mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait légèrement froid , elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs, ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de la vie parisienne. Après être arrivé au superlatif de sa toilette, il vint rue Neuve-du- Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé.
— J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous, dit Gentil, qui ne connaissait pas les formules du respect parisien, habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.
Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le billet, par lequel il apprit que
madame de Bargeton passait la journée chez la marquise d'Espard et allait le soir à l'Opéra; mais elle disait à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place dans sa loge au jeune poëte à qui la marquise était enchantée de procurer ce plaisir.
— Elle m'aime donc ! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle me présente à sa cousine dès ce soir. Il bondit de joie , et voulut passer joyeusement le temps qui le séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Véry. Voilà Lucien gambadant, sautillant, léger de bonheur, qui débouche sur la terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs , les jolies femmes avec leurs adorateurs , les élégants , deux par deux , bras dessus, bras dessous, se saluant les uns les autres, par un coup d'œil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu! Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que ceux d'Angoulême ! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur le familles ornilhologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux couleurs grises de oiseaux de l'Europe! Lucien passa deux cruelles heures dans les Tuileries, car il fit un violent retour sur lui-même et se jugea. D'abord , il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants ! S'il apercevait un homme en habit , c'était un vieillard hors la loi , quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais , ou quelque garçon de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin, et une mise du soir, le poëte aux émotions vives, au regard pénétrant , reconnut la laideur de sa défroque , les défectuosités qui frappaient de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode , dont le bleu était faux , dont le collet était outrageusement disgracieux, dont les basques de devant, trop longtemps portées , penchaient l'une vers l'autre ; les boutons avaient rougi , les plis dessinaient de fatales lignes blanches; puis son gilet était trop court et la façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux gens communs , les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal avec les talons de ses bottes , pour lesquels les bords de l'étoffe recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une cravate blanche à bouts brodés par sa sœur , qui , après en avoir vu de semblables à M. du Hautoy et à M. de Chandour , s'était empressée d'en faire de pareils à son frère ; non-seulement personne, excepté les gens graves , quelques vieux financiers , quelques sévères administrateurs , ne portait de cra-
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vate blanche le matin ; mais encore le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille , sur le trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur sa tête et sur qui l'homme d'Angoulême surprit deux bouts de cravate brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine , à cet organe encore mal défini où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments , les hommes portent la main , dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité. Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes des souffrances , il se trouve ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre; puis, ne se renconlre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre? la souffrance agrandit tout ; enfin, changez les termes, au lieu d'un costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre; ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas, car c'est souvent le meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien avait une sueur froide en pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise d'Espard , la parente d'un premier gentilhomme de la chambre du roi , devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les genres, des illustrations choisies.
— J'ai l'air du Gis d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique ! se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux, les coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg Saint- Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous semblables par la finesse des contours , par la noblesse de la tenue , par l'air du visage ; et tous différents par le cadre que chacun s'était choisi pour se faire valoir ; car tous faisaient ressortir leurs avantages par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris aussi bien que les jeunes femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses distinctions physiques dont les privilèges éclataient à ses yeux ; mais cet or était dans sa gangue et non mis en œuvre : ses cheveux étaient mal coupés; au lieu de maintenir sa figure haute par une souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise, et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa tète attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte ignoble qu'il avait apportée d'Angoulême? quel jeune homme eût envié sa jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être un habit? Il voyait de ravissants boutons sur des che-
mises étincelantes de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme! celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée, celui-là portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or; en parlant à une femme , l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures, ses éperons retentissants , sa petite redingote serrée montraient qu'il allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme le poing; un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait avancé ou manqué l'heure d'un rendezvous. En regardant ces jolies bagatelles dont Lucien ne soupçonnait pas l'existence , le monde des superfluités nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un capital énorme pour exercer l'état de joli garçon ! Plus il admirait cesjeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience de son air étrange , l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin qu'il suit , qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y touche, et qui demande où il est à un passant qui répond : — Vous y êtes. Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises et divinement belles , des femmes pour lesquelles Lucien se serait fait hacher , pour prix d'un seul baiser , comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres de sa mémoire , Louise , comparée à ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera dans l'histoire du xixe siècle, de qui l'esprit, la beauté , les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps passé. Il vit passer une sublime jeune fille, poëte éminent, aussi grande par sa blonde et bleue beauté , que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et par les femmes.
— Ha! se dit-il, voilà la poésie.
Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange , brillant de jeunesse, d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil bleu était vaste comme le ciel , ardent comme le soleil ! Elle riait en causant avec une femme si belle, si bien semblable à elle qu'il était impossible qu'elles ne fussent pas les deux sœurs. Une voix lui cria bien : — « L'intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. » Mais une autre voix lui cria que le point d'appui de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite,
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il prit la route du Palais-Royal, après l'avoir demandé, car il ne connaissait pas encore la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour s'initier aux plaisirs de Paris, un diner qui le consolât de son désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux , des huîtres d'Ostende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le ncc plus ultra de ses désirs; il savoura cette petite débauche en pensant à faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce diner coûtait un mois de son existence d'Angoulème; aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.
— Eve avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de pierre chez lui, pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas ceux de l'Houmeau.
Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux toilettes qu'il avait vues ie malin: — «Non, s'écria-t-il , je ne paraîtrai pas fagotté comme je le suis devant madame d'Espard. '» Il courut avec une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa chambre, y prit cent écus , et redescendit au Palais-Royal pour s'y habiller de pied en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des giletiers, des coiffeurs au Palais- Royal, où sa future élégance était dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada qu'ils étaient tous de la dernière mode; Lucien sortit possédant un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie,, pour la somme de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra frisé comme un Saint- Jean de procession, bien gilelé, bien cravalé, mais un peu gêné dans l'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des premiers gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le contrôleur le pria de montrer sou coupon.
— Je n'en ai pas.
— Arous ne pouvez pas entrer, lui répondit on sèchement.
— Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.
— Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du contrôle.
En ce moment, une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un chasseur que Lucien ne reconnut pas déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent deux femmes parées. Lucien n'attendit pas, pour se ranger, quelque impertinent avis du contrôleur, il fit place aux deux femmes.
— Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le contrôleur à Lucien.
Lucien fut d'autant plus abasourdi , que madame de Bargelon n'avait pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage ; mais quand il l'aborda, elle lui sourit et lui dit : — Cela se trouve à merveille, venez !
Le contrôle était redevenu sérieux. Lucien suivit madame de Bargeton, qui tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta M. de Rubempré à sa cousine. La loge des premiers gentilshommes était celle qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle : on y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière la marquise et sa cousine, sur une chaise , heureux d'être dans l'ombre.
— M. de Rubempré, dit la marquise d'un son de voix flatteur, vous venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil, prenez ce siège, mettez-vous sur le devant, nous serons seules.
Lucien obéit ; le premier acte de l'opéra finissait.
— Vous avez bien employé votre temps , lui dit Louise à l'oreille dans le premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.
Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin, dans Ja pauvre Anaïs de Nègrepelisse, la femme réelle , la femme que les gens de Paris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce qui en est; mais une vieille robe de province est inexplicable, elle est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le velours était miroité comme le teint. Lucien fut honteux d'avoir aimé cet os de seiche, et se promit
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de profiter du premier accès de vertu qu'elle aurait pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence; les femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton , car elles souriaient toutes en se parlant.
Si madame d'Espard reconnut , aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes , elle y fut tout à fait insensible. D'abord , chacun devait reconnaître dans sa compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être affligée toute famille parisienne. Puis , sa cousine lui avait parlé toilette en lui manifestant quelque crainte ; elle l'avait rassurée en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée , aurait bientôt pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage , elle avait la hauteur native d'une femme noble, et ce je ne sais quoi que l'on peut nommer la race ; le lundi suivant, elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs une fois que le public aurait appris que cette femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que ferait dans la personne de Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou le mauvais goUt tiennent à mille petites nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin, il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à l'idole du jour dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient séduite, éblouie, fascinée; elle avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle parviendrait en se faisant la satellite de cet astre. Elle l'avait donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à celte naïve conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible et pauvre ; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame de Bargeton une espèce de dame d'atours, une esclave qui chanterait ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant, le mouvement de curiosité deve-
nait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le change sur cet émoi.
— S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...
— Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.
— Non, ce n'est pas vous; il y a quelque chose que je ne m'explique pas, ajoutât-elle en regardant le poëte qu'elle regardait pour la première fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.
— Voici M. du Châtelet, dit en ce moment Lucien, en levant le doigt pour montrer la loge de madame de Sérizy, où le directeur des contributions venait d'entrer.
A ce signe , madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui disait si dédaigneusement : — D'où sort ce jeune homme? que Louise se sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une femme, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot perdent un débutant, car le principal mérite des belles manières et du ton de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est si bien fondu que rien ne chèque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance, soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière, une seule dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'art lui-même qui doit être complet sous peine de ne pas être.
— Qui est ce monsieur? demanda la marquise. Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy ?
— Ah! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout?
— Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose explicable mais inexpliquée ! Les hommes les plus redoutables sont ses amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il donc le lion d'Angoulême?
— Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui, par vanité, rendit à Paris le litre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme qui a fait beaucoup parler de lui ; c'est le compagnon de M. de Montrivcau....
— Ah ! fit la marquise, je n'entends jamais cenom sans penser à la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante. Voici, reprit-elle,.M. de Rastignac et madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme d'af-
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faires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son dévouement pour les Bourbons; il a déjà tenté de venir chez moi. En prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend les plumes du paon!
— Comment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne connaissons pas mille écus de rentes, pour soutenir leur fils à Paris? dit Lucien à madame de Bargeton, en s'étonnant de l'élégance et du luxe que révélait la mise de cejeune homme.
— Il est facile de voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.
Lucien ne comprit pas, il était tout entière l'aspect des loges où il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton et la curiosité dont elle était l'objet. De son côlé, Louise était singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de la beauté de Lucien.
— 11 n'est donc pas si beau que je le croyais ! se disait-elle.
De là à le trouver moins spirituel il n'y avait qu'un pas. La toile était baissée: Châtclet, qui était venu faire une visite à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame d'Espard, y salua madame de Bargeton, qui répondit par une inclination de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la tenue supérieure de du Chàtelct.En ce moment, quatre personnes entrèrent successivement dans la loge de la marqnise. quatre célébrités parisiennes !
Le première était M. de Marsay, homme fameux par les passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté déjeune fille, molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve et rigide comme celui d'un tigre; on l'aimait et il effrayait. Lucien était aussi beau, mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette force et cette puissance à laquelle s'attacbent tant les femmes; d'ailleurs, rien ne le faisait encore valoir, tandis que de Marsay avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux. Jugez ce que pouvait être dans ce voisinage Lucien gourmé, gommé, roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce des manières dont il les accompagnait. L'accueil delà marquise indiqua soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second était l'un des
deux Vandenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste et qui réussissait par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de M. de Marsay. Le troisième était le général Montriveau , l'auteur de la perte de la duchesse de Langeais. Le quatrième était un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui partant n'avait ni façons byroniennes, ni prétentions impériales, ni plénitude de lui-même. Il se contentait d'être un gentilhomme aimable et spirituel, il en était à se faire pardonner son génie; mais on devinait dans ses formes sèches, dans sa réserve, une immense ambition qui devait plus tard étouffer la poésie; il avait une beauté froide et compassée, mais pleine de dignité ; c'était Canning maigre et réduit à ses vers.
En voyant ces quatre figures si remarquables , madame de Bargeton s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis, quand la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins , si délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois, en province; quand surtout le grand poëte fit entendre une parole vibrante où se retrouvait le positif de celte époque, mais doré de poésie, Louise comprit ce que du Chàlelet lui avait dit la veille : Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas la langue , que la marquise en eut pitié.
— Permettez-moi, monsieur, dit-elle au grand poète, de vous présenter M. de B.ubempré ; vous occupez une position trop hautedans le monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. M. de Rubempré arrive d'Angoulème, il aura sans doute besoin de votre protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant; n'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?
Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton, et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre ; il les examinait comme deux bêtes curieuses, et il souriait; ce sourire fut un coup de poignard pour le poëte de province. Félix de Vandenesse eut un air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder jusqu'au tuf.
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— Madame, dit le grand poêle en s'inclinant, je vous obéirai, malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos rivaux ; mais vous nous avez habitués aux miracles.
— Hé bien , faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec M. de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d'Ourika, MM. Guillemain Fizot, Ploumet, Didelot, deux jeunes poètes pleins d'avenir et bien pensants !
— Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté , je lui donnerai des conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris ; après cela, il sera poète s'il veut.
Madame de Rargeton remercia sa cousine par un regard plein de reconnaissance.
— Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Monlriveau à de Marsay. Le bonheur tue les poètes.
— Est-ce pour cela que monsieur s'est marié? reprit le dandy en désignant l'homme illustre.
Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans sa gaine, était honteux de ne rien répondre; enfin il dit de sa voix tendre à la marquise: — Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que des succès.
Du Châlelet entra dans ce moment ; il saisissait aux cheveux l'occasion de se faire appuyer auprès de la marquise par un des lions de Paris ; il salua madame de Rargeton, et pria madame d'Espard de lui pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé depuis si longtemps de son compagnon de voyage! c'était la première fois qu'ils se revoyaient après s'être quittés au milieu du désert.
— Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra ! dit Lucien.
— C'est une véritable reconnaissance de théâtre , dit Vandenesse.
Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise fit à l'ancien secrétaire des commandements de la princesse impériale un accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans trois loges , que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés , et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier litre avait une si grande valeur, que madame de Rargeton put remarquer dans le ton , dans les regards et les manières des quatre personnages, qu'ils reconnaissaient M. du Châtelet pour un des leurs sans discussion ; sa conduite sultanesque en province lui fut tout à coup expliquée. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saluts secs et froids par les-
quels un homme en déconsidère un autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans la société; il accompagna son salut d'un air sardonique, par lequel il semblait dire: Par quel hasard se trouve-t-il là ? Du Châtelet fut bien compris , car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à l'oreille, de manière à se faire entendre du baron : — Demandez-lui donc quel est ce singulier jeune homme , qui a l'air d'un mannequin habillé à la porte d'un tailleur.
Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son.rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi par ce qu'on nomme le trait, le mol, surtout par la désinvolture de la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanté le matin dans les choses , il le retrouvait dans les idées. II se demandait par quel mystère ces gens trouvaient à brûle-pourpoint des réflexions piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues méditations. Puis , non-seulement ces cinq hommes du monde étaient à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits; ils n'avaient rien de neuf, ni rien de vieux; en eux rien ne brillait, et tout attirait le regard ; leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie.
— Mon cher, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac se lance comme un cerfvolant, le voilà chez la marquise de Lislomère, il fait des progrès, il nous lorgne! Il connaît sans doute monsieur, reprit le dandy en s'adressant à Lucien , mais sans le regarder.
— 11 est difficile, répondit madame de Rargeton, que le nom du poète dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui ! sa sœur a entendu dernièrement M. de Rubempré nous lire de très -beaux vers.
Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise , et se rendirent chez madame de Listomère. Le second acte commença , et chacun laissa madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls, les uns pour aller expliquer madame de Bargeton aux femmes intriguées de sa présence, les autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette. Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes les craintes de madame de Rargeton relativement à Lucien furent augmentées par l'attenlion que sa cousine avait accordée au baron du Châtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse protectrice envers Lucien.
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Pendant le second acte, la loge de madame de Listomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac était évidemment Vamuseur de cette loge , il donnait le branle à ce rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture, s'empresse d'épuiser le sujet présent, en en faisant quelque chose de vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète; mais elle connaissait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse; elle attendit la fin de l'acte.
Quand les sentiments se sont retournés sur euxmêmes comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses en peu de temps, car les révolutions morales s'agitent par des lois d'un effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages et politiques que du Châtelet lui avaitdites sur Lucien en revenant du Vaudeville; chaque phrase était une prophétie , et Lucien prit à tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J. Piousseau , l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard ; il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette, si noble, si haut placée, si enviée , cette reine apparaissait au poêle comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême ; la mobilité dé son caractère le poussa promptementà désirer cette haute protection; le plus sûr moyen était de posséder la femme, il avait tout alors! Il avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris? Involontairement et malgré les magies de l'Opéra, toutes nouvelles pour lui, son regard attiré par cette magnifique Célimène se coulait à tout moment vers elle, et plus il la voyait, plus il avait envie de la voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien; elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle ; elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les cinquante filles de Danaiis; mais quand un regard plus ambitieux, plus ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait dans le cœur de Lucien; elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir que pour le passé.
— Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-elle. Mon Dieu , Châtelet avait raison !
Elle reconnut l'erreur de son amonr, et quand une
femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe comme une éponge sur sa vie , afin d'en effacer tout. Quoique chaque regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.
De 3Iarsay revint à l'entr'acte en amenant M. de Listomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur d'admettre dans sa loge, ne se nommait pas plus M. de Rubempré qu'un Juif n'a de nom de baptême; Lucien était le fils d'un apothicaire nommé Chardon. M. de Rastignac, très au fait des affaires d'Angoulème, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien, pour pouvoir sans doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées que dites; mais derrière lesquelles était Châtelet, l'artisan de cette trahison carthaginoise.
— Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton, de grâce, dites -moi si votre protégé se nomme réellement M. de Rubempré ?
— Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée.
— Mais quel est le nom de son père?
— Chardon.
— Et que faisait ce Chardon ?
— Il était pharmacien.
— J'étais bien sure , ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble quand le troisième acte commencera.
Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien pût deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon de son habit était d'une mode exagérée , ce qui était encore vrai. Il reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses réflexions , ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas la scène; car tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se livrait à son rêve sur madame d'Espard , et il était au désespoir de cette subite froideur qui contrariait étrangement l'ardeur inlellectuelle avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés immenses qu'il
apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais, en tournant la tête, il se vit seul ; il avait entendu quelque léger bruit, la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas longtemps précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.
Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture, et qu'elle roula par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit avec un ton de colère déguisée : — Ma chère enfant.' à quoi pensez-vous ! mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbre avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant, n'est-ce pas ? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard inquisitif et clair.
— Quel bonheur pour moi , pensa madame de Bargeton , d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui avoir rien accordé !
— Hé bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa cousine pour une réponse , laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger un nom illustre ! mais c'est une audace que la société punit. J'admets que ce soit celui de sa mère, mais songez donc, ma chère, qu'au roi seul appartient le droit de conférer par une ordonnance le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison ; et si elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections! Sa mise de boutiquier endimanché prouve qu'il n'est ni riche ni gentilhomme. Sa figure est belle, mais il me parait fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas élevé. Par quel hasard le protégez-vous?
Madame de Bargeton renia Lucien , comme Lucien l'avait reniée en lui-même, car elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprît' la vérité sur son voyage.
— Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.
— On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard, je ne songe qu'à vous.
— Mais vous l'avez invité à venir diner lundi.
— Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez, et je le consignerai sous son double nom à ma porte.
Lucien imagina de se promener pendant l'cntr'acte dans le foyer en voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne parut faire attention à lui , ce qui sembla fort extraordinaire au poëte de province. Puis, du Chàlelct, auquel il essaya de s'accrocher, le guettait du coin de l'œil , et l'évita constamment. Après s'être
convaincu par l'aspect des hommes qui vaguaient dans le foyer que sa mise était assez ridicule , Lucien vint se replacer au coin de sa loge et demeura, pendant le reste de la représentation, absorbé tour à tour par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte si célèbre par son Enfer, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en présence de la société parisienne.
— Voilà donc mon royaume, se dit-il, voilà le monde que je dois dompter!
Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard ; leurs manières, leurs gestes, leur façon d'entrer et de sortir, tout revint à sa mémoire avec une étonnante fidélité.
Le lendemain vers midi, sa première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus célèbre de cette époque; il obtint, à force de prières, et par la vertu de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un gilet et un pantalon pour le mardi. Il se commanda des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez un lingère. Il alla se faire prendre mesure de souliers et de bottes; il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants, des boutons de chemise ; enfin il tâcha de se mettre à la hauteur des dandys. Quand il eut satisfait ses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.
— Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit Alberline.
Lucien alla diner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal, et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez Louise , elle n'était pas levée. A deux heures, il revint.
— Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine , mais elle m'a donné un petit mot pour vous.
— Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien, mais je ne suis pas quelqu'un...
— Je ne sais pas , dit Alberline d'un air fort impertinent.
Lucien , moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces lignes désespérantes :
« Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra « paS vous recevoir lundi ; moi-même je ne suis pas « bien, et cependant je vais m'habiller pour aller « lui tenir compagnie ; je suis désespérée de cette •i petite contrariété, mais vos talents me rassurent, .< et vous percerez sans charlatanisme. »
— Et pas de signature ! se dit Lucien , qui se
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trouva dans les Tuileries, sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens de talent lui fit soupçonner la catastrophe cachée sous ce froid billet. II allait perdu dans ses pensées, il allait devant lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau, de belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Elysées , il suivit la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui , par une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe commencé. Que devint-il, quand en revenant il vit venir à lui madame d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée, et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite d'un encombrement. Lucien put voir Louise dans sa transformation, elle n'était pas reconnaissable : les couleurs de sa toilette étaient choisies de manière à l'aire valoir son teint, sa robe était délicieuse, ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau de bon goût était remarquable, même à côté de celui de madame d'Espard qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter un chapeau : mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air effronté ; mettez-le trop en avant , vous avez l'air sournois; de côté, l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air, madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille svelte; elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine, elle était assise comme elle, jouait avec une élégante cassolette attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne , et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer ; elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans la singer. Enfin, elle était la digne cousine de la marquise qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes, qui se promenaient sur la chaussée, regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard et des Navarreins-Lansac dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines , il ignorait que tout ce Paris qui consiste en vingt salons savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Ilastignac , se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir au geste des deux fais ,
qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame d'Espard pétillait de grâce et de santé ; ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poëte furieux s'approcha de la calèche, alla lentement, et quand il fut en vue des deux femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulème; en s'efforçant de le blesser, ces hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que pour madame d'Espard, Lucien n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel le saisit, quand de Marsay le lorgna, car le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement, qu'il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage , le désir de la vengeance fondirent sur le cœur du poëte; s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame d'Espard à l'échafaud ; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vil passer le grand poëte à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime et il saluait les femmes les plus jolies.
— Mon Dieu ! de l'or à tout prix ! se disait Lucien , car l'or est la seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria sa conscience, mais la gloire , et la gloire c'est le travail ! Du travail ! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais je triompherai! je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur ! j'aurai des marquises d'Espard.
Au moment où il se disait ces paroles enragées , il était chez Hurbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie. Nonseulement madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le laissa pas monter. Il resta dans la rue, faisant le guet , jusqu'à midi. A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poëte du coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival ; et du Châtelet , se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention évidente d'aller au large après cette politesse.
— De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié; je l'invoque pour vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de madame d'Espard.
— Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec
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une fausse bonhomie, savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra?
— Non, dit le pauvre poète.
— Hé bien , vous avez été desservi dès votre début par M. de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez M. Chardon et non M. de Rubempré, que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau , faubourg d'Angoulême , que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le mondé! Mettez-vous en vue, il vous discute! M. de Marsay est venu rire de vous avec madame d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche; le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié , plus elle aura d'éloignement pour vous; ainsi vont les sentiments féminins; mais il ne s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de ne pas l'avoir pour ennemie , et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres. Elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme. Plus lard, si vous avez besoin d'elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi , j'ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.
Lucien était si morne , si pâle , si défait , qu'il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits , qu'il lui essaya, que pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en lumière.
— Ln jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener au Tuileries, il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.
Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits , la finesse du drap , la grâce qu'il se trouvait à lui-même en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard , et il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? il espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des habillements pour le lendemain.
Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda; mais après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris : il y était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla, et alla faire un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent , et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante francs.
Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait avec les choses les plus simples, en croyant au bon marché de la province. 11 demanda son mémoire en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin , que David lui avait recommandé pour le bon marché; et après avoir cherché pendant longtemps , il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable hôtel garni, où pour quinze francs par mois il eut une chambre. Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois, et vint s'installer rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une course de fiacre. Il inventa dans cette même journée de dîner à vingt sous chez le célèbre Flicoteaux , dont le restaurant, si connu de tous ceux qui ont commencé la gloire par ses misères, est à l'angle de la rueNeuve-Bichelieuetde la place de la Sorbonne. Lucien calcula que les deux cent quarante-six francs qui lui restaient devaient le faire vivre pendant trois mois; mais pendant ces trois mois, il croyait pouvoir obtenir un succès!
Après avoir essayé du diner de Flicoteaux il prit possession de sa pauvre chambre en y disposant ses affaires. Puis il rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet, le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait lui, le premier, êtourdiment renié son amour, sans sa-
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voir ce que deviendrait sa Louise à Paris; il vit sa situation actuelle; il accusa madame de Bargeton : au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu; il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère :
Madame,
Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle des illusions; et qui aurait employé toutes les grâces de la coquetterie, toutes les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille, ne lui coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour; quand l'enfant abandonne sa mère et sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d'une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. Cette femme est vous, cet enfant est moi. Aux mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans
la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde sur le seuil duquel vous m'ayez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et des plaisirs, peut-être penserezvous à l'enfant que vous avez plongé dans un abîme ! eh bien, madame, pensez y sans remords ! Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui [ lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, I madame, grâce à vous, il ne me reste rien. Rien! I n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde ? le génie [ doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence, sans savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trembler que si j'allais à mal, vous seriez complice de mes fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre conduit par le travail.
Lucien.
Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu de sa famille. Il revit le joli appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises qu'il avait goûtées. Les ombres de sa mère, de sa sœur, de David, vinrent autour de lui ; il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient versées au moment de son départ, et il pleura lui-même. Il était seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.
Au château de Sache, juillet — novembre 1836.