‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 43 sur 58 · LA VOLONTÉ — LA FOI · texte numérisé non relu

LA VOLONTÉ — LA FOI

k Les faits ne sont rien, ils n'existent pas, il ne subsiste de nous que des idées.

•i Le monde des idées se divise en trois sphères : celle de l'Instinct , celle des Abstractions , celle de la Spécialité.

« La plus grande partie de l'Humanité visible, la partie la plus faible , habite la sphère de l'Instinctivilé. Les Instinctifs naissent, travaillent et meurent sans s'élever au second degré de l'intelligence humaine , l'Abstraction.

« A l'Abstraction commence la société. Si l'Abstraction comparée à l'Instinct est une puissance presque divine, elle est une faiblesse inouïe, comparée au don de Spécialité qui peut seul expliquer Dieu. L'Abstraction comprend toute une nature en germe plus virtuellement que la graine ne contient le système d'une plante et ses produits. De l'abstraction naissent les lois, les arts, les intérêts, les idées sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde : la gloire, elle a créé les sociétés; le fléau, elle dispense l'homme d'entrer dans la Spécialité qui est un des chemins de l'infini. L'homme juge tout par ses abstractions, le bien, le mal, la vertu , le crime. Ses formules de droit sont ses balances, sa justice est aveugle : celle de Dieu voit. Tout est là. I! se trouve nécessairement des êtres intermédiaires qui séparent le Règne des Instinctifs du Règne des Abstractifs, et chez lesquels l'Instincli vite se mêle à l'Abstractivité dans des proportions infinies. Les uns ont plus d'Inslincliviléqucd'Abstraclivité, et vice versa, que les autres. Puis il est des êtres chez lesquels les deux actions se neutralisent en agissant par des forces égales. « La spécialité consiste à voir les choses du monde matériel aussi bien que celles du monde spirituel ; dans leurs ramifications originelles et conséquentielles. Les plus beaux génies humains sont ceux qui sont partis des ténèbres de l'Abstraction pour ; arriver aux lumières de la Spécialité. ( Spécialité , species , vue, spéculer, voir tout, et d'un seul : coup; Spéculum, miroir ou moyen d'apprécier une i chose en la voyant tout entière.) Jésus était Spé- ; cialisle, il voyait le fait dans ses racines et dans : ses productions, dans le passé qui l'avait engen- : dré , dans le présent où il se manifestait , dans l'at venir ou il se développait; sa vue pénétrait l'eni tendement d'aulrui. La perfection de la vue intéi rieure enfante le don de Spécialité. La Spécialité i emporte l'intuition. L'intuition est une des faculi tés de I'homme intérieur dont le Spécialisme est i un attribut. Elle agit par une imperceptible sensa- . tion , ignorée de celui qui lui obéit : Napoléon s'en i allant instinctivement de sa place avant qu'un i boulet n'y arrive. Entre la sphère du Spécialisme i et celle de l'Abstractivité se trouvent, comme en-

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m tre celle-ci et celle de l'Instinctivité, des êtres chez » lesquels les divers attributs des deux règnes se « confondent et produisent des mixtes. Le Spécia- « liste est nécessairement la plus parfaite expression « de I'homme , l'anneau qui lie le monde visible aux « mondes supérieurs; il agit, il voit et il sent par son « intérieur; l'Abstractif pense, l'Instinctif agit. De

< là trois degrés pour l'homme : Instinctif, il est au- « dessous de la mesure ; Abstractif, il est au niveau; 'Spécialiste, il est au-dessus. Le Spécialisme lui <t ouvre sa véritable carrière. L'inûni commence à « poindre en lui. Là , il entrevoit sa destinée.

<t II existe trois mondes : le naturel, le spirituel, <: le divin. L'humanité transite dans le Naturel , qui <: n'est fixe ni dans son essence ni dans ses facultés. Le m Spirituel est fixe dans son essence, et mobile dans « ses facultés. Le Divin est fixe dans ses facultés et « dans son essence. Il existe donc nécessairement un « culte matériel , un culte spirituel , un culte divin ; « trois formes qui s'expriment par l'Action , par la « Parole , par la Prière : le fait, l'entendement et l'an mour. L'instinctif veut des faits, l'abslractif des il idées , le spécialiste voit la fin , il aspire à Dieu « qu'il pressent ou contemple.

« Aussi peut-être, un jour , le sens inverse de « I'Et Verbes caro facti'm est sera t-il le résumé « d'un nouvel évangile qui dira : et la chair se fera

< le Verbe, elle deviendra LA PAROLE DE DIEU.

« La résurrection se fait par le vent du ciel qui « balaye les mondes. L'ange porté par le vent ne m dit pas : Morts, levez-vous ! II dit : — Que les i vivants se lèvent! »

Telles sont les pensées auxquelles j'ai pu, non sans de grandes peines, donner des formes en rapport avec notre entendement. 11 en est d'autres dont Pauline se souvenait plus particulièrement, je ne sais par quelle raison , et que j'ai transcrites ; mais elles font le désespoir de l'esprit, quand , sachant de quelle intelligence elles procèdent, on cherche à les comprendre. J'en citerai quelques-unes , pour achever le dessin de cette figure, peut-être aussi parce que, dans ces dernières idées, la formule de Lambert embrasse-telle mieux les mondes que la précédente qui semble s'appliquer seulement au mouvement zoologique; mais entre ces deux fragments , il est une corrélation évidente aux yeux des personnes , assez rares d'ailleurs, qui se plaisent à plonger dans ces sortes de gouffres intellectuels.

« Tout ici-bas n'existe que par le Mouvement et « par le Nombre.

<: Le Mouvement est le produit d'une force en- « gendrée par la Parole et par une résistance qui est u la Matière. Sans la résistance, le Mouvement

« aurait été sans résultat , son action eût été inu finie. L'attraction de Newton n'est pas une loi , « mais un effet de la loi générale du Mouvement ii universel.

« Le Mouvement en raison de la résistance produit o une combinaison qui est la vie ; dès que l'un ou « l'autre est plus fort , la vie cesse. Nulle part le <; Mouvement n'est stérile, partout il engendre le « Nombre ; mais il peut être neutralisé par une ré- « sistance supérieure , comme dans le minéral.

« Le Nombre qui produit toutes les variétés en- « gendre également l'harmonie qui , dans sa plus k haute acception , est le rapport entre les parties et « l'Unité.

« Sans le Mouvement, tout serait une seule et « même chose. Ses produits , identiques dans leur i! essence, ne diffèrent que par le Nombre qui a « produit les facultés.

■ L'homme tient aux facultés , l'ange lient à l'es- « sence.

o En unissant son corps à l'action élémentaire, « l'homme peut arriver à s'unir à la lumière par son « intérieur.

« Le Nombre est un témoin intellectuel qui n'ap- « partient qu'à l'homme , et par lequel il peut aro river à la connaissance de la parole.

« Il est un Nombre que l'Impur ne franchit pas , ■ le Nombre où la création est finie.

« L'Unité a été le point de départ de tout ce qui « fut produit, il en est résulté des Composés, mais u la fin doit être identique au commencement. De « là cette formule spirituelle : Unité composée . a Unité variable, Unité fixe.

« L'univers est donc la variété dans l'Unité. Le n Mouvement est le moyen , le Nombre est le résul- « tat. La fin est le retour de toutes choses à l'unité « qui est Dieu.

« Trois et sept sont les deux plus grands Nombres u spirituels.

u Trois est la formule des Mondes créés. Il est le « signe spirituel de la création, comme il est le signe » matériel de la circonférence. En effet , Dieu n'a a procédé que par des lignes circulaires. La ligne « droite est l'attribut de l'infini. Aussi, l'homme « qui pressent l'infini , la reproduit-il dans ses œu- « vres. Deux est le Nombre de la génération , trois « est le Nombre de l'existence qui comprend la gêné a ration et le produit. Ajoutez le Quaternaire vous « avez le sept , qui est la formule du ciel. Dieu est « au-dessus, il est l'Unité. »

Après avoir été revoir encore une fois Lambert , je quittai sa femme et revins en proie à des idées si bizarres, si extravagantes, que je renonçai, malgré ma promesse , à retournera Villenoix. La vue de Louis avait

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exerce sur moi je ne sais quelle influence sinislrc. Je redoutai de me retrouver dans cette atmosphère enivrante où l'extase était contagieuse. Chacun aurait éprouvé comme moi l'envie de se précipiter dans l'infini, demêmeque les soldats se tuaient tous dans la guérite où s'était suicidé l'un d'eux au camp de Boulogne. On sait que l'Empereur fut obligé de faire brûler ce bois, dépositaire d'idées arrivées à l'état de miasmes mortels. Peut-être en était-il delà chambre de Louis comme de cette guérite ? Ces deux faits seraient des preuves de plus en faveur de son système sur la transmission de la Volonté. J'y ressentis des troubles extraordinaires qui surpassèrent les effets les plus fantastiques causés par le thé , le café, le spleen , l'opium, le sommeil et la fièvre, agents mystérieux dont nos têtes subissent souvent les terribles actions. Peut être aurais je pu transformer en un livre complet ces débris de pensée, compréhensibles seulement pour certains esprits habitués à se pencher sur le bord des abîmes , dans l'espérance d'en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau qui sans doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, y eût été développée dans le récit des visions de cet être, incomplet par trop de

force ou par faiblesse; mais j'ai mieux aimé rendre compte de mes impressions que de faire une œuvre plus ou moins poétique. Lambert mourut à l'âge de vingt-huit ans , le 2o septembre 1824 , entre les bras de son amie, qui le fit ensevelir dans une des îles du parc de Villenoix. Son tombeau consiste en une simple croix de pierre, sans nom , sans date. Fleur née sur le bord d'un gouffre, elle devait y tomber inconnue avec ses couleurs et ses parfums inconnus. Comme beaucoup de gens incompris, n'avail-il pas souvent voulu se plonger avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie ! Cependant mademoiselle de Villenoix aurait bien eu le droit d'inscrire sur celle croix les noms de Lambert, en y indiquant la place des siens. Depuis la perte de son mari , celte nouvelle union n'cst-elle pas son espérance de toutes les heures? mais les vanités de la douleur cl du style lapidaire sont étrangères aux âmes fidèles. Villenoix tombe en ruines. L'épouse de Lambert ne l'habite plus , sans doute pour mieux s'y voir comme elle y fut jadis. Ne lui a-t-on pas entendu dire naguère: — J'ai eu son cœur, à Dieu

son génie !

Au château de Sache , juin— juillet i83a.

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