‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 44 sur 58 · LES PROSCRITS · texte numérisé non relu

LES PROSCRITS

En 1508 , il existait peu de maisons sur le terrain formé par les alluvions et les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière l'église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette grève soumise à de fréquentes inondations fut un sergent de la ville de Paris qui avait rendu quelques menus services à messieurs du chapitre Notre-Dame ; en récompense, l'évêque lui bailla vingt-cinq perches de terre et le dispensa de toute censive ou redevance pour le fait de ses constructions. Sept ans avant le jour où commence celte histoire , Joseph Tirechair, l'un des plus rudes sergents de Paris , comme son nom le prouve , avait donc , grâce à ses droits dans les amendes par lui perçues pour les délits commis es rues de la Cité, bâti sa maison au bord de la Seine , précisément à l'extrémité de la rue du Port- Sainl-Landry. Afin de garantir de tout dommage les marchandises déposées sur le port , la ville avait construit une espèce de pile en maçonnerie qui se voit encore sur quelques vieux, plans de Paris , et qui préservait le pilotis du port en soutenant à la tête du Terrain les efforts des eaux et des glaces. Le sergent en avait profité pour asseoir son logis, en sorte qu'il fallait monter plusieurs marches pour arriver chez lui. Semblable à toutes les maisons du temps, sa chétive bicoque était surmontée d'un toit pointu qui figurait au-dessus de la façade la moitié supérieure d'une lozange. Au regret des historiographes , il existe à peine un ou deux modèles de ces toits à Paris. Une ouverture ronde éclairait le grenier dans lequel la femme du sergent faisait sécher le

linge du Chapitre , car elle avait l'honneur de blanchir Notre-Dame, qui n'était pas une mince pratique. Au premier étage étaient deux chambres qui , bon an , mal an , se louaient aux étrangers à raison de quarante sous parisis pour chacune, prix exorbitant, justifié d'ailleurs par le luxe que Tirechair avait mis dans leur ameublement. Des tapisseries de Flandre garnissaient les murailles. Un grand lit orné d'un tour en serge verle , semblable à ceux de nos paysans, était honorablement fourni de matelas, et recouvert de bons draps en toile fine. Chaque réduit avait son chauffe-doux , espèce de poêle dont la description est inutile. Le plancher, soigneusement entretenu par les apprenties de la "Tirechair , brillait comme le bois d'une châsse. Au lieud'escabelles, les locataires avaient pour sièges de grandes chaires en noyer sculpté provenues sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés enétain, une table à colonnes torses complétaient un mobilier digne des chevaliers bannerels les mieux huppés que leurs affaires amenaient à Paris. Les vitraux deces deux chambres donnaienlsur la rivière. Par l'une, vous n'eussiez pu voir que les rives de la Seine et les trois iles désertes dont les deux premières ont été réunies plus tard et forment l'île Saint-Louis aujourd'hui , la troisième est l'Ile Louviers. De l'autre, vous auriez aperçu, à travers une échappée du port Saint-Landry , le quartier de la Grève, le pont Notre-Dame avec ses maisons, les hautes tours du Louvre récemment bâties par Philippe-Auguste, et qui dominaient ce Paris chétif et

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pauvre dont l'imaginalion des poètes raconte tant de fausses merveilles. Le bas de la maison à Tirechair, pour nous servir de l'expression alors en usage, se composait d'une grande chambre où travaillait sa l'en) me et par où les locataires étaient obligés de passer pour se rendre chez eux en gravissant un escalier pareil à celui d'un moulin. Puis , derrière , se trouvaient la cuisine et la chambre à coucher qui avait vue sur la Seine. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts, ses oignons et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche à un gros chien, gardien nécessaire de cette maison isolée. A la niche commençait une enceinte où criaient des poules dont les œufs se vendaient aux chanoines. Çà et là , sur le Terrain fangeux ou sec , suivant les caprices de l'atmosphère parisienne , s'élevaient quelques petits arbres incessamment battus par le vent , tourmentés , cassés par les promeneurs , des saules vivaces , des joncs et de hautes herbes. Le Terrain, la Seine , le Port, la maison, étaient encadrés à l'ouest par l'immense basilique de Notre-Dame , qui projetait au gré du soleil son ombre froide sur cette terre. Alors comme aujourd'hui , Paris n'avait pas de lieu plus solitaire, de paysage plus solennel ni plus mélancolique. La grande voix des eaux, le chant des prêtres ou les sifflements du vent troublaient seuls cette espèce de bocage, où parfois se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se conûer leurs secrets, lorsque les offices retenaient à l'église les gens du chapitre.

Par une soirée du mois d'avril, en l'an 1308, Tirechair rentra chez lui singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur la voie publique. En sa qualité d'homme de police, rien ne l'affectait plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur, grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mi-partie de rouge et de bleu , pour endosser un mauvais hoqueton de camelot. Après avoir pris dans la huche un morceau de pain sur lequel il étendit une couche de beurre, il s'établit sur un banc, examina ses quatre murs blanchis à la chaux, compta les solives de son plancher , inventoria ses ustensiles de ménage appendus à des clous, maugréa d'un soin qui ne lui laissait rien à dire , et regarda sa femme, laquelle ne soufflait mot en repassant les aubes et les surplis de la sacristie.

— Par mon salut, dit-il pour entamer la conversation , je ne sais , Jacqueline, ou tu vas pécher tes apprenties. En voilà une , ajouta-t-il en montrant une ouvrière qui ptissait assez maladroitement une nappe d'autel, en vérité, plus je la mire, plus je

pense qu'elle ressemble à une fille folle de son corps, et non à une bonne grosse serve de campagne. Elleades mains aussi blanches que celles d'une dame ! Jourde Dieu , ses cheveux sentent le parfum, je crois! Et ses chausses sont fines comme celles d'une reine. Par la double corne de Mahom , les choses céans ne vont pas à mon gré.

L'ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d'un air qui exprimait une crainte mêlée d'orgueil. La blanchisseuse répondit à ce regard par un sourire, quitta son ouvrage , et d'une voix aigrelette : — Ah çà , dit-elle à son mari, ne m'impatiente pas! Ne vas-tu point m'accuser de quelques manigances ? Trotte sur ton pavé tant que tu voudras, et ne te mêle de ce qui se passe ici que pour dormir en paix, boire ton vin, et manger ce que je le mets sur la table. Sinon , je ne me charge plus de t'entrelenir en joie et en santé. Trouvez-moi dans toute la ville un homme plus heureux que ce singc-là ! ajouta-t-elle en lui faisant une grimace de reproche. Il a de l'argent dans son escarcelle, il a pignon sur Seine, une vertueuse hallebarde d'un côté, une honnête femme de l'autre , une maison aussi propre, aussi nette que mon œil ;- et ça se plaint comme un pèlerin ardé du feu Saint-Antoine !

— Ah ! reprit le sergent , crois-tu , Jacqueline , que j'aie envie de voir mon logis rasé , ma hallebarde aux mains d'un autre et ma femme au pilori?

Jacqueline et la délicate ouvrière pâlirent.

— Explique-toi donc , reprit vivement la blanchisseuse, et fais voir ce que tu as dans ton sac. Je m'aperçois bien , mon gars , que depuis quelques jours tu loges une sottise dans ta pauvre cervelle. Allons, viens çà! et défile-moi ton chapelet! Il faut que tu sois bien couard pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir aux bourgeois , et en vivant sous la protection du Chapitre. Les chanoines mettraient le diocèse en interdit si Jacqueline se plaignait à eux de la plus mince avanie.

En disant cela , elle marcha droit au sergent et le prit par le bras: — Viens donc, ajouta-t-elle en le faisant lever et l'emmenant sur les degrés.

Quand ils furent au bord de l'eau, dans leur Jardinet , Jacqueline regarda son mari d'un air moqueur : — Apprends, vieux truand , que quand celte belle dame sort du logis , il entre une pièce d'or dans notre épargne.

— Oh ! oh ! fil le sergent, qui resta pensif et coi devant sa femme; mais il reprit bientôt : — Eh donc, nous sommes perdus! Pourquoi celte dame vient-elle chez nous ?

— Elle vient voir le petit clerc que nous avons là-haut , reprit Jacqueline en montrant la chambre dont la fenêtre avait vue sur la vaste étendue de la Seine.

LE LIVRE M1STIQUE.

— Malédiction ! s'écria le sergent. Pour quelques traîtres écus , tu m'auras ruiné, Jacqueline. Est-ce là un métier que doive faire la sage et prude femme d'un sergent ? Mais fût-elle comtesse ou baronne , cette dame ne saurait nous tirer du traquenard où nous serons tôt ou tard emboisés. N'aurons nous pas contre nous un mari puissant et grandement offensé , car, jarnidi ! elle est bien belle.

— Oui-da, elle est veuve, vilain oison ! Comment oses-tu soupçonner la femme de vilenies et de bêtises? Cette dame n'a jamais parlé à notre gentil clerc. Elle se contente de le voir et de penser à lui. Pauvre enfant ! sans elle , il serait déjà mort de faim. Elleeslquasiment sa mère. El lui , lechérubin, il est aussi facile de le tromper que de bercer un nouveau-né. 11 croit que ses deniers vont toujours, el il les a déjà deux fois mangés depuis six mois.

— Femme, répondit gravement le sergent en lui montrant la place de Grève, le souviens-tu d'avoir vu d'ici le feu dans lequel on a brûlé l'autre jour cette Danoise?

— Eh bien ? dit Jacqueline effrayée.

— Eh bien! reprit Tirechair, les deux étrangers que nous aubergeons sentent le roussi. 11 n'y a chapitre, comtesse, ni proteclion qui tiennent. Voilà Pâques venues, l'année unie, il faut les mettre à la porte, et vite et tôt. Apprendras-tu donc à un sergent à reconnaître le gibier de potence? Nos deux hôtes avaient pratiqué la Porrclle, celte hérétique de Danemarck ou de Norwége dont lu as entendu d'ici le dernier cri. C'était une courageuse diablesse, elle n'a point sourcillé sur son fagot, ce qui prouvait abondamment son accointance avec le diable. Je l'ai vue comme je le vois. Elle prêchait encore l'assistance, disant qu'elle était dans le ciel et voyait Dieu. Eh bien ! depuis ce jour, je n'ai point dormi tranquillement sur mon grabat. Le vieux seigneur couché au-dessus de nous est plus sûrement sorcier que chrétien. J'ai, foi de sergent, le frisson quand il passe près de moi. La nuit, jamais il ne dort. Si je m'éveille, sa voix retentit comme le bourdonnement des cloches et je lui entends faire ses conjurations dans la langue de l'enfer. Lui as-tu jamais vu manger une honnête croûte de pain , une fouace faite par la main d'un talmellier catholique? Sa peau brune a été cuite et hâléeparlefcu del'enfer. Il y a, jour de Dieu! dans ses yeux un charme, comme dans ceux d'un serpent ! Jacqueline , je ne veux pas de ces deux hommes-là chez moi. Je vis trop près de la justice pour ne pas savoir qu'il faut ne jamais rien avoir à démêler avec elle. Tu mettras nos deux locataires à la porte : le vieux parce qu'il m'est suspect , le jeune parce qu'il est trop mignon. L'un et l'autre ont l'air de ne point hanter les chrétiens. Ils ne vivent, certes, pas comme nous

vivons. Le petit regarde toujours la lune, les étoiles et les nuages , en sorcier qui guette l'heure de monter surson balai. L'autre sournois se sert bien certainement de ce pauvre enfant pour quelque sortilège. Mon bouge est déjà sur la rivière , j'ai assez de cette cause de ruine sans y attirer le feu du ciel ou l'amour d'une comtesse. J'ai dit. Ne bronche pas.

Malgré le despotisme qu'elle exerçait au logis , Jacqueline resta stupéfaite en entendant l'espèce de réquisitoirefulminé par le sergentcontrescsdeux hôtes. En ce moment , elle regarda machinalement la fenêtre de la chambre où logeait le vieillard, et frissonna d'horreur en y rencontrant fout à coup la face sombre el mélancolique, le regard profond qui faisaient tressaillir le sergent, quelque habitué qu'il fût à voir des criminels. A celle époque, pelits et grands, clercs et laïques, tout tremblait à la pensée d'un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant que la lèpre pour briser les sentiments, rompre les liens sociaux, et glacer la pitié dans les cœurs les plus généreux. La femme du sergent pensa soudain qu'elle n'avait jamais vu ses deux hôles faisant acte de créature humaine. Quoique la voix du plus jeune fût douce et mélodieuse comme les sons d'une flûte, elle l'entendait si rarement, qu'elle fut tentée de la prendre pour l'effet d'un sortilège. En se rappelant l'étrange beauté de son visage blanc el rose , en revoyant par le souvenir sa chevelure blonde et les feux humides de son regard, elle cruty reconnaître les artifices du démon. Elle se souvint d'être restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger bruit chez les deux étrangers. Où étaient-ils pendant ces longues heures ? Tout à coup, les circonstances les plus singulières revinrent en foule à sa mémoire. Elle fut complètement saisie par la peur et voulut voir une preuve de magie dans l'amour que la riche dame portait à ce jeune Godefroy, pauvre orphelin venu de Flandre à Paris pour étudier à l'Université. Elle mit promptemenl la main dans une de ses poches, en tira vivement quatre livres tournois en grands blancs et regarda les pièces par un sentiment d'avarice mêlé de crainte.

— Ce n'est pourtant pas là de la fausse monnaie ! dit-elle en montrant les sous d'argent à son mari. — Puis, ajoula-t-elle, comment les mettre hors de chez nous après avoir reçu d'avance le loyer de l'année prochaine?

— Tu consulteras le doyen du chapitre, répondit le sergent. N'est-ce pas à lui de nous dire comment il faut nous comporter avec des êtres extraordinaires?

— Oh , oui , bien extraordinaires , s'écria Jacqueline. Voyez la malice! venir se giter dans le giron même de Notre-Dame! Mais, reprit clic, avant de

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consulter le doyen , pourquoi ne pas prévenir cette noble et digne dame du danger qu'elle court?

En achevant ces paroles , Jacqueline et le sergent qui n'avait pas perdu un coup de dent rentrèrent au logis. Tirechair, en homme vieilli dans les ruses de son métier, feignit de prendre l'inconnue pour une véritable ouvrière ; mais cette indifférence apparente laissait percer la crainte d'un courtisan qui respecte un royal incognito. En ce moment, six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis du- Pas, petite église qui se trouvait entre Notre-Dame et le port Saint-Landry, la première cathédrale bâtie à Paris , au lieu même où saint Denis a été mis sur le gril , disent les chroniques. Aussitôt l'heure vola de cloche en cloche par toute la cité. Tout à coup , des cris confus s'élevèrent sur la rive gauche de la Seine, derrière Notre-Dame, à l'endroit où fourmillaient les écoles de l'Université. A ce signal, le vieil hôle de Jacqueline se remua dans sa chambre. Le sergent , sa femme et l'inconnue entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte , et le pas lourd de l'étranger retentit sur les marches de l'escalier intérieur.

Les soupçons du sergent donnaient à l'apparition de ce personnage un si haut intérêt que les visages de Jacqueline et du sergent offrirent tout à coup une expression bizarre dont la dame fut saisie. Rapportant, comme toutes les personnes qui aiment, l'effroi du couple à son protégé, l'inconnue attendit avec une sorte d'inquiétude ce qu'annonçait la peur de ses prétendus maîtres. L'étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte à examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu'il leur jeta, quelque insouciant qu'il fût, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la natureavait départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel. Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands arceaux dessinés par ses sourcils, ils étaient comme ceux d'un milan enchâssés dans des paupières si larges et bordés d'un cercle noir si vivement marqué sur le haut de sa joue, que leurs globes semblaient être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique et de perçant qui saisissait l'âme par un regard pesant et plein de pensées, un regard brillant et lucide comme celui des serpents ou des oiseaux, mais qui stupéfiait, qui écrasait par la véloce communication d'un immense malheur ou de quelque puissance surhumaine. Tout était en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère et calme. Si dans ce grand œil d'aigle les agitations terrestres paraissaient en quelque sorte- éteintes, le visage maigre et sec portait aussi

les traces de malheureuses passions et de grands événements accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement accusés par des rides droites et longues qui en creusaient les joues décharnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait sombre. Vous eussiez dit le lit d'un torrent où la violence des eaux écoulées élait attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient quelque lutte horrible, éternelle. Semblables à la trace laissée par les rames d'une barque sur les ondes, de larges plis partant de chaque côté de son nez accentuaient fortement son visage, et donnaient à sa bouche, ferme et sans sinuosités, un caractère d'amère tristesse. Au-dessus de l'ouragan peint sur ce visage, son front tranquille s'élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d'une coupole en marbre. L'étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. 11 semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d'où il planait au-dessus de l'humanité. Ainsi que son regard, son geste était d'une irrésistible puissance. Ses mains décharnées étaient celles d'un guerrier. S'il fallait baisser les yeux quand les siens plongeaient sur vous, il fallait trembler quand sa parole ou son action s'adressaient à votre âme. Il marchait entouré d'une majesté silencieuse qui le faisait prendre pour un despote sans gardes, pour quelque dieu sans rayons. Son costume ajoutait encore aux idées qu'inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie. L'âme, le corps et l'habit s'harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches, qui s'agrafait par devant et descendait jusqu'à mi-jambe, en lui laissant le col nu et sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours, semblable à celle d'un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu'un seul cheveu s'en échappât. C'était le deuil le plus rigide et l'habit le plus sombre dont un homme put être revêtu. Sans une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de cuir que Ton apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l'eût salué comme un frère. Quoiqu'il fût de taille moyenne, il paraissait grand, mais en le regardant au visage, il élait gigantesque.

— L'heure a sonné, la barque attend, ne viendrez-vous pas?

Ces paroles, prononcées en mauvais français, retentirent dans le silence grave qui régnait alors. A ces mots, un léger frémissement se fit entendre dan?

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l'aulre chambre. Tout à coup le jeune homme descendit l'escalier avec la rapidité d'un oiseau. Quand il se montra, le visage de la dame s'empourpra, elle trembla, tressaillit, et se fit un voile de ses mains blanches. Toute femme eût partagé cette émotion en contemplant un homme de vingt ans environ, mais dont la taille et les formes étaient si frêles qu'au premier coup d'œil vous eussiez cru voir un enfant ou quelque jeune fille déguisée. Son chaperon noir, semblable au béret des Basques, laissait apercevoir un front blanc comme de la neige où la grâce et l'innocence étincelaient en exprimant une suavité divine, refleldune âme pleine de foi. L'imagination des poètes aurait voulu y chercher cette étoile que, dans je ne sais quel conte, une mère pria la fée-marraine d'empreindre sur le front de son enfant abandonné , comme Moïse au gré des flots. L'amour respirait dans les milliers de boucles blondes qui retombaient sur ses épaules. Son cou, véritable cou de cygne, était blanc et d'une admirable rondeur. Ses yeux bleus pleins de vie, limpides, semblaient réfléchir le ciel. Les traits de son visage, la coupe de son front étaient d'un fini , d'une délicatesse à ravir un peintre. La fleur de beauté qui nous émeut si puissammentsur les figuresde femme, cette exquise pureté dans les lignes, celte lumineuse auréole posée sur des traits adorés, se mariaient à des teintes mâles, à une puissance, à une fermeté qui formaient de délicieux contrastes. C'était enfin un de ces visages mélodieux qui, muets, nous parlent et nous attirent. Cependant, en le contemplant avec un peu d'attention, peut-être aurait-on reconnu l'espèce de flétrissure qu'imprime une grande pensée ou la passion , dans une verdeur mate qui faisait ressembler sa figure à une jeune feuille se dépliant au soleil.

Aussi, jamais opposition ne fut-elle plus brusque ni plus vive que ne l'était celle offerte par la réunion de ces deux êtres. Il semblait voir un gracieux et faible arbuste né dans le creux d'un vieux saule, dépouillé par le temps, sillonné par la foudre, décrépit, un de ces saules majestueux, l'admiration des peintres. Le timide arbrisseau s'y met à l'abri des orages. L'un était un dieu, l'autre était un ange : celui-ci, le poëte qui sent; celui-là, le poëte qui traduit ; un prophète souffrant, un lévite en prière. Ils passèrent en silence.

— Avez-vous vu comme il l'a sifflé? s'écria le sergent de ville au moment où le pas des deux étrangers ne s'entendit plus sur la grève. N'est-ce point un diable et son page?

— Ouf! répondit Jacqueline, j'étais oppressée. Jamais je ne les avais examinés si attentivement. Il est malheureux, pour nous autres femmes, que le démon puisse prendre un aussi gentil visage!

— Oui, jette-lui de l'eau bénite, s'écria Tirechair, et tu le verras se changer en crapaud. Je vais aller tout dire à l'oflicialité.

En entendant ce mot , la dame se réveilla de la rêverie dans laquelle elle était plongée, et regarda le sergent qui mettait sa casaque bleue et rouge.

— Où courez-vous? dit-elle.

— Informer la justice que nous logeons des sorciers, bien à notre corps défendant.

L'inconnue se prit à sourire.

— Je suis la comtesse Mahaut, dit-elle en se levantavec une dignitéqui rendit le sergent tout pantois. Gardez-vous de faire la plus légère peine à vos hôtes. Honorez surtout le vieillard. Je l'ai vu chez le roi votre seigneur qui l'a courtoisement accueilli. Vous seriez mal avisé de lui causer le moindre encombre. Quant à mon séjour chez vous, n'en sonnez mot , si vous aimez à vivre.

La comtesse se tut et tomba dans sa méditation. Elle releva bientôt la tête, fit un signe à Jacqueline, et toutes deux montèrent à la chambre de Godefroy. La belle comtesse regarda le lit, les chaires de bois, le bahut, les tapisseries, la table, avec un bonheur semblable à celui du banni qui contemple , au retour, les toits pressés de sa ville natale , assise au pied d'une colline.

— Si tu ne m'as pas trompée, dit-elle à Jacqueline, je te promets cent écus d'or.

— Tenez, madame, répondit l'hôtesse, le pauvre ange est sans méfiance, voici tout son bien !

Disant cela, Jacqueline ouvrait un tiroir de la table, et montrait quelques parchemins.

— 0 Dieu de bonté ! s'écria la comtesse en saisissant un contrat qui attira soudain son attention et où elle lut : Gothofredus comes gantiaccs.

Elle laissa tomber le parchemin, passa la main sur son front; mais, se trouvant sans doute compromise de laisser voir son émotion à Jacqueline , elle reprit une contenance froide.

— Je suis contente ! dit-elle.

Puis elle descendit et sortit de la maison. Le sergent et sa femme se mirent sur le seuil de leur porte, et lui virent prendre le chemin du port. Un bateau se trouvait amarré près de là. Quand le frémissement du pas de la comtesse put être entendu , un marinier se leva soudain, aida la belle ouvrière à s'asseoir sur un banc, et rama de manière à faire voler le bateau comme une hirondelle, en aval de la Seine.

— Es-tu bête! dit Jacqueline en frappant familièrement sur l'épaule du sergent. Nous avons gagné ce malin cent écus d'or.

— Je n'aime pas plus loger des seigneurs que loger des sorciers. Je ne sais qui des uns ou des autres nous mènent plus vilement au gibet, répondit Ti-

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rechair en prenant sa hallebarde. Je vais, reprit-il, aller faire ma ronde du côté de Chanipfleuri. Ah ! que Dieu nous protège, et me fasse rencontrer quelque galloise ayant mis ce soir ses anneaux d'or pour briller dans l'ombre comme un ver luisant!

Jacqueline, restée seule au logis, monta précipitamment dans la chambre du seigneur inconnu, pour tâcher d'y trouver quelques renseignements sur celte mystérieuse affaire. Semblable à ces savants qui se donnent des peines infinies pour compliquer les principes clairs et simples de la nature, elle avait déjà bâti un roman informe qui lui servait à expliquer la réunion de ces trois personnages sous son pauvre toit. Elle fouilla le bahut, examina tout, et ne put rien découvrir d'extraordinaire. Elle vil seulement sur la table une écritoire et quelques feuilles de parchemin; mais comme elle ne savait pas lire, cette trouvaille ne pouvait lui rien apprendre. Un sentiment de femme la ramena dans la chambre du beau jeune homme, d'où elle aperçut par la croisée ses deux hôtes qui traversaient la Seine dans le bateau du passeur.

— Ils sont comme deux statues, se dit-elle. — Ah! ah! ils abordent devant la rue du Fouarre. Est-il leste le petit mignon ! il a sauté à terre comme un bouvreuil. Très de lui, le vieux ressemble à quelque saint de pierre de la cathédrale. Ils vont à l'ancienne école des Quatre-Nations. Preste! je ne les vois plus. C'est là qu'il respire, ce pauvre chérubin ! ajoula-t-elle en regardant les meubles de la chambre. Est-il galant et plaisant ! Ah ! ces seigneurs, c'est autrement fait que nous.

Et Jacqueline descendit après avoir passé la main sur la couverture du lit, épousselé le bahut, et s'être demandé pour la centième fois depuis six mois : — A quoi diable passe-t-il toutes ses saintes journées? Il ne peut pas toujours regarder dans le bleu du temps et dans les étoiles que Dieu a pendues là haut comme des lanternes. Le cher enfant a du chagrin. Mais pourquoi le vieux maître et lui ne se parlentils presque point? Puis elle se perdit dans ses pensées, qui, dans sa cervelle de femme, se brouillèrent comme un écheveau de fil.

Le vieillard et le jeune homme étaient entrés dans une des écoles qui rendaient à celte époque la rue du Fouarre si célèbre en Europe. L'illustre Sigier, le plus fameux docteur en Théologie mystique de l'Université de Paris, montait à sa chaire au moment où les deux locataires de Jacqueline arrivèrent à l'ancienne école des Quatre-Nalions, dans une grande salle basse, de plain-pied avec la rue. Les dalles froides étaient garnies de paille fraîche, sur laquelle un bon nombre d'étudiants avaient tous un genou appuyé, l'autre relevé pour sténographier l'improvisation du maître à l'aide de ces abrévia-

tions qui font le désespoir des déchiffretirs modernes. La salle était pleine, non-seulement d'écoliers, mais encore des hommes les plus distingués du clergé, de la cour et de l'ordre judiciaire.il s'y trouvait des savants étrangers, des gens d'épée et de riches bourgeois. Là se rencontraient ces faces larges, ces fronts protubérants, ces barbes vénérables qui nous inspirent une sorte de religion pour nos ancêtres à l'aspect des portraits du moyen âge. Des visages maigres aux yeux brillants et enfoncés, surmontés de crânes jaunis dans les fatigues d'une scolastique impuissante, la passion favorite du siècle, contrastaient avec de jeunes têtes ardentes, avec des hommes graves , avec des figures guerrières , avec les joues rubicondes de quelques (inanciers. Ces leçons, ces dissertations, ces thèses soutenues par les génies les plus brillants du treizième et du quatorzième siècle, excitaient l'enthousiasme de nos pères; elles étaient leurs combats de taureaux, leurs Italiens, leur tragédie, leurs grands danseurs, tout leur théâtre enfin. Les représentations de mystères ne vinrent qu'après ces luttes spirituelles qui peut-être engendrèrent la scène française. Une éloquente inspiration qui réunissait l'attrait de la voix humaine habilement maniée, les subtilités de l'éloquence et des recherches hardies dans les secrets de Dieu, satisfaisait alors à toutes les curiosités, émouvait les âmes , et composait le spectacle à la mode. La Théologie ne résumait pas seulement les sciences, elle était la science même, comme le fut autrefois la Grammaire chez les Grecs, et présentait un fécond avenir à ceux qui se distinguaient dans ces duels, où, comme Jacob, les orateurs combattaient avec l'esprit de Dieu. Les ambassades, les arbitrages entre les souverains, les chancelleries, les dignités ecclésiastiques appartenaient aux hommes dont la parole s'était aiguisée dans les controverses théologiques. La chaire était la tribune de l'époque. Ce système vécut jusqu'au jour où Rabelais immola l'ergolisme sous ses terribles moqueries , comme Cervantes tua la chevalerie avec une comédie écrite. Pour comprendre ce siècle extraordinaire, l'esprit qui en dicta les chefs d'oeuvre inconnus aujourd'hui, quoique immenses , enfin pour s'en expliquer tout jusqu'à la barbarie , il suffit d'étudier les constitutions de l'Université de Paris, et d'examiner l'enseignement bizarre , alors en vigueur. La Théologie se divisait en deux Facultés, celle de Théologie proprement dite, et celle de Décret. La faculté de Théologie avait trois seclions : la Scolastique, la Canonique et la Mystique. Il serait fastidieux d'expliquer les attributions de ces diverses parties de la science, puisqu'une seule, la Mystique, est le sujet de cette Etude. La théologie mystique embrassait l'ensemble des révélations divines et l'explication

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des mystères. Cette branche de l'ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous. Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasquallis, Saint- Martin , Molinos, mesdames Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des extatiques, celle des illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les doctrines de cette science dont le but a quelque chose d'effrayant et de gigantesque. Aujourd'hui, comme au temps du docteur Sigier, il s'agit de donner à l'homme des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache à nos regards. Cette digression était nécessaire pour l'intelligence de la scène à laquelle le vieillard et le jeune homme partis du Terrain Notre-Dame venaient assister. Puis elle défendra de tout reproche cette Élude que certaines personnes hardies à juger pourraient soupçonner de mensonge et taxer d'hyperbole.

Le docteur Sigier était de haute taille et dans la force de l'âge. Sauvée de l'oubli par les fastes universitaires, sa figure offrait de frappantes analogies avecxcellede Mirabeau. Elle était marquée au sceau d'une éloquence impétueuse, animée, terrible. Le docteur avait au front les signes d'une croyance religieuse et d'une ardente foi qui manquèrent à son Sosie ; sa voix possédait de plus une douceur persuasive , un timbre éclatant et flatteur. En ce moment, le jour, que les croisées à petits vitraux garnis de plomb répandaient avec parcimonie , colorait cette assemblée de teintes capricieuses, en y créant çà et là de vigoureux contrastes par le mélange de la lueur et des ténèbres. Ici, des yeux étincelaient en des coins obscurs ; là, de noires chevelures caressées par des rayons semblaient lumineuses audessus de quelques visages ensevelis dans l'ombre; puis, plusieurs crânes découronnés, conservant une faible ceinture de cheveux blancs, apparaissaient au-dessus de la foule comme des créneaux argentés par la lune. Toutes les tètes tournées vers le docleur restaient muettes, impatientes. Les voix monotones des autres professeurs dont les écoles étaient voisines, retentissaient dans la rue silencieuse comme le murmure des flots de la mer. Le pas des deux inconnusqui arrivèrent en ce moment attira l'attention générale. Le docteur Sigier , prêt à prendre la parole, vit le majestueux vieillard debout, lui chercha de l'œil une place, et n'en trouvant pas, tant la foule était grande, il descendit , vint à lui d'un air respectueux, et le fit asseoir sur l'escalier de la chaire en lui prêtant son escabeau. L'assemblée accueillit cette faveur par un long murmure d'approbation, en reconnaissant dans le vieillard le héros d'une admirable thèse récemment soutenue à la Sorbonne. L'inconnu jeta sur l'auditoire au-dessus duquel il planait, ce profond regard qui racontait tout un poëme de malheurs, tteeux qu'il atteignit

éprouvèrent d'indéfinissables tressaillements. L'enfant qui suivait le vieillard s'assit sur une des marches, et s'appuya contre la chaire, dans une pose ravissante de grâce et de tristesse. Le silence devint profond, le seuil de la porte, la rue même furent obstrués en peu d'instants par une foule d'écoliers qui désertèrent les autres classes.

Le docteur Sigier clevaitrésumer , en un dernier discours, les théories qu'il avait données sur la résurrection , sur le ciel et l'enfer, dans ses leçons précédentes. Sa curieuse doctrine répondait aux sympathies de l'époque, et satisfaisait à ces désirs immodérés du merveilleux qui tourmentent les hommes à tous les âges du monde. Cet effort exorbitant de l'homme pour saisir un infini qui échappe sans cesse à ses mains débiles , ce dernier assaut de la pensée avec elle-même, était une œuvre digne d'une assemblée où brillaient alors toutes les lumières de ce siècle , où scintillait peut-être la plus vaste des imaginations humaines. D'abord le docteur rappela simplement, d'un ton doux et sans emphase, les principaux points précédemment établis.

u Aucune intelligence ne se trouvait égale à une autre. L'homme était-il en droit de demander compte à son créateur de l'inégalité des forces morales données à chacun? Sans vouloir pénétrer tout à coup les desseins de Dieu, ne devait-on pas reconnaître en fait que, par suite de leurs dissemblances générales , les intelligences se divisaient en de grandes sphères ? Depuis la sphère où brillait le moins d'intelligence jusqu'à la plus translucide où les âmes apercevaient le chemin pour aller à Dieu, n'existai tîl pas une gradation réelle de spiritualité ? les esprits appartenant à une même sphère ne s'enlendaientils pas fraternellement, en âme, en chair, en pensée, en sentiment ? »

Là, le docteur développait de merveilleuses théories relatives aux sympathies. II expliquait dans un langage biblique les phénomènes de l'amour, les répulsions instinctives, les attractions vives qui méconnaissent les lois de l'espace, les cohésions soudaines des âmes qui semblent se reconnaître. Quant aux divers degrés de force dont nos affections étaient susceptibles, il les résolvait par la place plus ou moins rapprochée du centre que les êtres occupaient dans leurs cercles respectifs. Il révélait sophistiquement une grande pensée de Dieu dans la coordonnation des différentes sphères humaines. Par l'homme, disait-il, ces sphères créaient un monde intermédiaire entre l'intelligence de la brute et l'intelligence des anges. Selon lui la Parole (Urine nourrissait la Parole spirituelle, la Parole spirituelle nourrissait la Parole animée, la Parole animée nourrissait la Parole animale , la Parole animale nourrissait la Parole végétale, cl la Parole végétale ex-

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primait la vie de la Parole stérile. Les successives transformations de chrysalide que Dieu imposait ainsi à nos âmes , et cette espèce de vie infusoire qui, d'une zone à l'autre, se communiquait toujours plus vive, plus spirituelle, plus clairvoyante, développait confusément, mais assez merveilleusement peut-être pour ses auditeurs inexpérimentés, le mouvement imprimé par le Très-Haut à la Nature. Secouru par de nombreux passages empruntés aux livres sacrés, et dont il se servait pour se commenter lui-même, pour exprimer par des images sensibles les raisonnements abstraits qui lui manquaient, il secouait l'esprit de Dieu comme une torche à travers les profondeurs de la création , avec une éloquence qui lui était propre et dont les accents sollicitaient la conviction de son auditoire. Déroulant ce mystérieux système dans toutes ses conséquences , il donnait la clef de tous les symboles, justifiait les vocations, les dons particuliers, les génies, les talents humains. Devenant tout à coup physiologiste par instinct, il rendait compte des ressemblances animales inscrites sur les figures humaines, par des analogies primordiales et par le mouvement ascendant de la création. Il vous faisait assister au jeu de la nature, assignait une mission, un avenir aux minéraux, à la plante, à l'animal. La Bible à la main , après avoir spiritualisé la Matière et matérialisé l'Esprit, après avoir fait entrer la volonté de Dieu en tout, et imprimé du respect pour ses moindres œuvres, il admettait la possibilité de parvenir par la foi d'une sphère à une autre.

Telle fut la première partie de son discours dont il appliqua par d'adroites digressions les doctrines au système de la féodalité. La poésie religieuse et profane, l'éloquence abrupte du temps avaient une large carrière dans cette immense théorie , où venaient se fondre tous les systèmes philosophiques de l'antiquité; mais d'où le docteur les faisait sortir, éclaircis, purifiés , changés. Les faux dogmes des deux principes et ceux du panthéisme tombaient sous sa parole qui proclamait l'unité divine en laissant à Dieu et à ses anges la connaissance des fins dont les moyens éclataient si magnifiques aux yeux de l'homme. Armé desdémonstralions par lesquelles il expliquait le monde matériel, le docteur Sigier construisait un monde spirituel dont les sphères graduellement élevées nous séparaient de Dieu, comme la plante était éloignée de nous par une infinité de cercles à franchir. Il peuplait le ciel , les étoiles , les astres , le soleil. Au nom de saint Paul , il investissait les hommes d'une puissance nouvelle; il leur était permis de monter de monde en monde jusqu'aux sources de la vie éternelle. L'échelle mystique de Jacob était , tout à la fois , la formule religieuse de ce secret divin et la preuve traditionnelle

du fait. Il voyageait dans les espaces en entraînant les âmes passionnées sur les ailes de sa parole, et faisait sentir l'infini à ses auditeurs , en les plongeant dans l'océan céleste. Le docteur expliquait ainsi logiquement l'enfer par d'autres cercles disposés en ordre inverse des sphères brillantes qui aspiraient à Dieu , où la souffrance et les ténèbres remplaçaient la lumière et l'esprit. Les tortures se comprenaient aussi bien que les délices. Les termes de comparaison existaient dans les transitions de la vie humaine , dans ses diverses atmosphères de douleur et d'intelligence. Ainsi les fabulations les plus extraordinaires de l'enfer et du purgatoire se trouvaient naturellement réalisées. Il déduisait admirablement les raisons fondamentales de nos vertus. L'homme pieux , cheminant dans la pauvreté, fier de sa conscience, toujours en paix avec luimême , et persistant à ne pas se mentir dans son cœur, malgré les spectacles du vice triomphant, était un ange puni , déchu, qui se souvenait de son origine , pressentait sa récompense, accomplissait sa tâche et obéissait à sa belle mission. Les sublimes résignations du christianisme apparaissaient alors dans toute leur gloire. 11 mettait les martyrs sur les bûchers ardents, et les dépouillait presque de leurs mérites, en les dépouillant de leurs souffrances. Il montrait l'ange intérieur dans les cieux, tandis que l'homme extérieur était brisé par le fer des bourreaux. 11 peignait , il faisait reconnaître à certains signes célestes, des anges parmi les hommes, comme il en existait au-dessus des hommes. Il allait alors arracher dans les entrailles de l'entendement le véritable sens du mot chute , qui se retrouve en tous les langages. Il revendiquait les plus futiles traditions, afin de démontrer la vérité de notre origine. Il expliquait avec lucidité la passion que tous les hommes ont de s'élever, de monter, ambition instinctive, révélation perpétuelle de notre destinée. Il faisait épouser d'un regard l'univers entier, et décrivait la substance de Dieu même , coulant à pleins bords comme un fleuve immense, du centre aux extrémités , des extrémités vers le centre. La nature était une et compacte. Dans l'œuvre la plus chétive en apparence, comme dans la plus vaste, tout obéissait à celte loi. Chaque création en reproduisait en petit une image exacte , soit la sève de la plante , soit le sang de l'homme, soit le cours des astres. Il entassait preuve sur preuve, et configurait toujours sa pensée par un tableau mélodieux de poésie. Il marchait, d'ailleurs, hardiment au-devant des objections. Ainsi lui-même foudroyait sous une éloquente interrogation les monuments de nos sciences et les superfétations humaines, à la construction desquelles les sociétés employaient les éléments du monde terrestre. 11 demandait si nos guerres, si

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nos malheurs, si nos dépravations empêchaient le grand mouvement imprimé par Dieu à tous les mondes. Il faisait rire de l'impuissance humaine en montrant nos efforts effacés partout. Il évoquait les mânes de Tyr, de Carlhage, de Babylone , il ordonnait à Babel, à Jérusalem de comparaître; il y cherchait, sans les trouver, les sillons éphémères de la charrue civilisatrice. L'humanité flottait sur le monde, comme un vaisseau dont le sillage disparait sous le niveau paisible de l'Océan.

Telles étaient les idées fondamentales du discours prononcé par le docteur Sigier, idées qu'il enveloppa dans le langage mystique et le latin bizarre en usage à cette époque. Les Ecritures dont il avait fait une étude particulière lui fournissaient les armes sous lesquelles il apparaissait à son siècle pour en presser la marche. Il couvrait comme d'un manteau sa hardiesse sous un grand savoir, et saphilosophiesousla sainleléde ses mœurs. En ce moment, après avoir mis son audience face à face avec Dieu , après avoir fait tenir le monde dans une pensée, et dévoilé presque la pensée du monde, il contempla l'assemblée silencieuse , palpitante , etinterrogea l'étranger par un regard. Aiguillonné sans doute par la présence de cet être singulier , il ajouta ces paroles, dégagées ici de la latinité corrompue du moyen âge.

« Où croyez-vous que l'homme puisse prendre ces vérités fécondes, si ce n'est au sein de Dieu même? Que suis je? Le faible traducteur d'une seule ligne léguée par le plus puissant des apôtres , une seule ligne entre mille aussi brillantes de lumière. Avant nous tous, saint Paul avait dit: In Deo vivimus , movemus et sumus. Nous vivons, nous sommes, nous marchons dans Dieu même. Aujourd'hui, moins croyants et plus savants , ou moins instruits et plus incrédules, nous demanderions à l'apôtre, à quoi bon ce mouvement perpétuel ? Où va celte vie distribuée par zones ? Pourquoi celte intelligence qui commence par les perceptions confuses du marbre, et va, de sphère en sphère , jusqu'à l'homme, jusqu'à l'ange, jusqu'à Dieu? Où est la source , où est la mer ? Si la vie , arrivée à Dieu à travers les mondes et les étoiles, à travers la matière et l'esprit, redescend vers un autre but? Vous voudriez voir l'univers des deux côtés. Vous adoreriez le souverain , à condition de vous asseoir sur son trône un moment. Insensés que nous sommes! nous refusons aux animaux les plus intelligents le don de comprendre nos pensées et le but de nos actions, nous sommes sans pitié pour les créatures des sphères inférieures, nous les chassons de notre monde, nous leur dénions la faculté de deviner la pensée humaine , et nous voudrions connaître la plus élevée de toutes les idées , l'idée de l'idée ! Eh

bien! allez, partez! montez par la foi de globe en globe , volez dans les espaces ! La pensée , l'amour et la foi en sont les clefs mystérieuses. Traversez les cercles, parvenez au trône! Dieu est plus clément que vous ne l'êtes, il a ouvert son temple à toutes ses créations. Mais n'oubliez pas l'exemple de Moïse! Déchaussez-vous pour entrer dans le sanctuaire, dépouillez- vous de toute souillure, quittez bien complètement voire corps, autrement vous seriez consumés, car Dieu... Dieu , c'est la lumière ! »

Au moment où le docteur Sigier, la face ardente , la main levée, prononçait cette grande parole, un rayon de soleil pénélra par un vitrail ouvert, et fit jaillir comme par magie une source brillante, une longue et triangulaire bande d'or qui revêtit l'assemblée comme d'une écharpe. Toutes les mains battirent, car les assistants acceptèrent cet effet du soleil couchant comme un miracle. Un cri unanime s'éleva : — rivât! vivat! Le ciel lui-même semblait applaudir. Godefroy, saisi de respect, regardait tour à tour le vieillard et le docteur Sigier qui se parlaient à voix basse.

— Gloire au maître ! disait l'étranger.

— Qu'est une gloire passagère ? répondait Sigier.

— Je voudrais éterniser ma reconnaissance, répliqua le vieillard.

— Eh bien ! une ligne de vous , reprit le docteur, ce sera me donner l'immortalité humaine.

— Hé ! peut-on donner ce qu'on n'a point? s'écria l'inconnu.

Accompagnés par la foule qui , semblable à des courlisans autour de leurs rois, se pressait sur leurs pas, en laissant entre elle et ces trois personnages une respectueuse distance, Godefroy, le vieillard et Sigier marchèrent vers la rive fangeuse où dans ce temps il n'y avait point encore de maisons, et où le passeur les attendait. Le docteur et l'étranger ne s'entrelenaient ni en latin ni en langue gauloise, ils parlaient gravement un langage inconnu. Leurs mains s'adressaient tour à tour aux cieux et à la terre. Plus d'une fois, Sigier, à qui les détours du rivage étaient familiers, guidait avec un soin particulier le vieillard vers les planches étroites jetées comme des ponts sur la boue. L'assemblée les épiait avec curiosité , et quelques écoliers enviaient le privilège du jeune enfant qui suivait ces deux souverains de la parole. Enfin le docteur salua le vieillard , et vit partir le bateau du passeur.

Au moment où la barque flolla sur la vaste étendue de la Seine en imprimant ses secousses à l'âme, le soleil , semblable à un incendie qui s'allumait à l'horizon, perça les nuages, versa sur les campagnes des torrents de lumière , colora de ses tons rouges , de ses reflets bruns et les cimes d'ardoise^ et les toits de chaume , borda de feu les tours de Phi-

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lippe-Auguste, inonda les cieux, teignit les eaux, fit resplendir les herbes, réveilla les insectes à moitié endormis. Cette longue gerbe de lumière embrasa les nuages. C'était comme le dernier vers de l'hymne quotidien. Tout cœur devait tressaillir, alors la nature fut sublime. Après avoir contemplé ce spectacle, l'étranger eut ses paupières humectées par la plus faible de toutes les larmes humaines, (iodefroy pleurait aussi , sa main palpitante rencontra celle du vieillard qui se retourna, lui laissa voir son émotion ; mais sans doute pour sauver sa dignité d'homme qu'il crut compromise, il lui dit d'une voix profonde : — Je pleure mon pays ! Je suis banni '. Jeune homme, à celte heure même j'ai quitté ma patrie. Mais là-bas , à celte heure, les lucioles sortaient de leurs frêles demeures, et se suspendaient, comme autant de diamants, aux rameaux des glaïeuls. A cette heure, la brise douce comme la plus douce poésie s'élevait d'une vallée trempée de lumière, en exhalant de suaves parfums. A l'horizon , je voyais une ville d'or, semblable à la Jérusalem céleste, une ville dont je ne puis prononcer le nom en pays étranger. Là serpentait aussi une rivière. Celte ville et sa rivière, dont les monuments-, dont les ravissantes perspectives, dont les nappes d'eau bleuâtres se confondaient, se mariaient, se dénouaient, lutte harmonieuse qui réjouissait ma vue et m'inspirait l'amour, où sont-elles? A cette heure, les ondes prenaient sous le ciel du couchant des teintes fantastiques et figuraient de capricieux tableaux. Les étoiles distillaient une lumière caressante, la lune tendait partout ses pièges gracieux, elledonnail une autre vieaux arbres, aux couleurs , aux formes, et diversifiait les eaux brillantes, les collines muettes, les édiGces éloquents. La ville parlait, scintillait ; elle me rappelait , elle ! Des colonnes de fumée se dressaient auprès des colonnes antiques dont les marbres étincelaient de blancheur au sein de la nuit. Les lignes de l'horizon se dessinaient encore à travers les vapeurs du soir. Tout était harmonie et mystère. La nature ne me disait pas adieu, elle voulait me garder. Ah ! c'était tout pour moi : ma mère et mon enfant, mon épouse et ma gloire! Les cloches elles-mêmes pleuraient alors ma proscription. 0 terre merveilleuse ! elle est aussi belle que le ciel ! Depuis cette heure, j'ai eu l'univers pour cachot. Ma chère patrie, pourquoi m'as-lu proscrit? Mais j'y triompherai ! s'écria-t-il en jetant ce mot avec un tel accent de conviction et d'un timbre si éclatant que le batelier tressaillit en croyant entendre le son d'une trompette.

Le vieillard était debout, dans une attitude prophétique et regardait dans les airs vers le sud , en montrant sa patrie à travers les régions du ciel. La pâ'eur ascétique de son visage avait fait place à

la rougeur du triomphe, ses yeux étincelaient, il était sublime comme un lion hérissant sa crinière.

— Et toi , pauvre enfant , reprit-il en regardant Godefroy, dont les joues étaient bordées par un chapelet de gouttes brillantes, as-tu donc comme moi étudié la vie sur des pages sanglantes ? Pourquoi pleurer? Que peux-tu regretter à ton âge ?

— Hélas ! dit Godefroy, je regrette une patrie plus belle que toutes les patries de la terre , une patrie que je n'ai point vue et dont j'ai souvenir. Oh ! si je pouvais fendre les espaces à plein vol , j'irais...

— Où ? dit le Proscrit.

— Là-haut, répondit l'enfant.

En entendant ce mot, l'étranger tressaillit, arrêta son regard lourd sur le jeune homme, et. le fit taire. Tous deux s'entretinrent par une inexplicable effusion d'âme en écoulant leurs vœux au sein d'un fécond silence, cl voyagèrent fraternellement comme deux colombes qui parcourent les cieux d'une même aile , jusqu'au moment où la barque, en touchant le sable du Terrain , les tira de leur profonde rêverie. Tous deux ensevelis dans leurs pensées , marchèrent en silence vers la maison du sergent.

— Ainsi , disait en lui-même le grand étranger , ce pauvre petit se croit un ange banni du ciel. Et qui parmi nous aurait le droit de le détromper ? Sera-ce moi ? moi qui suis enlevé si souvent par un pouvoir magique loin de la terre! moi qui appartiens à Dieu ! moi qui suis pour moi-même un mystère ! N'ai-je donc pas vu le plus beau des anges vivant dans cette boue ? Cet enfant est-il donc plus ou moins insensé que je le suis? A-t-il fait un pas plus hardi dans la foi? Il croit ! Sa croyance le conduira sans doute en quelque sentier lumineux semblable à celui dans lequel je marche. Mais, s'il est beau comme un ange, n'est-il pas trop faible pour résister à de si rudes combats !

Intimidé par la présence de son compagnon dont la voix foudroyante lui exprimait ses propres pensées , comme l'éclair traduit les volontés du ciel , l'enfant se contentait de regarder les étoiles avec les yeux d'un amant. Accablé par un luxe de sensibililé qui lui écrasait le cœur , il était là faible et craintif comme un moucheron inondé de soleil. La voix céleste de Sigier leur avait déduit les mystères du monde moral , le grand vieillard devait les revêtir de gloire. L'enfant les sentait en lui-même sans pouvoir en rien exprimer; ils transfiguraient tous trois par de vivantes, par de nobles images la science, la poésie et le sentiment.

En rentrant au logis, l'étranger s'enferma dans sa chambre, alluma sa lampe inspiratrice, et se confia au terrible démon du travail , en demandant des mois au silence, des idées à la nuit. Godefroy

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s'assit au bord de sa fenêtre, regarda tour à tour les reflets de la lune dans les eaux , étudia les mystères du ciel. Livré à l'une de ces extases qui lui étaient familières . il voyagea de sphère en sphère , de visions en visions, écoutant et croyant entendre de sourds frémissements et des voix d'anges, voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein desquelles il se perdait , essayant de parvenir au point éloigné, source de toute lumière, principe de toute harmonie. Bientôt la grande clameur de Paris propagée par les eaux de la Seine s'apaisa, les lueurs s'éteignirent une à une en haut des maisons, le silence régna dans toute son étendue, et la vaste cité s'endormit comme un géant fatigué. 3Iinuit sonna. Le plus léger hruit , la chute d'une feuille ou le vol d'un choucas changeant de place dans les cimes de Notre-Dame, eussent alors rappelé l'esprit de l'étranger sur la terre, eussent fait quitter à l'enfant les hauteurs célestes vers lesquelles son âme était montée sur les ailes de l'extase. En ce moment, le vieillard entendit avec horreur dans la chambre voisine un gémissement qui se confondit avec la chute d'un corps lourd que l'oreille expérimentée du banni reconnut pour être un cadavre. Il sortit précipitamment, entra chez Godefroy , le vit gisant comme une masse informe, aperçut une longue corde serrée à son cou et qui serpentait à terre. Quand il l'eut dénouée, l'enfant ouvrit les yeux.

— Où suis-je ? demanda-t-il avec une expression de plaisir.

— Chez vous, dit le vieillard en regardant avec surprise le cou de Godefroy , le clou auquel la corde avait été attachée, et qui se trouvait encore au bout.

— Dans le ciel ? répondit l'enfant d'une voix délicieuse.

— Non , sur la terre ! reprit le vieillard. Godefroy marcha dans la ceinture de lumière

tracée par la lune à travers la chambre dont le vitrail était ouvert, et revit la Seine frémissante, les saules, les herbes du Terrain. Une nuageuse atmosphère s'élevait au-dessus des eaux comme un dais de fumée. A ce spectacle pour lui désolant, il se croisa les mains sur la poitrine et prit une altitude de désespoir. Le vieillard vint à lui, l'étonncment peint sur la figure.

— Vous avez voulu vous tuer ! lui demanda t-il.

— Oui , répondit Godefroy , en laissant l'étranger lui passer à plusieurs reprises les mains sur le cou pour examiner l'endroit où les efforts de la corde avaient porté.

Malgré de légères contusions , le jeune homme avait du peu souffrir. Le vieillard présuma que le clou avait promptement cédé au poids du corps, et que ce fatal essai s'était terminé par une chute sans danger.

— Pourquoi donc , cher enfant, avez vous tenté de mourir ?

— Ah ! répondit Godefroy ne retenant plus les larmes qui roulaient dans ses yeux , j'ai entendu la voix d'en-haut ! Elle m'appelait par mon nom ! Elle ne m'avait pas encore nommé; mais celte fois , elle me conviait au ciel ! Oh ! combien cette voix est douce ! Ne pouvant m'élancer dans les cieux , ajoutai il avec un geste naïf, j'ai pris pour aller à Dieu la seule roule que nous ayons.

— Oh ! enfant ! enfant sublime ! s'écria le vieillard en enlaçant Godefroy dans ses bras et le pressant avec enthousiasme sur son cœur. Tu es poète , tu sais monter intrépidement sur l'ouragan ! Ta poésie, à tei , ne sort pas de ton cœur ! Tes vives , les ardentes pensées, tes créations marchent et grandissent dans ton àme. Va , ne livre pas tes idées au vulgaire ! sois l'autel , la victime et le prêlre tout ensemble ! Tu connais les cieux, n'est-ce pas? Tu as vu ces myriades d'anges aux blanches plumes, aux sistres d'or qui tous tendent d'un vol égal vers le trône , et tu as admiré souvent leurs ailes qui , sous la voix de Dieu , s'agitent comme les touffes harmonieuses des forêts sous la tempête. Oh ! combien l'espace sans bornes est beau ! dis ?

Le vieillard serra convulsivement la main de Godefroy , et tous deux contemplèrent le firmament dont les étoiles semblaient leur parler.

— Oh ! voir Dieu ! s'écria doucement Godefroy.

— Enfant ! reprit tout à coup l'étranger d'une voix sévère . as-tu donc sitôt oublié les enseignements sacrés de notre bon maître le docteur Sigier ? Pour revenir , loi dans ta patrie céleste et moi dans ma patrie terrestre ne devons-nous pas obéir à la voix de Dieu ? Marchons résignés dans les rudes chemins où son doigt puissant a marqué notre route. Ne frémis-tu pas du danger auquel tu t'es exposé ? Venu sans ordre , ayant dit : Me voilà ! avant le temps , ne serais-tu pas retombé dans un monde inférieur à celui dans lequel ton àme voltige aujourd'hui ? Pauvre chérubin égaré, ne devrais-tu pas bénir Dieu de l'avoir fait vivre dans une sphère où tu n'entends que de célestes accords ? N'es-tu pas pur comme un diamant , beau comme une fleur ? Ah ! si, semblable à moi , tu ne connaissais que la cité des douleurs ! A m'y promener, je me suis usé le cœur. Oh ! fouiller dans les tombes pour leur demander d'horribles secrets ; essuyer des mains altérées de sang, les compter pendant toutes les nuils , les contempler levées vers moi, en implorant un pardon que je ne puis accorder ; étudier les convulsions de l'assassin et les derniers cris de sa victime ; écouter d'épouvantables bruits et d'affreux silences, le silence d'un père dévorant ses fils morts; interroger le rire des damnés; chercher quelques formes

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humaines parmi des masses décolorées que le crime a roulées et tordues; apprendre des mots que les hommes vivants n'entendent pas sans mourir; toujours évoquer les morts, pour toujours les traduire et les juger, est-ce donc une vie ?

— Arrêtez ! s'écria Godefroy , je ne saurais vous regarder, vous écouter davantage ! Ma raison s'égare, ma vue s'obscurcit. Vous allumez en moi un feu qui me dévore.

— Je dois cependant continuer, reprit le vieillard en secouant sa main par un mouvement extraordinaire qui produisit sur le jeune homme l'effet d'un charme. Pendant un moment , l'étranger fixa sur Godefroy ses grands yeux éteints et abattus ; puis il étendit le doigt vers la terre. Vous eussiez cru voir alors un gouffre entr'ouvert à son commandement. Il resta debout, éclairé par les indécis et vagues reflets de la lune qui firent resplendir son front d'où s'échappa comme une lueur solaire. Si d'abord une expression presque dédaigneuse se perdit dans les sombres plis de son visage , bientôt son regard contracta cette fixité qui semble indiquer la présence d'un objet invisible aux organes ordinaires de la vue. Certes, ses yeux contemplèrent alors les lointains tableaux que nous garde la tombe. Jamais peut-être cet homme n'eut une apparence aussi grandiose. Une lutte terrible bouleversa son âme , vint réagir sur sa forme extérieure; et quelque puissant qu'il parût être, il plia comme une herbe qui se courbe sous la brise messagère des orages. Godefroy resta silencieux, immobile, enchanté. Une force inexplicable le cloua sur le plancher ; et , comme lorsque notre attention nous arrache à nousmêmes, dans le spectacle d'un incendie ou d'une bataille, il ne sentit plus son propre corps.

— Veux-tu que je te dise la destinée au-devant de laquelle tu marchais, pauvre ange d'amour? Ecoute ! Il m'a été donné de voir les espaces immenses, les abîmes sans fin où vont s'engloutir les créations humaines , cette mer sans rives où court notre grand fleuve d'hommes et d'anges. En parcourant les régions des éternels supplices, j'étais préservé de la mort par le manteau d'un Immortel, ce vêlement de gloire dû au génie et que se passent les siècles, moi, chétif! Quand j'allais par les campagnes de lumière où se pressent les heureux , l'amour d'une femme, les ailes d'un ange, me soutenaient; porté sur son cœur , je pouvais goûter ces plaisirs ineffables dont l'étreinte est plus dangereuse pour nous, mortels, que ne le sont les angoisses du monde mauvais. En accomplissant mon pèlerinage à travers les sombres régions d'en-bas, j'étais parvenu de douleur en douleur, de crime en crime, de punitions en punitions, de silences atroces en cris déchirants sur le gouffre supérieur aux cercles

de l'Enfer. Déjà , je voyais dans le lointain la clarté du Paradis qui brillait à une distance énorme. J'étais dans la nuit , mais sur les limites du jour. Je volais, emporté par mon guide, entraîné par une puissance semblable à celle qui pendant nos rêves nous ravit dans les sphères invisibles aux yeux du corps. L'auréole dont nos fronts étaient ceints faisait fuir les ombres sur notre passage, comme une impalpable poussière. Loin de nous , les soleils de tous les univers jetaient à peine la faible lueur des lucioles de mon pays. J'allais atteindre les champs de l'air où, vers le paradis, les masses de lumière se multiplient, où l'on fend facilement l'azur, où les innombrables mondes jaillissent comme des fleurs dans une prairie. Là , sur la dernière ligne circulaire qui appartenait encore aux fantômes que je laissais derrière moi , semblable à des chagrins qu'on veut oublier, je vis une grande ombre. Debout et dans une altitude ardente, cette âme dévorait les espaces du regard ; ses pieds restaient attachés par le pouvoir de Dieu sur le dernier point de cette ligneoù clleaccomplissait sans cesse la tension pénible par laquelle nous projetons nos forces lorsque nous voulons prendre noire élan , comme des oiseaux prêts à s'envoler. Je reconnus un homme , il ne nous regarda , ne nous entendit pas ; tous ses muscles tressaillaient et haletaient ; par chaque parcelle de temps il semblait éprouver, sans faire un seul pas, la fatigue de traverser l'infini qui le séparait du paradis où sa vue plongeait sans cesse, où il croyait entrevoir une image chérie. Sur la dernière porte de l'enfer comme sur la première, je lus une expression de désespoir dans l'espérance. Le malheureux élait si horriblement écrasé par je ne sais quelle force, que sa douleur passa dans mes os et me glaça. Je me réfugiai près de mon guide dont la protection me rendit à la paix et au silence. Semblable à la mère dont l'œil perçant voit le milan dans les airs ou l'y devine , l'ombre poussa un cri de joie. ÎNous regardâmes là où il regardait, et nous vîmes comme un saphir flottant au-dessus de nos têtes dans les abîmes de lumière. Cette éclatante étoile descendait avec la rapidité d'un rayon de soleil quand il apparaît au matin sur l'horizon , et que ses premières clartés glissent furtivement sur notre terre. La Splendeur devint distincte, elle grandit, j'aperçus bientôt le nuage glorieux au sein duquel vont les anges, espèce de fumée brillante émanée de leur divine substance , et qui çà et là pétillait en langues de feu. Une noble tête, dont il est impossible de supporter l'éclat sans avoir revêtu le manteau , le laurier, la palme , attribut des Puissances, s'élevait au-dessus de cette nuée aussi blanche , aussi pure que la neige. Celait une lumière dans la lumière! Ses ailes en frémissant semaient d'é-

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bleuissantes oscillations dans les sphères par lesquelles il passait, comme passe le regard de Dieu à travers les mondes. Enfin je vis l'archange dans sa gloire ! La fleur d'éternelle beauté qui décore les anges de l'Esprit brillait en lui. 11 tenait à la main une palme verte, etde l'autre un glaive flamboyant; la palme pour en décorer l'ombre pardonnée , le glaive pour faire reculer l'Enfer entier par un seul geste. A son approche , nous sentîmes les parfums du ciel qui tombèrent comme une rosée. Dans la région où demeura l'Ange, l'air prit la couleur des opales , et s'agita par des ondulations dont il était cause. Il arriva , regarda l'ombre , lui dit : — A demain! puis il retourna vers le ciel par un mouvement gracieux , étendit ses ailes, franchit les sphères comme un vaisseau fend les ondes en laissant à peine voir ses blanches voiles à des exilés laissés sur quelque plage déserte. L'ombre poussa d'effroyables cris auxquels les damnés répondirent depuis le cercle le plus profondément enfoncé dans l'immensité des mondes de douleur jusqu'à celui plus paisible à la surface duquel nous étions. La plus poignante de toutes les angoisses avait fait un appel à toutes les autres. La clameur se grossit des rugissements d'une mer de feu qui servait comme de base à la terrible harmonie des innombrables millions d'âmes souffrantes. Puis tout à coup l'ombre prit son vol à travers la cité dolente et descendit de sa place jusqu'au fond même de l'Enfer; elle remonta subitement , revint , se replongea dans les cercles infinis, les parcourut dans tous les sens, semblable à un vautour qui, mis pour la première fois dans une volière, s'épuise en efforts superflus. L'ombre avait le droit d'errer ainsi, et pouvait traverser les zones de l'Enfer, glaciales, fétides, brûlantes, sans participer à leurs souffrances. Elle glissait dans cette immensité comme un rayon de soleil se fait jour au sein de l'obscurité. — Dieu ne lui a point infligé de punition , me dit le maître ; mais aucune de ces âmes dont tu as successivement contemplé les tortures, ne voudrait changer son supplice contre l'espérance sous laquelle celte âme succombe. En ce moment, l'ombre revint près de nous, ramenée par une force invincible qui la condamnait à sécher sur le bord des enfers. Mon divin guide devina la curiosité dont j'étais saisi , toucha de son rameau le malheureux occupé peut-être à mesurer le siècle de peine qui se trouvait entre ce moment et le lendemain toujours fugitif. L'ombre tressaillit, et nous jeta un regard plein de toutes les larmes qu'elle avait déjà versées. — Vous voulez connaître mon infortune? dit-elle d'une voix triste. Oh ! j'aime à la raconter. Je suis ici, Térésa est là-haut! voilà tout. Sur terre, nous étions heureux, nous étions toujours unis. Quand je vis pour la première fois

DE BALZAC. T. Il[.

ma chère Térésa Donati, elle avait dix ans. Nous nous aimâmes alors , sans savoir ce qu'était l'amour. Notre vie fut une même vie. Je pâlissais de sa pâleur , j'étais heureux de sa joie. Ensemble , nous nous livrâmes au charme de penser , de sentir, et l'un par l'autre nous apprîmes l'amour. Nous fûmes mariés dans Crémone, jamais nous ne connûmes nos lèvres que parées des perles du sourire, nos yeux rayonnèrent toujours; nos chevelures ne se séparèrent pas plus que nos vœux; toujours nos deux (êtes se confondaient quand nous lisions , toujours nos pas s'unissaient quand nous marchions. La vie fut un long baiser. Notre maison fut une couche. Un jour Térésa pâlit et me dit pour la première fois : Je souffre ! — Et je ne souffrais pas ! Elle ne se releva plus. Je vis, sans mourir, ses beaux traits s'altérer , ses cheveux d'or s'endolorir. Elle souriait pour me cacher ses douleurs; mais je les lisais dans l'azur de ses yeux dont je savais interpréter les moindres tremblements. Elle me disait : — Honorino, je t'aime ! au moment où ses lèvres blanchirent. Enfin , elle serrait encore ma main dans les siennes quand la mort les glaça. Aussitôt je me tuai pour qu'elle ne couchât pas seule dans le lit du sépulcre, sous son drap de marbre. Elle est là-haut, Térésa, moi, je suis ici. Je voulais ne pas la quitter, Dieu nous a séparés. Pourquoi donc nous avoir unis sur la terre? Il est jaloux. Le paradis a été sans doute bien plus beau du jour où Térésa y est montée. La voyez-vous? elle est triste dans son bonheur, elle est sans moi ! Le paradis doit être bien désert pour elle. — Maître , dis-je en pleurant, car je pensais à mes amours, au moment où celui-ci souhaitera le paradis pour Dieu seulement, ne serat-il pas délivré? Le père de la poésie inclina doucement la tête en signe d'assentiment. Nous nous éloignâmes en fendant les airs, sans faire plus de bruit que les oiseaux qui passent quelquefois sur nos têtes quand nous sommes étendus à l'ombre d'un arbre. Nous eussions vainement tenté d'empêcher l'infortuné de blasphémer ainsi. Un des malheurs des anges de ténèbres est de ne jamais voir la lumière, même quand ils en sont environnés. Celui-ci n'aurait pas compris nos paroles.

lin ce moment, le pas rapide de plusieurs chevaux retentit au milieu du silence , le chien aboya , la voix grondeuse du sergent lui répondit; des cavaliers descendirent, frappèrent à la porte, et le bruit s'éleva tout à coup avec la violence d'une détonation inattendue. Les deux proscrits, les deux poêles tombèrent sur la terre de toute la hauteur qui nous sépare des cieux. Le douloureux brisement de cette chute courut comme un autre sang dans leurs veines, mais en sifflant, en y roulant des pointes acérées et cuisantes. Pour eux , la douleur

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fut en quelque sorte une émotion électrique. La lourde et sonore démarche d'un homme d'armes dont l'épée , dont la cuirasse et les éperons produisaient un cliquetis ferrugineux retentit dans l'escalier; puis un soldat se montra bientôt devant l'étranger surpris.

— Nous pouvons rentrer à Florence, dit cet homme, dont la grosse voix parut douce en prononçant des mots italiens.

— Que dis-tu? demanda le grand vieillard.

— Les blancs triomphent !

— Ne te trompes-tu pas? reprit le poëte.

— Non, Dante! répondit le soldat dont la voix guerrière exprima les frissonnements des batailles et les joies de la victoire.

— A Florence ! à Florence ! 0 ma Florence ! cria vivement Dante Aligiiieri, qui se dressa sur ses pieds, regarda dans les airs, crut voir l'Italie, et devint gigantesque.

— Et moi ! quand serai-je dans le ciel ? dit Godcfroy qui restait un genou en terre, devant le poëte immortel , comme un ange en face du sanctuaire.

— Viens à Florence ! lui dit Dante d'un son de

voix compatissant. Va ! quand tu verras les amoureux paysages de Fiesolè , tu le croiras au paradis. Le soldat se mit à sourire. Pour la première , pour la seule fois peut-être , la sombre et terrible figure de Dante respira une joie. Ses yeux , son front exprimaient les peintures du bonheur dont son Paradis est si prodigue. Il lui semblait peut-être entendre la voix de Béatrix. En ce moment , le pas léger d'une femme et le frémissement d'une robe retentirent dans le silence. L'aurore jetait alors ses premières clartés. La belle comtesse Mahaut entra , courut à Godefroy :

— Viens, mon enfant , mon fils ! il m'est maintenant permis de t'avouer ! Et le paradis, ce sera pour toi le cœur de ta mère.

— Je reconnais la voix du ciel , cria l'enfant ravi.

Ce cri réveilla Dante qui regarda le jeune homme enlacé dans les bras de la comtesse, il les salua par un regard et laissa son compagnon d'étude sur le sein maternel.

— Partons, cria-t-il d'une voix tonnante. Mort aux Guelfes!

Paris, octobre i83r.

SËRAPHITA.

SERAPHITUS.

A voir sur une carte les côtes de la Norwége , quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures , et de cette longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord? Qui, n'a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves , par celte multitude de criques, d'anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble, et qui toutes sont des abîmes sans chemins? Ne dirait-on pas que la nature s'est plu à dessiner par d'ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norwégienne, en donnant à ces côtes la conûguralion des arêtes d'un immense poisson ; car la pêche forme le principal commerce cl fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers? Là, sur quatorze degrés de longueur , à peine existe-t-il sept cent mille âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége, dont le nom donne froid déjà, leurs sublimes beautés sont restées vierges et s'harmonieront aux phénomènes humains, vierges encore, pour la poésie du moins , qui s'y sont accomplis , et dont voici l'histoire.

Lorsqu'une de ces baies , simple fissure aux yeux des aigles, est assez ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de pierre où elle se débat, les gens du pays nomment ce petit golfe un fiord, mot que presque tous les géographes ont

essayé dénaturaliser dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu'ont entre eux ces espèces de canaux, chacun a sa physionomie particulière : partout la mer est violemment entrée dans leurs cassures , mais partout les rochers s'y sont diversement fendus, et leurs tumultueux précipices défient les termes bizarres de la géométrie ; ici , le roc s'est dentelé comme une scie ; là, ses tables trop droites ne souffrent ni le séjour de la neige, ni les sublimes aigrettes des sapins du nord ; plus loin, les commotions du globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle vallée que meublent par étages des arbres au noir plumage ; vous seriez tenté de nommer ce pays la Suisse des mers. Entre Drontheim et Christiania se trouve une de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n'est pas le plus beau de ces paysages , il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norwége, et d'avoir servi de théâtre aux scènes d'une histoire toute céleste.

La forme générale du Stromfiord est au premier aspect celle d'un entonnoir ébréché parla mer. Le passage que les flots s'y étaient ouvert présente à l'œil l'image d'une lutte entre l'Océan et le granit, deux créations également puissantes , l'une par son inertie, l'autre par sa mobilité. Pour preuve, quelques écueils de formes fantastiques en défendent l'entrée aux vaisseaux. Les intrépides enfants de la Norwége peuvent, en quelques endroits, sauter d'un roc à un autre sans s'étonner d'un abime profond de cent toises , large de six pieds. Tantôt un frêle

MO

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et chancelant morceau de gneiss , jeté en travers , unit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins , en guise de pont , pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige vers la droite par un mouvement de serpent, y rencontre une montagne élevée' de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer, et dont les pieds forment un banc vertical d'une demi-lieue de longueur où l'inflexible granit ne commence à se briser, à se crevasser, à s'onduler qu'à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant avec violence , la mer est donc repoussée avec une violence égale par la terrible force d'inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts , d'où tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un fleuve , forme une nappe d'une immenseétcndue, s'échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiques mélèzes, aperçus à peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe , ces arbres reparaissent bientôt à sa surface, s'y marient et construisent des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche, où les habitants du petit village assis au bord du Stromfiord les retrouvent brisés , fracassés, quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du nord , se nomme le Falberg. Sa crête, toujours enveloppée d'un manteau de neige et de glace, est la plus aiguë de la Norwége , où le voisinage du pôle produit , à une hauteur de dix-huit cents pieds, un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres souffrants. La partie du fiord d'où s'échappent les eaux, sous les pieds de la forêt , s'appelle le Siegdalhen , mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg , nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la vallée de Jarvis, joli paysage dominé par des collines chargées de sapins, de mélèzes , de bouleaux, de quelques chênes et de hêtres, la plus riche, la mieux colorée de toutes les tapisseries que la nature du Nord ait tendues sur ses âpres rochers. Là, l'œil pouvait facilement saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires commencent à souffrir la culture et laissent apparaître les végétations de la Flore norwégiennc. En cet endroit , le golfe est assez large pour que la mer, refoulée par le Falberg, vienne expirer en murmu-

rant sur la dernière frange de ces collines , rive doucement bordée d'un sable fin, parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière, et de débris marins , de coquillages, fleurs de la mer que poussent les tempêtes , soit du pôle , soit du midi.

Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village composé de deux cents maisons de bois , où vit une population perdue là, comme dans une forêt ces ruches d'abeilles qui, sans augmenter ni diminuer, végètent heureuses, en butinant leur vie au sein d'une sauvage nature. L'existence anonyme de ce village s'explique facilement. Peu d'hommes avaient la hardiesse de s'aventurer dans les récifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer à la pêche que font en grand les Norwégiens sur les côtes moins dangereuses. Les nombreux poissons du fiord suffisent en partie à la nourriture de ses habitants ; les pâturages des vallées leur donnent du lait et du beurre ; puis quelques terrains excellents leur permettent de récoller du seigle, du chanvre, des légumes qu'ils savent défendre , et contre les rigueurs du froid , et contre l'ardeur passagère mais terrible de leur soleil , avec toute l'habileté que déploie le Norwégien dans cette double lutte. Le défaut de communications, soit par terre où les chemins sont impraticables , soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers les défilés maritimes du fiord, les empêche de s'enrichir en tirant parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer le chenal du golfe , que pour s'ouvrir une voie dans l'intérieur des terres. Le§ routes de Christiania à Drontheim tournent toutes le Stromfiord , et passent la Sieg sur un pont situé à plusieurs lieues de sa chute. La côte, entre la vallée de Jarvis et Drontheim , est garnie d'immenses forêts inabordables , enfin le Falberg se trouve également séparé de Christiania par d'inaccessibles précipices. J^e village de Jarvis aurait peutêtre pu communiquer avec la Norwége intérieure et la Suède par la Sieg; mais pour être mis en rapport avec la civilisation , le Stromfiord voulait un homme de génie , et ce génie parut en effet : ce fut un poëte , un Suédois religieux qui mourut en admirant et respectant les beautés de ce pays, comme un des plus magnifiques ouvrages du Créateur.

Maintenant, les hommes doués par l'étude de celte vue intérieure dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l'âme comme sur une toile les paysages les plus contrastants du globe, peuvent facilement embrasser l'ensemble du Stromfiord. Eux seuls, peut-être, sauront s'engager dans les tortueux récifs du goulet où se débat la mer, fuir avec ses flots le long des tables éternelles du Fal-

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berg dont les pyramides blanches se confondent avec ] les nuées brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe échancréedu golfe, \ y entendre les chutes de la Sieg qui pend en longs filets et tombe sur un abatis pittoresque de beaux arbres confusément épars , debout ou couchés parmi des fragments de gneiss; puis, se reposer sur les riants tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis d'où s'élancent les plus riches végétaux du Nord , par familles, par myriades : ici , des bouleaux gracieux comme des jeunes filles et penchés comme elles ; là, des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et moussus ; tous les contrastes des différents verts , de blanches nuées parmi les sapins noirs, des landes de bruyères pourprées et nuancées à l'infini, enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore aux merveilles ignorées. Étendez les proportions de ces amphithéâtres, élancez-vous dans les nuages , perdez-vous dans le creux des roches où reposent les chiens de mer, votre pensée n'atteindra ni à la richesse , ni aux poésies decesitenorwégien ! Votre pensée pourrait-elle être aussi grande que l'Océan qui le borne, aussi capricieuse que les fantastiques figures dessinées par ses forêts, ses nuages, ses ombres, et par les changements de sa lumière? Voyez -vous, au dessus des prairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui s'ondule en bas des hautes collines de Jarvis, deux ou trois cents maisons couvertes en nœver, espèce de couvertures Tailcs avec l'écorce du bouleau, maisons toutes frêles, plates, et qui ressemblent à des vers à soie sur une feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures est une église construite avec une simplicité qui s'harmonie à la misère du village. Un cimetière entoure le chevet de cette église, et plus loin se trouve le presbytère. Encore plus haut, sur unebosse de la montagne, est située une habitation , la seule qui soit en pierre, et que pour cette raison les habitants ont nommée le château du Suédois. En effet , un homme riche vint de Suède , trente ans avant le jour où cette histoire commence, et s'établit à Jarvis dont il s'efforça d'améliorer la fortune. Celte petite maison , construite dans le but d'engager les habitants à s'en bâtir de semblables, était remarquable par sa solidité, par un mur d'enceinte, chose rare en Norwége, où , malgré l'abondance des pierres , l'on se sert de bois pour toutes les clôtures, même pour celles des champs. La maison, ainsi garantie des neiges, s'élevait sur un tertre, au milieu d'une cour immense. Les fenêtres en étaient abritées par ces auvents d'une saillie prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux constructions du nord une espèce de physionomie patriarcale. Sous ces abris,

il était facile d'apercevoir les sauvages nudités du Falbcrg, de comparer l'infini de la pieine mer à la goutte d'eau du golfe écumeux , d'écouter les vastes épanchements de la Sieg dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit, bordée sur trois lieues de tour par les glaciers du nord, enûn tout le paysage où vont se passer les surnaturels et simples événements de cette histoire. L'hiver de 1799 à 1800 fut un des plus rudes dont les Européens aient gardé le souvenir. La mer de Norwége se prit entièrement dans les fiords où la violence du ressac l'empêche ordinairement dégeler. Un vent dont les effets ressemblaient à ceux du levants espagnol , avait balayé la glace du Slromflord en repoussant les neiges vers le fond du golfe. Depuis longtemps il n'avait pas été permis aux gens de Jarvis de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les accidents étaient nivelés sous les couches successives de la neige , et où les plus vives arêtes comme les vallons les plus creux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jetée par la nature sur ce paysage, alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes de la Sieg, subitement glacées, décrivaient une énorme arcade sous laquelle les habitants eussent pu passer à l'abri des tourbillons, si quelquesuns d'entre eux eussent été assez hardis pour s'aventurer dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis les plus intrépides chasseurs qui craignaient de ne plus reconnaître sous la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices , des crevasses ou des versants. Aussi nulle créature n'animait-elle ce désert blanc où régnait la bise du pôle , seule voix qui résonnât en de rares moments. Le ciel , presque toujours grisâtre , donnait au lac les teintes de l'acier bruni. Peut-être un vieil eider traversait-il parfois impunément l'espace à l'aide du chaud duvet sous lequel glissent les songes des riches , dont aucun ne soupçonne par combien de dangers celte plume s'achète. Mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les sables de l'Afrique, l'oiseau n'était ni vu ni entendu; l'atmosphère engourdie , privée de ses communications électriques, ne répétait ni le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif eût d'ailleurs pu soutenir l'éclat de ce précipice garni de cristaux élincelants, et les rigides reflets des neiges, à peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil qui apparaissait par moments, comme un moribond jaloux d'attester sa vie? Souvent, lorsque des amas de nuées grises , chassées par escadrons à travers les montagnes et les sapins , cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, à défaut de lueurs célestes . s'éclairait par elle-même, Là donc se reiu

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contraient toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle , et dont le principal caractère est le royal silence au sein duquel vivent les monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l'apparence d'une négation , et les symptômes de la mort : ïa vie n'est-elle pas le combat de deux forces ? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le bruissement de la pleine mer agitée n'arrivait même pas dans ce muet bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se bâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce peuple patient. Quelques hauts sapins élevaient leurs noires pyramides chargées de festons neigeux , et la forme de leurs rameaux à barbes inclinées complétait le deuil de ces cimes où , d'ailleurs , ils n'apparaissaient que comme des points bruns. Chaque famille restait au coin du feu, dans une maison soigneusement close, fournie de biscuits , de beurre fondu , de poisson sec, de provisions faites à l'avance pour les sept mois d'hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque toutes sont ensevelies sous les neiges, contre le poids desquelles elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du toit et vont s'attacher à une grande distance sur de solides poteaux en formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribles hivers, les femmes lissent et teignent les étoffes de laine ou de toile dont se font les vêtements ; tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent à ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes, théories , les rêves mystiques du Nord, ses croyances, ses études si complètes sur un point de la science fouillée comme avec une sonde ;'mœurs à demi monastiques qui forcent l'âme à réagir sur elle-même, à y trouver sa nourriture , et qui font du paysan norwégien un être à part dans la population européenne. Dans la première année du dix-neuvième siècle , et vers le milieu du mois de mai , tel était donc l'état du Stromfiord.

Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y allumant les feux de tous les diamants éphémères produits par les cristallisations de la neige et des glaces, deux personnes passèrent sur le golfe, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg, vers le sommet duquel elles s'élevèrent de frise en frise. Etait-ce deux créatures , était-ce deux flèches ? Qui les eût vues à cette hauteur les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les nuées. Ni le pécheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plus intrépide n'eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se tenir le long des faibles ligues tracées sur les flancs du granit, où ce couple glissait néanmoins avec l'effrayante

dextérité que possèdent les somnambules quand , ayant oublié toutes les conditions de leur pesanteur et les dangers de la moindre déviation , ils courent au bord des toits en gardant leur équilibre sous l'empire d'une force inconnue.

— Arrête-moi, Séraphitiis, dit une pâle jeune fille, et laisse-moi respirer. Je n'ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de ce gouffre ; autrement, que serais-je devenue? Mais aussi ne suis-je qu'une bien faible créature. Te fatigué-je ?

— Non , dit l'être sur le bras duquel elle s'appuyait. Allons toujours , Minna ! la place où nous sommes n'est pas assez solide pour nous y arrêter.

De nouveau, tous deux firent siffler sur la neige de longues planches attachées à leurs pieds, et parvinrent sur la première plinthe que le hasard avait franchement dessinée sur les pans de cet abîme. La personne que Minna nommait Séraphitiis s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longue d'environ une toise, étroite comme un pied d'enfant, et qui était attachée à son brodequin par deux courroies en cuir de chien marin. Cette planche, épaisse de deux doigts, était doublée en peau de renne dont le poil, en se hérissant sur la neige, arrêta soudain Séraphitùs ; il ramena son pied gauche, dont le patin n'avait pas moins de deux toises de longueur, tourna lestement sur lui-même, vint saisir sa peureuse compagne, l'enleva, malgré les longs patins dont ses pieds étaient également armés, et l'assit sur un quartier de roche , après en avoir balayé la neige d'un coup de pelisse.

— Ici, Minna, tu es en sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.

— Nous sommes déjà montés au tiers du Bonnet ds glace, dit-elle en regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connaît en Norwégc. Je ne le crois pas encore.

Mais, trop essoufflée pour parler davantage , elle sourit à Séraphitùs qui, sans répondre, la tenait dans ses bras en écoutant, la main posée sur son cœur, de sonores palpitations aussi précipitées que celles d'un jeune oiseau surpris.

— Il bat souvent aussi vite sans que j'aie couru, dit-elle.

Séraphitùs inclina la tête sans dédain ni froideur. Malgré la grâce dont ce mouvement était empreint, il n'en trahissait pas moins une négation qui , chez une femme, eût été d'une enivrante coquetterie. Séraphitùs pressa vivement la jeune fille. Minna prit cette caresse pour une réponse, et continua de le contempler. Au moment où SéraphiLùs releva la tête en rejetant en arrière, par un geste presque impatient, les rouleaux dorés de sa chevelure, afin de se découvrir le front, il vit du bonheur dans les yeux de sa compagne.

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— Oui, Minna, dit-il d'une voix toute paternelle et charmante chez un être encore adolescent, regarde-moi, n'abaisse pas la vue.

— Pourquoi ?

— Tu veux savoir? essaye.

Minna jeta vivement un regard à ses pieds et cria soudain comme un enfant qui aurait rencontré un tigre. L'horrible sentiment des abîmes l'avait envahie, et ce seul coup d'oeil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Le fiord , jaloux de sa proie, avait une grande voix par laquelle il l'étourdissait en tintant à ses oreilles, comme pour la dévorer plus sûrement en s'interposant entre elle et la vie. Puis, de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos, tomba un frisson glacial d'abord, mais qui bientôt lui versa dans les nerfs une insupportable chaleur, battit dans ses veines, et brisa toutes ses extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause le contact de la torpille. Trop faible pour résister , elle se sentait attirée, par une force inconnue, en bas de cette table où elle croyait voir quelque monstre qui lui lançait son venin, un monstre dont les yeux magnétiques la charmaient, et dont la gueule ouverte semblait broyer sa pâture par avance.

— Je meurs, mon Séraphilùs, n'ayant aimé que toi, dit-elle en faisant un mouvement machinal pour se précipiter.

Séraphilùs lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à coup, semblable au voyageur délassé par un bain , Minna n'eut plus que la mémoire de ses vives douleurs déjà dissipées par cette haleine caressante qui pénétra son corps, et l'inonda de balsamiques effluves, aussi rapidement que le souffle avait traversé l'air.

— Qui donc es-tu ? dit-elle avec un sentiment de terreur douce. Mais je le sais, tu es ma vie. — Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir ? reprit-elle après une pause.

Séraphilùs laissa Minna cramponnée au granit , et s'alla poser, comme eût fait une ombre, sur le bord de la table d'où ses yeux plongèrent au fond du fiord, en en défiant l'éblouissante profondeur. Son corps ne vacilla point, son front resta blanc et impassible comme celui d'une statue de marbre. Abîme contre abîme.

— Séraphilùs, si tu m'aimes, reviens ! cria la jeune fille. Ton danger me rend mes douleurs. — Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine à ton âge? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

-- Mais , répondit Séraphilùs, lu regardes sans peur des espaces encore plus immenses. Et, de son doigt levé , cet être singulier lui montra l'auréole bleue que les nuages dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs tètes.

— Quelle différence ! dit-elle en souriant.

— Tu as raison , répondit-il , nous sommes nés pour tendre au ciel. La patrie, comme le visage d'une mère , n'effraye jamais un enfant.

Sa Yoix vibra dans les entrailles de sa compagne, devenue muette.

— Allons, viens, reprit-il.

El tous les deux s'élancèrent sur les faibles sentiers tracés le long de la montagne, en y dévorant les dislances, et volant d'étage en étage, de ligue en ligne, avec la rapidité dont est doué le cheval arabe, cet oiseau du désert. En quelques moments ils atteignirent un tapis d'herbes , de mousses et de fleurs , sur lequel personne ne s'était encore assis.

— Le joli sœler ! dit Minna en donnant à cette prairie son véritable nom, mais comment se trouvet-ii à cette hauteur ?

— Là cessent, il est vrai, les végétations de la Flore norvégienne, dit Séraphilùs, mais s'il se rencontre ici quelques herbes et des fleurs, elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du nord. — Mets cette touffe dans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une fleur, prends cette suave création qu'aucun œil humain n'a vue encore, et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique dans ta vie ! Non, tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.

Et il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient fait apercevoir parmi des silènes acaules et des saxifrages, véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit avec un empressement enfantin la touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de l'émeraude , formée par de petites feuilles roulées en cornet, d'un brun clair au fond, mais qui, de teinte en teinte, devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpures d'une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si pressées qu'elles semblaient se confondre, et produisaient une foule de jolies rosaces. Çà et là, sur ce tapis , s'élevaient des étoiles blanches , bordées d'un filet d'or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées, sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphilùs contemplait avec mélancolie, comme si la senleur lui eût exprimé de plaintives idées dont il comprenait le langage. Mais, à Minna, ce phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s'était plu à douer quelques pierreries de la fraîcheur, de la mollesse et du parfum des plantes.

— Pourquoi serait-elle unique? Elle ne se reproduira-donc plus ? dit la jeune fille à Séraphilùs, qui rougit et changea brusquement de coi.versatiou.

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— Asseyons-nous, relourne-toi , vois ! A celte hauteur, peut-être, ne Irembleras-tu point. Les abîmes sont assez profonds pour que lu n'en distingues plus la profondeur ; ils ont acquis la perspective unie de la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel : la glace du fiord est une assez jolie turquoise; tu n'aperçois les forêts de sapins que comme de légères lignes de bistre; pour vous, les abîmes doivent être parés ainsi.

Séraphitiis jela ces paroles avec celte onction dans l'accent et le geste connue seulement de ceux qui sont parvenus au sommel des hautes montagnes du globe, et contractée si involontairement que le maître le plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère, et ne s'en croit le supérieur qu'en s'abaissant vers les vallées où demeurent les hommes. 11 défaisait les patins de Minna, aux pieds de laquelle il s'était agenouillé. L'enfant ne s'en apercevait pas, tant elle s'émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norwége dont elle pouvait embrasser d'un seul coup d'œil les longs rochers ; tant elle était émue par la solennelle permanence dont ses cimes froides donnent une idée que les paroles ne peuvent exprimer.

— Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine , dit-elle en joignant les mains, je rêve sans doute.

— Vous appelez surnaturels les faits dont vous ne voyez pas les causes, répondit-il.

— Tes réponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle profondeur. Près de toi, je comprends tout sans effort. Ah ! je suis libre.

— Tu n'as plus tes patins, voilà tout.

— Oh ! dit-elle, moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les pieds.

— Garde ces paroles pour Wilfrid, répondit doucement Séraphitiis.

— AVilfrid ! répéta Minna d'un ton de colère qui s'apaisa dès qu'elle eut regardé son compagnon. — Tu ne l'emportes jamais, toi ! dit-elle en essayant, maison vain, de lui prendre la main, tu es en toute chose d'une perfection désespérante.

— Alors tu en conclus que je suis insensible. Minna fut effrayée d'un regard si lucidement jeté

dans sa pensée.

— Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-elle avec la grâce de la femme qui aime.

Séraphîlùs agita mollement la tète en lui lançant un regard à la fois triste et doux.

— Toi qui sais tout, reprit Minna, dis-moi pourquoi la timidité que je ressentais là-bas, près de toi, s'est dissipée en montant ici ? pourquoi j'ose te regarder, pour la première fois, en face, tandis que là-bas, à peine osé-je te voir à la dérobée ?

— Ici, peut-cire, avons-nous dépouillé les peti-

tesses de la terre, répondit-il en défaisant quelques brandebourgs de sa pelisse.

— Jamais tu n'as été si beau , dit Minna en s'asseyant sur une roche moussue et s'abîmant dans la contemplation de l'être qui l'avait conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.

Jamais, à la vérité, Séraphitiis n'avait brillé d'un si vif éclat, seule expression qui puisse rendre les effets de son visage et l'aspect de sa personne. Celte splendeur était-elle due à la nitescence que donne au teint l'air pur des montagnes et le reûel des neiges, ou au mouvement interne qui anime le corps à l'instant où il se repose d'une longue agitation? provenait-elle du conlrasle subit entre la clarté d'or projetée par un nouveau soleil , et l'obscurité des nuées à travers lesquelles ce joli couple venait de passer ? i'eut-êlre , à ces causes , faudrait-il encore ajouter les effets d'un des plus beaux phénomènes qui puissent se rencontrer en l'organisation humaine. Si quelque habile physiologiste eût examiné celte créature qui dans ce moment, à voir la fierté de son front et l'éclair de ses yeux, paraissait être un jeune homme âgé d'environ dix-sept ans ; s'il eût cherché les ressorts de celle florissante vie sous le tissu le plus blanc dont la nature septentrionale ait vêtu ses enfants, il aurait cru sans doute, soit à l'existence de quelque fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous l'épiderme, soit à la constante présence d'une lumière intérieure qui colorait Séraphîlùs ardemment, mais doucement et à la manière de ces lueurs contenues dans une coupe d'albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses mains qu'il avait déganlées pour délier les patins de Minna, elles paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaient évidemment avec les rayons du soleil , et il semblait ne pas en recevoir, mais lui donner de la lumière. Son corps, mince et grêle comme celui d'une femme, attestait une de ces natures faibles en apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui, fortes à temps, sont à l'état normal presque débiles. De taille ordinaire, Séraphîlùs se grandissait en présentant son front, comme s'il eût voulu s'élancer. Ses cheveux, bouclés par la main d'une fée, et comme soulevés par un souffle, ajoutaient à l'illusion que produisait son altitude aérienne. Mais ce maintien dénué d'efforts résultait plus d'un phénomène moral que d'une habitude corporelle. L'imagination de Minna était complice de celle constante hallucination sous l'empire de laquelle chacun serait tombé, et qui prêtait à Séraphîlùs l'apparence des figures rêvées dans un heureux sommeil. Nul type connu ne pourrait donner une image, même vogue, de cette figure majestueux

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sèment mâle pour Minna ; mais qui, aux yeux d'un homme, eût éclipsé, par sa grâce féminine, les plus belles têtes dues à Raphaël. Ce peintre des cieux a constamment mis une sorte de joie tranquille, une amoureuse suavité dans les lignes de ses beautés angéliques ; mais à moins de contempler Séraphitùs lui-même, quelle âme inventerait le voile de tristesse mêlée d'espérance qui nuançait les sentiments ineffables empreints dans ses traits ? Qui saurait , même dans les fantaisies d'artiste où tout devient possible, voir les ombres que jetait une mystérieuse terreur sur ce front intelligent qui semblait interroger les cieux et toujours plaindre la terre ? Cette tête savait planer avec dédain comme un sublime oiseau de proie dont les cris troublent l'air, et se résigner comme la tourterelle dont la voix verse la tendresse au fond des bois silencieux. Le teint de Séraphitùs était d'une blancheur surprenante , que faisaient encore ressortir des lèvres rouges, des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui tranchassent sur la pâleur d'un visage dont la parfaite régularité ne nuisait en rien à l'éclat des sentiments qui s'y reflétaient sans secousse ni violence, mais avec cette majestueuse et naturelle gravité dont nous aimons à douer les êtres supérieurs. Tout, dans celle figure marmorine, exprimait la force et le repos. Minna se leva pour prendre la main de Séraphitùs, en espérant qu'elle pourrait ainsi l'attirer à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à l'admiration qu'à l'amour ; mais un regard du jeune homme, regard qui la pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaça la pauvre fdle. Elle sentit, sans le comprendre, un abime entre eux, détourna la tète et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille , une voix pleine de suavilé lui dit : — Viens. Elle obéit, posa sa tête soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme , qui réglant son pas sur le sien , douce et altentive conformité, la mena vers une place d'où ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.

— Avant de regarder et de t'écouter , dis-moi , Séraphitùs , pourquoi tu me repousses ! T'ai-je déplu ? comment ? dis. Je voudrais ne rien avoir à moi; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi, comme y sont déjà les richesses de mon cœur ; que la lumière ne me vînt que par tes yeux , comme ma pensée me vient de la pensée ; je ne craindrais plus de l'offenser en te renvoyant ainsi les reflets de Ion âme , les mois de ton cœur . le jour de ton jour , comme nous renvoyons à Dieu les contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais être tout toi !

— Hé bien, Minna , un désir constant est une promesse que nous fait l'avenir. Espère! Mais si lu

veux être pure , mêle toujours l'idée du Toul-Puissant aux affections d'ici-bas, alors tu aimeras toutes les créatures , et ton cœur ira bien haut !

— Je ferai ce que tu voudras, répondit-elle en levant les yeux sur lui par un mouvement timide.

— Je ne saurais être ton compagnon, dit Séraphitùs avec tristesse.

11 réprima quelques pensées , étendit les bras vers Christiania, qui se voyait comme un point à l'horizon, et dit : — Vois !

— Nous sommes bien pelits , répondit-elle.

— Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par l'intelligence , reprit Séraphitùs. A nous seuls, Minna, commence la connaissance des choses; le peu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait découvrir l'immensité des mondes supérieurs. Je ne sais s'il est temps de te parler ainsi; mais je voudrais tant te communiquer la flamme de mes espérances! Peut-être serions-nous un jour ensemble , dans le monde où l'amour ne périt pas.

— Pourquoi pas maintenant et toujours? dit-ello en murmurant.

— Rien n'est stable ici , reprit-il dédaigneusement. Les passagères félicités des amours terrestres sont des lueurs qui trahissent à certaines âmes l'aurore de félicités plus durables , de même que la découverte d'une loi de la nature en fait supposer, à quelques êtres privilégiés, le système entier. Notre fragile bonheur d'ici-bas n'est-il donc point l'attestation d'un autre bonheur complet , comme la terre, fragment du monde , atteste le monde? Nous ne pouvons mesurer l'orbite immense de la pensée divine, dont nous ne sommes qu'une parcelle; mais nous pouvons en pressentir l'étendue , nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes se trompent toujours dans leurs sciences . en ne voyant pas que tout , sur leur globe , est relatif et s'y coordonne à une révolution générale, à une production constanle qui nécessairement entraîne un progrès et une lin. L'homme lui-même n'est pas une création finie , sans quoi , Dieu ne serait pas !

— Comment as-tu trouvé le temps d'apprendre tant de choses ? dit la jeune fille.

— Je me souviens, répondit-il.

— Tu me semblés plus beau que tout ce que je vois , répondit-elle.

— Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas donné la faculté de réfléchir la nature , de la concentrer en nous par la pensée, et de nous en faire un marche-pied pour nous élancer vers lui ? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de lumière que contiennent nos âmes. Hais ne sois pas injuste, Minna, vois le spectacle qui s'étale à les pieds, n'est il pas grand ? A

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tes pieds, l'océan se déroule comme un tapis, les montagnes sont comme les murs d'un cirque, le ciel est au-dessus comme le voile arrondi do ce théâtre, et d'ici l'on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Vois , les tempêtes qui brisent des vaisseaux chargés d'hommes ne nous semblent, ici, que de faibles bouillonnements, et si lu lèves la tête au-dessus de nous , tout est bleu. Voici comme un diadème d'étoiles. Ici, disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée sur celte nature subtilisée par l'espace , ne sens-tu point en toi plus de profondeur que d'esprit, n'as-lu pas plus de grandeur que d'enthousiasme, plus d'énergie que de volonté? n'éprouves- tu pas des sensations dont le corps n'est plus l'interprète? Ne te sens-tu pas des ailes ? Prions.

Séraphilus plia le genou ,$e posa les mains en croix sur le sein, et Minna tomba sur ses deux genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants. Pendant quelques instants l'auréole bleue qui s'agitait dans les cieux au-dessus de leurs tètes s'agrandit, et, à leur insu, de lumineux rayons les enveloppèrent.

— Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure ? lui dit Minna d'une voix entrecoupée.

— Les esprits ne pleurent pas , répondit Séraphilus en se levant. Comment pleurerais-je ? je ne vois plus les misères humaines. Ici , le bien éclate dans toute sa majesté ; en bas , j'entends les supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif. D'ici , j'écoute le concert des harpes heureuses. En bas , vous avez l'espérance , ce beau commencement de la foi ; mais ici règne la foi , qui est l'espérance réalisée !

— Tu ne m'aimeras jamais , je suis trop imparfaite, tu me dédaignes, dit la jeune fille.

— Minna , la violette cachée au pied du chêne , se dit : « Le soleil ne m'aime pas , il ne vient pas. » le soleil se dit : « Si je l'éclairais , elle périrait, celte pauvre fleur ! » Ami de la fleur , il glisse ses rayons à travers les feuilles du chêne , et les affaiblit pour colorer le calice de sa bien-aimée. Je ne me trouve pas assez de voiles et crains que tu ne me voies encore trop , lu frémirais si tu me connaissais davantage. Ecoute , je suis sur la terre sans goût pour vos fruits , sans âme pour vos joies. Je comprends malheureusement tout, et , comme ces empereurs débauchés de la Rome profane , je suis arrivé au dégoût de toutes choses. Enfin , j'ai honte de moi ! — Abandonne-moi , dit douloureusement Séraphitûs.

Puis il s'alla poser sur un quartier de roche , en laissant tomber sa tête sur son sein.

— Pourquoi me désesnères-lu donc ainsi? lui dit na.

— Va-t'en ! s'écria Séraphilus, je n'ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amour est trop grossier pour moi. Pourquoi n'aimes-tu pas Wilfrid ? Wilfrid est un homme , un homme éprouvé par les passions , qui saura te serrer dans ses bras nerveux , qui te fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cheveux noirs , des yeux pleins de pensées humaines , un cœur qui verse des torrents de lave dans les mots que sa bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé , ton époux. A loi Wilfrid.

Minna pleurait à chaudes larmes.

— Oses-tu dire que tu ne l'aimes pas ? dit-il d'une voix qui entrait dans le cœur comme un poignard.

— Grâce, grâce, mon Séraphilus !

— Aime-le , pauvre enfant de la terre , où ta destinée te cloue invinciblement, dit le terrible Séraphilus en s'emparant de Minna par un geste qui la força de venir au bord du sœler, d'où la scène était si étendue qu'une jeune fille pleine d'enlhousiasme pouvait facilement se croire au-dessus du monde. Je souhaitais un compagnon pour retourner dans la patrie, j'ai voulu te montrer ce morceau de boue, et je l'y vois encore attachée. Adieu. Restes-y, jouis par les sens , obéis à ta nature, pâlis avec les hommes paies , rougis avec les femmes , joue avec les enfants, prie avec les coupables, lève les yeux vers le ciel dans les douleurs ; tremble , espère , palpite ; tu auras un compagnon , tu pourras encore rire et pleurer, donner et recevoir. Moi , je suis comme un proscrit, loin du ciel; et comme un monslrc, loin de la terre. Mon cœur ne palpite plus ; je ne vis que par moi et pour moi. Je sens par l'esprit , je respire par le front , je vois par la pensée , je meurs d'impatience et de désirs. Personne ici-bas n'a le pouvoir d'exaucer mes souhaits , de calmer mon impatience , et j'ai désappris à pleurer. Je suis donc seul , je me résigne et j'alteuds.

Séraphilus regarda le terlre plein de fleurs sur lequel il avait placé Minna , puis il se tourna du côté des monls sourcilleux dont les pilons étaient couverts de nuées épaisses dans lesquelles il jeta le resle de ses pensées.

— N'entendez-vous pas un délicieux concert , Minna ? repril-il de sa voix de tourterelle, car l'aigle avait assez crié. Ne dirait-on pas la musique des harpes éoliennes que vos poètes mettent au sein des forêts et des montagnes ? Voyez-vous les indistinctes figures qui passent dans ces nuages? apercevez-vous les pieds ailés de ceux qui préparent les décorations du ciel? Ces accents rafraîchissent l'âme, le ciel va bientôt laisser tomber les fleurs du printemps, une lueur s'est élancée du pôle. Fuyons, il est temps.

En un moment leurs patins furent rattachés , et

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tous deux descendirent le Falberg par les pentes rapides qui l'unissaient aux vallées de la Sieg. Une intelligence miraculeuse présidait à leur course , ou pour mieux dire, à leur vol. Quand une crevasse couverte de neige se rencontrait , Séraphilùs saisissait Minna et s'élançait par un mouvement rapide sans peser plus qu'un oiseau sur la fragile couche qui couvrait un abîme. Souvent en poussant sa compagne , il faisait une légère déviation pour éviter un précipice, un arbre, un quartier de roche qu'il semblait voir sous la neige , comme certains marins habitués à l'Océan en devinent les écueils à la couleur, au remous, au gisement des eaux. Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu'il leur fut permis de voyager presque sans crainte en ligne droite pour regagner la glace du Stromfiord , Séraphîtùs arrêta Minna : — Tu ne me dis plus rien ? demanda-t-il.

— Je croyais, répondit respectueusement la jeune fille, que vous vouliez penser tout seul.

— Hâtons-nous , ma Minnctte , la nuit va venir , reprit-il.

Minna tressaillit en entendant la voix, pour ainsi dire nouvelle, de son guide, voix pure et faible comme celle d'une jeune fille. Cette voix dissipa les lueurs fantastiques du songe à travers lequel jusqu'alors elle avait marché. Séraphitùs commençait à laisser sa force mâle et à dépouiller ses regards de leur trop vive intelligence. Bientôt ces deux jolies créatures cinglèrent sur le fiord , atteignirent la prairie de neige qui se trouvait entre la rive du golfe et la première rangée des maisons de Jarvis ; puis, pressées par la chute du jour, elles s'élancèrent en montant vers le presbytère , comme si elles eussent gravi les rampes d'un immense escalier.

— Mon père doit être inquiet , dit Minna.

— Non , répondit Séraphitùs.

En ce moment , le couple était devant le porche de l'humble demeure oùM. Becker, le pasteur de Jarvis, lisait en attendant sa fille pour le repas du soir.

— Cher monsieur Becker, dit Séraphitùs , je vous ramène Minna saine et sauve.

— Merci, mademoiselle, répondit le vcillard en posant ses lunettes sur le livre. Vous devez être fatiguées.

— Nullement, dit Minna qui reçut en ce moment sur le front le souffle de sa compagne.

— Ma petite, voulez-vous après-demain soir venir chez moi prendre du thé ?

— Volontiers, chère.

— Monsieur Becker, vous me l'amènerez.

— Oui, mademoiselle.

Séraphitùs inclina la tète par un geste coquet, salua le vieillard, partit, et en quelques instants

arriva dans la cour du château suédois. Un serviteur octogénaire apparut sous l'immense auvent, en tenant une lanterne. Séraphitùs quitta ses patins avec la dextérité gracieuse d'une femme, s'élança dans le salon du château, tomba sur un grand divan couvert de pelleteries , et s'y coucha.

— Qu'allez-vous prendre? lui dit le vieillard en allumant les bougies démesurément longues dont on se sert en Norwége.

— Rien , David , je suis trop lasse.

Séraphitùs défit sa pelisse fourrée de martre, s'y

roula et dormit. Le vieux serviteur resta pendant quelques moments debout à contempler avec amour l'être singulier qui reposait sous ses yeux, et dont personne n'eût su définir le genre. A le voir ainsi posé , enveloppé de son vêlement habituel , qui ressemblait autant à un peignoir de femme qu'à un manteau d'homme, il était impossible de ne pas attribuer à une jeune fille les pieds menus qu'il laissait pendre, comme pour montrer la délicatesse avec laquelle la nature les avait attachés; mais son front , mais le profil de sa tète , eût semblé l'expression de la force humaine arrivée à son plus haut degré.

— Elle souffre et ne veut pas me le dire, pensa le vieillard , elle se meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop vif.

Et il pleura, le vieil homme.

SERAPH1TA.

Pendant la soirée , David rentra dans le salon.

— Je sais qui vous m'annoncez , lui dit Séraphîta d'une voix endormie. Wilfrid peut entrer.

En entendant ces mots, un homme se présenta soudain , et vint s'asseoir près d'elle.

— Ma chère Séraphita, souffrez-vous? Je vous trouve plus pâle que de coutume.

Elle se tourna lentement vers lui, après avoir chassé ses cheveux en arrière comme une jolie femme qui accablée par la migraine , n'a plus la force de se plaindre.

— J'ai fait, dit-elle, la folie de traverser le fiord avec Minna, des enfantillages! Mous avons monté sur le Falbergl

— Vous vouliez donc vous tuer! dit-il avec l'effroi d'un amant.

— N'ayez pas peur, bon Wilfrid, j'ai eu bien soin de votre Minna.

Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fil quelques pas vers la porte en laissant échapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.

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— Pourquoi ce tapage, si vous croyez que je souffre? dit Séraphita.

— Pardon, grâce! répondit-il en s'agenouillant. Parlez-moi durement, exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus cruel à supporter; mais, ma bien-aimée, ne mettez pas en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une hache, et m'en frappez à coups redoublés. Grâce!

— Pourquoi me dire de telles paroles , mon ami , quand vous les savez inutiles? répondit-elle en lui jetant des regards qui finissaient par devenir si doux que Wilfrid ne voyait plus les yeux de Séraphita, mais une fluide lumière dont les tremblements ressemblaient aux dernières vibrations d'un chant plein de mollesse.

— Ah ! l'on ne meurt pas d'angoisse, dit-il.

— Vous souffrez? reprit-elle d'une voix dont les émanations produisaient au cœur de cet homme un effet semblable à celui des regards. Que puis-je pour vous?

— Aimez-moi comme je vous aime.

— Pauvre Minna! répondit-elle.

— Je n'apporte jamais d'armes ! cria Wilfrid.

— Vous êtes d'une humeur massacrante, dit en souriant Séraphita. N'ai-je pas bien dit cela comme ces Parisiennes dont vous me racontez les amours?

Wilfrid s'assit, se croisa les bras, et contempla Séraphita d'un air sombre.

— Je vous pardonne , dit-il , car vous ne savez ce que vous faites.

— Oh! reprit-elle, une femme, depuis Eve, a toujours fait sciemment le bien et le mal.

— Je le crois, dit-il.

— J'en suis sure , Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous rend si parfaites. Ce que vous apprenez, vous autres, nous le sentons, nous.

— Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime?

— Parce que vous ne n'aimez pas.

— Grand Dieu !

— Pourquoi donc vous plaignez-vous de vos angoisses? demanda-t-cllc.

— Vous êtes terrible ce soir, Séraphita. Vous êtes un vrai démon.

— Non, je suis une pauvre créature douée du malheur de comprendre. La douleur, Wilfrid, est une lumière qui nous éclaire la vie.

— Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg?

— Minna vous le dira , moi je suis trop lasse pour parler. A vous la parole , à vous qui savez tout, qui avez tout appris , n'avez rien oublié , vous qui avez passé par tant d'épreuves sociales. Amusez-moi , j'écoute.

— Que vous dirai-jc, que vous ne sachiez? D'ail-

leurs votre demande est une raillerie. Vous n'admettez rien du monde, vous en brisez les nomenclatures , vous en foudroyez les lois, les mœurs, les sentiments, les sciences, en les réduisant aux proportions que ces choses contractent quand on se pose en dehors du globe.

— Vous voyez bien , mon ami , que je ne suis pas une femme. Vous avez tort de m'aïmer. Quoi ! je quitte les régions étherées de ma prétendue force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des pauvres femelles de toutes les espèces , et vous me rehaussez aussitôt ! Enfin je suis en pièces , jesuis brisée, je vous demandedu secours, j'aibesoin de votre bras, et vous me repoussez. Nous ne nous entendons pas.

— Vous êtes ce soir plus méchante que je ne vous ai jamais vue.

— Méchante, dit-elle en lui lançant un regard qui fondait tous les sentiments en une sensation céleste , non, je suis souffrante, voilà tout. Alors quittezmoi, mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme? Nous devons toujours vous plaire, vous délasser, êlre toujours gaies, et n'avoir que les caprices qui vous amusent. Que dois-je faire, mon ami? Voulez-vous que je chante, que je danse, quand la fatigue m'oie l'usage de la voix et des jambes? Messieurs, fussions-nous à l'agonie, nous devons encore vous sourire! Vous appelez cela, je crois, régner. Les pauvres femmes ! je les plains. Dites-moi, vous les abandonnez quand elles vieillissent, elles n'ont donc ni cœur ni âme? Eh bien! j'ai plus de cent ans, Wilfrid, allez-vous-en ! allez aux pieds de Minna.

— Oh! mon éternel amour!

— Savcz-vous ce qu'est l'éternité? Taisez-vous, Wilfrid. Vous me désirez et ne m'aimez pas. Ditesmoi, ne vous rappelé-je pas bien quelque femme coquette?

— Oh! certes, je ne reconnais plus en vous la pure et céleste jeune fille que j'ai vue pour la première fois dans l'église de Jarvis.

A ces mots, Séraphita se passa les mains sur le front, et quand elle se dégagea la figure , Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte expression qui s'y était répandue.

— Vous avez raison , mon ami. J'ai toujours tort de mettre les pieds sur votre terre.

— Oui , chère Séraphita , soyez mon étoile , et ne quittez pas la place d'où vous répandez sur moi de si vives lumières.

En achevant ces mots, il avança la main pour prendre celle de la jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva brusquement et s'alla placer près de la fenêtre, vers laquelle il se tourna pour ne pas laisser voir à Séraphita quelques larmes qui lui roulèrent dans les yeux,

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— Pourquoi pleurez-vous? lui dit-elle. Vous n'êtes plus un enfant, Wilfrid. Allons, revenez près de moi , je le veux. Vous me boudez quand je devrais me fâcher. Vous voyez que je suis souffrante, et vous me forcez, je ne sais par quels doutes, de penser , de parler , ou de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez l'intelligence de ma nature, vous m'auriez fait de la musique! vous auriez endormi mes ennuis; mais vous m'aimez pour vous et non pour moi.

L'orage qui bouleversait le cœur de Wilfrid fut soudain calmé par ces paroles; il se rapprocha lentement, afin de pouvoir contempler la séduisante créature qui gisait étendue à ses yeux, mollement couchée, la tête appuyée sur sa main et accoudée dans la pose la plus amoureusement décevante.

— Vous croyez que je ne vous aime point , repritelle. Vous vous trompez. Ecoutez-moi, Wilfrid. Vous commencez à savoir beaucoup , vous avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous vouliez ma main.

Elle se leva sur son séant, et ses jolis mouvements semblèrent jeter des lueurs.

— Une jeune fille qui se laisse prendre la main , ne fait-elle pas une promesse, et ne doit-elle pas l'accomplir? Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentiments dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à des êtres souffrants , dégradés, criminels , qu'elles veulent consoler, relever, racheter; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées. Vous êtes grand et dégradé ; vous vous êtes épuré dans les feux du repentir; mais je suis trop faible pour être votre égale, et trop religieuse pour m'humilier sous une puissance autre que celle d'en haut. Ceci, mon ami, n'est-il pas bien métaphysique? Mais vous avez aimé la métaphysique ! Puis nous sommes dans le nord, parmi les nuées.

— Vous me tuez, Séraphfta, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je souffre toujours en vous voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés que leur donnent le temps , l'espace , la forme, pour les considérer mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le fait la géométrie pour les corps dont elle abstrait la solidité.

— Bien , Wilfrid , je vous obéirai. Laissons cela. Comment trouvez-vous ce tapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu là?

— Mais très-bien.

— Vous ne me connaissiez pas cette Doucha g relca ?

C'était une espèce de pelisse en cachemire dou-

blée de martre zibeline, dont le nom signifie chaude à l'âme.

— Croyez-vous, reprit-elle, que, dans aucune cour, un souverain possède une fourrure semblable?

— Ellle est sans prix , et digne d'ailleurs de celle qui la porte.

— Et que vous trouvez bien belle ?

— Les mots humains ne lui sont pas applicables, il faut lui parler de cœur à cœur.

— Wilfrid , vous êtes bon d'endormir mes douleurs par de douces paroles... que vous avez dites à d'autres.

— Adieu.

— Restez. Je vous aime bien, vous et Minna, croyez-le ! Mais je vous confonds en un seul être. Réunis ainsi, vous êtes un frère, ou, si vous voulez, une sœur pour moi. Mariez-vous, que je vous voie heureux avant de quitter pour toujours cette sphère d'épreuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amants! Elles leur ont dit : — Taisez-vous ! Us ont été muets. Elles leur ont dit : — Mourez ! Us sont morts. Elles leur ont dit : — Aimez-moi de loin ! Ils sont restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont dit : — Mariez-vous! Ils se sont mariés. Moi, je veux que vous soyez heureux, et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir? Eh bien ! Wilfrid , écoutez, venez plus près de moi. Oui , je serais fâchée de vous voir épouser Minna; mais quand vous ne me verrez plus , alors... dites oui.

— Je vous ai délicieusement écoutée , Séraphîta. Quelque incompréhensibles que soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dire?

— Vous avez raison , j'oublie d'être folle , d'être celte pauvre créature dont vous n'aimez que la faiblesse. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans cette sauvage contrée pour y trouver le repos , vous, brisé par les impétueux assauts d'un génie méconnu, vous, exténué par les patients travaux de la science, vous qui avez trempé vos mains dans le crime et porté les chaînes de la justice humaine.

Wilfrid était tombé demi-mort sur le tapis , mais Séraphila souffla sur le front de cet homme qui dormit aussitôt paisiblement à ses pieds.

— Dors, repose-toi, dit-elle en se levant.

Après avoir imposé pour ainsi dire ses mains audessus du front de Wilfrid , ces phrases s'échappèrent une à une de ses lèvres , toutes différentes d'accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d'une bonté qui semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses, comme les lueurs dont la déesse profane entoure chastement son berger bien-aimé durant son sommeil.

« Je puis me montrer à toi, cher Wilfrid , tel que je suis , à toi qui es fort.

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« L'heure est venue, l'heure où les brillantes lumières de l'avenir jettent leurs reflets sur les âmes, l'heure où l'âme s'agite dans sa liberté.

o Maintenant il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne vois-tu pas quel est mon amour, un amour sans aucun propre intérêt, un sentiment plein de toi seul , un amour qui te suit dans l'avenir, pour t'éclairer l'avenir, car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse, et te voir plus près que tu ne l'es encore du monde où Ton aime toujours? N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement? N'as-tu pas senti le goût des éternelles amours? Comprends-tu maintenant à quels ravissements une créature complète s'élève , alors qu'elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l'amour , celui devant lequel on s'agenouille en adorant?

« Je voudrais avoir des ailes , Wilfrid, pour l'en couvrir , avoir de la force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur celte terre feraient une ombre dans le jour qui vient incessamment éclairer et réjouir les cœurs.

« Pardonne à une âme amie , de l'avoir présenté en un mot le tableau de tes fautes', dans la charitable intention d'endormir les douleurs aiguës de les remords. Entends les concerts du pardon. Rafraîchis ton âme en respirant l'aurore qui se lèvera pour toi par delà les ténèbres de la mort. Oui, ta vie est par delà.

« Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves , qu'elles se parent d'images , flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point où tous les hommes se voient distinctement, quoique pressés et petits comme des grains de sable au bord des mers. L'humanité s'est déroulée comme un simple ruban ; regarde les diverses nuances de celte fleur des jardins célestes. Vois-tu ceux auxquels manque l'intelligence, ceux qui commencent à s'en colorer , ceux qui sont éprouvés , ceux qui sont dans l'amour , ceux qui sont dans la sagesse et aspirent au monde de lumière ?

« Comprends-tu par celte pensée visible la destinée de l'humanité ? d'où elle vient, où elle va? Persiste en ta voie. En atteignant au but de ton voyage , lu entendras sonner les clairons de la toutepuissance, retentir les cris de la victoire, et des accords dont un seul ferait trembler la terre, mais qui se perdent dans un monde sans orient et sans occident.

« Comprends-tu , pauvre cher éprouvé , que sans les engourdissements , sans les voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence, comme le vent des tempêtes emporte et déchire une faible toile, et raviraient pour tou-

jours à un homme sa raison? Comprends-tu que l'âme seule, élevée à sa toute-puissance, résiste à peine, dans le rêve , aux dévorantes communications de l'esprit?

« Vole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses, admire, cours. En volant ainsi, tu te reposes , tu marches sans fatigue. Comme tous les hommes , tu voudrais être toujours ainsi plongé dans ces sphères de parfums , de lumière , où tu vas , léger de tout ton corps évanoui , où tu parles par la pensée ! Cours , vole , jouis un moment des ailes dont tu seras armé bientôt , quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens , et que tu seras tout intelligence et tout amour ! Vois celui qui te parle , celui qui te soutient au-dessus de ce monde, où sont les abîmes. Plus haut tu montes cl moins tu conçois les abîmes ! Il n'y a point de précipices dans les cieux. Vois, contemple-moi encore un moment , car tu ne me verras plus qu'imparfaitement , comme tu me vois à la clarté du pâle soleil de la terre. »

Là, Séraphîta se dressa sur ses pieds, resta la tête mollement inclinée, les cheveux épars, dans la pose aérienne que les plus sublimes peintres ont tous donnée aux Messagers d'en haut. Les plis de son vêtement eurent celte grâce indéfinissable qui arrête l'arlislc , l'homme qui traduit tout par le sentiment, devant les délicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis elle étendit la main, et Wilfrid se leva. Quand il regarda Séraphîta, la blanche jeune fille était couchée sur la peau d'ours, la tête appuyée sur sa main , le visage calme , les yeux brillants. AVilfrid la contempla silencieusement , mais une crainte respectueuse animait sa figure , et se trahissait par une contenance timide.

— Oui, chère, dit-il enfin comme s'il répondait à une question , nous sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que vous adorer. Mais que vais-je devenir, moi pauvre, seul?

— Wilfrid , n'avez-vous pas votre Minna ? 11 baissa la tête.

— Oh ! ne soyez pas si dédaigneux ! La femme comprend tout par l'amour! Quand elle n'entend pas, elle sent; quand elle ne sent pas, elle voit; quand elle ne voit, ni ne sent, ni n'entend, eh bien! cet ange de la terre- vous devine pour vous protéger, et cache ses protections sous la grâce de l'amour.

— Séraphîta , suis-je digne d'appartenir à une femme ?

— Vous êtes devenu soudain bien modeste ! Ne serait-ce pas un piège ? Une femme est toujours si touchée de voir sa faiblesse glorifiée ! Eh bien, aprèsdemain soir, venez prendre le thé chez moi ; le bon M. Becker y sera ; vous y verrez Minna, la plus can-

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