‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 11 sur 58 · de Bargeton suivit Anaïsdans le boudoir · texte numérisé non relu

de Bargeton suivit Anaïsdans le boudoir

— [Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes soins protecteurs envers 31. de Ru-

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bempré une chaleur aussi mal comprise par les soties gens de cette ville que par lui-même. Ce matin, il s'est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant. Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu m'avoir surprise dans une situation équivoque avec M. de Rubempré que je traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait insulter Stanislas et le forcerait à se battre, action qui serait comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose de déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit M. de Rubempré qui me défende. Allez à l'instant chez Stanislas , et demandez-lui sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi. Songez que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins qu'il ne rétracte tout en présence de témoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vousconduirezenhommed'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon père doit être voire témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler aux pieds celte poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse. Vous avez le choix des armes, baitez-vous au pistolet, vous tirez à merveille.

— J'y vais, dit M. de Rargcton qui prit sa canne el son chapeau.

— Rien , mon ami , dit sa femme émue ; voilà comme j'aime les hommes. Vous êtes un gentilhomme.

Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant retenlir la porle cochère quand elle se ferma sur lui.

— Comme il m'aime ! se dit-elle. Le pauvre homme lient à la vie , et cependant il la perdrait sans regret pour moi.

M. de Rargelon ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un pistolet dirigé sur lui ; non, il n'était embarrassé que d'une seule chose, et il en frémissait tout en allant chez M. de Chandour. — <c Que vais-je dire? pensait-il. Nais aurait bien dû me faire un thème ! » Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases qui ne fussent point ridicules.

Mais les gens qui vivent comme vivait II. de Bargeton dans un silence imposé par l'étroitesse de leur

esprit et leur peu de portée, oui, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toule faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises ; puis , réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours, qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui délia la langue à l'ànesse de Ralaam. Aussi, M. de Rargeton se comporta-t il comme un homme supérieur, et justifia l'opinion de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore.

Il entra chez Stanislas à onze heures du soir et y trouva nombreuse compagnie; il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans la nature à l'approche d'un orage. Châtelet, qui était revenu chez sa maîtresse, regarda tour à tour d'une façon Irès-significative M. de Rargelon et Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Châtelet comprit le sens d'une visite faile à une heure où ce vieillard était toujours couché : Naïs agitait évidemment ce bras débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se mêler des affaires du ménage, il se leva, prit 31. de Rargeton à part et lui dit : — Vous voulez parler à Stanislas?

— Oui , dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être prendrait la parole pour lui.

— Eh bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie , lui répondit le directeur des contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre madame de Rargeton veuve, en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause du duel.

— Stanislas, dit du Châtelet à M. de Chandour, M. de Bargeton vient sans doute vous demander raison des propos que vous tenez sur Nais; venez chez voire femme , et conduisez-vous tous deux en gentilshommes : ne failes point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignité britannique.

En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver M. de Bargeton.

— Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de Bargeton dans une situation équivoque avec M. de Rubempré,

— Avec monsieur Chardon , reprit ironiquement Stanislas, qui ne croyail pas M. de Bargeton un homme fort.

— Soit, reprit le mari. Si vous ne démeniez pas ce propos en présence de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre un témoin.

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Mon beau-père, M. de Nègrepelisse, viendra vous chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer. Je choisis le pistolet.

Durant le chemin, M. de Bargeton avait ruminé ce discours, le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et de l'air le plus simple du monde.

Stanislas pâlit et se dit en lui-même : — Qu'ai-je vu, après tout?

Mais entre la honte de démentir ses propos devant toute la ville , en présence de ce muet qui paraissait ne pas vouloir entendre raillerie , et la peur , la hideuse peur qui lui serrait le cou de ses mains brûlantes , il choisit le péril le plus éloigné.

— C'est bien , à demain , dit-il à M. de Bargeton en pensant que l'affaire pourrait s'arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie : du Châtelet souriait; M. de Bargeton était absolument comme s'il se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots : — Ils se battent ! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée pensa que Stanislas avait tort, car sa pâleur et sa contenance accusaient un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de M. de Bargeton. Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques instants à examiner les visages, M. de Bargeton se retira.

— Avez-vous des -pistolets ? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal. Les femmes s'empressèrent de la porter dans sa chambre à coucher; il y eut une rumeur affreuse , tout le monde pariait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon, etdéclarèrent d'une voix unanimeque M. de Bargeton était dans son droit.

— Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit M. de Saintot.

— Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse il était un des plus forts sous les armes; mon père m'a souvent parlé des exploits de Bargeton.

— Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti , Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien , et que dans un duel entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout l'avantage.

Le lendemain malin, au moment où Lucien déjeunait avec David qui était revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

— Hé bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on

parle jusque dans le marché? M. de Bargeton a presque tué M. de Chandour, ce malin à cinq heures , dans le pré de M. Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembourgs. Il parait que M. de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.

— C'est faux! madame de Bargeton est innocente ! s'écria Lucien.

— Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait tout vu de dessus sa charrette. M. de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin pour assister M. de Bargeton ; il a dit à M. de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre , il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par M. de Nègrepelisse. M. du Châtelet voulait s'opposer à ce qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires à vingt pas l'un de l'autre. M. de Bargeton , qui était là comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans le cou de M. de Chandour , qui est tombé sans pouvoir riposter . Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que M. de Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques amis de M. de Chandour pourraient le provoquer.

En ce moment, Genlil, le valet de chambre de M. de Bargeton, entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie , et remit à Lucien une lettre de Louise.

« Vous avez sans doute appris , mon ami , l'issue du duel entre M. de Chandour et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui ; soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous avez pour moi. Ne trouvezvous pas que le meilleur emploi de celte triste journée est de venir écouter votre Béalrix , dont la vie est toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire? »

— Heureusement, dit David , mon mariage est arrêté pour après-demain; tu auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton.

— Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

— Tout est donc prêt ici ? demanda madame Chardon.

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— Venez voir, s'écria David, heureux de montrer la transformation qu'avait subie l'appartement du premier étage où tout était frais et neuf.

Là, respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages, où les fleurs d'oranger, le voile de la mariée, couronnent encore la vie intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où tout est blanc, propre et fleuri.

— Eve sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépensé trop d'argent, vous avez fait des folies !

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le pauvre amant; ses prévisions avaient été si grandement dépassées par l'exécution, qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de longtemps l'appartement qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse; et David cachait soigneusement sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrifices qu'il avait faits pour lui.

— Eve et ses amies ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon; son trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles l'aiment tant, qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien , couvert les matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli ! ça donne envie de se marier.

La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question d'un service de porcelaine demandé à Limoges j elles avaient tâché de mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles que s'achetait David. Celte petite lutte d'amour et de générosité devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe, dans une ville arriérée comme l'était alors Angoulême.

Au moment où Lucien vit sa mère et David passer dans la chambre à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il la trouva déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade matinale , mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux gentilhomme campagnard, M. de Nègrepelisse, cette imposante figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa fille. Quand Gentil eut annoncé M. de Rubempré, le vieillard à tête blanche lui jeta le regard inquisi-

tif d'un père empressé déjuger l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation; mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner finissait, Louise put se lever, laisser son père et M. de Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.

— Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps, je vais à Paris, et mon père emmène M. de Bargeton à l'Escarbas, où il restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de Navarreins-Lansac, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés de la famille de Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par ellemême et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je veux la cultiver beaucoup; car elle peut nous obtenir par son crédit une place pour M. de Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par la cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici; puis sa députation pourrait plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence. Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, il y aurait des gens qui prendraient parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de s'assoupir. Mais, ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule vie d'une femme comme il faut. La journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant, puis, entre Mansle et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture et nous serons bientôt à Paris. Là, cher, est la vie de gens, supérieurs. On ne se trouve à l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs, Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès ! franchissez promptement l'espace qui vous en sépare ! Ne laissez pas vos idées rancir en province, communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle ! rapprochez-vous de la cour et du pouvoir, car ni les distinctions, ni les dignités ne viennent trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommezmoi d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province? Voyez au contraire le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place dans la pléiade

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qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard ; personne n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs , les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de petitesses , ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes , le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts ! aussi soyez à la fois poëte religieux et poëte royaliste. Non-seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. Est-ce l'opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains ! ainsi prenez la bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre. Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude de son amant.

Lucien était hébété par le rapide coup d'oeil qu'il jeta sur Paris , en entendant ces séduisantes paroles. Il lui sembla que jusqu'alors il n'avait joui que de la moitié de son cerveau, et que l'autre moitié se découvrait , tant ses idées s'agrandirent. Il se vit , dans Angoulême , comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un Eldorado , lui apparut avec sa robe d'or, la tête ceinte de pierreries royales, et les bras ouverts aux talents. Les gens illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle ; là tout souriait au génie : il n'y avait ni gentillàtres jaloux qui lançaient des mois piquants pour humilier l'écrivain , ni sotte indifférence pour la poésie; carde là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles' étaient payées et mises en lumière; après avoir lu la première page de l'Archer de Charles IX , les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient: — Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui tout entière , qu'ils vivraient ensemble.

A ces mots : — Ne le voulez-vous pas ? il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra au cœur, et lui marqua le cou par de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par ua souvenir, et s'écria : — Mon Dieu , ma sœur

se marie après-demain ! Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille , à leur premier ami , à tous les sentiments primitifs , allaient recevoir un terrible coup de hache.

— Hé bien , s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers , que vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice ! dit-elle avec mépris. J'ai envoyé ce malin mon mari se battre à cause de vous ! Allez , monsieur, quittez-moi ! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon , en maudissant sa famille , David et sa sœur.

— Je croyais tant en vous ! dit-elle. M. de Cante- Croix avait une mère qu'il idolâtrait ; mais , pour obtenir une lettre où je lui disais: je suis contente! il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s'agit de voyager avec moi , vous ne savez point renoncer à un repas de noces !

Lucien voulait se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à racheter cette faute.

— Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret et trouvez-vous demain soir à minuit, à une centaine de pas du premier relais après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds; il revint chez David suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrible: — Et de l'argent! La perspicacité de David l'épouvantait si fort , qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si chèrement établi , rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là , David économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire au fond de la cour; son départ devait arranger sa famille; il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite , car il n'y a rien de jésuite comme un désir. Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant devant la boutique de Postel , il pensa que , s'il n'y avait d'autre moyen , il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.

— Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an , se dit-il. Or dans six mois je serai riche !

Eve et sa mère entendirent, sous la promesse d'un

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profond secret , les confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en l'écoutant. Quand il voulut savoir la cause de leur chagrin, elles lui apprirent que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge de table et de maison, par le trousseau d'Eve , par une multitude d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David , et qu'elles étaient heureuses d'avoir faites , car l'imprimeur reconnaissait à È^e une dot de dix mille francs. Lucien leur fit alors part de son idée d'emprunt , et madame Chardon se chargea d'aller demander à M. Postel mille francs pour un an.

— Mais Lucien , dit Eve avec un serrement de cœur , tu n'assisteras donc pas à mon mariage ? Oh ! reviens, j'attendrai quelques jours ! Elle le laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras accompagnée ! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons élevé pour elle! Notre union tournera mal si lu n'y es pas... Mais auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'inlerrompant tout à coup. Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un; lu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile; tu n'as que trois cravates de ba-liste, les trois autres sont enjaconas commun; cl puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin? Il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait cette année, ceux de l'année dernière le sont justes. Il faudra donc te faire habiller à Paris , les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulème. Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les autres. Je le conseille d'emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers mots , car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

— Ne me cachez rien, dit-il.

— Eh bien ! s'écria Eve, il part avec elle.

— Poslel, dit madame Chardon en entrant sans voir David , consent à prêter les mille francs , mais pour six mois seulement, et il veut une lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu n'offres aucune garantie.

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux.

Une larme roula dans les yeux de l'imprimeur.

— Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il ; tu ne resteras donc pas avec nous?Et moi qui aidissipé tout ce que j'avais! Ah! Lucien, moi qui apportais à Eve ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, avoir à regretter de les avoir achetés.

Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.

— Pourquoi pensez-vous tant à moi ! dit Eve avec un sourire d'ange qui corrigeait sa parole.

— Chère maman , dit l'imprimeur, allez dire à M. Postel que je consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que tu es bien décidé à partir.

Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant, un moment après : — Ne me jugez pas mal , mes anges aimés. Il prit Eve et David , les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant : — Attendez les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David , à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les sentiments ? Malgré la distance , mon âme ne sera-t-elle pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher mon Archer de Charles IX, et les Marguerites? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui? Puis-je jamais rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute une fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la marquise d'Espard?

— Il a raison, dit Eve. Vous-même ne me disiez-vous pas qu'il devait aller promptement à Paris ?

David prit Eve par la main , l'emmena dans cet étroit cabinet où elle dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille : — II a besoin de deux mille francs, disais tu, mon amour ? Postel n'en prêle que mille.

Eve regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses souffrances.

— Ecoute, mon Eve adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller l'imprimerie. Donner mille francs à ton frère , c'est donner notre pain, compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul , je sais ce que je ferais; mais nous sommes deux. Décide.

Eve éperdue se jeta dans les bras de son amant , le baisa tendrement et lui dit à l'oreille, tout en pleurs : — Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour regagner celte somme!

David laissa Eve abattue, et revint trouver Lucien.

— Ne le chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.

— Allez voir Postel , dit madame Chardon ; car vous devez signer tous deux le papier.

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent

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Eve et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles perdaient dans cet adieu, elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur vie , et les jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.

— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu serais le dernier des hommes.

L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires, l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fait le paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose. 11 garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l'une de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manuscrits, formèrent un si mince paquet, que David proposa de l'envoyer par la diligence à l'un de ses amis auquel il écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.

Malgré les précautions prises par madame de Bargeton pour cacher son départ, M. du Châtelet l'apprit et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagnée de Lucien; il envoya son valet de chambre à Buffec , avec la mission d'examiner toutes les voitures qui relaieraient à la poste.

— Si elle enlève son poëte , pensa-t-il , elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil ours ; puis le soir, ils allèrent au-delà de Mansle, attendirent madame de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise , Lucien éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie ; il se jeta dan,s les bras de David, qui lui dit : — Dieu veuille que ce soit pour ton bien !

L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré , car il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à Paris.

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