MYSTIQUE
l'homme un singulier pouvoir. Il accuse au moins la désunion fréquente de nos deux natures, fait autour duquel je tourne depuis si longtemps. J'ai donc enfin trouvé un témoignage de la supériorité qui distingue nos sens latents de nos sens apparents ! — Mais , peut-être , reprit-il après une pause et en laissant échapper un geste de doute , n'y a-t-il pas en nous deux natures ! Peut-être sommes-nous tout simplement doués de qualités intimes et perfectibles dont l'exercice , dont les développements produisent en nous des phénomènes d'activité, de pénétration , de vision, encore inobservés. Dans notre amour du merveilleux, passion engendrée par notre orgueil , nous aurons transformé ces effets en créations poétiques parce que nous ne les comprenions pas. Il est si commode de déifier l'incompréhensible ! Ah ! j'avoue que je pleurerai la perte de mes illusions. J'avais besoin de croire à une double nature et aux anges de Swedenborg ! Cette nouvelle science les tue, car n'y a-t-il pas une science tout entière dans l'examen de nos propriétés inconnues ?
Il demeura pensif, triste à demi. Peut-être voyaitil ses rêves de jeunesse comme des langes qu'il lui faudrait bientôt quitter.
— La vue et l'ouïe, dit-il en riant de son expression, sont sans doute les gaines d'un outil merveilleux !
Pendant tous les instants où il m'entretenait du ciel et de l'enfer, il avait coutume de regarder la nature en maître ; mais en proférant ces dernières paroles grosses de science, il plana plus audacieusement que jamais sur le paysage, et son front me parut prêt à crever sous l'effort du génie. Ses forces qu'il faut nommer morales jusqu'à nouvel ordre, semblaient jaillir par tous les organes destinés à les projeter. Ses yeux dardaient la pensée; sa main levée, ses lèvres tremblantes, son regard brûlant parlaient et rayonnaient; enfin, sa tête, comme trop lourde, ou fatiguée par un élan trop violent, retomba sur sa poitrine. Cet enfant, ce géant se voûta, me prit la main , la serra dans la sienne qui était moite, tant il était enfiévré par la recherche de la vérité ; puis, après une pause, il me dit : — Je serai célèbre! — Mais toi aussi, ajouta-t-il vivement. Nous serons tous deux les alchimistes du cerveau.
Cœur exquis ! Je reconnaissais sa supériorité; mais lui se gardait bien de jamais me la faire sentir. 11 partageait avec moi les trésors de sa pensée, me comptait pour quelque chose dans ses découvertes , et me laissait en propre mes infirmes réûexions. Toujours gracieux comme une femme qui aime, il avait toutes les pudeurs de sentiment , toutes les délicatesses d'âme qui rendent la vie et si bonne et si douce à porter.
Il commença le lendemain même un ouvrage qu'il
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intitula : Traité de la Volonté. Ses réflexions en
modifièrent souvent le plan et la méthode ; mais l'événement de cette journée solennelle en fut certes le germe , comme la sensation électrique toujours ressentie par Mesmer à l'approche d'un valet, fut l'origine du magnétisme , science jadis cachée au fond des mystères de Delphes et d'Isis et retrouvée par cet homme prodigieux à deux pas de Lavaler , le précurseur de Gall. Éclairées par celle soudaine clarté, les idées de Lambert prirent des proportions plus étendues, il démêla dans ses acquisitions des vérités éparses , et les rassembla. Puis, comme un fondeur, il coula son groupe. Après six mois d'une application soutenue, les travaux de Lambert excitèrent la curiosité de nos camarades et furent l'objet de quelques plaisanteries cruelles qui devaient avoir une funeste issue. Un jour , l'un de nos persécuteurs voulut absolument voir nos manuscrits, il ameuta tous ses partisans et vint s'emparer violemment d'une cassette où était déposé ce trésor que Lambert et moi défendîmes avec un courage inouï. La boite était fermée , il fut impossible à nos agresseurs de l'ouvrir; mais ils essayèrent de la briser dans le combat. Cette noire méchanceté nous fit jeter les hauts cris. Quelques camarades , animés d'un esprit de justice ou frappés de notre résistance héroïque , conseillaient de nous laisser tranquilles en nous accablant d'une insolente pitié; lorsque, soudain , le père Haugoult , attiré par le bruit de la . bataille, intervint brusquement, et s'enquit de la dispute. Nos adversaires nous ayant distraits de nos pensums, le régent venait défendre ses esclaves. Pour s'excuser, les assaillants révélèrent l'existence des manuscrits. Alors , le terrible Haugoult nous ordonna de lui remettre la cassette et de l'ouvrir ; si nous résistions , il pouvait la faire briser ; Lambert lui en livra la clef; le régent prit les papiers, les feuilleta ; puis il nous dit en les confisquant: « — Voilà donc les bêtises pour lesquelles vous négligez vos devoirs ! » De grosses larmes tombèrent des yeux de Lambert , arrachées autant par la conscience de sa supériorité morale offensée , que par l'insulte gratuite et la trahison dont nous étions victimes. Nous lançâmes à nos accusateurs un regard de reproche. Ne nous avaient-ils pas vendus à l'ennemi commun? Aussi, curent-ils pendant un moment quelque honte de leur lâcheté. S'ils pouvaient, suivant le Droit écolier , nous battre, ne devaient-ils pas garder le silence sur nos fautes ? Le père Haugoult vendit probablement à un épicier de Vendôme le Traité de la Volonté, sans connaître l'importance des trésors scientifiques dont il dissipait les germes avortés. Six mois après cet événement , je quittai le collège. J'ignore donc si Lambert , que notre séparation plongea dans une noire
mélancolie, a recommencé son ouvrage. Ce fut en mémoire de la catastrophe arrivée au livre de Louis que , dans l'ouvrage par lequel commencent ,ces Études , je me suis servi , pour une œuvre fictive , du titre réellement inventé par Lambert, et que j'ai donné le nom d'une femme qui lui fut chère , à une jeune fille pleine de dévouement. Mais cet emprunt n'est pas le seul que je lui ai fait. Son caractère, ses occupations, m'ont été très-utiles dans celte composition dont le sujet est dû à quelque souvenir de nos jeunes méditations. Maintenant cette Histoire est destinée à élever un modeste cippe où soit attestée la vie de celui qui m'a légué tout son bien, sa pensée. Dans cet ouvrage d'enfant, Lambert déposa des idées d'homme. Dix ans plus tard, en rencontrant quelques savants sérieusement occupés des phénomènes qui nous avaient frappés , el qne Lambert analysa si miraculeusement , je compris l'importance de ses travaux , oubliés déjà comme un enfantillage. Je passai donc plusieurs mois à me rappeler les principales découvertes de mon pauvre camarade. Après avoir rassemblé mes souvenirs , je puis affirmer que , dès 1812, il avait établi, deviné, discuté, dans son traité, plusieurs faits importants , dont, me disait-il, les preuves arriveraient tôt ou tard. Ses spéculations philosophiques" devraient certes le faire admettre au nombre de ces grands penseurs apparus, à divers intervalles, parmi les hommes pour leur révéler les principes tout nus de quelque science à venir dont les racines poussent avec lenteur et portent un jour de beaux fruits dans l'entendement humain. Ainsi, un pauvre artisan , occupé à fouiller les terres pour trouver le secrcl des émaux , affirmait au seizième siècle , avec l'infaillible autorité du génie , les faits géologiques dont la démonstration est aujourd'hui la gloire de Buffon et de Cuvier. Je crois pouvoir offrir une idée du traité de Lambert par les propositions capitales qui en formaient la base , mais je le dépouillerai , malgré moi, des idées dans lesquelles il les avait enveloppées , et qui en étaient le cortège indispensable. Marchant dans un sentier autre que le sien , je prenais, de ses recherches, celles qui servaient le mieux mon système. J'ignore donc si , moi , son disciple , je pourrai fidèlement traduire ses pensées , après me les être assimilées de manière à leur donner la couleur des miennes.
A des idées nouvelles, des mots nouveaux ou des acceptions de mots anciens , élargies , étendues , mieux définies. Lambert avait donc choisi , pour exprimer les bases de son système, quelques mots vulgaires, qui, déjà . répondaient vaguement à sa pensée.
Le mot de volonté servait à nommer le milieu
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fluide où se sécrète la pensée ; ou , dans une expression moins abstraite, la masse de force par laquelle l'homme peut reproduire , en dehors de lui-même, les actions dont se compose sa vie extérieure.
La volition, mot du aux réflexions de Locke, exprimait l'acte par lequel l'homme use de la volonté.
Le mot de pensée , pour lui la quintessence même de la volonté, désignait aussi le milieu fluide où naissaient les idées dont elle est la substance.
L'idée, nom commun à toutes les créations du cerveau , constituait l'acte par lequel l'homme use de la pensée.
Ainsi la Volonté , la Pensée étaient les deux moyens générateurs. La Volition , l'Idée étaient les deux produits. La Volition lui semblait être l'Idée arrivée de son état abstrait à un état concret , de sa génération Guide à une expression quasi-solide, si toutefois ces mots peuvent formuler des aperçus aussi difficiles à distinguer. La Pensée et les Idées devaient être le mouvement et les actes de notre organisme intérieur, comme les Volilions et la Volonté constituent ceux de la vie extérieure.
Il avait fait passer la Volonté avant la Pensée.
— Pour Penser, il faut Vouloir, disait-il. Beaucoup d'êtres vivent à l'état de Volonté, sans néanmoins arriver à l'état de Pensée. Au nord, la longévité, au 3Iidi , la brièveté de la vie; mais aussi, dans le Nord, la torpeur; au ?;lidi, l'exaltation constante de la Volonté; jusqu'à la ligne , où , soit par trop de froid , soit par trop de chaleur , les organes sont presque annulés.
Son expression de milieu fluide lui avait été suggérée par une observation dont, enfant, il ne soupçonna , certes , pas l'importance , mais dont la bizarrerie dut frapper son imagination si délicatement impressible. Sa mère , personne fluette et nerveuse , toute délicate donc , et tout aimante , était une de ces créatures destinées à représenter la Femme dans la perfection la plus pure de ses attributs , mais que le sort abandonne par erreur, au fond de l'état social. Tout amour, partant tout souffrance , elle mourut jeune , incomprise , après avoir jeté ses facultés dans l'amour maternel. Lambert, enfant de six ans, couché dans un grand berceau , près du lit maternel , mais n'y dormant pas toujours, vit quelques étincelles électriques jaillir assez souvent de la chevelure de sa mère au moment où elle se peignait. L'homme de quinze ans s'empara pour la science de ce fait avec lequel l'enfant avait joué , fait irrécusable dont maintes preuves se rencontrent chez presque toutes les femmes auxquelles une certaine fatalité de destinée laisse des sentiments méconnus à exhaler ou je ne sais quelle surabondance de force à perdre.
A l'appui de ses définitions, Lambert ajouta plusieurs problèmes à résoudre , beaux défis jetés à la science et dont il se proposait de rechercher les solutions, se demandant à lui même :
Si le principe constituant de l'électricité n'entrait pas comme base dans le fluide particulier d'où s'élançaient nos Idées et nos Volilions ?
Si la chevelure qui se décolore, s'éclaircit, tombe et disparait scion les divers degrés de déperdition ou de cristallisation des pensées, ne constituait pas un système de capillarité soit absorbante , soit exhalante , tout électrique ?
Si les phénomènes fluides de notre Volonté , sub stance procréée en nous et si spontanément réactive au gré de conditions encore inobservées , étaient plus extraordinaires que ceux du fluide invisible, intangible, que produit la pile voltaïque sur le système nerveux d'un homme mort?
Si la formation de nos idées et leur exhalation constante étaient moins incompréhensibles que ne l'est l'évaporation des corpuscules imperceptibles et néanmoins si violents dans leur action , dont un grain de musc est susceptible , sans perdre sensiblement de son poids?
Si , laissant au système cutané de notre enveloppe une destination toute défensive, absorbante, exsudante et tactile , la circulation sanguine et son appareil ne répondaient pas à la transsubstantiation de notre Volonté, comme la circulation du fluide nerveux, à celle de la Pensée?
Enfin, si l'affluence plus ou moins vive de ces deux substances réelles ne devrait pas résulter d'une certaine perfection ou imperfection d'organes dont il fallait étudier les conditions dans tous leurs modes ?
Ces principes établis, il voulait classer les phénomènes de la vie humaine en deux séries d'effets distincts , et , pour chacune d'elles , il réclamait une analyse spéciale , avec une instance tout ardente de conviction. En effet, après avoir observé, dans presque toutes les créations , deux mouvements séparés , il les présentait , les admettait même pour notre nature , et nommait cet antagonisme vital : I'action et la réaction.
— Un désir , disait-il , est un fait entièrement accompli dans notre Volonté avant de l'être extérieurement.
Ainsi , l'ensemble de nos Volilions et de nos Idées constituait V Action, et l'ensemble de nos actes extérieurs , la Réaction.
Lorsque, plus lard, je lus les observations failes par Bichat sur ie dualisme de nos sens extérieurs, je fus comme étourdi par mes souvenirs, en reconnaissant une coïncidence frappante entre les idées de ce célèbre physiologiste et celles de Lambert.
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Morls lous deux avant le temps , ils avaient marché «l'un pas égal à je ne sais quelles vérités.
La nature s'est complu en tout à donner de doubles destinations aux divers appareils constitutifs de ses créatures , et la double action de notre organisme , qui n'est plus un fait contestable, appuie par un ensemble de preuves d'une éventualité quotidienne, les déductions de Lambert relativement à Y Action et à la Réaction.
L'être actionne! ou intérieur, mol dont il se servait pour nommer le species inconnu , le mystérieux ensemble de fibrilles auquel sont dues les différentes puissances incomplètement observées de la Pensée, de la Volonté; enfin cet être innommé voyant, agissant, mettant tout à fin, accomplissant tout avant aucune démonstration corporelle, doit , pour se conformer à sa nature, n'être soumis à aucune des conditions physiques par lesquelles l'être réactionnel, extérieur, l'homme visible est arrêté dans ses manifestations.
De là découlaient une multitude d'explications logiques sur les effets les plus bizarres en apparence de noire double nature , et les rectifications de plusieurs systèmes à la fois justes et faux.
Certains hommes, ayant entrevu quelques phénomènes du jeu naturel de Y être actionne! , furent, comme Swedenborg , emportés au delà du monde vrai, par une âme ardente, amoureuse de poésie, ivre du principe divin. Tous se plurent donc , dans leur ignorance des causes, dans leur admiration du fait, à diviniser cet appareil intime , à bâtir un mystique univers. De là , les anges ! délicieuses illusions auxquelles ne voulait pas renoncer Lambert, qui les caressait encore au moment où le glaive de son Analyse en tranchait les éblouissantes ailes.
Mais comment, en des siècles où l'entendement avait gardé les impressions religieuses et spiritualistes qui ont régné pendant les temps intermédiaires entre Jésus le Christ et Descaries, entre la Foi et le Doute, comment se défendre d'expliquer les mystères de notre nature intérieure autrement que par une intervention divine? A qui, si ce n'est à Dieu même , les savants pouvaient-ils demander raison d'une créature invisible, si activement, si réactivement sensible et douée de facultés si étendues, si perfectibles par l'usage ou si puissantes sous l'empire de certaines conditions occultes , que :
Tantôt ils lui voyaient, par un phénomène de vision ou de locomotion, abolir l'espace dans ses deux modes de Temps et de Distance , dont l'un est l'espace intellectuel, et l'autre, l'espace physique;
Tantôt, ils lui voyaient reconstruire le passé, soit par une rétrospective puissance de vue, soit par le mystère inconnu d'une palingénésie, assez semblable au pouvoir que posséderait un homme de
reconnaître aux linéaments, téguments et rudiments d'une graine, ses floraisons antérieures, dans les innombrables modifications de leurs nuances, de leurs parfums et de leurs formes?
Et que , tantôt enfin , ils lui voyaient deviner imparfaitement l'avenir, soit par l'aperçu des causes premières, soit par un phénomène de pressentiment physique.
D'autres hommes, moins poétiquement religieux, froids et raisonneurs, charlatans peut-être , enthousiastes du moins par le cerveau , sinon par le cœur, reconnaissant quelques-uns de ces phénomènes isolés, les tinrent pour vrais sans les considérer comme les irradiations d'un centre commun. Alors chacun d'eux voulut convertir un simple fait en science. De là, vinrent la démonologie, l'astrologie judiciaire, la sorcellerie, enfin toutes les divinations fondées sur des accidents essentiellement transitoires , parce qu'ils varient selon les tempéraments , au gré de circonstances encore complètement inconnues. Mais aussi de ces erreurs savantes et des procès ecclésiastiques où succombèrent tant de martyrs de leurs propres facultés, résultèrent des preuves éclatantes du pouvoir prodigieux dont dispose Y être actionne!, qui , suivant Lambert , peut s'isoler complètement de Y être réactionnel, en briser l'enveloppe, faire tomber les murailles devant sa toutepuissante vue , phénomène nommé , chez les Indiens la Tokeïade , au dire des missionnaires; puis, par une autre faculté, saisir dans le cerveau, malgré ses plus épaisses circonvolutions , les idées qui s'y sont formées ou qui s'y forment et tout le passé de la conscience.
— Si les apparitions ne sont pas impossibles, disait Lambert, elles doivent avoir lieu par la recrudescence des Idées qui représentent l'homme dans son essence pure , et dont la vie, impérissable peut-être , échappe à nos sens extérieurs, mais peut devenir perceptible à l'être intérieur quand il arrive, par l'exercice de ses facultés, à un haut degré d'extase ou à une grande perfection de vue.
Je sais, mais vaguement aujourd'hui, que, suivant pas à pas les effets de la Pensée et de la Volonté dans lous leurs modes , après en avoir établi les lois, Lambert avait rendu compte d'une foule de phénomènes , qui , jusqu'à lui , passaient à juste litre pour incompréhensibles. Ainsi les sorciers, les possédés, les gens à seconde vue et les démoniaques de toute espèce, ces victimes du moyen âge, étaient l'objet d'explications si naturelles, que souvent leur simplicité me parut être le cachet de la vérité. Les dons merveilleux que l'Eglise Romaine , jalouse de mystères, punissait par le bûcher, étaient, selon lui, le résultat de certaines affinités entre les principes constituants de la Matière et ceux de la Pen-
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sec qui procèdent de la même source. L'homme , armé de la baguette de coudrier, obéissait, en trouvant les eaux vives, à quelque sympathie ou à quelque antipathie à lui-même inconnues. lia fallu la bizarrerie de ces sortes d'effets pour donner à quelques-uns d'entre eux une certitude historique.
Les sympathies ont été rarement constatées , elles constituent des plaisirs dont les gens assez heureux pour en être doués gardent seuls la mémoire, à moins qu'ils n'en confessent la singularité; encore, est-ce dans le secret de l'intimité où tout s'oublie. Mais les antipathies, qui résultent d'affinités contrariées , ont été fort heureusement notées quand elles se rencontraient en des hommes célèbres. Ainsi Boy le éprouvait des convulsions en entendant jaillir de l'eau ; Scaliger pâlissait en voyant du cresson ; Érasme avait la fièvre en sentant du poisson. Ces trois antipathies procédaient de substances aquatiques. Le duc d'Epernon s'évanouissait à la vue d'un levraut ;Tycho-Brahé, à celle d'un renard; Henri III à celle d'un chat ; le maréchal d'Albret , à celle d'un marcassin ; antipathies toutes produites par des émanations animales et ressenties souvent à des distances énormes. Le chevalier de Guise, Marie de Médicis, et plusieurs autres personnages se trouvaient mal à l'aspect des roses, même peintes. Que le chevalier Bacon fût ou non prévenu d'une éclipse de lune , il tombait en faiblesse au moment où elle s'opérait ; et sa vie , suspendue pendant tout le temps que durait ce phénomène, reprenait aussitôt après, sans lui laisser la moindre incommodité. Ces effets d'antipathies authentiques , prises parmi toutes celles que les hasards de l'Histoire ont illustrées, peuvent suffire à faire comprendre les effets des sympathies inconnues.
Ce fragment d'investigation dont je me suis souvenu, entre tous les aperçus de Lambert, fera concevoir la méthode avec laquelle il procédait dans ses œuvres.
Je ne crois pas devoir insister sur la connexité qui liait à celte théorie, les sciences équilatérales inventées par Gall et Lavaler; elles en étaient les corollaires naturels , et tout esprit légèrement scientifique apercevra les ramifications par lesquelles s'y rattachaient nécessairement les observations phrénologiques de l'un et les documents physiognomoniques de l'autre. La découverte de Mesmer , si importante et si mal appréciée encore, se trouvait tout entière dans un seul développement de ce Traité, quoique Louis ne connût pas les œuvres, d'ailleurs assez laconiques, du célèbre docteur suisse.
Une logique et simple déduction de ses principes lui avait fait reconnaître que la Volonté pouvait, par un mouvement tout contractile de l'être intérieur , s'amasser; puis, par un autre mouvement,
être projetée au dehors et même être confiée à des objets matériels. Ainsi , la force entière d'un homme devait avoir la propriété de réagir sur les autres, et de les pénétrer d'une essence étrangère à la leur, s'ils ne se défendaient contre cette agression. Les preuves de ce théorème sont nécessairement multipliées; mais rien ne les constate authentiquemenl. Il a fallu , soit l'éclatant désastre de Marius et son allocution au Cimbre chargé de le tuer, soit l'auguste commandement d'une mère au lion de Florence, pour faire connaître historiquement quelques-uns de ces foudroiements de la pensée. Pour lui donc , la Volonté , la Pensée , étaient des forces vires. Aussi en parlait-il de manière à vous faire partager ses croyances. Pour lui, ces deux puissances étaient en quelque sorte et visibles et tangibles. Pour lui , la pensée était lente ou prompte, lourde ou agile, claire ou obscure. Il lui attribuait toutes les qualités des êtres agissants, la faisait saillir, se reposer, se réveiller, grandir, vieillir, se rétrécir, s'atrophier, s'aviver. Il en surprenait la vie en en spécifiant tous les actes par les bizarreries de notre langage. II en constatait la spontanéité, la force, les qualités avec une sorte d'intuition qui lui faisait reconnaître les phénomènes de cette substance.
— Souvent au milieu du calme et du silence, me disait-il , lorsque nos facultés intérieures sont endormies, quand nous nous abandonnons à la douceur du repos , qu'il s'étend des espèces de ténèbres en nous , et que nous tombons dans la contemplation des choses extérieures ; tout à coup , une idée s'élance , passe avec la rapidité de l'éclair , à travers les espaces infinis dont notre cerveau nous donne la perception. Cette idée brillante, surgie comme un feu follet , s'éteint sans retour : existence éphémère , pareille à celle de ces enfants qui font connaître aux parents une joie et un chagrin sans bornes ; espèce de fleur mort-née dans les champs de la pensée. Parfois l'idée, au lieu de jaillir avec force et de mourir sans consistance , commence à poindre, se balance dans les limbes inconnus des organes où elle prend naissance; elle nous use par un long enfantement , se développe , grandit , devient féconde, et se produit au dehors dans la grâce de la jeunesse et parée de tous les attributs d'une longue vie; elle soutient les plus curieux regards , elle les attire , ne les lasse jamais : l'examen qu'elle provoque commande l'admiration que suscitent les œuvres longtemps élaborées. Tantôt les idées naissent par essaim : l'une entraîne l'autre ; elles s'enchaînent ; toutes sont agaçantes; elles abondent, elles sont folles. Tantôt elles se lèvent pâles, confuses, dépérissent faute de force ou d'aliments ; la substance génératrice leur manque. Enfin, à certains jours, lies se précipitent dans les abîmes pour en celai-
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rer les immenses profondeurs ; elles nous épouvantent el laissent notre âme abattue. Les idées sont en nous un système , semblable à l'un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont il serait possible à un homme, à un fou peut-être, de donner l'iconographie. Oui, tout, en nous et au dehors, atteste la vie de ces créations ravissantes que je compare à des fleurs , en obéissant à je ne sais quelle révélation de leur nature! Au reste, leur production comme fin de l'homme n'est pas plus étonnante que celle des parfums et des couleurs dans la plante. Les parfums sont des idées peutêtre ! En pensant que la ligne où finit notre chair et où l'ongle commence contient l'inexplicable et invisible mystère de la transformation constante de nos fluides en corne , il faut reconnaître que rien n'est impossible dans les merveilleuses modifications de la substance humaine. Mais ne se rencontre-t-il donc pas dans la nature morale des phénomènes de mouvement et de pesanteur semblables à ceux de la nature physique? L'attente, pour choisir un exemple qui puisse être vivement senti de tout le monde , n'est si douloureuse que par l'effet de la loi en vertu de laquelle le poids d'un corps est multiplié par sa vitesse. La pesanteur du sentiment que produit l'attente ne s'accroît elle pas par une addition constante des souffrances passées à la douleur du moment? Enfin, à quoi, si ce n'est à une substance électrique, peut-on attribuer la magie par laquelle la Volonté s'intronise si majestueusement dans les regards pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, éclate dans la voix, ou filtre, malgré l'hypocrisie , au travers de l'enveloppe humaine? Le torrentueux courant de ce roi des fluides, qui, suivant la haute pression delà Pensée, s'épanche à flots, ou s'amoindrit et s'effile, puis, s'amasse pour jaillir en éclairs, est l'occulte ministre auquel sont dus soit les efforts, ou funestes ou bienfaisants , des arts et des passions ; soit les intonations de la voix, rude, suave, terrible, lascive , horripilante , séductrice tour à tour, et qui vibre dans le cœur, dans les entrailles ou dans la cervelle au gré de nos vouloirs ; soit tous les prestiges du loucher d'où procèdent les transfusions mentales de tant d'artistes dont les mains créatrices savent, après mille études passionnées, évoquer la nature ; soit enfin , les dégradations infinies de l'oeil , depuis son atone inertie jusqu'à ses projections de lueur les plus effrayantes. A ce système Dieu ne perd aucun de ses droits. La Pensée matérielle m'en a raconté de nouvelles grandeurs !
Après l'avoir entendu parlant ainsi , après avoir reçu dans l'âme son regard comme une lumière, il était difficile de ne pas être ébloui par sa conviction, entraîné par ses raisonnements. Aussi , LA PENSÉE
m1apparaissait-elle comme une puissance toute physique, accompagnée de ses incommensurables générations. Elle était une nouvelle Humanité sous une autre forme.
Ce simple aperçu des lois que Lambert prétendait être la formule de notre intelligence doit suffire pour faire imaginer l'activité prodigieuse avec laquelle son âme se dévorait elle-même.
Il avait cherché des preuves à ses principes dans l'histoire des grands hommes, dont l'existence, mise à jour par les biographes , fournit des particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun des chapitres auxquels ils servaient de démonstration , en sorte que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque mathématique. Les oeuvres de Cardan, homme do;;é d'une singulière puissance de vision , lui donnèrent de précieux matériaux. II n'avait oublié ni Apollonius de Thyanes, annonçant en Asie la mort du tyran et dépeignant son supplice à l'heure même où il avait lieu dans Rome; ni Plotin , qui, séparé de Porphyre , sentit l'intention où était celuici de se tuer , et accourut pour l'en dissuader ; ni le fait constaté dans le siècle dernier à la face de la plus moqueuse incrédulité qui se soit jamais rencontrée, fait surprenant pour les hommes habitués à faire du doute une arme contre Dieu seul, mais tout simple pour quelques savants : Alphonse Marie de Liguori, évêque deSainte-Agalhe, donna des consolations au pape Ganganelli , qui le vit , l'entendit , lui répondit , et , dans ce même temps , à une trèsgrande dislance de Rome , l'évêque était observé en extase, chez lui, dans un fauteuil où il s'asseyait habituellement au retour de la messe. En reprenant sa vie ordinaire , il trouva ses serviteurs agenouillés devant lui, qui tous le croyaient mort. — « Mes amis, leur dit-il, le Saint-Père vient d'expirer. » Deux jours après, un courrier confirma celte nouvelle. L'heure de la mort du pape coïncidait avec celle où l'évêque était revenu à son état normal. Lambert n'avait pas omis l'aventure plus récente encore, arrivée, dans le siècle dernier, à une jeune Anglaise, qui, aimant passionnément un marin, partit de Londres pour aller le retrouver; et le retrouva seule, sans guide, dans les déserts de l'Amérique septentrionale , où elle arriva pour lui sauver la vie. Louis avait mis à contribution les mystères de l'antiquité , les actes des martyrs où sont les plus beaux titres de gloire pour la Volonté humaine, les démonologues du moyen âge, les procès criminels, les recherches médicales , en discernant partout le fait vrai , le phénomène probable avec une admirable sagacité. Celle riche collection d'anecdotes scien
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tifiques recueillies dans tant de livres, la plupart dignes de foi, servit sans doute à des cornets de papier, et ce travail au moins curieux , enfanté par la plus extraordinaire des mémoires humaines , a péri. Entre toutes les preuves dont l'œuvre de Lambert était enrichie, se trouvait une histoire arrivée dans sa famille, et qu'il m'avait racontée avant d'entreprendre son traité. Ce fait relatif à la post-existence de l'être intérieur (si je puis me permettre de forger un mot nouveau pour rendre un effet innommé), me frappa si vivement que j'en ai gardé le souvenir. Son père et sa mère eurent à soutenir un procès dont la perle devait entacher leur probité , seul bien qu'ils possédassent au monde. Donc, l'anxiété fut grande quand s'agita la question de savoir si l'on céderait à l'injuste agression du demandeur, ou si l'on se défendrait contre lui. La délibération eut lieu par une nuit d'automne, devant un feu de tourbe, dans la chambre du tanneur et de sa femme. A ce conseil , furent appelés deux ou trois parents et le bisaïeul maternel de Louis , vieux laboureur tout cassé, mais d'une figure vénérable et majestueuse, dont les yeux étaient clairs , dont le crâne jauni par le temps conservait encore quelques mèches de cheveux blancs épars. Semblable à YObi des nègres , au Saga des sauvages , il était une espèce d'esprit oraculaire que l'on consultait dans les grandes occasions. Ses biens étaient cultivés par ses petits enfants, qui le nourrissaient et le servaient. Il leur pronostiquait la pluie, le beau temps, et leur indiquait le moment où ils devaient faucher ou rentrer les moissons. La justesse barométrique de sa parole, devenue célèbre, augmentait toujours et la confiance et le culte dont il était l'objet. 11 demeurait des journées entières immobile sur sa chaise. Cet état d'extase lui était familier depuis la mort de sa femme , pour laquelle il avait eu la plus vive et la plus constante des affections. Le débat eut lieu devant lui, sans qu'il parut y prêter une grande attention. — « Mes enfants, leur dit-il quand il fut requis de donner son avis, cette affaire est trop grave pour que je la décide seul. Il faut que j'aille consulter ma femme. » Le bonhomme se leva, prit son bâton, et sortit, au grand élonnement des assistants, qui le crurent tombé en enfance. Il revint bientôt et leur dit : — « Je n'ai pas eu besoin d'aller jusqu'au cimetière, votre mère est venue au-devant de moi, je l'ai trouvée auprès du ruisseau. Elle m'a dit que vous retrouveriez chez un notaire de Blois des quittances qui vous feraient gagner le procès. » Ces paroles fuient prononcées d'une voix ferme. L'attitude, la physionomie de l'aïeul, annonçaient un homme pour lequel cette apparition était habituelle. En effet, les quittances contestées se retrouvèrent, et le procès n'eut pas lieu. Celle aventure arrivée sous le
■ toit paternel , aux yeux de Louis , alors âgé de neuf ans, contribua beaucoup à le faire croire aux visions miraculeuses de Swedenborg , qui donna pendant sa vie plusieurs preuves de la puissance de vision dont il avait doué son être intérieur. En avançant en âge, à mesure que son intelligence se développait, Lambert devait être conduit à rechercher dans les lois de la nature humaine les causes du miracle qui, dès l'enfance, avait attiré son attention. De quel nom appeler le hasard qui rassemblait autour de lui les faits, les livres relatifs à ces phénomènes, et le rendait lui-même le théâtre et l'acteur des plus grandes merveilles de la pensée?
Quand Louis n'aurait , pour seul titre à la gloire , que d'avoir, à l'âge de quinze ans, émis celle maxime psychologique : « Les événements ont des « causes dans lesquelles ils sont préconçus comme « nos actions sont accomplies dans notre pensée , » avant de se reproduire au dehors; et les pressentiv mcnls, les prophéties sont l'aperçu de ces causes; > je crois qu'il faudrait déplorer en lui la perte d'un génie égal à celui des Pascal , des Lavoisier, des Laplace. Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent trop longtemps ses travaux; mais n'est-ce pas en cherchant à faire de l'or que quelques hommes ont insensiblement créé la Chimie ? Cependant, si plus tard Lambert étudia l'anatomie comparée , la physique, la géométrie et toutes les sciences qui se rattachaient à ses découvertes , il eut nécessairement l'intention de rassembler des faits et de procéder par l'analyse , seul flambeau qui puisse nous guider aujourd'hui à travers les obscurités de la moins saisissable de toutes les natures. Il avait certes trop de sens pour rester dans les nuages des théories , qui , toutes , peuvent se traduire en quelques mots. Aujourd'hui , la démonstration la plus simple appuyée sur des faits n'est-elle pas plus précieuse que ne le sont les plus beaux systèmes défendus par des inductions plus ou moins ingénieuses ? Mais ne l'ayant pas connu pendant l'époque de sa vie où il dut réfléchir avec le plus de fruit , je ne puis que conjecturer la portée de ses œuvres d'après celle de ses méditations enfantines. Il est facile de saisir en quoi péchait son Traité de la Volonté. Quoique doué déjà des qualités qui distinguent les hommes supérieurs, il était encore enfant; quoique riche et habile aux abstractions, son cerveau se ressentait encore des délicieuses croyances qui flottent autour de toutes les jeunesses. Cette conception touchait aux fruils mûrs de son génie par quelques points, et par d'autres aux petitesses du germe. Son plus grand défaut eut été , pour quelques esprits amoureux de poésie, une qualité savoureuse. Elle portail les marques de la lutte que se livraient dans celle belle âme , ces deux grands
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principes, le Spiritualisme, le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies , sans qu'aucun d'eux ail osé les fondre en un seul. D'abord spirilualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée, et battu par les faits de l'analyse au moment où son cœur lui faisait encore regarder avec amour les nuages des cieux de Swedenborg, il ne se trouvait pas de force à produire un système unitaire , compacte , fondu d'un seul jet. De là venaient quelques contradictions empreintes jusque dans cette esquisse. Quelque incomplet que fût son ouvrage , n'était-il pas le prodrome d'une science dont, plus tard , il aurait approfondi les mystères , assuré les bases, recherché, déduit et enchaîné les développements ?
Six mois après la confiscation du Truite sur la T'olonté , je quittai le collège. Notre séparation fut brusque. 31a mère , alarmée d'une fièvre qui , depuis quelque temps , ne me quittait pas , et à laquelle mon inaction corporelle donnait les symptômes du coma, m'enleva du collège en quatre ou cinq heures. A l'annonce de mon départ , Lambert devint d'une tristesse effrayante. Nous nous cachâmes pour pleurer.
— Te reverrai-je jamais ? me dit-il de sa voix douce, en me serrant dans ses bras. — Tu vivras, loi , reprit-il. Mais moi , je mourrai ! Si je le peux , je t'apparaîlrai.
Il faut être jeune pour prononcer de telles paroles avec un accent de conviction qui les fasse accepter comme un présage, comme une promesse dont on redoute l'effroyable accomplissement. Pendant longtemps, j'ai pensé vaguement à celte apparition promise. Il est encore certains jours de spleen, de doute, de terreur, de solitude où je suis obligé de chasser les souvenirs de cet adieu mélancolique , qui cependant ne devait pas être le dernier. Lorsque je traversai la cour par laquelle nous sortions , Lambert était collé à l'une des fenêtres grillées du réfectoire pour me voir passer. Sur mon désir , ma mère obtinl la permission de le faire dîner avec nous à l'auberge. A mon tour, le soir, je le ramenai au seuil fatal du collège. Jamais un amant et une maîtresse ne versèrent, en se séparant , plus de larmes que nous n'en répandîmes.
— Adieu donc ! Je vais être seul dans ce désert, me dit-il en me montrant les cours où deux cents enfants jouaient et criaient. Quand je reviendrai fatigué , demi-mort, de mes longues courses à travers les champs de la pensée , dans quel cœur me reposerai-je ? Un regard me suffisait pour te dire tout. Qui donc maintenant me comprendra ? Adieu ! Je voudrais ne t'avoir jamais rencontré , je ne saurais pas tout ce qui va me manquer.
— Et moi, lui dis-je, que deviendrai-je ? Ma situation n'est-elle pas plus affreuse ? — Je n'ai rien là pour me consoler, ajoulai-jc en me frappant le front.
II hocha la tète par un mouvement empreint d'une grâce pleine de tristesse, et nous nous quittâmes.
En ce moment , Louis Lambert avait cinq pieds deux pouces. Il n'a plus grandi. Sa physionomie , devenue largement expressive , attestait la bonté de son caractère. Une patience toute divine développée par les mauvais traitements , et la concentration continuelle exigée par sa vie contemplative avaient dépouillé son regard de cette audacieuse fierté qui plaît dans certaines figures, et dont il savait accabler nos régents. Mais, sur son visage, éclataient un sentiment paisible, une sérénité ravissante que n'altérait jamais rien d'ironique ni de moqueur. Sa bienveillance native tempérait la conscience de sa force et de sa supériorité. Il avait de jolies mains , bien effilées , presque toujours humides. Son corps était une merveille digne de la sculpture. Mais nos uniformes gris-de-fer, à boutons dorés, nos culottes courtes nous donnaient une tournure si disgracieuse, que le fini des proportions de Lambert et sa morbidesse ne pouvaient s'apercevoir qu'au bain. Quand nous nagions dans notre bassin du Loir, Louis se distinguait par la blancheur de sa peau , qui tranchait sur les différents tons de chair de nos camarades , tous violacés par l'eau et marbrés par le froid. Délicat de forme, gracieux de pose, doucement coloré, ne frissonnant pas hors de l'eau , peut-être parce qu'il évitait l'ombre et courait au soleil, Louis ressemblait à ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calices à la bise et ne veulent s'épanouir que sous un ciel pur. Il mangeait trèspeu, ne buvait que de l'eau, et soit par instinct , soit par goût, il se montrait sobre de tout mouvement qui voulait une dépense de force. Ses gestes étaient rares et simples comme le sont ceux des Orientaux et des sauvages chez lesquels la gravité semble être un état naturel. Généralement, il n'aimait pas tout ce qui ressemblait à de la recherche pour sa personne. Il penchait assez habituellement sa tête à gauche , et restait si souvent accoudé que les manches de ses habits neufs étaient promptement percées.
A ce léger portrait de l'homme , je dois ajouter une esquisse du moral dont aujourd'hui je crois pouvoir impartialement juger. Quoique naturellement religieux , Louis n'admettait pas les minutieuses pratiques de l'Eglise Romaine. Ses idées sympathisaient plus particulièrement avec celles de sainte Thérèse et de Féitélon , avec celles de plusieurs Pères et de quelques Saints, qui de nos jours
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seraient Iraités d'hérésiarques et d'athées. Il était impassible durant les offices. Sa prière procédait par des élancements , par des élévations d'âme qui n'avaient aucun mode régulier. Il se laissait aller en tout à la nature, et ne voulait pas plus prier que penser à heure fixe. Souvent , à la chapelle , il pouvait aussi bien songer à Dieu que méditer sur quelque idée philosophique. Jésus-Christ était pour lui le plus beau type de son système. Le : Et Verbum caro faction est, lui semblait une sublime parole destinée à exprimer la formule traditionnelle de la Volonté, du Verbe, de l'Action se faisant visibles. Le Christ ne s'apercevant pas de sa mort, ayant assez perfectionné l'être intérieur par des œuvres divines, pour qu'un jour la forme invisible en apparût à ses disciples ; enfin les mystères de l'Evangile , les guérisons magnétiques du Christ et le don des langues lui confirmaient sa doctrine. Je me souviens de lui avoir entendu dire, à ce sujet, que le plus bel ouvrage à faire aujourd'hui était l'Histoire de l'Église primitive. Jamais il ne s'élevait autant vers la poésie qu'au moment où il abordait , dans une conversation du soir, l'examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté pendant cette grande époque de foi. Il trouvait les plus fortes preuves de sa Théorie dans presque tous les martyres subis pendant le premier siècle de l'Eglise , qu'il appelait la grande ère de la pensée. — e Les phénomènes arrivés dans la plupart des supplices si héroïquement soufferts par les Chrétiens pour l'établissement de leurs croyances, ne prouvent-ils pas, disait-il , qiîe les forces matérielles ne prévaudront jamais contre la force des Idées et contre la Volonté de l'homme ? Chacun peut conclure de cet effet produit par la volonté de tous , en faveur de la sienne. »
Je ne crois pas devoir parler de ses idées sur la Poésie et sur l'Histoire, ni de ses jugements sur les chefs-d'œuvre de notre langue. Il n'y aurait rien de bien curieux à consigner ici des opinions devenues presque vulgaires, mais qui, dans la bouche d'un enfant, pouvaient paraître extraordinaires. Il était à la hauteur de tout. Pour exprimer en deux mots son talent, il eût écrit Zadig aussi spirituellement que l'écrivit Voltaire; il aurait aussi fortement que Montesquieu pensé le dialogue de Sylla et d'Eucrate. La grande rectitude de ses idées lui faisait désirer, avant tout , dans une œuvre , un caractère d'utilité , de même que son esprit fin y exigeait la nouveauté de la pensée autant que celle de la forme. Tout ce qui ne remplissait pas ces conditions lui causait un profond dégoût. L'une de ses appréciations littéraires les plus remarquables, et qui fera comprendre le sens de toutes les autres aussi bien que la lucidité de ses jugements , est celle-ci qui m'est restée
dans la mémoire : — « L'Apocalypse est une extase écrite. » Il considérait la Bible comme une portion de l'Histoire traditionnelle des peuples antédiluviens , que s'était partagée l'humanité nouvelle. Pour lui , la mythologie grecque tenait à la fois de la Bible hébraïque et des livres sacrés de l'Inde , que celte nation amoureuse de grâce avait traduite à sa manière.
— Il est impossible , disait-il , de révoquer en doute la priorité des Ecritures Asiatiques, sur nos Écritures Saintes. Pour qui sait reconnaître avec bonne foi ce point historique , le monde s'élargit étrangement. N'est-ce pas sur le plateau de l'Asie que se sont réfugiés les quelques hommes qui ont pu survivre à la catastrophe subie par notre globe , si toutefois les hommes existaient avant ce renversement ou ce choc , question grave dont la solution est écrite au fond des mers. L'anthropogonie de la Bible n'est donc que la généalogie d'un essaim sorti de la ruche humaine qui se suspendit aux flancs montagneux du Tibet, entre les sommets de l'Himalaya et ceux du Caucase. Le caractère des idées premières de la horde errante que son législateur nomma le peuple de Dieu , sans doute pour lui donner de l'unité, peut être aussi pour lui faire conserver ses propres lois et son système de gouvernement, car les livres de Moïse sont un code religieux, politique et civil; ce caractère est marqué au coin de la terreur : ce sont des pensées gigantesques inspirées par la convulsion du globe, interprétée comme une vengeance d'en haut. Ne goûtant aucune des douceurs que trouve un peuple assis dans une terre patriale , ses malheurs ne lui ont dicté que des poésies sombres , majestueuses et sanglantes. Au contraire, le spectacle des promptes réparations de la terre , les effets prodigieux du soleil dont les Hindous furent les premiers témoins, leur ont inspiré les riantes conceptions de l'amour heureux , le culte du feu , les personnifications infinies de la reproduction. Ces magnifiques images manquent à l'œuvre de la horde errante. Son besoin de conservation à travers les dangers et les pays parcourus jusqu'au lieu du repos , engendra le sentiment exclusif dont elle fut animée, et sa haine contre les nations. Ces trois Écritures sont les archives du monde englouti. Là , est le secret des grandeurs inouïes de ces langages et de leurs mythes. La grande histoire humaine gît sous ces noms d'hommes et de lieux, sous ces fictions qui nous attachent irrésistiblement, sans que nous sachions pourquoi. Peutêtre y respirons nous l'air natal de notre nouvelle humanité.
Pour lui, celle triple littérature impliquait donc toutes les pensées de l'homme. Il ne se faisait pas un livre, selon lui , dont le sujet ne s'y pat trouver
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en germe. Celle opinion montre combien ses premières études sur la Bible furent savamment creusées, et jusqu'où elles le menèrent. Planant toujours au-dessus de la société qu'il ne connaissait que par les livres, il la jugeait froidement. — « Les lois, disait-il, n'y arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches , et frappent les petits qui ont au contraire besoin de protection. » Sa bonté ne lui permettait donc pas de sympathiser avec les idées politiques; mais son système conduisait à l'obéissance passive dont Jésus-Christ donna l'ekemple. Pendant les derniers moments de mon séjour à Vendôme, il ne sentait plus l'aiguillon de la gloire. Il avait, en quelque sorte, abstraclivemenl joui de la Renommée; et, après l'avoir ouverte , il n'avait. comme les anciens sacrificateurs qui cherchaient l'avenir au cœur des hommes , rien trouvé dans les entrailles de cette Chimère. Méprisant donc un sentiment tout personnel, — La gloire , me disaitil , est l'égoïsme divinisé.
Ici peut-être avant de quiller cette enfance exceptionnelle, faut-il la juger par un rapide coup d'oeil.
Quelque temps avant notre séparation, Lambert me disait : — « A part les lois générales dont j'espère avoir trouvé la formule, et que je crois être celles de notre organisme , la vie de l'homme est un mouvement qui se résout plus particulièrement, en chaque être, au gré de je ne sais quelle influence, par le Cerveau, par le Cœur, ou par le Muscle. Des trois constitutions représentées par ces mots vulgaires, dérivent les modes infinis de l'Humanité , qui tous résultent des proportions dans lesquelles ces trois principes générateurs se trouvent plus ou moins bien combinés avec les substances qu'ils s'assimilent dans les milieux où ils vivent, a II s'arrêta, se frappa le front, et me dit : — « Singulier fait! Tous les grands hommes dont j'ai vu les portraits , ont le col courl. Peut-être la nature veut-elle que , chez eux, le cœur soit plus près du cerveau. » Puis il reprit : « De là procède un certain ensemble d'actes qui compose l'existence sociale. A l'homme de Muscle, l'Action ou la Force ; à l'homme de Cœur, la Foi ; à l'homme de Cerveau, le Génie. Mais, ajouta-t-il tristement, au Génie, les Nuées du Sanctuaire; à Dieu seul , la Clarté. »
Donc , suivant ses propres définitions , Lambert fut tout cœur et tout cerveau.
Pour moi , l'enfance de son intelligence s'est scindée en trois phases.
Soumis, dès l'enfance, à une précoce activité due sans doute à quelque maladie ou à quelque perfection de ses organes; dès l'enfance, ses forces se résumèrent par le jeu de ses sens intérieurs et par une surabondante production de fluide nerveux. Homme d'idées, il lui fallut élancher la soif de son
cerveau qui voulait s'assimiler toutes les idées. De là, ses lectures; et , de ses lectures, ses réflexions qui lui donnèrent le pouvoir de réduire les choses à leur plus simple expression , de les absorber en lui-même, pour les y étudier dans leur essence. Les bénéfices de celte magnifique période % accomplie chez les autres hommes après de longues éludes seulement , échurent donc à Lambert pendant sou enfance corporelle, enfance heureuse, enfance colorée par les studieuses félicités du poëte. Le terme où arrivent la plupart des cerveaux fut le point d'où le sien devait partir un jour à la recherche de quelques nouveaux mondes d'intelligence. Là, sans le savoir encore, il s'était créé la vie la plus exigeante, et , de toutes, la plus avidement insatiable. Pour exister, ne lui fallait-il pas jeter sans cesse une pâture à l'abîme qu'il avait ouvert en lui ? Semblable à certains êtres des régions mondaines, ne pouvait il pas périr faute d'aliments pour d'excessifs appétits trompés? N'était-ce pas la débauche importée dans l'àme , et qui devait la faire arriver , comme les corps saturés d'alcool , à quelque combustion instantanée ? Cette première phase cérébrale me fut inconnue. Aujourd'hui seulement, je puis m'en expliquer ainsi les prodigieuses fructifications et les effets. Lambert avait alors treize ans.
Je fus assez heureux pour assister aux premiers jours du second âge. Alors Lambert, etceià le sauva peut-être , tomba dans toutes les misères (le la vie collégiale , et y dépensa la surabondance de ses pensées. Après avoir passé des choses à leur expression pure, des molsà leur substance idéale , de celle substance à des principes ; après avoir tout abstrait, il aspirait , pour vivre, à d'autres créations intellectuelles. Dompté par les malheurs du collège et par les crises de sa vie physique , il demeura méditatif, devina les sentiments , entrevit de nouvelles sciences, véritables masses d'idées ! Arrêlédans sa course, et trop faible encore pour contempler les sphères supérieures, il se contempla intérieurement. Il m'offrit alors le combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre les secrets de sa nature, comme un médecin qui étudierait les progrès de sa propre maladie. Dans cet état de force et de faiblesse , de grâce enfantine et de puissance surhumaine, Louis Lambert est l'être qui m'adonne l'idée la plus poétique et la plus vraie de la créature imaginaire que nous appelons un ange, en exceptant toutefois une femme dont je voudrais dérober au monde le nom, les traits , la personne et la vie , afin d'avoir été seul dans le secret de son existence , et pouvoir l'ensevelir au fond de mon cœur.
La troisième phase dut m'échapper. Elle commençait lorsque je fus séparé de Louis qui ne sortit
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du collège qu'à l'âge de dix-huit ans, vers le milieu de l'année 1815. Il avait alors perdu son père et sa mère depuis environ six mois. Ne rencontrant personne dans sa famille avec qui son âme, tout expansive, mais toujours comprimée depuis notre séparation , pût sympathiser , il se réfugia chez son oncle , nommé son tuteur , et qui , chassé de sa cure en sa qualité de prêtre assermenté , était venu demeurer à Blois. Louis y séjourna pendant quelque temps. Dévoré bientôt par le désir d'achever des études qu'il dut trouver incomplètes , il vint à Paris pour revoir madame de Slaël , et pour puiser la science à ses plus hautes sources. Le vieux prêtre, ayant un grand faible pour son neveu , laissa Louis libre de manger son héritage pendant un séjour de trois années à Paris , quoiqu'il y vécût dans la plus profonde misère ; car cet héritage consistait en quelques milliers de francs. Il revint à Blois vers le commencement de l'année 1820, chassé de Paris par les souffrances qu'y trouvent les gens sans fortune. Pendant son séjour à Paris , il dut être souvent en proie à des orages secrets, à ces horribles tempêtes de pensées par lesquelles tous les artistes sont agités, s'il faut en juger par le seul fait dont son oncle ait gardé la mémoire , et par la seule lettre que le bonhomme ait conservée de toutes celles que lui écrivit à cette époque Louis Lambert , et qui fut gardée peut-être parce qu'elle était la dernière et la plus longue de toutes.
Voici d'abord le fait. Louis se trouvait un jour, au Théâtre-Français, placé sur une banquette des secondes galeries /près d'un de ces piliers entre lesquels sont les troisièmes loges. En se levant pendant le premier entr'acte,il vit une jeune femme qui venait d'arriver dans la loge voisine. La vue de cette femme , jeune et belle , bien mise , décolletée peutêtre, et accompagnée d'un amant pour lequel sa figure s'animait de toutes les grâces de l'amour, produisit sur l'âme et les sens de Lambert un effet si cruel , qu'il fut obligé de sortir de la salle. S'il n'eût pas profité des dernières lueurs de sa raison , qui , dans le premier moment de cette brûlante passion, ne s'éteignit pas complètement, il aurait peut-être succombé au désir presque invincible qu'il ressentit alors , de tuer le jeune homme auquel s'adressaient les regards de celle femme. N'était-ce pas, dans notre monde de Paris, un éclair de l'amour du Sauvage qui se jette sur la femme comme sur sa proie, un effet d'instinct bestial joint à la rapidité desjels presque lumineux d'une âme comprimée sous la masse de ses pensées? Enfin n'était-ce pas le coup de canif imaginaire ressenti par l'enfant, devenu chez l'homme le coup de foudre de son besoin le plus impérieux, l'amour?
Maintenant voici la lettre dans laquelle se peint
l'état de son âme frappée par le spectacle de la civilisation parisienne. Son cœur fut sans doute constamment froissé dans ce gouffre d'égoïsme, et son âme dut toujours y pâtir. Il n'y rencontra peut-être ni amis pour le consoler, ni ennemis pour donner du ton à sa vie. Contraint de vivre sans cesse en luimême, et ne partageant avec personne ses exquises jouissances, peut-être voulut-il résoudre l'œuvre de sa destinée par l'extase et rester sous une forme presque végétale , comme un anachorète des premiers temps de l'Église, en abdiquant ainsi l'empire du monde intellectuel. La lettre semble affirmer ce projet dont les âmes grandes se sont éprises à toutes les époques de rénovation sociale-, mais cette résolution n'est-elle pas alors pour certaines d'entre elles l'effet d'une vocation ? Ne cherchent-elles pas à concentrer leurs forces dans un long silence, afin d'en sortir propres à gouverner le monde soit par la Parole, soit par l'Action ? Certes, Louis avait dû beaucoup souffrir, recueillir bien de l'amertume parmi les hommes, ou presser la société par quelque terrible ironie, sans pouvoir en rien tirer, pour jeter une aussi vigoureuse clameur; pour arriver, lui pauvre , au désir que la lassitude de la puissance et de toute chose a fait accomplir à certains souverains. Peut-être aussi venait-il achever dans la solitude quelque grande œuvre qui flottait encore indécise dans son cerveau. Qui ne le croirait volontiers en lisant ce fragment de ses pensées où se trahissent les combats dont son âme était le théâtre au moment où cessait pour lui la jeunesse, où commençait à éclore la nerveuse faculté de produire à laquelle auraient été dues les œuvres de l'homme? Cette lettre est en rapport avec l'aventure arrivée au théâtre. Le fait et l'écrit s'illuminent réciproquement. L'âme et le corps s'étaient mis au même ton. Cette tempête de doutes et d'affirmations, de nuages et d'éclairs, qui laisse échapper souvent la foudre, jette assez de lueurs sur la troisième époque de son éducation morale pour la faire comprendre en entier. En lisant ces pages écrites au hasard, prises et reprises suivant les caprices de la vie parisienne, ne semb!e-t-il pas voir un chêne pendant le temps où son accroissement intérieur fait crever sa jolie peau verte, le couvre de rugosités, de fissures, et où se prépare sa forme majestueuse , si toutefois le tonnerre du ciel ou la hache de l'homme le respectent. A cette lettre, finira donc, pour le penseur comme pour le poëte, cette enfance grandiose, et cette jeunesse incomprise. Enfin, là se termine le contour de ce germe moral dont les philosophes devront regretter les frondaisons atteintes par la gelée dans leurs bourgeons, dont ils devront pleurer les fleurs écloses peut-être, en des régions plus élevées que ne le sont les plus hauts lieux de la terre.
Paris, septembre-novembre 1819.
Cher oncle, je vais bientôt quitter ce pays où je ne saurais vivre. Je n'y vois aucun homme aimer ce que j'aime, s'occuper de ce qui m'occupe, s'étonner de ce qui m'étonne. Forcé de me replier sur moi-même, je me creuse et souffre. La longue et patiente étude que je viens de faire de cette société donne des conclusions tristes où le doute domine. Ici le point de départ en tout est l'argent ; il faut de l'argent, même pour se passer d'argent ; mais quoique ce métal soit nécessaire à qui veut penser tranquillement, je ne me sens pas le courage d'en faire l'unique mobile de mes pensées. Pour amasser une fortune, il faut choisir un étal; en un mot, acheter par quelque privilège de position ou d'achalandage, par un privilège légal ou fort habilement créé, le droit de prendre chaque jour , dans la bourse d'autrui, une somme assez mince qui chaque année produit un petit capital, lequel par dix années donne à peine quatre ou cinq mille francs de rente quand un homme se conduit honnêtement. En quinze ou seize ans, après son apprentissage, l'avoué, le notaire, le marchand, tous les travailleurs patentés ont yagné du pain pour leurs vieux jours. Je ne me suis senti propre à rien en ce genre. Je préfère la pensée à l'action, une idée à une affaire, la contemplation au mouvement. Je manque essentiellement de la constante attention nécessaire à qui veut faire fortune. Toute entreprise mercantile, toute obligation de demander de l'argent à autrui me conduirait à mal, et je serais bientôt ruiné. Si je n'ai rien, au inoins ne dois-je rien en ce moment. 11 faut matériellement peu à celui qui vit pour accomplir de grandes choses dans l'ordre moral ; mais quoique vingt sous par jour puissent me suffire, je ne possède pas la rente de celle oisiveté travailleuse. Si je veux méditer, le besoin me chasse hors du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenir? La misère ne m'effraye pas. Si l'on n'emprisonnait, si l'on ne flétrissait, si l'on ne méprisait point les mendiants, je mendierais pour pouvoir résoudre à mon aise les problèmes dont je suis occupé. Mais cette sublime résignation qui ne considère plus le corps et rend la pensée souveraine, ne servirait à rien ; il faut encore de l'argent pour se livrer à certaines expériences ; sans cela j'eusse accepté l'indigence apparente d'un penseur qui possède la terre et le ciel. Pour être grand dans la misère, il suffit de ne jamais s'avilir. Or l'homme qui combat et souffre en marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle. Mais ici , qui se sent la force de lutter ? On escalade des rochers, on ne peut pas toujours piétiner dans la boue. Ici tout décourage le vol en droite ligne d'un esprit qui tend à
l'avenir. Je ne me craindrais pas dans une grotte au désert, et je me crains ici : au désert, je serais avec moi-même sans distraction; ici, l'homme éprouve une foule de besoins qui le rapetissent. Quand vous êtes sorti rêveur, préoccupé, la voix du pauvre vous rappelle au milieu de ce monde de faim et de soif, en vous demandant l'aumône. Il faut de l'argent pour se promener ! Les organes sont incessamment fatigués par des riens et ne se reposent jamais. La nerveuse disposition du poëte est ici sans cesse ébranlée, et ce qui doit faire sa gloire devient son tourment, son imagination y est sa plus cruelle ennemie. Ici l'ouvrier blessé, l'indigente en couches, la fille publique devenue malade, l'enfant abandonné, le vieillard infirme, les vices, le crime lui-même trouvent un asile et des soins, tandis que le monde est impitoyable pour l'inventeur, pour tout homme qui médite. Ici tout doit avoir un résultat immédiat, réel ; l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuvent mener aux plus grandes découvertes, et l'on n'y estime pas celte étude constante et profonde qui veut une longue concentration *des forces. L'État pourrait solder le talent, comme il solde la baïonnette, mais il tremble d'être trompé par l'homme d'intelligence , comme si l'on pouvait longtemps contrefaire le génie ! Ah, mon oncle, quand on a détruit les solitudes conventuelles , assises au pied des monts, sous des ombrages verts et silencieux, ne devait-on pas construire des hospices pour les âmes souffrantes dont une seule pensée engendre le mieux des nations, ou prépare les progrès d'une science ?
20 septembre.
L'étude m'a conduit ici , vous le savez ; j'y ai trouvé des hommes vraiment instruits, étonnants pour la plupart ; mais l'absence d'unité dans les travaux scientifiques annule presque tous les efforts. Ni l'enseignement ni la science n'ont de chef. Vous entendez un professeur prouver au Muséum que celui de la rue Saint-Jacques vous a dit d'absurdes niaiseries , et l'homme de l'école de Médecine souffletle celui du collège de France. A mon arrivée je suis allé entendre un écrivain auquel l'opinion publique accorde un talent incisif et sonore, je l'ai trouvé disant à cinq cents jeunes gens que Corneille est un génie vigoureux et fier, Racine élégiaque et tendre, Molière inimitable, Voltaire éminemment spirituel, Rossuet et Pascal désespérément forts. Un professeur de philosophie devient illustre, en disant comment Platon est Platon. Un autre fait l'histoire des mots sans penser aux idées. Celui-ci vous explique Eschyle, celui-là vous prouve que les corn-
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munes étaient les communes. Ces aperçus nouveaux et lumineux, paraphrasés pendant quelques heures constituent le haut enseignement qui doit faire faire des pas de géant aux connaissances humaines. Si le gouvernement avait une pensée, je le soupçonnerais d'avoir peur des supériorités réelles qui, réveillées, mettraient la société sous le joug d'un pouvoir intelligent. Les nations iraient alors trop vite ; et les professeurs sont chargés de faire des sots. Comment expliquer autrement un professorat sans méthode, sans une idée d'avenir ? L'Institut pouvait être le grand gouvernement du monde moral et intellectuel ; mais il a été récemment brisé par sa constitution en académies séparées. La science humaine marche donc sans guide, sans système , et flotte au hasard, sans s'être tracé de route. Ce laisser-aller, celte incertitude existe en politique comme en science. Dans l'ordre naturel, les moyens sont simples, la fln est grande et merveilleuse ; ici , dans la science comme dans le gouvernement, les moyens sont immenses, la fin est petite. Cette force qui, dans la nature, marche d'un pas égal et dont la somme s'ajoute perpétuellement à elle-même, cet A -HA qui produit tout, est destructif dans la société. La politique actuelle oppose, les unes aux autres, les forces humaines pour les neutraliser, au lieu de les combiner pour les faire agir dans un but quelconque. En s'en tenant à l'Europe, depuis César jusqu'à Constantin, de Constantin au sauvage Attila, des Huns à Charlemagne, de Charlemagne à Léon X, de Léon X à Philippe II, de Philippe II à Louis XIV, de Venise à l'Angleterre, de l'Angleterre à Napoléon, de Napoléon à l'Angleterre, je ne vois aucune , fixité dans la politique, et son agitation constante n'a procuré nul progrès. Les nations témoignent de leur grandeur par des monuments, ou de leur bonheur par le bien-être individuel. Les monuments modernes valent-ils les anciens? j'en doute. Les arts qui participent plus immédiatement de l'homme individuel, les productions de son génie ou de sa main ont peu gagné. Les jouissances de Lucullus valaient bien celles de Samuel Bernard, de Beaujon ou du roi de Bavière. Enfin, la longévité humaine a perdu. Pour qui veut être de bonne foi , rien n'a donc changé : l'homme est le même. La force est toujours son unique loi , le succès sa seule sagesse. Jésus-Christ, Mahomet ou Luther, n'ont fait que colorer différemment le cercle dans lequel les jeunes nations ont fait leurs évolutions. Nulle politique n'a empêché la civilisation, ses richesses, ses mœurs, son contrat entre les forts contre les faibles, ses idées et ses voluptés d'aller de Memphis à Tyr, de Tyr à Balbek, de Tedmor à Carthage, de Carlhage à Rome, de Rome à Conslantinople, de Conslantinople à Venise, de Venise en Espagne, d'Espagne en Angle- j
terre, sans que nul vestige existe de Memphis, de Tyr, de Carthage, de Rome, de Venise ni de Madrid. L'esprit de ces grands corps s'est envolé. Nul ne s'est préservé de la ruine, et n'a su cet axiome : Quand l'effet produit n'est plus en rapport avec sa cause, ily a désorganisation. Le génie le plus subtil ne peut découvrir aucune liaison entre ces grands faits sociaux. Aucune théorie politique n'a vécu. Les gouvernements passent comme les hommes, sans se transmettre aucun enseignement, et nul système n'engendre un système plus parfait. Que conclure de la politique, quand le gouvernement appuyé sur Dieu a péri dans llnde et en Egypte ; quand le gouvernement du sabre et de la tiare a passé ; quand le gouvernement d'un seul est mort ;"quand le gouvernement de tous n'a jamais pu vivre ; quand aucune conception de la force intelligentielle, appliquée aux intérêts matériels, n'a pu durer, et que tout est à refaire aujourd'hui comme à toutes les époques où l'homme s'est écrié : Je souffre! Le Code, que l'on regarde comme la plus belle œuvre de Napoléon, est l'œuvre la plus draconienne que je sache. La divisibilité territoriale poussée à l'infini, dont elle a consacré le principe par le partage des biens, doit engendrer l'abâtardissement de la nation, la mort des arts et celle des sciences. Le sol trop divisé se cultive en céréales, en petits végétaux; les forêts et partant les cours d'eau disparaissent ; vienne une invasion, le peuple est écrasé, car il a perdu ses grands ressorts en perdant ses chefs. Et voilà l'histoire des déserts. La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité possible ; elle est le génie du moment, l'application constante de la force, suivant la nécessité du jour. L'homme qui verrait à dix siècles de distance mourrait sur la place publique, chargé des imprécations du peuple , ou serait, ce qui me semble pis, flagellé par les mille fouets du ridicule. Les nations sont des individus qui ne sont ni plus sages ni plus forts que ne l'est l'homme, et leurs destinées sont les mêmes. Réfléchir sur celui-ci, n'est-ce pas s'occuper de celles-là? Au spectacle de celte société sans cesse tourmentée dans ses bases comme dans ses effets, dans ses causes comme dans son action, chez laquelle la philanthropie est une sublime erreur, et le progrès un non-sens, j'ai gagné la confirmation de celte vérilé : que la vie est en nous, et non au dehors ; que s'élever au-dessus des hommes pour leur commander, est le rôle agrandi d'un régent de classe ; et que les hommes assez forts pour monter jusqu'à la ligne où ils peuvent jouir du coup d'œil des mondes, ne doivent pas regarder à leurs pieds.
5 novembre.
Je suis assurément occupé de pensées graves, je
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marche à certaines découvertes, une force invincible m'entraîne vers une lumière qui a brillé de bonne heure dans les ténèbres de ma vie morale; mais quel nom donner à la puissance qui me lie les mains, me ferme la bouche, et m'entraîne en sens contraire à ma vocation? Il faut quitter Paris , dire adieu aux livres des bibliothèques, à ces beaux foyers de lumière , à ces savants si complaisants , si accessibles , à ces jeunes génies avec lesquels j'aurais pu marcher. Qui me repousse ? Est-ce le Hasard ? Est-ce la Providence? Les deux idées que représentent ces mots sont inconciliables. Si le Hasard n'est pas, il faut admettre le Fatalisme, ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général. Alors pourquoi résisterions-nous? Si l'homme n'est plus libre , que devient l'échafaudage de sa morale ? Et s'il peut faire sa destinée , s'il peut par son libre arbitre arrêter l'accomplissement du plan général, que devient Dieu? Pourquoi suis-je venu? Si je m'examine, je le sais: je trouve en moi des textes à développer. Mais alors pourquoi possédé-je d'énormes facultés sans pouvoir en user ? Si mon supplice servait à quelque exemple, je le concevrais; mais non , je souffre obscurément. Ce résultat est aussi providentiel que peut l'être le sort de la ûeur inconnue qui meurt au fond d'une forêt vierge sans que personne en sente les parfums ou en admire l'éclat. De même qu'elle exhale vainement dans la solitude ses odeurs, j'enfante ici dans un grenier des idées sans qu'elles soient saisies. Hier, j'ai mangé du pain et des raisins le soir, devant ma fenêtre, avec un jeune médecin nommé Meyraux. Nous avons causé comme des gens que le malheur a rendus frères, et je lui ai dit: — « Je m'en vais, vous restez, prenez mes conceptions et développez-les! — Je ne le puis, me répondit-il avec une amère tristesse , ma santé trop faible ne résistera pas à mes travaux, et je dois mourir jeune en combattant la misère. » Nous avons regardé le ciel , en nous pressant les mains. Nous nous sommes rencontrés au cours d'Anatomie comparée et dans les galeries du Muséum, amenés tous deux par une même étude, l'unité de la composition zoologique. Chez lui, c'était le pressentiment du génie envoyé pour ouvrir une nouvelle route clans les friches de l'intelligence; chez moi, c'était déduction d'un système général. Ma pensée est de déterminer les rapports réels qui peuvent exister entre l'homme et Dieu. iVest-cepas une nécessité de l'époque ? Sans de hautes certitudes, il est impossible de mettre un mors à ces sociétés que l'esprit d'examen et de discussion a déchainées et qui crient aujourd'hui: Menez nous dans une voie où nous marcherons sans rencontrer des abîmes ! Vous me demanderez ce que l'anatomie comparée a de commun avec une question aussi grave
pour l'avenir des sociétés. Ne faut-il passe convaincre que l'homme est le but de tous les moyens terrestres pour se demander s'il ne sera le moyen d'aucune fin ? Si l'homme est lié à tout, n'y a-t-il rien au-dessus de lui , à quoi il se lie à son tour ? S'il est le terme des transmutations inexpliquées qui montent jusqu'à lui, ne doit-il pas être le lien entre la nature visible et une nature invisible ? L'action du monde n'est pas absurde , elle aboutit à une fin , et cette fin ne doit pas être une société constituée comme l'est la nôtre. Il se rencontre une terrible lacune entre nous et le ciel. En l'état actuel , nous ne pouvons ni toujours jouir, ni toujours souffrir; ne faut-il pas un énorme changement pour arriver au paradis et à l'enfer, deux conceptions sans lesquelles Dieu n'existe pas aux yeux de la masse? Je sais qu'on s'est tiré d'affaire en inventant l'âme; mais j'ai quelque répugnance à rendre Dieu solidaire des lâchetés humaines, de nos désenchantements, de nos dégoûts, de notre décadence. Puis comment admettre en nous un principe divin contre lequel un verre de rhum puisse prévaloir? comment imaginer des facultés immatérielles que la matière réduise, dont l'exercice soit enchaîné par un grain d'opium ? Comment imaginer que nous sentirons quand nous serons dépouillés des conditions de notre sensibilité. Comment Dieu périrait-il parce que la substance serait pensante? L'animation de la substance et ses mille instincts, effets de ses organes , sont-ils moins inexplicables que les effets de la pensée? Le mouvement imprimé aux mondes n'est-il pas suffisant pour prouver Dieu sans aller se jeter dans les absurdités dont notre orgueil a été le principe? Que d'une façon d'être périssable, nous allions après nos épreuves à une existence meilleure, n'est-ce pas assez pour une créature qui ne se distingue des autres que par un instinct plus complet? S'il n'existe pas , en morale, un principe qui ne mène à l'absurde, ou ne soit contredit par l'évidence, n'est-il pas temps de se mettre en quête des dogmes écrits au fond de la nature des choses? Ne faudrait-il pas retourner la science philosophique? Nous nous occupons trèspeu du prétendu néant qui nous a précédés, et nous fouillons le prétendu néant qui nous attend. Nous faisons Dieu responsable de l'avenir, et nous ne lui demandons aucun compte du passé. Cependant il est aussi nécessaire de savoir si nous n'avons aucune racine dans l'antérieur, que de savoir si nous sommes soudés au futur. Nous n'avons été déistes ou athées que d'un côté. Le monde est-il éternel ? le monde est-il créé ? Nous ne concevons aucun moyen terme entre ces deux propositions. L'une est fausse, l'autre est vraie, choisissez. Quel que soit votre choix, Dieu, tel que notre raison se le figure, doit s'amoindrir, ce qui équivaut à sa négation. Faites le
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monde éternel, la question n'est pas douteuse, Dieu l'a subi. Mais supposez-le créé, Dieu n'est plus possible. Comment est-il resté toute une éternité sans savoir qu'il aurait la pensée de créer le monde? Comment n'en sait-il point par avance les résultais? D'où en a-t-il tiré l'essence? de lui nécessairement. Si le monde sort de lui , comment admettre le mal ? Si le mal est sorti du bien, vous tombez dans l'absurde. S'il n'y a pas de mal, que deviennent les sociétés avec leurs lois ? Partout des précipices ! partout un abîme pour la raison ! Il est donc une science sociale à refaire en entier. Ecoutez , mon oncle! tant qu'un beau génie n'aura pas rendu compte de l'inégalité patente des intelligences, le sens général de l'humanité , le mot Dieu sera sans cesse mis en accusation , et la société reposera sur des sables mouvants. Le secretdes différentes zones morales dans lesquelles transite l'homme, se trouvera dans l'analyse de l'animalité tout entière. L'animalité n'a, jusqu'à présent, été considérée que par rapport à ses différences , et non dans ses similitudes , dans ses apparences organiques et non dans ses facultés. Les facultés animales perfectionnent de proche en proche, suivant des lois à rechercher. Ces facultés correspondent à des forces qui les expriment , et ces forces sont essentiellement matérielles, divisibles. Des facultés matérielles ! songez à ces deux mots. N'est-ce pas une question aussi insoluble que l'est celle de la communication du mouvement à la matière, abîme encore inexploré, dont le système de Newton a plutôt déplacé que résolu la difficulté? Enfin la combinaison constante de la lumière avec tout ce qui est sur la terre , veut un nouvel examen du globe. L'animal du même genre n'est plus le même sous la zone torride, dans l'Inde ou dans le Nord. Entre la verticalité et l'obliquité des rayons solaires , il se développe une nature dissemblable et pareille, qui, la même dans son principe, ne se ressemble ni en deçà ni au delà dans ses résultats. Le phénomène qui crève nos yeux dans la comparaison des papillons du Bengale et des papillons d'Europe est bien plus grand encore dans le monde moral. Il faut un angle facial déterminé, une certaine quantité de plis cérébraux pour obtenir Alexandre , Newton, Napoléon, Laplace ou Mozart. La vallée sans soleil donne le crétin. Tirez vos conclusions. Pourquoi ces différences dues à la distillation plus ou moins heureuse de la lumière par l'homme? Ces grandes masses humanitaires souffrantes, plus ou moins actives, plus ou moins nourries, plus ou moins éclairées, constituent des difficultés à résoudre, et qui crient contre Dieu. Pourquoi, dans l'extrême joie, voulons-nous toujours quitter la terre ? pourquoi l'envie de s'élever, dont toute créature est saisie? Le mouvement est une grande âme dont
l'alliance avec la matière est tout aussi difficile à expliquer que la pensée. Aujourd'hui la science est une , il est impossible de toucher à la politique sans s'occuper de morale , et la morale tient à toutes les questions scientifiques. Il me semble que nous sommes à la veille d'une grande bataille humaine. Les forces sont là ; seulement , je ne vois pas de général.
a5 novembre.
Croyez-moi , mon oncle , il est difficile de renoncer sans douleur à la vie qui nous est propre, et je retourne à Blois avec un affreux saisissement de cœur. J'y mourrai en emportant des vérités utiles ! Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle quelque chose à qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure ? Je ne suis pris d'aucun amour pour la syllabe Lam et la syllabe bert. Prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe, elles ne changeront rien à ma destinée ultérieure. Je me sens fort, énergique, et pourrais devenir une puissance ; je sens en moi une vie si lumineuse qu'elle pourrait animer un monde , et je suis enfermé dans une sorte de minéral , comme y sont peut-être effectivement les couleurs que vous admirez au col des oiseaux de la presqu'île Indienne. Il faudrait embrasser tout ce monde , l'étreindre pour le refaire. Mais ceux qui l'ont ainsi étreint et refondu, n'onl-ils pas commencé par être un rouage de la machine ? Moi , je serais broyé. A Mahomet le sabre, à Jésus ia croix, à moi la mort obscure. Demain à Blois, et quelques jours après dans un cercueil. Savez-vous pourquoi ? Je suis revenu à Swedenborg. Quelque obscurs et diffus que soient ses livres, il s'y trouve les éléments d'une conception sociale grandiose. Sa théocratie est sublime , et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à Dieu , il en donne soif. II a dégage la majesté de Dieu de ses langes. Il l'a laissé là où il est , en faisant graviter autour de lui les créations innombrables et les créatures par des transformations successives qui sont un avenir plus immédiat, plus naturel que ne l'est l'éternité catholique. Il a lavé Dieu du reproche que lui font les âmes tendres sur la pérennité des vengeances qui doivent punir les fautes d'un instant , système sans justice et sans bonté. Chaque homme peut savoir s'il lui est réservé d'entrer dans une autre vie , et si ce monde a un sens. Cette expérience , je vais la tenter. Cette tentative peut sauver le monde, aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de l'Alcoran. L'un et l'aulre sont fils du désert. Des trente-trois années de Jésus , il n'en est que deux de connues . sa vie
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silencieuse a préparé sa vie glorieuse. À moi aussi il me faut le désert ! »
Malgré les difficultés de l'entreprise, j'ai cru devoir essayer de peindre la jeunesse de Lambert , celte vie cachée à laquelle je suis redevable des seules bonnes heures et des seuls souvenirs agréables de mon enfance. Hormis ces deux années, je n'ai eu que troubles et ennuis. Si plus tard le bonheur est venu , mon bonheur fut toujours incomplet. J'ai été très-diffus , sans doute; mais faute de pénétrer dans l'étendue du cœur et du cerveau de Lambert, deux mots qui représentent imparfaitement les modes infinis de sa vie intérieure, il serait presque impossible de comprendre la seconde partie de son histoire intellectuelle , également inconnue et au monde et à moi , mais dont il m'a été permis d'entrevoir, pendant quelques heures, l'occulte dénoûment. Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains, comprendront, je l'espère, les événements qui me restent à raconter , et qui forment en quelque sorte une seconde existence à cette créature , pourquoi ne dirais je pas à cette création ! en qui tout devait être extraordinaire.
Quelques jours après son arrivée à Blois , Louis fut mené par son oncle , qui était très-désireux de lui procurer des distractions, dans l'une des maisons où il allait habituellement passer la soirée. Ce pauvre prêtre se trouvait dans cette ville dévole comme un véritable lépreux. Personne ne se souciait de recevoir un révolutionnaire, un assermenté. Sa société consistait donc en quelques personnes de l'opinion dite alors libérale , patriote ou constitutionnelle, chez lesquelles il se rendait pour faire sa partie de whist ou de boston. Pendant cette soirée, Louis vit une jeune personne que sa position forçait à rester dans cette société réprouvée par les gens du grand monde , mais dont la fortune était assez considérable pour faire supposer que, plus tard, elle pourrait contracter une alliance dans la haute aristocratie du pays.
Mademoiselle Pauline de Villenoix se trouvait seule héritière des richesses amassées par son grandpère, un juif, nommé Salomon, qui, contrairement aux usages de sa nation, avait épousé dans sa vieillesse une femme de la religion catholique. Il eut un fils élevé dans la communion de sa mère. A la mort de son père, le jeune Salomon acheta, suivant l'expression du temps, une savonnette à vilain, et fit ériger en baronnie la terre de Villenoix dont il prit le nom. Il était mort sans avoir été marié, mais en laissant une fille naturelle à laquelle il avait légué la plus grande partie de sa fortune, et notamment sa terre de Villenoix. Un de ses oncles, M. Joseph Salomon, fut nommé, par M. de Villenoix, tuteur
de l'orpheline. Ce vieux juif avait pris une telle affection pour sa pupille, qu'il paraissait vouloir faire de grands sacrifices afin delà marier honorablement. Mais l'origine de mademoiselle de Villenoix et les préjugés que l'on conserve en province contre les juifs, ne lui permettaient pas, malgré sa fortune et celle de son tuteur, d'être reçue dans cette société tout exclusive qui s'appelle . à tort ou à raison , la noblesse. Cependant M. Joseph Salomon prétendait qu'à défaut d'un hobereau de province, sa pupille irait choisir à Paris un époux parmi les pairs libéraux ou monarchiques. Quant à son bonheur, le bon tuteur croyait pouvoir le lui garantir par les stipulations du contrat de mariage. Mademoiselle de Villenoix avait alors vingt ans. Sa beauté remarquable, les grâces de son esprit étaient, pour sa félicité, des garanties moins équivoques que toutes celles données par la fortune. Ses traits offraient dans sa plus grande pureté le caractère de la beauté juive, ces lignes ovales, si larges et si virginales, qui ont je ne sais quoi d'idéal et respirent les délices de l'Orient, l'azur inaltérable de son ciel, les splendeurs de sa terre, et les fabuleuses richesses de sa vie. Elle avait de beaux yeux voilés par de longues paupières garniesdecils épais et recourbés. Une innocence biblique animait son front. Son teint avait la blancheur mate des robes du lévite. Elle restait habituellement silencieuse et recueillie; mais ses gestes, ses mouvements, témoignaient d'une grâce cachée, de même que ses paroles attestaient l'esprit doux et caressant de fa femme. Cependant elle n'avait pas cette fraîcheur rosée, ces couleurs purpurines dont les joues de la femme sont décorées pendant son âge d'insouciance. Des nuances brunes, mélangées de quelques filets rougeâtres, remplaçaient dans son visage la coloration, et trahissaient un caractère énergique, une irritabilité nerveuse que beaucoup d'hommes n'aiment pas à trouver dans une femme, mais qui, pour certains autres, sont l'indice d'une chasteté de sensilive et de passions fières. Aussitôt que Lambert aperçut mademoiselle de Villenoix, il devina l'ange caché sous cette forme. Alors les facultés de son âme, si grandes, si fortes ; sa pensée si vive, si exercée; sa pente vers l'extase, tout, en lui, se résolut par un amour sans bornes, par le premier amour du jeune homme, passion déjà si vigoureuse chez les autres, mais que la vivace ardeur de ses sens, la nature de ses idées et son genre de vie durent porter à une puissance incalculable. Cette passion fut un abîme où le malheureux jeta tout, abîme où la pensée s'effraye de descendre, puisque la sienne, si flexible et si acérée, s'y perdit. Là, tout est mystère, car tout se passait dans ce monde moral, clos pour la plupart des hommes, et dont il avait cru deviner les lois.
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Lorsque le hasard me mit en relation avec son oncle, le bonhomme m'introduisit dans la chambre habitée à cette époque par Lambert. Je voulais y chercher quelques traces de ses œuvres, s'il en avait laissé. Là , parmi des papiers dont le vieillard respectait le désordre avec cet exquis sentiment de douleur qui distingue les vieilles gens, je trouvai plusieurs lettres trop illisibles pour avoir été remises à mademoiselle de Villenoix. La connaissance que je possédais de l'écriture de Lambert me permit^ l'aide du temps, de déchiffrer les hiéroglyphes de cette sténographie créée par l'impatience et par la frénésiede la passion. Emporté par ses sentiments, il écrivait sans s'apercevoir de l'imperfection des lignes trop lentes à formuler sa pensée. 11 avait dû être obligé de recopier ces essais informes où souvent les lignes se confondaient ; mais peut-être aussi craignait-il de ne pas donner à ses idées des formes assez décevantes, et, dans le commencement, s'y prenait-il à deux fois pour ses lettres d'amour. Quoi qu'il en soit, il a fallu toute l'ardeur de mon culte pour sa mémoire, et l'espèce de fanatisme que donne une entreprise de ce genre, pour deviner et rétablir le sens des cinq lettres qui suivent. Ces papiers , que jeconserve avec une sorte de piété, sont les seuls témoignages matériels de son ardente passion. Mademoiselle de Villenoix a sans doute détruit les véritables lettres qui lui furent adressées, fastes éloquents du délire qu'elle causa. La première de ces lettres, qui était évidemment ce qu'on nomme un brouillon, attestait par sa forme, par son ampleur, ces hésitations, ces troubles du cœur, ces craintes sans nombre éveillées par l'envie de plaire, ces changements d'expressions, et ces incertitudes entre toutes les pensées, qui assaillent un jeune homme écrivant sa première lettre d'amour : lettre dont on se souvient toujours, dont chaque phrase est le fruit d'une rêverie , dont chaque mot excite de longues contemplations, où le sentiment le plus effréné de tous comprend la nécessité des tournures les plus modestes; et, comme un géant qui se courbe pour entrer dans une chaumière , se fait humble et petit pour ne pas effrayer une âme de jeune bile. Jamais antiquaire n'a manié ses palimpsestes avec plus de respect que je n'en eus à étudier , à construire ces monuments mutilés d'une souffrance et d'une joie si sacrées pour ceux qui ont connu la même joie et la même souffrance.
Mademoiselle, quand vous aurez lu cettre lettre, si toutefois vous la lisez, ma vie sera entre vos mains,
car je vous aimer et, pour moi, espérer d'être aimé, c'est la vie. Je ne sais pas si d'autres n'ont point, en vous parlant d'eux, abusé déjà des mots que j'emploie ici pour vous peindre l'état de mon âme. Croyez cependant à la vérité de mes expressions ! elles sont faibles mais sincères. Peut-être est-ce mal d'avouer ainsi son amour? Oui, la voix de mon cœur me conseillait d'attendre en silence que ma passion vous eût touchée, afin de la dévorer, si les muets témoignages vous en déplaisaient; ou pour l'exprimer plus chastement encore que par d'impuissantes paroles, si je trouvais grâce à vos yeux. Mais , après avoir longtemps écouté les délicatesses dont s'effraye un jeune cœur, j'ai obéi, en vous écrivant, à l'instinct qui arrachedes cris inutiles aux mourants. J'ai eu besoin de tout mon courage pour imposer silence à la fierté du malheur et pour franchir les barrières que les préjugés mettent entre vous et moi. J'ai dû comprimer bien des pensées pour vous aimer malgré votre fortune! Enfin, pour vous écrire ne fallait-il pas affronter ce mépris que les femmes réservent souvent à des amours dont néanmoins elles écoutent l'aveu comme une flatterie de plus parmi celles qu'elles reçoivent ou pensent? Aussi faut-il s'élancer de toutes ses forces vers le bonheur, être attiré vers la vie de l'amour comme l'est une plante vers la lumière, et avoir été bien malheureux, pour savoir vaincre les tortures, les angoisses de ces délibérations secrètes où la raison nous démontre de mille manières la stérilité des vœux cachés au fond du cœur, et où cependant l'espérance nous fait tout braver. J'étais si heureux de vous admirer en silence, j'étais si complètement abimé dans la contemplation de votre belle âme, qu'en vous voyant , je n'imaginais rien au delà. Non, je n'aurais pas encore osé vous parler , si je n'avais entendu annoncer votre départ. A quel supplice un seul mot m'a livré ! Enfin mon chagrin m'a fait apprécier l'étendue démon attachement pour vous : il est sans bornes. Mademoiselle, vous ne connaîtrez jamais, du moins je désire que jamais vous n'éprouviez la douleur causée par la crainte de perdre le seul bonheur qui soit éclos pour nous sur celle terre, le seul qui nous ait jeté quelque lueur dans l'obscurité de la misère. Hier, j'ai senti que ma vie n'était plus à moi, mais en vous. Il n'est plus pour moi qu'une femme dans le monde, comme il n'est plus qu'une seule pensée dans mon âme. Je n'ose vous dire à quelle alternative me réduit l'amour que j'ai pour vous. Ne voulant vous devoir qu'à vous-même, je dois éviter de me présenter accompagné de tous les prestiges du malheur: ne sont-ils pas plus actifs que ceux de la fortune sur de nobles âmes? Je vous tairai donc bien des choses. Oui, j'ai une idée trop belle de l'amour, pour le corrompre par des pensées
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étrangères à sa nature. Si mon âme est digne de la vôtre, si ma vie est pure, votre cœur en aura quelque généreux pressentiment, et vous me comprendrez! Il est dans Ja destinée de l'homme de s'offrir à celle qui le fait croire au bonheur; mais votre droit est de refuser le sentiment le plus vrai, s'il ne s'accorde pas avec les voix confuses de votre cœur : je le sais. Mais si le sort que vous me ferez doit être contraire à mes espérances, mademoiselle, j'invoque toutes les délicatesses de votre âme vierge, aussi bien que l'ingénieuse pitié de la femme ! Ah ! je vous en supplie à genoux, brûlez ma lettre, oubliez tout! Ne plaisantez pas d'un sentiment respectueux et trop profondément empreint dans l'âme pour pouvoir s'en effacer. Brisez mon cœur, mais ne le déchirez pas ! Que l'expression de mon premier amour, d'un amour jeune et pur, n'ait retenti que dans un cœur jeune et pur ; qu'il y meure, comme une prière mentale va se perdre dans le sein de Dieu ! Je vous dois de la reconnaissance. J'ai passé des heures délicieuses occupé à vous voir, m'abandonnant aux rêveries les plus douces de ma vie. Ne couronnez donc pas cette frêle et passagère félicité par quelque moquerie déjeune fille. Contentez-vous de ne pas me répondre, je saurai bien interpréter votre silence : vous ne me verrez plus. Si je dois être condamné à toujours comprendre le bonheur, et à le perdre toujours; si je suis, comme l'ange exilé, conservant le sentiment des délices célestes , mais sans cesse attaché dans un monde de douleur, eh bien! je garderai le secret de mon amour, comme celui de mes misères. Et, adieu ! Oui, je vous confie à Dieu, que j'implorerai pour vous, à qui je demanderai de vous faire une belle vie; car je ne vous quitterai jamais, même chassé de votre cœur. Autrement, quelle valeur auraient les paroles saintes de cette lettre , ma première et ma dernière prière peut-être! Je mériterais mes angoisses si je cessais un jour de penser à vous, de vous aimer, heureux ou malheureux!
Vous ne partez pas ! Je suis donc aimé ! moi , pauvre être obscur. Ma chère Pauline, vous ne connaissez pas toute la puissance du regard auquel je crois, et que vous m'avez jeté pour m'annoncer que j'avais été déjà choisi par vous , par vous jeune et belle , qui voyez tout à vos pieds. Pour vous faire comprendre mon bonheur, il faudrait vous raconter ma vie. Si vous m'eussiez repoussé, pour moi tout était fini. J'avais trop souffert. Oui, mon amour,
ce bienfaisant et magnifique amour était un dernier effort vers la vie heureuse dont mon âme avait soif, une âme déjà brisée par des travaux inutiles, consumée par des craintes qui me font douter de moi , rongée par des désespoirs qui m'ont souvent persuadé de mourir. Non , personne dans le monde ne sait la terreur que ma fatale imagination me cause à moi-même. Elle m'élève souvent dans les cieux, et tout à coup me laisse tomber à terre d'une hauteur prodigieuse. D'intimes élans de force, quelques rares et secrets témoignages d'une lucidité particulière me disent parfois que je puis beaucoup. Alors j'enveloppe le monde par ma pensée , je le pétris , je le façonne , je le pénètre , je le comprends ou crois le comprendre; mais soudain , je me réveille seul, et me trouve dans une nuit profonde , tout chélif ; j'oublie les lueurs que je viens d'entrevoir , je suis privé de secours , et surtout sans un cœur où je puisse me réfugier ! Ce malheur de ma vie morale agit également sur mon existence réelle. La nature de mon esprit m'y livre sans défense aux joies du bonheur comme aux affreuses clartés de la réflexion. Alors , voyant avec une même lucidité les obstacles et le succès , suivant ma croyance du moment, je suis heureux ou malheureux. Ainsi , lorsque je vous vis , j'eus le pressentiment d'une nature angélique ; je respirai l'air favorable à ma brûlante poitrine; puis , j'entendis en moi cette voix qui ne trompe jamais , et qui m'avertissait d'une vie heureuse. Mais apercevant aussi toutes les barrières qui nous séparaient , devinant pour la première fois les préjugés du monde, et les comprenant alors dans toute l'étendue de leur petitesse, les obstacles m'effrayèrent encore plus que la vue du bonheur ne m'exaltait. Aussitôt , je ressentis cette réaction terrible par laquelle mon âmeexpansive est refoulée sur elle-même. Le sourire que vous aviez fait naître sur mes lèvres se changea tout à coup en contraction amère, et je tâchai de rester froid , pendant que mon sang bouillonnait , agité par mille sentiments contraires. Enfin, je reconnus cette sensation mordante à laquelle vingt-trois années pleines de soupirs réprimés et d'expansions trahies ne m'ont pas encore habitué. Eh bien, Pauline , le regard par lequel vous m'avez annoncé le bonheur a tout à coup réchauffé ma vie et changé mes misères en félicités. Je voudrais maintenant avoir souffert davantage. Mon amour s'est trouvé grand tout à coup. Mon âme était un vaste pays auquel manquaient les bienfaits du soleil, et votre regard y a jeté soudain la lumière. Chère providence ! vous serez tout pour moi , pauvre orphelin qui n'ai d'autre parent que mon oncle. Vous serez toute ma famille , comme vous êtes déjà ma seule richesse , et le monde entier pour moi. Ne m'avez-
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vous pas jeté toutes les fortunes de l'homme par ce chaste, par ce prodigue, par ce timide regard ? Oui, vous m'avez donné une confiance, une audace incroyables. Je puis tout maintenant. J'étais revenu à Blois , découragé. Cinq ans d'études au milieu de Paris m'avaient montré le monde comme une prison. Je concevais des sciences entières et n'osais en parler. La gloire me semblait un charlatanisme auquel une âme vraiment grande ne devait pas se prêter. Mes idées ne pouvaient donc passer que sous' la protection d'un homme assez hardi pour monter sur les tréteaux, et parler d'une voix haute aux niais qu'il méprise. Cette intrépidité me manquait. J'allais, brisé par les arrêts de celte foule , désespérant d'en être jamais écouté. J'étais et trop bas et trop haut ! Je dévorais mes pensées comme d'autres dévorent leurs humiliations. J'en étais arrivé à mépriser la science, parce que je lui reprochais de ne rien ajouter au bonheur réel. Mais depuis hier, en moi tout est changé. Pour vous , je convoite les palmes de la gloire et tous les triomphes du talent ! Je veux , en apportant ma tête sur vos genoux , y faire reposer tous les regards du monde, comme je veux mettre dans mon amour toutes les idées , tous les pouvoirs ! La plus immense des renommées est un bien que nulle puissance ne peut créer. Eh bien ! je puis, si je le veux , vous faire un lit de lauriers. Mais si les paisibles ovations de la science ne vous satisfaisaient pas , je porte en moi le glaive et la parole, je saurai courir dans la carrière des honneurs et de l'ambition, comme d'autres s'y traînent! Parlez, Pauline, je serai tout ce que vous voudrez que je sois. Ma volonté de fer peut tout. Je suis aimé ! Armé de cette pensée , un homme ne doit-il pas faire tout plier devant lui. Tout est possible à celui qui veut tout. Soyez le prix du succès , et demain j'entre en lice. Pour obtenir un regard comme celui que vous m'avez jeté, je franchirais le plus profond des précipices. Vous m'avez expliqué les fabuleuses entreprises de la chevalerie , et les plus capricieux récits des Mille el une Nuits. Maintenant je crois aux plus fantasques exagérations de l'amour, et à la réussite de tout ce qu'entreprennent les prisonniers pour conquérir la liberté. Vous avez réveillé mille vertus endormies dans mon être : la patience, la résignation, toutes les forces du cœur, toutes les puissances de l'âme; je vis par vous , et, pensée délicieuse! pour vous. Maintenant tout a un sens , pour moi , dans cette vie , et je comprends même les vanités de la richesse. Je me surprends à verser toutes les perles de l'Inde à vos pieds ; je me plais à vous voir couchée, ou parmi les plus belles Heurs, ou sur le plus moelleux des tissus , et toutes les splendeurs de la terre me semblent à peine dignes de vous , en faveur de qui je voudrais pouvoir
disposer des accords et des lumières que prodiguent les harpes et les étoiles dans les cieux. Pauvre studieux poëte, ma parole vous offre des trésors que je n'ai pas ! je ne puis vous donner que mon cœur, où vous régnerez toujours : là sont tous mes biens. Mais n'est-ce donc pas un trésor qu'une éternelle reconnaissance, un sourire dont le bonheur variera les expressions , et l'attention constante de mon amour à deviner les vœux de votre âme aimante ? Un regard céleste ne nous a-l-il pas dit que nous pourrions toujours nous entendre? J'ai donc maintenant une prière à faire tous les soirs à Dieu , prière pleine de vous : — « Faites que ma Pauline soit heureuse ! » Mais ne remplirez-vous donc pas mes jours, comme déjà vous remplissez mon cœur? Adieu , vous que je confie à Dieu !
Pauline ! dis-moi si j'ai pu le déplaire en quelque chose, hier? Abjure cette fierté de cœur qui fait endurer secrètement les' peines causées par un être aimé. Gronde-moi. Depuis hier je ne sais quelle crainte vague de t"avoir offensée répand de la tristesse sur cette vie du cœur que tu m'as faite et si douce el si riche. Souvent, le plus léger voile qui s'interpose entre deux âmes devient un mur d'airain. Il n'est pas de légers crimes en amour ! Si vous avez tout le génie de ce beau sentiment, vous devez en ressentir toutes les souffrances. Mais , mon cher trésor, sans doute la faute vient de moi , s'il y a faute. Je n'ai pas l'orgueil de comprendre un cœur de femme dans toute l'étendue de sa tendresse , dans toute la grâce de ses dévouements ; seulement, je tâcherai de deviner toujours le prix de ce que tu voudras me révéler dans les secrets du tien. Parlemoi , réponds-moi promptement. La mélancolie dans laquelle nous jette le sentiment d'un tort est bien affreuse , elle enveloppe la vie et fait douter de tout. Je suis resté pendant celte matinée assis sur le bord du chemin creux , voyant les tourelles de Villenoix , et n'osant aller jusqu'à notre haie. Si tu savais tout ce que j'ai vu dans mon âme ! quels trisles fantômes ont passé devant moi , sous ce ciel gris , dont le froid aspect augmentait encore mes sombres dispositions. J'ai eu de sinistres pressentiments. J'ai eu peur de ne pas te rendre heureuse. 11 faut (oui te dire , ma chère Pauline. Il se rencontre des moments où l'esprit qui m'anime semble se retirer de moi. Je suis comme abandonné par ma force. Alors, tout me pèse, chaque fibre de mon corps devient inerte , chaque sens se détend , mon regard s'amollit, ma langue est glacée, l'imagina-
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tion s'éteint, les désirs meurent, et ma forme humaine subsiste seule. Alors, tu serais là dans toute Ja gloire de ta beauté , tu me prodiguerais tes plus curieux sourires et tes plus tendres paroles , il s'élèverait une puissance mauvaise qui m'aveuglerait , et me traduirait en sons discords la plus ravissante des mélodies. Alors , du moins je le crois , se dresse devant moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait voir le néant au fond des plus certaines richesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les fleurs, ricane des sentiments les plus doux , en me disant : « Eh bien ! après ? » flétrit la plus belle œuvre en m'en montrant le principe, et me dévoile le mécanisme des choses en m'en cachant les résultats harmonieux. En ces moments terribles où le mauvais ange s'empare de mon être , où la lumière divine s'obscurcit en mon âme sans que j'en sache la cause , je reste triste et je souffre ; je voudrais être sourd et muet ; je souhaite la mort , j'y vois un repos. Ces heures de doute et d'inquiétude sont peut-être nécessaires; elles m'apprennent du moins à ne pas avoir d'orgueil, après les élans qui m'ont porté dans les cieux où je moissonne les idées à pleines mains ; car c'est toujours après avoir longtemps parcouru les vastes campagnes de l'intelligence , après des méditations lumineuses, que, lassé, fatigué , je tombe dans ces ténèbres. En ce moment , mon ange, une femme devrait douter de ma tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent , elle , capricieuse, maladive ou triste , réclamera les caressants trésors d'une tendresse ingénieuse, et je n'aurai pas un regard pour la consoler ! J'ai la honte, Pauline , de t'avouer qu'alors je pourrais pleurer avec toi , mais que rien ne m'arracherait un sourire. Et cependant, une femme trouve dans son amour la force de taire ses douleurs ! Elle sait , pour son enfant comme pour celui qu'elle aime, rire en souffrant. Pour toi, Pauline, ne pourrai-je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses? Depuis hier je doute de moi-même. Si j'ai pu te déplaire une fois, si je ne t'ai pas comprise, je tremble d'être emporté souvent ainsi par mon fatal démon hors de notre bonne sphère. Si j'avais beaucoup de ces moments affreux, si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie , si j'étais destiné à demeurer tel que je suis! Eatales questions ! La puissance est un bien fatal présent , si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline, éloigne-toi de moi, abandonne-moi, je préfère souffrir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi. Mais peut-être le démon n'a-t il pris autant d'empire sur mon âme que parce qu'il ne s'est point encore trouvé près de moi de mains douces et blanches pour le chasser. Jamais une femme ne m'a versé le baume de ses
consolations, et j'ignore si, lorsqu'en ces moments de lassitude , l'Amour agitera ses ailes au-dessus de ma tète, il ne répandra pas dans mon cœur de nouvelles forces. Peut-être , ces cruelles mélancolies sont-elles un fruit de ma solitude, une des souffrances de l'âme abandonnée qui gémit et paye ses trésors inconnus par des douleurs inconnues. Aux légers plaisirs , les légères souffrances; aux immenses bonheurs, des maux inouïs. Quel arrêt ! S'il était Vrai , ne devons-nous pas frissonner pour nous, qui sommes si heureux? Si la nature nous vend les choses selon leur valeur, dans quel abîme allonsnous donc tomber ! Ah! les amants les plus richement partagés sont ceux qui meurent ensemble au milieu des trésors de leur jeunesse et de leur amour! Quelle tristesse! Mon âme pressent-elle un méchant avenir ? Je m'examine. Je me demande s'il se trouve quelque chose en moi qui doive l'apporter le plus léger souci? Je t'aime peut-être en égoïste? Je mettrai peut-être sur ta chère tète d'amour un fardeau plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœur ? S'il existe en moi quelque puissance inexorable à laquelle j'obéis , si je dois maudire quand tu joindras les mains pour prier, si quelque triste pensée me domine lorsque je voudrai me mettre à les pieds pour jouer avec loi comme un enfant , ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque génie ? Comprends-tu bien, cœur à moi, que j'ai peur de n'être pas tout à toi , que j'abdiquerais volontiers tous les sceptres, toutes les palmes du monde pour faire de loi mon éternelle pensée; pour voir, dans notre délicieux amour, une belle vie et un beau poëme ; pour y jeter mon âme , y engloutir mes forces , et demander à chaque heure les joies qu'elle nous doit ? Mais voilà que reviennent en foule mes souvenirs d'amour , les nuages de ma tristesse vont se dissiper. Adieu. Je le quitte pour être mieux à toi. Mon âme chérie, j'attends un mot, une parole qui me rende la paix du cœur. Que je sache si j'ai centriste ma Pauline , ou si j'ai été trompé par une douteuse expression de ton visage ? Je ne voudrais pas avoir à me reprocher, même après toute une vie heureuse , d'être venu vers toi sans un sourire plein d'amour , sans une parole de miel. Affliger la femme que l'on aime ! Pour moi , Pauline, c'est un crime. Dis-moi la vérité , ne me fais pas quelque généreux mensonge, mais désarme ton pardon de toute cruauté.