LOUIS LAMBERT
Louis Lambert naquit à Montoire, petite ville du Vendômois, le 20 septembre 1797. Son père exploitait une tannerie de peu d'importance, et voulut d'abord faire de son fils un tanneur. Le dégoût que cette profession causait à l'enfant, et plus encore les dispositions extraordinaires qu'il manifestait prématurément pour l'étude, modifièrent un peu les idées du père. D'ailleurs , le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique, et ne le contraignaient en rien. Dès l'âge de cinq ans, l'Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre ses mains , et ce livre où sont contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Son enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Écritures ? Pouvait-elle déjà suivre l'Esprit-Saint dans son vol à travers les mondes ? S'éprit-elle seulement des romanesques attraits dont abondent ces poëmes tout orientaux ? Ou, dans sa première innocence, son âme sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanché du ciel dans ce livre ? Le reste de sa vie sera pour quelques lecteurs une réponse satisfaisante à ces conjectures. Un fait résulta de cette première lecture de la Bible. Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont les enfants ont le secret et auxquelles on ne sait pas résister. En se livrant à ces études dont personne ne dirigeait le cours. Louis atteignit sa dixième année. A cette époque, les remplaçants étaient rares. Déjà, plusieurs familles riches les retenaient d'avance pour n'en pas manquer au moment
du tirage. Le peu de fortune des pauvres tanneurs ne leur permettant pas de pouvoir, un jour, acheter un homme à leur fils, ils virent dans l'état ecclésiastique un moyen de le sauver de la conscription, et l'envoyèrent, en 1807, chez son oncle maternel , curé de Mer, autre petite ville, située sur la Loire, près de Blois.
Ce parti satisfaisait tout à la fois la passion de Louis pour la science et le désir qu'avaient ses parents de ne point l'exposer aux hasards de la guerre ; puis, ses goûts studieux, sa précoce intelligence leur donnaient l'espoir de lui voir faire une grande fortune dans l'Église. Après être resté pendant environ trois ans chez son oncle, vieil oratorien assez instruit, Louis Lambert en sortit au commencement de 1811, pour entrer au collège de Vendôme, où il fut mis et entretenu aux frais de madame de Staël. Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard ou sans doute à la Providence qui sait toujours aplanir les voies au génie délaissé. Mais, pour nous , dont les regards s'arrêlent à la superficie des choses humaines, les vicissitudes dont la vie des grands hommes nous offre tant d'exemples, ne semblent être que le résultat d'un phénomène tout physique ; pour la plupart des biographes, la jeune tête d'un grand homme tranche sur une masse de figures enfantines comme la plante qui, par son éclat, attire dans les champs les yeux du botaniste. Celte comparaison pourrait s'appliquer à l'aventure de Louis Lambert. Il venait ordinairement passer dans la maison paternelle le temps que son oncle
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lui accordait pour ses vacances ; mais au lieu de s'y livrer, selon l'habitude des écoliers , aux douceurs de ce bon far m'ente dont nous sommes assez avides à tout âge, il emportait, dès le matin, du pain et des livres, puis s'en allait lire et méditer au fond des bois où il fuyait les remontrances de sa mère, à laquelle une étude aussi constante paraissait dangereuse. Admirable instinct de mère !
Dès ce temps, la lecture était déjà devenue chez Louis une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir. Il dévorait les livres de tout genre, et se repaissait indistinctement d'oeuvres religieuses, d'histoire, de philosophie et de physique. Il m'a dit avoir, à cette époque, éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires, à défaut d'autres ouvrages ; et je l'ai cru volontiers. Quel écolier n'a pas , maintes fois , trouvé du plaisir à chercher le sens probable d'un substantif inconnu ? L'analyse d'un mot, sa physionomie, son histoire, étaient, pour Lambert, l'occasion d'une longue rêverie; mais ce n'était pas cette rêverie instinctive par laquelle un enfant s'habitue aux phénomènes de la vie , s'enhardit aux perceptions ou morales ou physiques ; culture involontaire qui, plus tard, porte ses fruits en se développant et par l'entendement et par le caractère. Louis embrassait les faits, les expliquait, après en avoir recherché tout à la fois la cause et la fin avec une perspicacité sagace. Aussi, par un de ces jeux effrayants auxquels se plaît parfois la nature, et qui justifiait la vérité de cette existence anormale, pouvait-il, dès l'âge de quatorze ans, émettre facilement des idées dont je n'ai que, longtemps après, entièrement saisi la profondeur.
— Souvent , me dit-il plus tard en me parlant de ses lectures, j'ai fait de délicieux voyages, embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme un insecte qui flotte au gré d'un fleuve sur un brin d'herbe. Parti de la Grèce, j'arrivais à Rome et traversais l'étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d'un mot ? Sans doute il a reçu diverses impressionsdes événements auxquels il a servi ; puis, selon les lieux, il a réveillé des idées différentes; mais n'est-il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de lame, du corps et du mouvement ? A le regarder en lui-même , abstraction faite de ses fonctions, de ses effets et de ses actes, n'y a-t-il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions? La plupart des mots ne sont-ils pas teints de l'idée dont ils représentent extérieurement la vie ? A quel génie sont-ils dus ? S'il faut un grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine? L'assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu'elles donnent à un mot, dessinent exactement, selon le caractère de chaque peu-
ple, les êtres inconnus dont nous avons souvenir. Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée pure ; de la pensée pure, au verbe ; du verbe , à son expression hiéroglyphique ; des hiéroglyphes, à l'alphabet; de l'alphabet, à l'éloquence écrite dont la beauté réside dans une suite d'images idéales, classées par les rhéteurs comme les hiéroglyphes de la pensée? L'antique peinture des idées humaines réduites en principes et configurées par les formes les plus bizarres de la zoologie n'aurait-ellc pas déterminé les premiers signes dont l'Orient s'est servi pour écrire ses langages? Puis n'aurait-elle pas traditionnellement laissé quelques vestiges dans nos langues modernes qui, toutes, se sont partagé les débris du verbe primitif des nations, verbe majestueux et solennel ; dont la majesté, dont la solennité décroissent à mesure que vieillissent les mondes ; dont les retentissements si sonores dans la Bible hébraïque , si beaux encore dans la Grèce, s'affaiblissent à travers les progrès de nos civilisations successives ? Est-ce à cet ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine ? N'existe-t-il pas, dans le mot vrai, un sorte de rectitude fantastique, et, dans le son bref qu'il exige, une vague image de la nudité, de la simplicité chaste du vrai en toute chose? Cette syllabe respire je ne sais quelle fraîcheur ! J'ai pris pour exemple la formule d'une idée abstraite, ne voulant pas expliquer le problème par un mot qui le rendît trop facile à comprendre, comme celui de vol où tout parle aux sens. N'en est-il pas ainsi de chaque verbe? Tous sont empreints d'un vivant pouvoir qu'ils tiennent de l'âme, et qu'ils lui restituent par les mystères d'une action et d'une réaction merveilleuses entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas un amant qui puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d'amour qu'il en communique ? Par leur seule physionomie , les mots raniment dans notre cerveau les créatures dont ils sont les fantômes, le vêtement, le fourreau. Semblables à tous les êtres , ils n'ont qu'une place où leurs propriétés puissent pleinement agir et se développer. Mais ce sujet demanderait peut-être une science tout entière !
Et il haussait les épaules comme pour me dire : — Nous sommes et trop grands et trop petits !
La passion de Louis pour la lecture avait été d'ailleurs fort bien servie. Le curé de Mer possédait environ deux à trois mille volumes, trésor qui lui avait peu coûté ; car il provenait des pillages faits pendant la révolution dans les abbayes et les châteaux voisins. Le bonhomme, en sa qualité de prêtre assermenté, avait pu choisir, pour un morceau de pain, suivant son expression, les meilleurs ouvrages parmi les collections précieuses qui furent alors ven-
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dues au poids. En trois ans , Louis Lambert s'était assimilé la substance de tous les livres qui, dans la bibliothèque de son oncle, méritaient la peine d'être lus. L'absorption des idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux. Il embrassait sept à huit lignes d'un seul coup d'oeil, et son esprit en appréhendait le sens avec une vélocité pareille à celle du regard. Souvent même un seul mot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir la pensée. Sa mémoire était prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des idées acquises par la lecture et de celles que la réflexion ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin, il possédait la mémoire des lieux, des noms, des mots, des choses et des figures. Non-seulement il se rappelait les objets à volonté, mais encore il les revoyait en lui-même situés, éclairés, colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. Cette puissance s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de l'entendement. Il se souvenait, suivant son expression, non-seulement du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises, mais encore des dispositions de son âme, à des époques éloignées. Alors, par un privilège inouï, sa mémoire pouvait lui retracer les progrès et la vie entière de son esprit, depuis l'idée la plus anciennement acquise jusqu'à la dernière éclose, depuis la plus confuse jusqu'à la plus lucide. Son cerveau, habitué, jeune encore, au mécanisme si difficile de la concentration intérieure des forces humaines, lirait de ce riche dépôt une foule d'images admirables de réalité, de fraîcheur, dont il se nourrissait pendant la durée de ses contemplations limpides.
— Quand je le veux , me disait-il dans son langage, auquel les trésors du souvenir communiquaient une hâtive originalité , je tire un voile sur mes yeux. Soudain, je rentre en moi-même, et j'y trouve une chambre noire où tous les accidents de la nature viennent se reproduire dans une forme plus pure que celle dont ils paraissent revêtus à mes sens extérieurs.
A l'âge de douze ans, son imagination, stimulée par le perpétuel exercice de toutes ses facultés mentales, s'était développée au point de lui permettre d'avoir des notions si exactes sur les choses dont il prenait connaissance par la lecture seulement, que l'image imprimée dans son âme n'en eût pas été plus vive, s'il les avait réellement vues ; soit qu'il procédât par analogie, soit qu'il fût doué d'une espèce de seconde vue par laquelle il embrassait la Nature.
— En lisant le récit de la bataille d'Austcrlitz, me dit-il un jour, j'en ai vu tous les incidents. Les volées du canon, et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles et m'agitaient les entrailles. Je sentais la poudre. J'entendais le bruit des che-
vaux, la voix des hommes. J'admirais la plaine où se heurtaient des nations armées, comme si j'eusse été sur la hauteur du Santon. C'était un spectacle , effrayant comme une page de l'Apocalypse !
Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture, il perdait en quelque sorte la conscience de sa vie physique, et n'existait plus que par le jeu tout puissant de ses organes intérieurs, dont il avait constamment étendu la portée, en faisant, suivant son expression , reculer l'espace devant lui. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases intellectuelles de sa vie. J'ai déjà , malgré moi , interverti l'ordre dans lequel je dois dérouler l'histoire de cet homme qui transporta toute son action dans sa pensée, comme d'autres placent toute leur vie dans l'action.
Un grand penchant l'entraînait vers les ouvrages mystiques.
— Jbyssus abyssum , me disait-il. Notre esprit est un abime qui se plait dans les abîmes ! Enfants, hommes , vieillards , nous sommes toujours friands de mystères, sous quelque forme qu'ils se présentent.
Cette prédilection lui fut fatale, s'il est permis, toutefois, de juger sa vie selon les lois ordinaires, et de toiser le bonheur d'aulrui sur la mesure du nôtre, en suivant les préjugés sociaux. Ce goût pour les choses du ciel, autre locution dont il se servait souvent, ce mens divinior était du peut-être à l'influence exercée sur son esprit par les premiers livres qu'il lut chez son oncle. Sainte Thérèse et madame Guyon lui continuèrent la Bible, eurent les prémices de son adulte intelligence, et l'habituèrent à ces vives réactions de l'âme dont l'extase est tout à la fois et le moyen et le résultat. Mais cette étude, ce goût élevèrent son cœur , le purifièrent, l'ennoblirent, lui donnèrent appétit de la nature divine, et l'instruisirent des délicatesses presque féminines qui deviennent instinctives chez les grands hommes. Leur sublime n'est peut-être que le besoin de dévouement qui distingue la femme, transporté dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions, Louis resta pur au collège. Cette noble virginité des sens eut nécessairement pour effet d'enrichir la chaleur de son sang et d'agrandir ses facultés pensantes.
La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris , vint passer plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un jour, en se promenant, elle rencontra, sur la lisière de son parc, l'enfant du tanneur, presque en haillons, et absorbé par un livre. Ce livre était une traduction du Ciel et l'Enfer. A cette époque , messieurs de Saint- Martin, de Gence et quelques autres écrivains français moitié allemands, étaient à peu près les seules personnes qui, dans l'empire français, connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, madame de Staël
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prit le livre avec cette brusquerie dont ses interrogations, ses regards, ses gestes n'étaient pas toujours exempts, et lançant un coup d'œil à Lambert : — Est-ce que tu comprends cela ? lui dit-elle.
— Priez-vous Dieu ? demanda l'enfant.
— Mais... oui.
— Et , le comprenez-vous ?
La baronne resta muette pendant un moment. Puis , elle s'assit près de Lambert, et ils causèrent ensemble. Malheureusement ma mémoire, quoique fort étendue, est loin d'être aussi fidèle que l'était celle de mon camarade, et j'ai tout oublié de cette conversation, hormis les premiers mots.
Cette rencontre était de nature à vivement frapper madame de Staël. Cependant, à son retour au château, elle en parla peu, malgré le besoin d'expansion, qui, chez elle , dégénérait en loquacité; mais elle parut fortement préoccupée. La seule personne encore vivante qui ait gardé le souvenir de cette aventure et que je questionnai récemment afin de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël , retrouva même difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne , à propos de Lambert : — C'est un vrai voyant.
Louis n'ayant pas justifié aux yeux des gens du monde les belles espérances qu'il avait fait concevoir à sa protectrice , la prédilection passagère dont il devint l'objet fut considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies particulières aux artistes. Madame de Staël voulut arracher Louis Lambert à l'Empereur et à l'Église, pour le rendre à la noble destinée qui , disait-elle , l'attendait. Elle en faisait déjà quelque nouveau Moïse sauvé des eaux. Elle chargea donc , avant son départ , l'un de ses amis , M. de Corbigny, alors préfet à Blois, de mettre , en temps utile , son Moïse au collège de Vrendôme; puis , elle l'oublia probablement. Entré , à l'âge de quatorze ans , au commencement de 1811 , Lambert dut sortir de Vendôme vers la fin de 1814, après avoir achevé sa philosophie. Je doute que , pendant ce temps , il ait jamais reçu le moindre souvenir de sa bienfaitrice, si toutefois ce fut un bienfait de payer durant trois années la pension d'un enfant sans songer à son avenir, après l'avoir détourné d'une carrière où peut-être eùt-il trouvé le bonheur. Cependant il est juste dédire que les circonstances de l'époque et le caractère de Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir d'intermédiaire dans ses relations avec l'enfant , quitta Blois au moment où il sortait du collège. Or, les événemens politiques qui survinrent alors justifièrent assez l'indifférence de ce personnage pour le protégé de la baronne. Elle n'entendit plus parler
de son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à M. de Corbigny, qui, je crois, mourut lui-même en 181 2 , n'étaient pas une somme assez importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont l'âme exaltée rencontra sa pâture, et dont tous les intérêts furent vivement mis en jeu pendant les péripéties des années 1814 et 1815. Louis Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour aller à la recherche de sa bienfaitrice, qui voyageait à travers toute l'Europe. Cependant , il vint à pied de Blois à Paris , dans l'intention de la voir , mais il y arriva malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions de madame de Staël pour Louis n'est donc demeuré que dans quelques jeunes mémoires , frappées , comme le fut la mienne , par le merveilleux de cette histoire. Il faut même avoir été dans notre collège pour comprendre et l'effet que produisait ordinairement sur nos esprits enfantins l'annonce d'un Nouveau, et l'impression particulière que l'aventure toute vendômoise de Lambert devait nous causer.
Ici, quelques renseignements sur les lois primitives de notre Institution, jadis moitié militaire et moitié religieuse, deviennent nécessaires pour expliquer parfaitement la nouvelle vie que Lambert allait y mener. Avant la révolution , l'ordre des Oratoriens, voué, comme celui de Jésus, à l'éducation publique, et qui lui succéda dans quelques maisons, possédait plusieurs établissements provinciaux dont les plus célèbres étaient les collèges de Vendôme , de Tournon , de la Flèche, de Pont-le- Voy , de Sorrèze et de Juilly. Celui de Vendôme , ainsi que les autres , élevait, je crois , un certain nombre de cadets destinés à servir dans l'armée. L'abolition des corps enseignants, décrétée par la Convention, influa très-peu sur l'Institution de Vendôme. La première crise passée , le collège recouvra ses bâtiments. Quelques Oratoriens disséminés aux environs y revinrent, et le rétablirent en lui conservant son ancienne règle, ses habitudes, ses usages et ses mœurs qui lui prêtaient une physionomie à laquelle je n'ai rien pu comparer dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme.
Le collège est situé au milieu de la ville, et sur la petite rivière du Loir , qui en baigne les bâtiments principaux. II forme une assez vaste enceinte soigneusement close , où sont enfermés tous les établissements nécessaires à une institution de ce genre : une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie, des jardins, des cours d'eau. Ce collège, le plus célèbre foyer d'instruction qu'il y ait au centre de la France , est alimenté par plusieurs provinces , et même par nos colonies. L'éloi-
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gnement ne permet donc pas aux parents d'y venir souvent voir leurs enfants. D'ailleurs, la règle interdisait les vacances externes. Une fois entrés , les élèves ne sortaient du collège qu'à la fin de leurs études. Sauf les promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères , tout avait été calculé pour donner à celte maison les avantages de la discipline conventuelle. De mon temps, le Correcteur était encore un vivant souvenir. La classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le physique , étaient restées dans l'intégrité de l'ancien programme. Les lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours , aussi bien que la confession; ainsi, nos péchés et nos sentiments se trouvaient en coupe réglée. Tout portait l'empreinte de l'uniforme monastique. Je me rappelle , entre autres vestiges de l'ancien Institut , l'inspection que nous subissions tous les dimanches. Nous étions en grande tenue, rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs, qui, suivis des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous le triple rapport du costume, de l'hygiène et du moral.
Les deux ou trois cents élèves que pouvait loger le collège étaient divisés , suivant l'ancienne coutume, en quatre sections , nommées : les Minimes, les Petits , les Moyens et les Grands. La division des Minimes embrassait les classes désignées sous le nom de huitième et septième ; celle des Petits , la sixième, la cinquième et la quatrième ; celle des Moyens, la troisième et la seconde; enGn celle des Grands, la rhétorique, la philosophie , les mathématiques spéciales, la physique et la chimie. Chacun de ces collèges particuliers possédait son bâtiment, ses classes et sa cour dans un grand terrain commun sur lequel les salles d'étude avaient toutes leur sortie, et qui aboutissait au réfectoire. Ce réfectoire, digne d'un ancien Ordre religieux, contenait tous les écoliers. Contrairement à la règle des autres Corps enseignants, nous pouvions y parler en mangeant. Cette tolérance oratorienne nous permettait de faire des échanges de plat selon nos goûts, et ce commerce gastronomique est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale. Si un Moyen placé en tête de sa table préférait une portion de pois rouges à son dessert , car nous en avions, du dessert , la proposition suivante passait de bouche en bouche: — Un dessert pour des pois! jusqu'à ce qu'un gourmand l'eût acceptée. Alors celui-ci d'envoyer sa portion de pois qui allait de main en main jusqu'au demandeur dont le dessert arrivait par la même voie. Jamais il n'y avait d'erreur. Si plusieurs demandes étaient semblables ,
chacune portait son numéro , et l'on disait : Premiers pois pour premier dessert ! Les tables étant très-longues, notre trafic perpétuel mettait tout en mouvement, et nous parlions, nous mangions avec une volubilité sans exemple. Aussi , le bavardage de trois cents jeunes gens , les allées et venues des domestiques occupés à changer les assiettes , servir les plats et donner le pain, l'inspection des directeurs, faisaient-ils du réfectoire de Vendôme un spectacle unique en son genre , et dont s'étonnaient toujours les visiteurs.
Pour adoucir notre vie , privée de toute communication avec le dehors et sevrée des caresses de la famille, les Pères nous permettaient encore d'avoir des pigeons et des jardins. Or, nos deux ou trois cents cabanes, un millier de pigeons nichés autour de notre mur d'enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d'œil encore plus curieux que ne l'était celui de nos repas. Mais il serait trop fastidieux de raconter toutes les particularités qui font du collège de Vendôme un établissement à part, et fertile en souvenirs pour ceux dont l'enfance s'y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec délices , malgré les amertumes de la science, les bizarreries de celte vie claustrale ! C'étaient les friandises achetées en fraude, durant nos promenades, la permission de jouer aux cartes , celle d'établir des représentations théâtrales pendant les vacances , maraude et libertés nécessitées par notre solitude. Puis, encore notre musique militaire, dernier vestige des Cadets, notre académie, notre chapelain, nos Pères professeurs. Enfin , les jeux particuliers défendus ou permis : la cavalerie de nos échasses , les longues glissoires faites en hiver, le tapage de nos galoches gauloises , et surtout le commerce introduit par la boutique établie dans l'intérieur de nos cours. Cette boutique était tenue par une espèce de maître Jacques auquel Grands et Petits pouvaient demander, suivant son prospectus, boîtes, échasses, outils, pigeons cravatés, paltus, livres de messe (article rarement vendu), canifs, papiers, plumes, crayons, encre de toutes les couleurs , balles, billes ; le monde entier des fantaisies merveilleuses de l'enfance, et qui comprenait même la sauce des pigeons que nous avions à tuer; enfin jusqu'aux poteries où nous conservions le riz de notre souper pour le déjeuner du lendemain. Qui de nous est assez malheureux pour avoir oublié ses battements de cœur à l'aspect de ce magasin périodiquement ouvert pendant les récréations du dimanche , et où nous allions à lour de rôle dépenser la somme qui nous était atlribuée , mais où la modicité de la pension accordée par nos parents à nos menus plaisirs, nous obligeait à faire un choix entre tous les objets qui exerçaient de si vives séductions sur nos âmes juvé-
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niles ? La jeune épouse à laquelle, duranl les premiers jours de miel , son mari remet douze fois dans l'année, une bourse d'or, le joli budget de ses caprices, a-t-elle rêvé jamais autant d'acquisitions diverses dont chacune absorbe toute la somme , que chacun de nous n'en a médité la veille des premiers dimanches du mois? Pour six francs, nous possédions pendant une nuit l'universalité des biens de l'inépuisable boutique; et, durant la messe, nous ne chantions pas un répons qui ne brouillât nos secrets calculs. Qui de nous enGn peut se souvenir d'avoir eu quelques sous à dépenser le second dimanche ? Enfin qui n'a pas obéi , par avance , aux lois sociales, en plaignant, en secourant , en méprisant les Parias que l'avarice ou le malheur paternel laissaient sans argent ? Mœurs enfantines vraiment originales !
Certes, si l'on veut se représenter l'isolement de ce grand collège avec ses bâtiments monastiques, au milieu d'une petite ville , et les quatre parcs dans lesquels nous étions hiérarchiquement casés, l'on aura une idée de tout l'intérêt que devait nous offrir l'arrivée d'un Nouveau , véritable passager survenu dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée à la cour, n'y fut aussi malicieusement critiquée que l'était le nouveau débarqué par tous les écoliers de sa division. Ordinairement, pendant la récréation du soir , avant la prière , les flatteurs , habitués à causer avec celui des deux Pères chargés de nous garder une semaine chacun à leur tour et qui se trouvait alors en fonctions , entendaient les premiers ces paroles authentiques : — Vous aurez demain un Nouveau. Tout à coup ce cri : — Un Nouveau ! un Nouveau ! retentissait dans les cours. Alors, nous accourions tous pour nous grouper autour du régent, qui, bientôt, était rudement interrogé.
— D'où venait-il ? Comment se nommait-il? En quelle classe serait-il ? etc.
Or, l'arrivée de Louis Lambert fut le texte d'un conte digne des Mille et une nuits. J'étais alors en Quatrième chez les Petits. Nous avions pour régents deux hommes auxquels nous donnions , par tradition , le nom de Pères , quoique ce fussent des séculiers. En effet, de mon temps, il n'existait plus à Vendôme que quatre véritables Oraloriens auxquels ce titre appartînt légitimement. En 1814, ils quittèrent le collège, qui s'était insensiblement sécularisé , et se réfugièrent auprès des autels , dans les presbytères de campagne , à l'exemple du curé de Mer.
Le Père Haugoult, le régent de semaine, était un assez bon homme , mais dépourvu de hautes connaissances , il manquait de ce tact si nécessaire pour discerner les différents caractères des enfants
et leur mesurer les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers événements qui allaient, le lendemain , nous valoir le plus extraordinaire des Nouveaux. Aussitôt, les jeux cessèrent, tous les Petits arrivèrent en silence, et restèrent occupés à écouter l'aventure de ce Louis Lambert , trouvé , comme un aérolilhe , par madame de Staël au coin d'un bois. M. Haugoult dut nous expliquer madame de Staël. Pendant cette soirée , elle me parut avoir dix pieds. Depuis , j'ai vu le tableau de Corinne, où Gérard l'a représentée et si grande et si belle ; mais la femme idéale rêvée par mon imagination la surpassait tellement que la véritable madame de Staël a constamment perdu dans mon esprit , même après la lecture du livre tout viril, intitulé : De V Allemagne. Mais alors Lambert fut une bien autre merveille ! Après l'avoir examiné , M. Mareschal, le directeur des éludes , avait hésité, disait le père Haugoult, à le mettre chez les Grands ; néanmoins, la faiblesse de Louis en latin l'avait fait rejeter en quatrième , sauf à lui de sauter une classe chaque année. Par exception , il devait être de l'académie ! Proh pudor ! nous allions avoir l'honneur de compter, parmi les Petits, un habit décoré du ruban rouge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux académiciens étaient octroyés de brillants privilèges: ils dînaient souvent à la table du directeur , tenaient par an deux séances littéraires auxquelles nous assistions avec enthousiasme pour entendre leurs œuvres. Enfin , un académicien était un petit grand homme. Si chaque Vendômois veut être franc , il avouera que, plus tard, un véritable académicien de la véritable Académie française lui a paru bien moins étonnant que ne l'était l'enfant gigantesque illustré par la croix et par le prestigieux ruban rouge, insigne de notre académie. Pour comprendre l'importance de cet honneur, il faut savoir qu'il était bien difficile d'appartenir à ce corps glorieux avant d'être parvenu en Seconde , puisque les académiciens étaient obligés de nous lire des contes en vers ou en prose , des morceaux littéraires, des épîtres, des traités, des tragédies, des comédies , compositions interdites à l'intelligence des classes secondaires. J'ai longtemps gardé le souvenir d'un conte intitulé l'Ane vert, qui , je crois, est l'œuvre la plus saillante de cette académie inconnue. Un Quatrième, être de l'académie ! Parmi nous serait cet enfant de quatorze ans, déjà poëte, aimé de madame de Staël, un futur génie, nous disait le Père Haugoult, un sorcier, un gars capable de faire un thème ou une version pendant qu'on nous appellerait en classe , et d'apprendre ses leçons en les lisant une seule fois. Louis Lambert confondait toutes nos idées.