‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 40 sur 58 · LE LIVRE · texte numérisé non relu

LE LIVRE

vendômoises. Le lendemain , après le dîner , nous partîmes, à midi et demi , tous munis d'un cubique morceau de pain que l'on nous distribuait d'avance pour notre goûter. Puis , alertes comme des hirondelles , nous marchâmes en troupe vers le célèbre castel avec une ardeur qui ne nous permettait pas de sentir, tout d'abord, la fatigue. Quand nous fûmes arrivés sur la colline d'où nous pouvions contempler et le château assis à mi-côte, et la vallée tortueuse où brille la rivière en serpentant dans une prairie gracieusement échancrée : admirable paysage, un de ceux auxquels les vives sensations du jeune âge ou celles de l'amour ont imprimé tant de charme, que, plus tard, il ne faut jamais les aller revoir, Louis Lambert me dit : — Mais , j'ai vu cela, celte nuit, en rêve !

Il reconnut et le bouquet d'arbres sous lequel nous étions, et la disposition des feuillages, la couleur des eaux, les tourelles du château, les accidents, les lointains, enfin tous les détails du site qu'il apercevait pour la première fois. Nous étions bien enfants l'un et l'autre, moi, du moins, qui n'avais que treize ans, car, à quinze ans , Louis pouvait avoir la profondeur d'un homme de génie ; mais à cette époque nous étions tous deux incapables de mensonge dans les moindres phases de notre vie d'amitié. D'ailleurs, si Lambert pressentait, par la toute-puissance de sa pensée, l'importance des faits, il était loin d'en deviner d'abord l'entière portée. Aussi commença-t-il par être étonné de celui-ci. Je lui demandai s'il n'était pas venu à Rochambeau pendantson enfance. Ma question le frappa. Mais , après avoir consulté ses souvenirs, il me répondit négativement. Cet événement, dont beaucoup d'hommes peuvent retrouver l'analogue dans les phénomènes de leur sommeil , fera comprendre la portée de Lambert. En effet, il sut en déduire tout un système , s'emparant , comme fit Cuvier dans un autre ordre de choses , d'un fragment de pensée pour reconstruire toute une création. En ce moment, nous nous assîmes tous deux, sous une vieille truisse de chêne. Puis , après quelques moments de réflexion , Louis me dit : — Si le paysage n'est pas venu vers moi, ce qu'il serait absurde de penser, je suis donc venu vers lui ! Si j'étais ici pendant que je dormais dans mon. alcôve, ce fait ne constilue-t-il pas une séparation complète entre mon corps et mon être intérieur? N'altesle-t-il pas dans celui-ci une faculté locomotive ou des effets qui équivalent à ceux de la locomotion ? Or, s'ils ont pu se quitter pendant le sommeil, pourquoi ne les ferais-je pas également divorcer ainsi pendant la veille ? — N'y aurait-il pas toute une science dans ce phénomène? ajouta-t-il en se frappant fortement le front. S'il n'est pas le principe d'une science, il trahit certainement en I

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