‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 45 sur 58 · SI · texte numérisé non relu

SI

dide créature que je sache en ce monde. Laissezmoi maintenant, mon ami, j'ai ce soir de longues prières à faire pour expier mes fautes.

— Comment pouvez-vous pécher?

— Pauvre cher, ahuser de sa puissance, n'est-ce pas de l'orgueil ? Je crois avoir été trop orgueilleuse aujourd'hui. Allons, partez. A demain.

— A demain , dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette créature dont il voulait emporter une image ineffaçable.

Et il sortit ; mais quoiqu'il voulût s'éloigner, il demeura pendant quelques moments debout, occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du château suédois.

— Qu'ai-je donc vu ? se demandait-il. Non ce n'est pas une simple créature, mais toute une création. De ce monde, entrevu à travers des voiles et des nuages , il me reste des retentissements semblables aux souvenirs d'une douleur dissipée, ou pareils aux éblouissements causés par ces rêves dans lesquels nous entendons le gémissement des générations passées qui se mêle aux voix harmonieuses des sphères élevées où tout est lumière et amour. Veillé-je ? Suis-je encore endormi ? Ai-je gardé mes yeux de sommeil , ces yeux devant lesquels de lumineux espaces se reculent indéfiniment , et qui suivent les espaces ? Malgré le froid de la nuit , ma vie est encore en feu. Allons au presbytère ! entre le pasteur et sa fille , je pourrai rasseoir mes idées.

Mais il ne quitta pas encore la place d'où sa vue pouvait plonger dans le salon de Séraphîta. Cette mystérieuse créature semblait être le centre rayonnant d'un cercle qui formait autour d'elle une atmosphère plusétendue que ne l'est celle des autres êtres ; et quiconque y entrait, subissait le pouvoir d'un tourbillon de clartés et de pensées dévorantes. Obligé de se débattre contre cette inexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands efforts ; mais, après avoir franchi l'enceinte de cette maison, il reconquit son libre arbitre, marcha précipitamment vers le presbytère, et se trouva bientôt sous la haute voûte en bois qui servait de péristyle à l'habitation de M. Becker. Il ouvrit la première porte, garnie de nœver, contre laquelle le vent poussait la neige, et frappa vivement à la seconde , en disant : — Voulez-vous me permettre de passer la soirée avec vous, monsieur Becker?

— Oui, crièrent deux voix qui confondirent leurs intonations.

En entrant dans le parloir, Wilfrid revint par degrés à la vie réelle. Il salua fort affectueusement Minna, serra la main de M. Becker , promena ses regards sur un tableau dont les images calmèrent les convulsions de sa nature physique , chez laquelle s'opérait un phénomène comparable à celui qui sai-

sit parfois tes hommes habitués à de longues contemplations. Si quelque pensée vigoureuse enlève sur ses ailes de Chimère un savant ou un poëte , et l'isole parfaitement des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas , en lui faisant parcourir les régions sans bornes où les plus immenses collectiohs de faits deviennent des abstractions, où les plus vastes ouvrages de la nature sont des images; malheur à lui si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle dans sa prison d'os et de chair cette âme voyageuse. Le choc de ces deux puissances, le Corps et l'Esprit , dont l'une participe de l'invisible action delà foudre, et l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction ; ce combat , ou mieux cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume , et la flamme a ressaisi sa proie; mais cette fusion ne s'opère pas sans les bouillonnements, sans les explosions et les tortures dont la chimie nous offre de visibles témoignages , quand se séparent deux principes ennemis qu'elle s'était plu à réunir. Depuis quelques jours, lorsque Wilfrid entrait chez Séraphîta, son corps y tombait dans un gouffre. Par un seul regard , celte singulière créature l'entraînait en esprit dans la sphère où la méditation entraîne le savant, où la prière transporte l'âme religieuse, où la vision emmène un artiste, où le sommeil emporte quelques hommes; car à chacun sa voie pour aller aux abîmes supérieurs , à chacun son guide pour s'y diriger, à tous la souffrance au retour. Là seulement se déchirent les voiles et se montre à nu la Révélation , cette ardente et terrible confidence d'un monde inconnu, dont l'esprit ne rapporte icibas que des lambeaux. Pour Wilfrid, une heure passée près de Séraphîta ressemblait souvent à ce délicieux songe qu'affectionnent et que désirent incessamment les thériakis , et où chaque papille nerveuse devient le centre d'une jouissance rayonnante. Il en sortait brisé comme une jeune fille qui s'est épuisée à suivre la course d'un géant. Le froid commençait à calmer par ses flagellations aiguës la trépidation morbide que lui causait la combinaison de ses deux natures violemment disjointes; puis, il revenait toujours au presbytère , attiré près de Minna par le spectacle de la vie vulgaire dont il avait soif, autant qu'un aventurier d'Europe a soif de la patrie, quand la nostalgie le saisit au milieu des féeries orientales qui l'avaient séduit. En ce moment, plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été , cet étranger tomba dans un fauteuil, et regarda quelque temps autour de lui , comme un homme qui s'éveille. M. Becker, accoutumé sans doute, aussi bien que sa fille, à l'apparente bizarrerie de leur hôte, continuèrent tous deux à travailler.

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Le parloir avait pour ornement une collection des insectes et des coquillages de la Norwége. Ces curiosités, habilement disposées sur le front jaune du sapin qui boisait les murs, y formaient une riche tapisserie à laquelle la fumée du tabac avait imprimé ses teintes fuligineuses. Au fond , en face de la porte principale, s'élevait un poêle énorme en fer forgé qui , soigneusement frotté par la servante , brillait comme s'il eut été d'acier poli. Assis dans un grand fauteuil en tapisserie, près de ce poêle, devant une table, et les pieds dans une espèce de thancelière , 31. Becker lisait un in-folio placé sur d'autres livres comme sur un pupitre; à sa gauche était un broc de bière et un verre ; à sa droite brûlait une lampe fumeuse, entretenue par de l'huile de poisson. Le ministre paraissait âgé d'une soixantaine d'années. Sa figure appartenait à ce type affectionné par les pinceaux de Rembrandt : c'étaient bien ces petits yeux vifs , enchâssés par des cercles de rides et surmontés d'épais sourcils grisonnants; ces cheveux blancs qui s'échappent en deux lames floconneuses de dessous un bonnet de velours noir, ce front large et chauve ; celte coupe de visage que l'ampleur du menton rend presque carrée; puis ce calme profond qui dénote à l'observateur une puissance quelconque, soit la royauté que donne l'argent, soit le pouvoir tribunitien du bourgmestre, soit la conscience de l'art, ou la force cubique de l'ignorance heureuse. Ce beau vieillard, dont l'embonpoint annonçait une santé robuste , était enveloppé dans une robe de chambre en drap grossier simplement orné de sa lisière. Il tenait gravement à sa bouche une longue pipe en écume de mer, et lâchait par temps égaux la fumée du tabac en en suivant d'un œil distrait les fantasques tourbillons, occupé sans doute à s'assimiler par quelque méditation digestive les pensées de l'auteur dont il lisait les oeuvres. De l'autre côté du poêle et près d'une porte qui communiquait à la cuisine, Minna se voyait indistinctement dans le brouillard produit par la fumée, à laquelle elle paraissait habituée. Devant elle , sur une pelite table , étaient les ustensiles nécessaires à une ouvrière, une pile de serviettes , des bas à raccommoder , et une lampe semblable à celle qui faisait reluire les pages blanches du livre dans lequel son père semblait absorbé. Sa figure fraîche, à laquelle des contours délicats imprimaient une grande pureté, s'harmoniait avec la candeur exprimée sur son front blanc et dans ses yeux clairs. Elle se tenait droite sur sa chaise en se penchant un peu vers la lumière pour y mieux voir et montrait à son insu la beauté de son corsage. Elle était déjà vêtue pour la nuit d'un peignoir en toile de coton blanche. Un simple bonnet de percale , sans autre ornement qu'une ruche de même

étoffe , enveloppait sa chevelure. Elle paraissait plongée dans quelque contemplation secrète qui ne l'empêchait pas de compter les fils de sa serviette ou les mailles de son bas. Elle offrait ainsi l'image la plus complète, le type le plus vrai de la femme destinée aux œuvres terrestres, dont le regard pourrait percer les nuées du sanctuaire, mais qu'une pensée à la fois humble et charitable maintient à hauteur d'homme. Wilfrid s'était jeté sur un fauteuil, entre ces deux tables, et contemplait avec une sorte d'ivresse ce tableau plein d'harmonies, et auquel les nuages de fumée ne messeyaient point. La seule fenêtre qui éclairât ce parloir pendant la belle saison était alors soigneusement close. En guise de rideaux, une vieille tapisserie, fixée sur un bâton, pendait en formant de gros plis. Là, rien de pittoresque , rien d'éclatant , mais une simplicité rigoureuse, une bonhomie vraie , le laisser-aller de la nature, et toutes les habitudes d'une vie domestique sans troubles ni soucis, Beaucoup de demeures ont l'apparence d'un rêve ; l'éclat du plaisir qui passe semble y cacher des ruines sous le froid sourire du luxe; mais ce parloir était sublime de réalité, harmonieux de couleur, et réveillait les idées patriarcales d'une vie pleine et recueillie. Le silence n'était troublé que par les trépignements de la servante occupée à préparer le souper, et parles frissonnements du poisson séché qu'elle faisait frire dans le beurre salé , suivant la méthode du pays.

— Voulez-vous fumer une pipe ? dit le pasteur en saisissant un moment où il crut que Wilfrid pouvait l'entendre.

— Merci, cher monsieur Becker, répondit-il.

— Vous semblez aujourd'hui plus souffrant que vous ne l'êtes ordinairement , lui dit Minna frappée de la faiblesse que trahissait la voix de l'étranger.

— Je suis toujours ainsi quand je sors du château. Minna tressaillit.

— 11 est habité par une étrange personne, monsieur Je pasteur , reprit-il après une pause. Depuis six mois que je suis dans ce village, je n'ai point osé vous adresser de questions sur elle, et suis obligé de me faire violence aujourd'hui pour vous en parler. J'ai commencé par regretter bien vivement de voir mon voyage interrompu par l'hiver, et d'être forcé de demeurer ici; mais depuis ces deux derniers mois chaque jour les chaînes qui m'attachent à Jarvis se sont plus fortement rivées; et j'ai peur d'y finir mes jours. Vous savez comment j'ai rencontré Séraphita, quelle impression me fil son regard et sa voix, enfin comment je fus admis chez elle qui ne veut recevoir personne. Dès le premier jour , je revins ici pour vous demander des renseignements sur celte créature mystérieuse. Là commença pour moi cette série d'enchantements...

LE LIVRE MÏSTIOUE.

— D'enchantements ! s'écria le pasteur en secouant les cendres de sa pipe dans un plat grossier plein de sable qui lui servait de crachoir. Existct-il des enchantements?

— Certes, vous qui lisez en ce moment si consciencieusement ce livre des Incantations de Jean Wier, vous comprendrez l'explication que je puis vous donner de mes sensations , reprit aussitôt Wïlfrid. Si l'on étudie attentivement la nature dans ses grandes révolutions comme dans ses plus petites œuvres , il est impossible de ne pas reconnaître l'impossibilité d'un enchantement , en donnant à ce mot sa véritable signification. L'homme ne crée pas de forces , il emploie la seule qui existe , et qui les résume toutes, le mouvement, souffle incompréhensible du souverain fabricateur des mondes. Les espèces sont trop bien séparées pour que la main humaine puisse les confondre ; et le seul miracle dont elle était capable s'est accompli dans la combinaison de deux substances ennemies. Encore la poudre est-elle germaine de la foudre! Quant à faire surgir une création soudaine, toute création exige le temps , et le temps n'avance ni ne recule sous le doigt. Ainsi, en dehors de nous, la nature plasliqueobéità des lois dont aucune main d'homme n"inlervertira ni l'ordre ni l'exercice. Mais, après avoir ainsi fait la part de la Matière, il serait déraisonnable de ne pas reconnaître en nous l'existence d'un monstrueux pouvoir dont les effets sont tellement incommensurables que les générations connues ne les ont pas encore parfaitement classés. Je ne vous parle pas de la faculté de tout abstraire et de contraindre la nature à se renfermer dans le Verbe, acte gigantesque auquel le vulgaire ne réfléchit pas plus qu'il ne songe au mouvement; mais qui a conduit les theosophes indiens à expliquer la création par un verbe auquel ils ont donné la puissance inverse. La plus petite porlion de leur nourriture, un grain de riz d'où sort une création, et dans lequel celte création se résume alternativement , leur offrait une si pure image du verbe créateur et du verbe abstracteur , qu'il était bien simple d'appliquer ce syslèmc à la production des mondes. La plupart des hommes devaient se contenter du grain de riz semé dans le premier verset de toutes les Genèses. Saint Jean , disant que le Verbe était en Dieu, n'a fait que compliquer la difficulté. Mais la granitication, la germination et la floraison de nos idées est peu de chose , si nous comparons cette propriété, partagée entre beaucoup d'hommes , à la faculté tout anormale de communiquer à celte propriété des forces plus ou moins actives par je ne sais quelle concentration, de la porter à une troisième, à une neuvième, à une vingt-septième puissance, de la faire mordre ainsi sur des masses, et

d'obtenir des résultats magiques en condensant les effets de la nature. Or je nomme des enchantements, ces exorbitantes actions jouées entre deux membranes sur la toile de notre cerveau. Il se rencontre, dans la nature inexplorée et nommée le Monde Spirituel, des êtres humains qui sont armés de ces facultés inouïes , comparables à la terrible puissance que possèdent les gaz, les acides ou les sels dans le monde physique , et qui se combinent avec d'autres êtres , les pénètrent comme cause active , produisent en eux des sortilèges contre lesquels ces pauvres ilotes sont sans défense. Ils les enchantent, les dominent, les réduisent à un horrible vasselago et font peser sur eux les magnificences et le sceptre d'une nature supérieure, en agissant tantôt à la manière de la torpille qui électrisect engourdit le pêcheur; tantôt comme une dose de phosphore qui exalte la vie , en accélère la projection ; tantôt comme l'opium qui endort la nature corporelle, dégage l'esprit de ses liens, le laisse voltiger sur le monde, le lui montre à travers un prisme, et lui en extrait la pâture qui lui plaît le plus; tantôt enfin comme la catalepsie qui annule toutes les facultés au profit d'une seule vision. Les miracles, les enchantements , les incantations , les sortilèges, enfin les actes , improprement appelés surnaturels, ne sont possibles et ne peuvent s'expliquer que par le despotisme avec lequel un Esprit nous contraint à subir les effets d'une optique mystérieuse qui grandit, rapetisse, exalte la création, la fait mouvoir en nous à son gré, nous la défigure ou nous l'embellit, nous ravit au ciel ou nous plonge en enfer , les deux termes par lesquels s'expriment l'extrême plaisir et l'extrême douleur. Ces phénomènes sont en nous et non au dehors. L'être que nous nommons Séraphîta me semble un de ces rares et terribles démons auxquels il est donné d'élreindre les hommes, de presser la nature et d'entrer en partage avec l'occulte pouvoir de Dieu. Le cours de ses enchantements a commence chez moi par le silence qui m'était imposé. Chaque fois que j'osais vouloir vous interroger sur elle , il me semblait que j'allais révéler un secret dont je devais être l'incorruptible gardien ; chaque fois que j'ai voulu vous questionner, un sceau brûlant s'est posé sur mes lèvres, et j'étais le ministre involontaire de celte mystérieuse défense. Vous me voyez ici , pour la centième fois, abattu, brisé, pour avoir été jouer avec le monde hallucinateur que porte en elle cette jeune fille douce et frêle pour vous deux , mais pour moi la magicienne la plus dure. Oui, elle est pour moi comme une sorcière qui , dans sa main droite, porte un appareil invisible pour agiter le globe, et dans sa main gauche la foudre pour tout dissoudre à son gré. Enfin je ne sais plus regarder son front,

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il est d'une insupportable clarté. Je côtoie trop inhabilement depuis quelques jours les abîmes de la folie, pour ne pas parler. Je saisis donc. le moment où j'ai le courage de résister à ce monstre qui m'entraîne après lui > sans me demander si je puis suivre son vol. Qui est-elle? L'avez-vous vue jeune? Estelle née jamais, a-l-elle eu des parents? Est-elle enfantée par la conjonction de la glace et du soleil? Elle glace et brûle! elle se montre et se retire comme une vérité jalouse! elle m'attire et me repousse ! elle me donne tour à tourJa vie et la mort ! je l'aime et je la hais. Je ne puis plus vivre ainsi, je veux être tout à fait ou dans le ciel ou dans l'enfer. Gardant d'une main sa pipe toute chargée, et de l'autre le couvercle sans le remettre, M. Becker écoutait AVilfrid d'un air mystérieux, en regardant par instants sa fille qui paraissait comprendre ce langage, en harmonie avec l'être qui l'inspirait. Wilfrid était beau comme Hamlet résistant à l'ombre de son père , avec laquelle il converse en la voyant se dresser pour lui seul , au milieu des vivants.

— Ceci ressemble fort au discours d'un homme amoureux , dit naïvement le bon pasteur.

— Amoureux ! reprit Wilfrid , oui , selon les idées vulgaires, Mais, mon cher monsieur Becker, aucun mot ne peut exprimer la frénésie avec laquelle je me précipite vers cette sauvage créature.

— Vous l'aimez donc ? dit Minna d'un ton de reproche.

— Mademoiselle , j'éprouve des tremblements si singuliers quand je la vois , et de si profondes tristesses quand je ne la vois plus , que , chez tout homme, de telles émotions annonceraient l'amour; mais ce sentiment rapproche ardemment les êtres, tandis que toujours, entre elle et moi, s'ouvre je ne sais quel abîme dont je sens le froid quand je suis en sa présence, et dont je n'ai plus la conscience quand je suis loin d'elle. Je la quitte toujours plus désolé, je reviens toujours avec plus d'ardeur; comme les savants qui cherchent un secret, et que la nature repousse ; comme le peintre qui veut mettre la vie sur une toile, et se brise avec toutes les ressources de l'art dans cette vaine tentative.

— Monsieur, répondit naïvement la jeune fille, tout cela me paraît bien juste.

— Comment pouvez-vous le savoir, Minna ? demanda le vieillard.

— Ah! mon père, si vous aviez été ce matin avec nous sur les sommets du Falberg, et que vous l'eussiez vu priant, vous ne me feriez pas cette question! Vous diriez , comme M. Wilfrid , quand il l'aperçut pour la première fois dans notre temple : C'est le Génie de la Prière.

Ces derniers mots furent suivis d'un moment de silence.

— Ah! certes, reprit Wilfrid, elle n'a rien de commun avec les créatures qui s'agitent dans les trous de ce globe.

— Sur le Falberg ! s'écria le vieux pasteur. Comment avez-vous fait pour y parvenir?

— Je n'en sais rien , répondit Minna. Ma course est maintenant pour moi comme un rêve dont on se souvient! Je n'y croirais peut-être point sans ce témoignage matériel.

Elle tira la fleur de son corsage et la montra. Tous trois restèrent les yeux attachés sur la jolie saxifrage encore fraîche , qui , bien éclairée par les lampes, brilla dans le nuage de fumée comme une autre lumière.

— Voilà qui est surnaturel , dit le vieillard en voyant une fleur éclose en hiver.

— Un abîme, ht Wilfrid exalté par le parfum.

— Cette fleur me donne le vertige! s'écria Minna. Je crois encore entendre sa parole qui est la musique de la pensée, comme je vois encore la lumière de son regard qui est l'amour.

— De grâce, mon cher monsieur Becker, ditesmoi la vie de Séraphîta , énigmatique fleur humaine dont cette touffe mystérieuse semble être l'image.

— Mon cher hôte , répondit le vieillard en lâchant une bouffée de tabac, pour vous expliquer la naissance de cette créature , il est nécessaire de vous débrouiller les nuages de la plus obscure de toutes les doctrines chrétiennes ; mais il n'est pas facile d'être clair en parlant de la plus incompréhensible des révélations , dernier éclat de la foi qui ait, dit-on, rayonné sur notre las de boue. Connaissez-vous Swedenborg?

— De nom seulement; mais de lui, de ses livres, de sa religion , je ne sais rien.

— Hé bien ! je vais vous raconter Swedenborg en entier.

SÉRAPHITA-SÉRAPHITUS.

Après une pause pendant laquelle le pasteur parut recueillir ses souvenirs , il reprit en ces termes :

— Emmanuel de Swedenborg est né à Upsal, en Suède , dans le mois de janvier 1688 , suivant quelques auteurs; en 1689, suivant son épilaphe; son père était évêque de Skara; il vécut quatre-vingtcinq années, sa mort étant arrivée à Londres le 29 mars 1772. Je me sers de cette expression pour exprimer un simple changement d'état. Selon ses disciples , Swedenborg aurait été vu à Jarvis et à Paris postérieurement à celle date.

Permettez, mon cher monsieur Wilfrid, dit M. Becker en faisant un geste pour prévenir toute interruption , je raconte des faits sans les affirmer,

LE LIVRE MYSTIOUE.

sans les nier. Ecoulez, et après, vous penserez de tout ceci ce que vous voudrez. Je vous préviendrai lorsque je jugerai, critiquerai, discuterai les doctrines, afin de constater ma neutralité intelligenlielle entre la raison et lui!

La vie d'Emmanuel Swedenborg fut scindée en deux parts, reprit le pasteur. De 1688 à 1743, le baron Emmanuel de Swedenborg apparut dans le monde comme un homme du plus vaste savoir, estimé, chéri pour ses vertus, toujours irréprochable, constamment utile. Tout en remplissant de hautes fonctions en Suède, il a publié de 1709 à 1740, sur la minéralogie, la physique, les mathématiques et l'astronomie, des livres nombreux et solides qui ont éclairé le monde savant. Il a inventé la méthode de bâtir des bassins propres à recevoir les vaisseaux; il a écrit sur les questions les plus importantes, depuis la hauteur des marées jusqu'à la position de la terre; il a trouvé tout à la fois les moyens de construire de meilleures écluses pour les canaux , et des procédés plus simples pour l'extraction des métanx ; enfin , il ne s'est pas occupé d'une science sans lui faire faire un progrès. Il étudia pendant sa jeunesse les langues hébraïque, grecque, latine, elles languesorientales dont la connaissancelui devint si familière, que plusieurs professeurs célèbres l'ont consulté souvent, et qu'il put reconnaître dans la Tarlarie les vestiges du plus ancien livre de la Parole, nommé les guerres de jehovah, et les évoncés dont il est parlé par Moïse dans les nombres (xxi, 14, lo, 27 — 50); par Josué, par Jérémie et par Samuel. Les guerres de jehovah seraient la parlie historique , et les énoncés la partie prophétique de ce livre antérieur à la Genèse. Swedenborg a même affirmé que le jaschar , ou le livre du juste , mentionné par Josué , existait dans la Tartarie- Orientale, avec le culte des Correspondances. Un Français a , dit-on , récemment justifié les prévisions de Swedenborg, en annonçant avoir trouvé à Bagdad plusieurs parties de la Bible inconnues en Europe. Lors de la discussion presque européenne que souleva le magnétisme animal à Paris, et à laquelle presque tous les savants prirent une part active, en 178o, M. le marquis de Thomé vengea la mémoire de Swedenborg en relevant des assertions échappées aux commissaires nommés par le roi de France pour examiner le magnétisme. Ces messieurs prétendaient qu'il n'existait aucune théorie de l'aimant, tandis que Swedenborg s'en élait occupé dès l'an 1720. M. de Thomé saisit cette occasion pour démontrer les causes de l'oubli dans lequel les hommes les plus célèbres laissaient le savant Suédois afin de pouvoir fouiller ses trésors et s'en aider pour leurs travaux. « Quelques-uns des plus illustres, dit II, de Thomé en faisant allusion

à la Théorie de la terre par Buffon , ont la faiblesse de se parer des plumes du paon sans lui en faire hommage. ;> Enfin, il prouva par des citations victorieuses, tirées des œuvres encyclopédiques de Swedenborg, que ce grand prophète avait devancé de plusieurs siècles la marche lente des sciences humaines. Il suffit, en effet, de lire ses œuvres philosophiques et minéralogiques, pour en être convaincu. Dans tel passage, il se fait le précurseur de la chimie actuelle, en annonçant que les productions de la nature organisée sont toutes décomposâmes, et que l'eau, l'air, le feu, ne sont pas des éléments ; dans tel autre, il va par quelques mots au fond des mystères magnétiques dont il ravit ainsi la première connaissance à Mesmer. — Enfin , voici de lui , dit M. Becker en montrant une longue planche attachée entre le poêle et la croisée, sur laquelle étaient des livres de toutes grandeurs, voici dix-sept ouvrages différents, dont un seul, ses OEuvres Philosophiques et Minéralogiques, publiées en 1754 , ont l rois volumes in-folio. Ces productions , qui attestent les connaissances positives de Swedenborg, m'ont été données par M. Séraphîlùs , sou cousin , père de Séraphila.

En 1740, Swedenborg tomba darls un silence absolu , d'où il ne sortit que pour quitter ses occupations temporelles , et penser exclusivement au monde spirituel. Il reçut les premiers ordres du ciel en 174o. Voici comment il a raconté sa vocation : Un soir, à Londres, après avoir dîné de grand appétit, un brouillard épais se répandit dans sa chambre. Quand les ténèbres se dissipèrent, une créature qui avait pris la forme humaine se leva du coin de sa chambre et lui dit d'une voix terrible : -Ve mange pas tant! Il fit une diète absolue. La nuit suivante le même homme vint, rayonnant de lumière , et lui dit : Je suis envoyé par Dieu qui Va choisi pour expliquer aux hommes le sens de sa parole et de ses créations. Je te dicterai ce que tu dois écrire. La vision dura peu de moments. LE SEI- GNEUR était, disait-il, vêtu de pourpre. Pendant cette nuit, les yeux de son homme intérieur furent ouverts et disposés pour voir dans le Ciel , dans le monde des Esprits et dans les Enfers, trois sphères différentes où il rencontra des personnes de sa connaissance, dont les unes avaient péri dans leur forme humaine depuis longtemps, les autres depuis peu. Lès ce moment, Swedenborg a constamment vécu de la vie des Esprits , et resta dans ce monde comme Envojc de Dieu, Si sa mission lui fut contestée par les incrédules, sa conduite fut évidemment celle d'un être supérieur à l'humanité. D'abord , quoique borné par sa fortune au strict nécessaire , il a donné des sommes immenses , et notoirement relevé , dans plusieurs villes de commerce, de grandes maisons

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tembécs ou qui allaient faillir. Aucun de ceux qui firent un appel à sa générosité ne s'en alla sans être aussitôt satisfait. Un Anglais incrédule s'est mis à sa poursuite, l'a rencontré dans Paris et a raconté que chez lui les portes restaient constamment ouvertes. Un jour, son domestique s'élant plaint de celte négligence , qui l'exposait à être soupçonné des vols dont il serait immanquablement victime: — Qu'il soit tranquille, dit Swedenborg en souriant, je lui pardonne sa défiance, il ne voit pas le gardien qui veille à ma porte. En effet, jamais, en quelque pays qu'il habitât, il ne ferma ses portes, et rien ne fut perdu chez lui. A Gothembourg , ville située à soixante milles de Stockholm, il annonça trois jours avant l'arrivée du courrier l'heure précise de l'incendie qui ravageait Stockholm, en faisant observer que sa maison n'était pas brûlée; ce qui était vrai. La reine de Suède dit à Berlin au roi son frère, qu'une de ses dames étant assignée pour payer une somme qu'elle savait avoir été rendue par son mari avant qu'il mourût, mais n'en trouvant pas la quittance, alla chez Swedenborg et le pria de demander à son mari où pouvait être la preuve du payement. Le lendemain, Swedenborg lui indiqua l'endroit où était la quittance; mais comme, suivant le désir de cette dame, il avait prié le défunt de lui apparaître , celle-ci vit en songe son mari vêtu de la robe de chambre qu'il portait avant de mourir, il lui montra la quittance dans l'endroit désigné par Swedenborg, et où elle était effectivement cachée. Un jour, en s'embarquant à Londres dans le navire du capitaine Dixon , il entendit une dame qui demandait si l'on avait fait beaucoup de provisions: — Il n'en faut pas tant, répondit-il; dans huit jours, à deux heures, nous serons dans le port de Stockholm. Ce qui arriva. L'état de vision dans lequel Swedenborg se mettait à son gré, relativement aux choses de la terre , et qui étonna tous ceux qui l'approchèrent par des effets merveilleux, n'était qu'une faible application de sa faculté de voir les cieux. Parmi ces visions, celles où il raconte ses voyages dans les terres astrales, ne sont pas les moins curieuses, et ses descriptions doivent nécessairement surprendre par la naïveté des détails. Un homme dont l'immense portée scientifique est incontestable , qui réunissait en lui la conception , la volonté, l'imagination, aurait certes inventé mieux , s'il eût inventé. La littérature fantastique des Orientaux n'offre rien qui puisse donner une idée de cette œuvre étourdissante et pleine de poésies en germe, s'il est permis de comparer une œuvre de croyance aux œuvres de la fantaisie arabe. L'enlèvement de Swedenborg par l'ange qui lui servit de guide dans son premier voyage est d'une sublimité qui dépasse, de toute la distance que

Dieu a mise entre la terre et le soleil , celle des épopées de Klopslock , de Millon , du Tasse et de Dante. Cette partie , qui sert de début à son ouvrage sur les terres astrales, n'a jamais été publiée; elle appartient aux traditions orales laissées par Swedenborg aux trois disciples qui étaient au plus près de son cœur. M. Silverichm la possède écrite. M. Séraphilùs a voulu m'en parler quelquefois ; mais le souvenir de la parole de son cousin était si brûlant , qu'il s'arrêtait aux premiers mots et tombait dans une rêverie d'où rien ne le pouvait tirer. Le discours par lequel l'Ange prouve à Swedenborg que ces corps ne sont pas faits pour être errants et déserts, écrase, me disait le baron, toutes les sciences humaines, sous le grandiose d'une logique divine. Selon lui , les habitants de J upiter ne cultivent point les sciences qu'ils nomment des ombres; ceux de Mercure détestent l'expression des idées par la parole qui leur semble trop matérielle, ils ont un langage oculaire; ceux de Saturne sont continuellement tentés par de mauvais esprits; ceux de la Lune sont petits comme des enfants de six ans , leur voix part de l'abdomen, et ils rampent; ceux de Vénus sont d'une taille gigantesque, maisslupides , et vivent de brigandages; néanmoins une partie de celle planète a des habitants d'une grande douceur qui vivent dans l'amour du bien. Enfin, Swedenborg décrit les mœurs des peuples attachés à ces globes , et traduit le sens général de leur existence par rapport à l'univers, en des termes si précis; il donne des explications qui concordent si bien aux effets de leurs révolutions apparentesdanslesystème général du monde, que, peut-êtreunjour, les savants viendront-ils s'abreuver à ces sources lumineuses. Voici, dit M. Becker après avoir pris un livre en l'ouvrant à l'endroit marqué par le signet, voici par quelles paroles il a terminé cette œuvre. « Si l'on « doute que j'aie été transporté dans un grand nom- « bre de terres astrales , qu'on se rappelle mes oba servalions sur les distances dans l'autre vie ; elles a n'existent que relativement à l'étal externe de « l'homme; or, ayant été disposé intérieurement « comme les Esprits Angéliques de ces terres, j'ai « pu les connaître. »

Les circonstances auxquelles nous avons dû de posséder dans ce canlon le baron Séraphilùs, cousin bien-aimé de Swedenborg, ne m'ont laissé étranger à aucun événement de cette vie extraordinaire. Il fut accusé dernièrement d'imposture dans quelques papiers publics de l'Europe , qui rapportèrent le fait suivant, d'après une lettre du chevalier Beylon. Swedenborg, disait-on , instruit par des sénateurs de la correspondance secrète de la feue reine de Suède avec le prince de Prusse, son frère, en révéla les Mystères à cette princesse , et la laissa croire qu'il

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en avait été instruit parties moyens surnaturels. Un homme digne de foi, M. Charles-LéonharddeStahlhammer, capitaine dans la garde royale , et chevalier de l'Épée , a répondu par une lettre à cette calomnie. Le pasteur chercha dans le tiroir de sa table parmi quelques papiers, finit par y trouver une gazette, et la tendijt à Wilfrid qui lut à haute voix la lettre suivante :

«Stockholm, i3 mai 1788.

<t J'ai lu avec étonnement la lettre qui rapporte l'entretien qu'a eu le fameux Swedenborg avec la reine Louise-Ulrique; les circonstances en sont tout à fait fausses , et j'espère que l'auteur me pardonnera si, par un récit fidèle qui peut être attesté par plusieurs personnes de distinction qui étaient présentes, et qui sont encore en vie, je lui montre combien il s'est trompé. En 17o8, peu de temps après la mort du prince de Prusse, Swedenborg vint à la cour : il avait coutume de s'y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la reine, qu'elle lui dit : « A propos, monsieur l'assesseur, avez-vous vu mon frère?» Swedenborg répondit que non, et lareine lui répliqua : « Si vous le rencontrez, saluez-le de ma part. » En disant cela, elle n'avait d'autre intention que de plaisanter, et ne pensait nullement à lui demander la moindre instruction louchant son frère. Huit jours après, et non pas vingt-quatre jours après, ni dans une audience particulière, Swedenborg vint de nouveau à la cour, mais de si bonne heure, que la reine n'avait pas encore quitté son appartement, appelé la Chambre-Blanche, où elle causait avec ses dames d'honneur et d'autres femmes de la cour. Swedenborg n'attend point que la reine sorte, il entre directement dans son appartement et lui parle bas à l'oreille. La reine, frappée d'étonnement, se trouva mal, et eut besoin de quelque temps pour se remettre. Revenue à elle-même, elle dit aux personnes qui l'entouraient : « 11 n'y a que Dieu et mon frère qui puissent savoir ce qu'il vient de me dire! » Elle avoua qu'il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince, dont le sujet n'était connu que d'eux seuls. Je ne puis expliquer comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur, c'est que ni le comte H.... , comme le dit l'auteur de la lettre, ni personne, n'a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d'alors lui permettait d'écrire à son frère dans la plus grande sécurité, et regardait cette corespondance comme très -indifférente à l'État. 11 est évident que l'auteur de la susdite lettre

n'a pas du toulconnu lecaractèredu comte H Ce

seigneur respectable , qui a rendu les services les plus importants à sa patrie, réunit aux talents de l'esprit les qualités du cœur, et son âge avancé n'af-

J faiblit point en lui ces dons précieux. Il joignit toujours, pendant toute son administration, la politique la plus éclairée à la plus scrupuleuse intégrité, et se déclara l'ennemi des intrigues secrètes et des menées sourdes, qu'il regardait comme des moyens indignes pour arriver à son but. L'auteur n'a pas mieux connu l'assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme , vraiment honnête, était de croire aux apparitions des esprits; mais je l'ai connu pendant très-longtemps, et je puis assurer qu'il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits, que je le suis, moi, dans ce moment, d'écrire ceci. Comme citoyen et comme ami, c'était l'homme le plus intègre, ayant en horreur l'imposture, et menant une vie exemplaire. L'explication qu'a voulu donner de ce fait le chevalier Beylon est, par conséquent, destituée de fondement ; et la visite faite pendanlla nuit à Swedenborg, par les comtes H.... et T..., est entièrement controuvée. Au reste, l'auteur de la lettre peut être assuré que je ne suis rien moins que sectateur de Swedenborg ; l'amour seul de la vérité m'a engagé à rendre avec fidélité un fait qu'on a si souvent rapporté avec des détails entièrement faux, et j'affirme ce que je viensd'écrire,enapposantlasignalure démon nom.»

— Les témoignages que Swedenborg a donnés de sa mission aux familles de Suède et de Prusse ont sans doute fondé la croyance dans laquelle vivent plusieurs personnages de ces deux cours, reprit M. Becker en remettant la gazette dans son tiroir. — Néanmoins, dit-il en continuant, je ne vous dirai pas tous les faits de sa vie matérielle et visible; ses mœurs s'opposaient à ce qu'ils fussent exactement connus. 11 vivait caché, sans vouloir s'enrichir ou parvenir à la célébrité. II se distinguait même par une sorte de répugnance à faire des prosélytes, s'ouvrait à peu de personnes, et ne communiquait ses dons extérieurs qu'à celles en qui éclataient la foi, la sagesse et l'amour. Il savait reconnaître par un seul regard l'état de l'âme de ceux qui l'approchaient, et changeait en Voyants ceux qu'il voulait toucher de sa parole intérieure. Ses disciples ne lui ont, depuis l'année 17415, jamais rien vu faire par aucun motif humain. Une seule personne, un prêtre suédois, nommé Mallhésius , l'accusa de folie. Par un hasard extraordinaire, ce Malihésius, ennemi de Swedenborg et de ses écrits, devint fou peu de temps après, et vivait encore il y a quelques années à Stockholm avec une pension accordée par le roi de Suède. L'éloge de Swedenborg a d'ailleurs été composé avec un soin minutieux, quant aux événements de sa vie, et prononcé, dans la grande salle de l'Académie royale des sciences, à Stockholm, par M. de Sandel, conseiller au collège des Mines., en 178G.

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Enfin une déclaration reçue par le lord-maire , à Londres, constate les moindres détails de la dernière maladie et de la mort de Swedenborg, qui fut alors assisté par M. Férélius, ecclésiastique suédois de la plus haute distinction. Les personnes comparues attestent que, loin d'avoir démenti ses écrits, Swedenborg en a constamment attesté la vérité. — « Dans cent ans, dit-il à M. Férélius, mu doctrine régira l'ÉGLISE. » Il a prédit fort exactement le jour et l'heure de sa mort. Le jour même, le dimanche 29 mars 1772, il demanda l'heure. — Cinq heures, lui répondit-on. — Voilà qui est fini, dit-il, Dieu vous bénisse ! Puis, dix minutes après, il expira de la manière la plus tranquille en poussant un léger soupir. La simplicité, la médiocrité, la solitude, furent donc les traits de sa vie. Quand il avait achevé l'un de ses traités, il s'embarquait pour aller l'imprimer à Londres ou en Hollande, et n'en parlait jamais. Il publia successivement ainsi vingt-sept traités différents, tous écrits, dit-il, sous la dictée des anges. Que ce soit ou non, peu d'hommes sont assez forts pour en soutenir les flammes orales. Les voici tous, dit M. Bccker en montrant une seconde planche sur laquelle étaient une soixantaine de volumes. Les sept traités où l'esprit de Dieu jette ses plus vives lueurs, sont : les délices de l'amour conjugal, — LE CIEL ET L'ENFER, — LAPOCALYPSE RÉVÉLÉE,

— l'exposition du sens interne, — l'amour divin, —

LE VRAI CHRISTIANISME, — LA SAGESSE ANGÉLIQUE DE L'OMNIPOTENCE, OMNISCIENCE, OMNIPRÉSENCE DE CEUX QUI PARTAGENT L'ÉTERNITÉ, L'IMMENSITÉ DE DIEU. SOII eX-

plication de l'Apocalypse commence par ces paroles, dit 31. Becker en prenant et ouvrant le premier volume qui se trouvait près de lui. Jci, je n'ai rien mis du mien, j'ai parlé d'après le Seigneur qui avait dit par le même ange à Jeun : Tu ne scelleras pas

LES PAROLES DE CETTE PROPHÉTIE. (Apocalypse, 22. 10.)»

— 3Ion cher monsieur, dit 31. Becker en regardant YVilfrid, j'ai souvent tremblé de tous mes membres pendant les nuits d'hiver, en lisant ces œuvres terribles, où cet homme déclare avec une parfaite innocence les plus grandes merveilles. «J'ai « vu, dit-il, les cieux et les anges. L'homme spiri- « tuel voit l'homme spirituel beaucoup mieux que « l'homme terrestre ne voit l'homme terrestre. En « décrivant les merveilles des cieux, et au-dessous « des cieux, j'obéis à l'ordre que le Seigneur m'a « donné de le faire. On est le maître de ne pas me « croire, je ne puis mettre les autres dans l'état où « Dieu m'a mis; il ne dépend pas de moi de les faire « converser avec les anges, ni d'opérer le miracle « de la disposition expresse de leur entendement. « Ils sont eux-mêmes les seuls instruments de leur « exaltation angélique. Voici vingt-huit ans que je * suis dans le monde spirituel avec les anges, et sur

« la lerreavec les hommes ; car il a plu au Seigneur « de m'ouvrir les yeux de l'Esprit, comme il les « ouvrit à Paul, à Daniel et à Elisée. » Néanmoins, certaines personnes ont des visions du monde spirituel par le détachement complet que le somnambulisme opère entre leur forme extérieure et leur homme intérieur. Dans cet état, dit Swedenborg en son traité de la sagesse Angélique (n° 2o7), l'homme peut être élevé jusque dans la lumière céleste, parce que les sens corporels étant abolis, l'influence du ciel agit sans obstacle sur l'homme intérieur. Beaucoup de gens, qui ne doutent point que Swedenborg n'ait eu des révélations célestes, pensent néanmoins que tous ses écrits ne sont pas également empreints de l'inspiration divine. D'autres exigent une adhésion absolue à tout Swedenborg, en admettant qu'il s'y rencontre des obscurités; mais ils croient que le prophète n'a pu, par suite de l'imperfection du langage terrestre, exprimer ses visions spirituelles, et que ses obscurités disparaissent dans l'entendement de ceux que la foi a régénérés; car, suivant l'admirable expression de l'un de ses disciples, la chair est une génération extérieure. Pour les poètes et les écrivains, son merveilleux est immense; pour les Voyants, tout en est d'une réalité pure. Ses descriptions ont été pour quelques chrétiens des sujets de scandale. Certains critiques ont ridiculisé la substance céleste de ses temples, de ses palais d'or, de ses villas superbes où s'ébattent les anges; d'autres se. sont moqués de ses bosquets d'arbres mystérieux, de ses jardins où les fleurs parlent, où l'air est blanc, où les pierreries mystiques, la sardoine, l'escarboucle, la chrysolithe, la chrysoprase, la cyanée, la calcédoine, le béryl, I'urih et le thumim sont doués de mou veinent, expriment des vérités célestes, et qu'on peut interroger, car elles répondent par des variations de lumière (vraie religion, 219); beaucoup de bons esprits n'admettent pas ses mondes où les couleurs font entendre de délicieux concerts, où les paroles flamboient, où le Verbe s'écrit en cornicules (vraie religion, 278). 31éme dans le Nord, quelques écrivains ont ri de sesportes de perles, des diamants qui tapissent et meublent les maisons de sa Jérusalem où les moindres ustensiles sont faits des substances les plus rares sur notre globe. * 31ais, disent ses disciples, parce que tous ces objets sont clair semés dans ce monde, est-ce une raison pour qu'ils ne soient pas abondants en l'autre? Sur la terre, ils sont d'une substance terrestre, tandis que dans les cieux, ils sont sous les apparences célestes et relatives à l'état d'ange. » Swedenborg a d'ailleurs répété à ce sujet ces grandes paroles de JESUS-CHRIST : Je vous enseigne en me servant des paroles terrestres, et vous ne m'entendez pas ; si je parlais le langage du ciel, comment pourriez-vous me corn-

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prendre? (Jean, 5-12.) — Monsieur, moi, j'ai lu Swedenborg en cnlier, reprit M. Becker en laissant échapper un geste emphatique. Je le dis avec orgueil, puisque j'ai gardé ma raison. En le lisant, il faut ou perdre le sens ou devenir un Voyant. Quoique j'aie résisté à ces deux folies, j'ai souvent éprouvé des ravissements inconnus, des saisissements profonds, des joies intérieures que donnent seules la plénitude de la vérité, l'évidence de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l'âme parcourt les pages dévorantes de ces Traités. Il est impossible de ne pas être frappé d'étonnement en songeant que, dans l'espace de trente ans, cet homme a publié sur les vérités du Monde Spirituel vingt-cinq volumes in-quarto, écrits en latin , dont le moindre a cinq cents pages, et qui sont tous imprimés en petits caractères. Il en a laissé, dit-on, vingt autres à Londres, déposés à son neveu, M. Silverichm, ancien aumônier du roi de Suède. Certes, l'homme qui, de vingt à soixante ans, s'était presque épuisé par la publication d'une sorte d'encyclopédie, a dû recevoir des secours surnaturels pour composer ces prodigieux traités, à l'âge où les forces de l'homme commencent à s'éteindre. Dans ces écrits, il se trouve des milliers de propositions numérotées, dontaucune ne secontredit. Partout, l'exactitude, la méthode, la présence d'esprit, éclatentet découlent d'un même fait, l'existence des anges. Sa Vraie Religion, où se résume tout son dogme, œuvre vigoureuse de lu mière, a été conçue, exécutée à quatre-vingt-trois ans. Enfin, son ubiquité, son omniscience n'est démentie par aucun de ses critiques, ni par ses ennemis. Néanmoins, quand je me suis abreuvé à ce torrent de lueurs célestes, Dieu ne m'a pas ouvert les yeux intérieurs et j'ai jugé ces écrits avec la raison d'un homme non régénéré. J'ai donc souvent trouvé que I'inspiré Swedenborg avait dû parfois mal entendre les anges. J'ai ri de plusieurs visions auxquelles j'aurais dû, suivant les Voyants, croire avec admiration. Je n'ai conçu ni l'écriture corniculaire des anges, ni leurs ceintures dont l'or est plus ou moins faible. Si, par exemple, celte phrase : Il est des anges solitaires, m'a singulièrement attendri d'abord; par réflexion, je n'ai pas accordé cette solitude avec leurs mariages. Je n'ai pas compris pourquoi la Vierge Marie conserve, dans le ciel, des habillements de satin blanc. J'ai osé me demander pourquoi les gigantesques démons Enakim et Héphilim venaient toujours combattre les chérubins dans les champs apocalyptiques d'Armagcddon. J'ignorecomment les Satanspcuventencore discuter avec les anges. M. le baron Séraphitus m'objectait que ces détails concernaient les anges qui demeuraient sur la terre sous forme humaine. Souvent les visions du prophète suédois sont barbouillées de fi-

gures grotesques. Un de ses Mémorables, nom qu'il leur a donné, commence par ces paroles : — « Je vis des esprits rassemblés, ils avaient des chapeaux sur leur tête. » Dans un autre Mémorable, il reçoit du ciel un petit papier sur lequel il vit, dit-il, les lettres dont se servaient les peuples primitifs, et qui étaient composées de lignes courbes, avec de petits anneaux qui se portaient en haut. Pour mieux attester sa communication avec les cieux, j'aurais voulu qu'il déposât ce petit papier à l'Académie royale des sciences de Suède. Enfin peut-être ai-je tort, peut-être les absurdités matérielles semées dans ses ouvrages ont-elles des significations spirituelles. Autrement comment admettre la croissante influence de sa religion? Son Eglise compte aujourd'hui plus de sept cent mille fidèles, tant aux États- Unis d'Amérique, où différentes sectes s'y agrègent en masse, qu'en Angleterre, où sept mille Swedenborgistes se trouvent dans la seule ville de Manchester. Des hommes aussi distingués par leurs connaissances que par leur rang dans le monde, soit en Allemagne, soit en Prusse et dans le Nord, ont publiquement adopté les croyances de Swedenborg, plus consolantes d'ailleurs que ne le sont celles des autres communions chrétiennes. Maintenant je voudrais bien pouvoir vous expliquer en quelques paroles succinctes les points capitaux de la doctrine que Swedenborg a établie pour son Eglise; mais cet abrégé, fait de mémoire, serait nécessairement fautif. Je ne puis donc me permettre de vous parler que des Arcanes qui concernent la naissance de Séraphîta.

Ici M. Becker fit une pause pendant laquelle il parut se recueillir pour rassembler ses idées , et reprit ainsi : — Après avoir mathématiquement établi que l'homme vit éternellement en des sphères, soit inférieures, soit supérieures, Swedenborg appelle Esprits Angéliques les êtres qui, dans ce monde , sont préparés pour le ciel , où ils se font anges. Selon lui, Dieu n'a pas créé d'anges spécialement , il n'en existe point qui n'ait été homme sur la terre; la terre est ainsi la pépinière du ciel. Les anges ne sont donc pas anges par eux-mêmes (sag. ang. b7); ils le deviennent par une conjonction intime avec Dieu , à laquelle Dieu ne se refuse jamais; l'essence de Dieu n'étant jamais négative, mais incessamment active. Ces Esprits Angéliques passent par trois natures d'amour, car l'homme ne peut être régénéré que successivement (vraie rel.). D'abord I'amour de soi : la suprême expression de cet amour est le génie humain dont nous admirons les œuvres. Puis I'amour du monde, qui produit les prophètes, les grands hommes que la Terre prend pour guides et salue du nom de divins. Enfin I'amour du ciel, qui fait les Esprits Angéliques. Ces

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Esprits sont, pour ainsi dire, les ficurs de l'humanité qui s'y résume et travaille à s'y résumer. Ils doivent avoir ou l'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel; mais ils sont toujours dans l'Amour avant d'être dans la Sagesse. Ainsi la première transformation de l'homme est I'amoir. Pour arriver à ce premier degré , ses existers antérieurs ont dû passer par l'Espérance et la Charité qui l'engendrent pour la Foi et la Prière. Les idées acquises par l'exercice de ces vertus se transmettent à chaque nouvelle enveloppe humaine sous laquelle se cachent les métamorphoses de I'Ètre intérieur ; car rien ne se sépare , tout est nécessaire : l'Espérance ne va pas sans la Charité, la Foi ne va pas sans la Prière; les quatre faces de ce carré sont solidaires. « Faute d'une vertu , dit-il, l'Esprit Angélique est comme une perle brisée. » Chacun de ces existers est donc un cercle dans lequel s'enroulent les richesses célestes de l'état antérieur. La grande perfection des Esprits Angéliques vient de celte mystérieuse progression par laquelle rien ne se perd des qualités successivement acquises pour arriver à leur glorieuse incarnation; car à chaque transformation ils se dépouillent insensiblement de la chair cl de ses erreurs. Quand il vit dans l'Amour , l'homme a quitté toutes ses passions mauvaises. L'Espérance, la Charité, la Foi, la Prière, ont vanné, suivant le mot d'Isaïe , son intérieur qui ne doit plus être pollué par aucune des affections terrestres. De là cette grande parole de saint Luc : Faites-roas un trésor qui ne périsse pas dans les cieux. Et celle de Jésus- Christ : Laissez ce monde aux hommes , il est à eux; faites-vous purs, et venez chez mon père. La seconde transformation est la Sagesse. La Sagesse est la compréhension des choses célestes auxquelles l'Esprit arrive par l'Amour. L'Esprit d'Amour a conquis la farce , résultat de toutes les passions terres- Ires vaincues ; il aime aveuglément Dieu. Mais l'Esprit de Sagesse a l'intelligence et sait pourquoi il aime. Les ailes de l'un sont déployées et l'emportent vers Dieu , les ailes de l'autre sont repliées par la terreur que lui donne la Science : il connaît Dieu ; l'un désire incessamment le voir et s'élance vers lui , l'autre y touche et tremble. L'union qui se fait d'un Esprit d'Amour et d'un Esprit deSagesse met la créature à l'état divin, pendant lequel son âme est femme , et son corps est homme , dernière expression humaine où l'Esprit l'emporte sur la Forme, où la Forme se débat encore contre l'Esprit divin ; car la forme, la chair ignore, se révolte, et veut rester grossière. Cette épreuve suprême engendre des souffrances inouïes dont les cieux sont seuls témoins , et que Christ a connues dans le jardin des Oliviers. Après la mort , le premier ciel s'ouvre à celte double nature humaine purifiée, Aussi les

hommes meurent-ils dans le désespoir, tandis que l'Esprit meurt dans le ravissement. Ainsi le naturel, état dans lequel sont les êtres non régénérés ; le spirituel, état dans lequel sont les Esprits Angéliques; et le divin, état dans lequel demeure l'ange avant de briser son enveloppe , sont les trois degrés de l'exister par lesquels l'homme parvient au ciel. Une pensée de Swedenborg vous expliquera merveilleusement la différence qui existe entre le naturel et le spirituel : — Pour les hommes, dit-il , le Naturel passe dans le Spirituel , ils considèrent le monde sous ses formes visibles et le perçoivent dans une réalité propre à leurs sens. Mais pour l'Esprit Angélique, le Spirituel passe dans le Naturel, il considère le monde dans son esprit intime, et non dans sa forme. Ainsi, nos sciences humaines ne sont que l'analyse des formes. Le savant selon le monde est purement extérieur comme son savoir, son intérieur ne lui sert qu'à conserver son aptitude à l'intelligence de la vérité. L'Esprit Angélique va bien au delà , son savoir est la pensée dont la science humaine n'est que la parole ; il puise la connaissance des choses dans le Verbe, en apprenant les correspondances par lesquelles les mondes concordent avec les cieux. La PAROLE de Dieu fut entièrement écrite par pures Correspondances , elle couvre un sens interne ou spirituel qui, sans la science des Correspondances , ne peut être compris. 11 exisle, dit Swedenborg (doctrine céleste, 26), des Arcanes innombrables dans le sens interne des Correspondances. Aussi les hommes qui se sont moqués des livres où les prophètes ont recueilli la Parole, étaient-ils dans l'état d'ignorance où sont ici-bas les hommes qui ne savent rien d'une science, et se moquent des vérités de cette science. Savoir les Correspondances de la Parole avec les cieux , savoir les Correspondances qui existent entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel, c'est avoir les cieux dans son entendement . Tous les cly'ets des diverses créations, étant émanés de Dieu , comportent nécessairement un sens caché , comme le disent ces grandes paroles d'Isaïe : La terre est un vêlement (Isaïe, a, 6j. Ce lien mystérieux entre les moindres parcelles de la matière et les cieux constitue ce que Swedenborg appelle un Arcane Céleste. Aussi son traité des Arcanes Célestes, où sont expliquées les Correspondances ou signifiaoces du Naturel au Spirituel, devant donner, suivant l'expression de Jacob Bœhm , la signature de toute chose , n'a-t-il pas moins de seize volumes et de treize mille propositions. « Celle connaissance « merveilleuse des Correspondances, que la bonté « de Dieu permit à Swedenborg d'avoir, dit un de o ses disciples , est le secret de l'intérêt qu'inspirent

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« ses ouvrages. Selon ce commentateur , là tout « dérive du ciel, tout rappelle au ciel ; les écrits du <; prophète sont sublimes et clairs ; il parle dans les « cieux et se fait entendre sur la terre ; sur une de « ses phrases on ferait un volume. » Et le disciple cite celle-ci entre mille autres : Le royaume du ciel, dit Swedenborg (arcan. cèles.) , est le royaume des motifs. L'action se produit dans le ciel , de là dans le monde , et par degrés dans les infiniment petits de la terre ; les effets terrestres étant liés à leur causes célestes font que tout y est correspondant et signifiant. L'homme est le moyen d'union entre le Naturel et le Spirituel. Les Esprits Angéliques connaissent donc essentiellement les Correspondances qui relient au ciel chaque chose de la terre , et savent le sens intime des paroles prophétiques qui en dénoncent les révolutions. Ainsi , pour ces Esprits tout ici-bas a sa signifiance. La moindre fleur est une pensée, une vie qui correspond à quelque linéament du Grand Tout dont ils ont une constante intuition. Pour eux , L'ADULTÈRE et les débauches dont parlent les Ecritures et les Prophètes , souvent estropiés par de soi-disant savants , signifient l'état des âmes qui , dans ce monde , persistent à s*infccter d'affections terrestres , et continuent ainsi leur divorce avec le ciel. Les nuées signifient les voiles dont s'enveloppe Dieu. Les flambeaux, les pains de proposition, les chevaux et les cavaliers, les prostituées, les pierreries, tout dans l'ECRITURE a pour eux un sens exquis et révèle l'avenir des faits terrestres dans leurs rapports avec le ciel. Tous peuvent pénétrer la vérité des Enoncés de saint Jean , que la science humaine démontre et prouve matériellement plus tard, tels que celui-ci : « gros, dit Swedenborg, de plusieurs sciences humaines. » Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre étaient passés. ( Ap. , xxi , 1) : Ils connaissent les festins où l'on mange la chair des rois , des hommes libres et des esclaves , et auxquels convie un ange debout dans le soleil (Apocal. xix , 11 à 18). Us voient la femme ailée, revêtue du soleil, et l'homme toujours armé (Apocal.). Le cheval de l'Apocalypse est, dit Swedenborg, l'image visible de l'intelligence humaine montée par la mort , car elle porte en elle son principe de destruction. Enfin, ils reconnaissent les peuples cachés sous des formes qui semblent fantastiques aux ignorants. Quand un homme est disposé à recevoir l'insufflation prophétique des Correspondances, elle réveille en lui l'esprit de la Parole; il comprend alors que les créations ne sont que des transformations ; elle vivifie son intelligence, et lui donne pour les vérités une soif ardente qui ne peut s'étaucher que dans le ciel. Il conçoit , suivant le plus ou le moins de perfection de son

intérieur, la puissance des Esprits Angéliques, et marche, conduit par le Désir, l'état le moins imparfait de l'homme non régénéré , vers l'Espérance qui lui ouvre le monde des Esprits , puis il arrive ù la Prière qui lui donne la clef des Cieux. Quelle créature ne désirerait se rendre digne d'entrer dans la sphère des intelligences qui vivent secrètement par l'Amour ou par la Sagesse ? Ici-bas, pendant leur vie , ces Esprits restent purs ; ils ne voient , ne pensent et ne parlent point comme les autres hommes. Il existe deux perceptions: l'une interne, l'autre externe ; l'Homme est tout externe , l'Esprit Angélique est tout interne. L'Esprit va au fond des Nombres, dont il possède la totalité, dont il connaît les signifianecs, et il dispose du mouvement. Il s'associe à tout par l'ubiquité : Un ange, selon le Prophète suédois , est présent à un autre quand il le désire (sap. ang. de div. aîi.) ; car il a le don de se séparer de son corps , et voit les cieux comme les prophètes les ont vus, et comme Swedenborg les voyait lui-même. « Dans cet état , dit- il (vraie religion, 156), l'esprit de l'homme est transporté d'un lieu à un autre, le corps restant où il est, état dans lequel j'ai demeuré pendant vingt-six années. » Nous devons entendre ainsi toutes les paroles bibliques où il est dit : L'esprit m'emporta. La Sagesse angélique est à la Sagesse humaine ce que les innombrables forces de la nature sont à son action , qui est une. Tout revit , se meut , existe en l'Esprit , car il est en Dieu , ce qu'expriment ces paroles de saint Paul : « In Deo sumus , movemus, et vivimus , » nous vivons, nous agissons, nous sommes en Dieu. La Terre ne lui offre aucun obstacle , comme la Parole ne lui offre aucune obscurité. Sa divinité prochaine lui permet de voir la pensée de Dieu voilée par le Verbe , de même que, vivant par l'esprit, il communique avec le sens intime caché sous toutes les choses de ce monde. La Science est le langage du monde Temporel, l'Amour est celui du monde Spirituel. Aussi l'homme décrit-il plus qu'il n'explique, tandis que l'Esprit Angélique voit et comprend. La Science attriste l'homme, l'Amour exalte l'ange; la Science cherche encore, l'Amour a trouvé. L'Homme juge la nature dans ses rapports avec elle , l'Esprit Angélique la juge dans ses rapporls avec le ciel. Enfin tout parle aux Esprits; ils sont dans le secret de l'harmonie des créations entre elles. Ils s'entendent avec l'esprit des sons , avec l'esprit des couleurs , avec l'esprit des végétaux. Ils peuvent interroger le minéral, et le minéral répond à leurs pensées. Que sont pour eux les sciences et les trésors de la terre , quand ils les étreignent à tout moment par leur vue , et que les mondes, dont les hommes s'occupent tant, ne sont pour eux que la dernière marche d'où ils vont s'élancer à Dieu ?

LE LIVRE MYSTIQUE

L'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel s'annoncent en eux par un cercle de lumière qui les entoure et que voient les élus. Leur innocence , dont celle des enfants est la forme extérieure, a la connaissance des choses que n'ont point les enfants; ils sont innocents et savants. — «Et, dit Swedenborg, l'innocence « des cieux fait une telle impression sur l'âme , que « ceux qu'elle affecte en gardent un ravissement <i qui dure toute leur vie , comme je l'ai moi-même « éprouvé. Il suffit peut-être, dit-il encore, d'en « avoir une minime perception pour être à jamais « changé , pour vouloir aller aux cieux et entrer « ainsi dans la sphère de l'Espérance. » Sa doctrine sur les mariages peut se réduire à ce peu de mots : a Le Seigneur a pris la beauté , l'élégance de la vie de l'homme et l'a transportée dans la femme. Quand l'homme n'est pas réuni à celte beauté , à cette élégance de sa vie, il est sévère, triste et farouche; quand il y est réuni, il est joyeux , il est complet. ;> Les anges sont toujours dans le point le plus parfait de la beauté. Leurs mariages sont célébrés par des cérémonies merveilleuses. Dans celte union, qui ne produit point d'enfants, l'homme a donné l'entendement , la femme a donné la volonté. Ils deviennent un seul être , une sedle chair ici-bas ; puis , ils vont aux cieux après avoir revêlu la forme céleste. Icibas, dans l'état naturel , le penchant mutuel des deux sexes vers les voluptés est un Effet qui entraine et fatigue et dégoût ; mais sous sa formecéleste, le couple devenu le même Esprit trouve en lui-même une cause incessante de voluptés. Swedenborg a vu ce mariage des Esprits, qui, selon saint Luc, n'a point de noces (20, 515), et qui ne donne que des plaisirs spirituels. Un ange s'offrit à le rendre témoin d'un mariage et l'entraîna sur ses ailes (les ailes sont un symbole et non une réalité terrestre). Il le revêtit de sa robe de fête , et quand Swedenborg se vit habillé de lumière, il demanda pourquoi. — Dans celte circonstance , répondit l'ange , nos robes s'allument , brillent el se font nuptiales. (DELIC1JE SAP. DE AJI. CONJ. , 19, 20, 21 ). II

aperçut alors deux anges qui vinrent , l'un du Midi , l'autre de l'Orient; l'ange du Midi était dans un char attelé de deux chevaux blancs, dont les rênes avaient la couleur et l'éclat de l'aurore; mais quand ils furent près de lui , dans le ciel , il ne vit plus ni les chars ni les chevaux. L'ange de l'Orient vêtu de pourpre, el l'ange du Midi vêtu d'hyacinthe accoururent comme deux souffles et se confondirent ; l'un était un ange d'Amour, l'autre était un ange de Sagesse. Le guide de Swedenborg lui dit qu'ils avaient été liés sur la terre d'une amitié intérieure et toujours unis , quoique séparés par les espaces. Le consentement, qui est l'essence des bons mariages sur la terre, est l'état habituel des anges dans

le ciel. L'amour est la lumière de leur monde. Le ravissement éternel des anges vient de la faculté que Dieu leur communique de lui rendre à luimême la joie qu'ils en éprouvent. Cette réciprocité d'infini fait leur vie. Dans le ciel , ils deviennent infinis en participant de l'essence de Dieu qui s'engendre par lui-même. L'immensité des cieux où vivent les anges est telle , que si l'homme était doué d'une vue aussi continuellement rapide que l'est la lumière en venant du soleil sur la terre et qu'il regardât pendant l'éternité , ses yeux ne trouveraient pas un horizon où se reposer, La lumière explique seule les félicités du ciel. C'est, dit-il (sap. ang. , 7, 2o, 26, 27) , une vapeur de la vertu de Dieu , une émanation pure de sa clarté, d'une blancheur auprès de laquelle noire lumière serait l'obscurité. Elle peut tout, renouvelle tout, ne s'absorbe pas , environne l'ange et lui fait toucher Dieu par des jouissances infinies que l'on sent se multiplier infiniment par elles-mêmes. Cette lumière lue tout homme qui n'est pas préparé à la recevoir. Nul ici-bas , ni même dans le ciel , ne peut voir Dieu et vivre. Voilà pourquoi il est dit (.£\z.xix, 12, 15, 21, 22, 25 ) : La montagne où Moïse parlait au Seigneur était gardée , de peur que quelqu'un venant à y toucher, ne mourût. Puis encore {Ex. xxxiv , 29 — 5d ) : Quand Moïse apporta les secondes Tables , sa face brillait tellement , qu'il fut forcé de la voiler pour ne faire mourir personne en parlant au peuple. La transfiguration de Jésus-Christ accuse également la lumière que jette un Messager du ciel et les ineffables jouissances que trouvent les anges à en être continuellement imbus. «S'a face, dit saint Mathieu (xvi, 1-Ï5), resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent comme la lumière, et un nuage couvrit ses disciples. Enfin quand le monde n'enferme plus que des hommes qui se refusent au Seigneur, que sa parole est méconnue, que les Esprits Angéliques ont été assemblés des quatre vents, Dieu envoie un Ange exterminateur pour changer la masse du monde réfraclaire qui n'est, pour lui , dans l'immensité de l'univers , que ce que peut être pour nous un germe infécond. En approchant du Globe , l'Ange Exterminateur , porté sur une comète , le fait tourner sur son axe; les continents deviennent le fond des mers, les plus hautes montagnes deviennent des îles, et les pays, jadis couverts des eaux marines, renaissent parés de leur fraîcheur en obéissant aux lois de la Genèse , et la parole de Dieu reprend sa force sur une terre qui garde en tous lieux les effets de l'eau terrestre cl du feu céleste. Alors la lumière , que l'Ange apporte d'En-L'aut , fait fâlir le soleil. Alors , comme dit Isaïe (19-20): Les hommes entreront dans des fentes de rochers, se blottiront dans la poussière. Lis

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crieront (Apocalypse, vu, 1 15 -17) aux montagnes : Tombez sur nous ! A la mer : prends-nous ! Aux airs : cachez-nous de la fureur de V Agneau ! L'Agneau est la grande figure des anges méconnus et persécutés ici bas. Aussi Christ a-t-il dit : Heureux ceux qui souffrent ! Heureux les simples ! Heureux ceux qui aiment ! Tout Swedenborg est là : Souffrir, Croire , Aimer, Pour bien aimer , ne faut il pas avoir souffert, et ne faut-il pas croire? L'Amour engendre la Force et la Force donne la Sagesse; de là l'Intelligence, car la Force et la Sagesse comportent la Volonté. Être intelligent , n'est-ce pas Savoir, Vouloir et Pouvoir, les trois attributs de l'esprit Angélique. Si Vunivers a un sens, voilà le plus digne de Dieu, me disait M. Saint- Martin que je vis pendant le voyage qu'il fit en Suède. — Mais, monsieur, reprit M. Becker après une pause, que signifient ces lambeaux pris dans l'étendue d'une œuvre dont on ne peut donner une idée qu'en la comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes ? Quand un homme s'y plonge , il est emporté par un courant terrible , et le poëme de Dante Alighieri fait à peine l'effet d'un point, à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l'aide desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes , comme Beethoven a bâti ses palais d'harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans des gouffres sans fin , où votre esprit ne vous soutient pas toujours, et il est nécessaire d'avoir une puissante intelligence pour en revenir sain et sauf à nos idées sociales.

— Swedenborg , reprit le pasteur , affectionnait particulièrement le baron de Séraphitz, dont , suivant un vieil usage suédois, le nom avait pris depuis un temps immémorial la terminaison latine t'is. Le baron fut le plus ardent disciple du Prophète suédois qui avait ouvert en lui les yeux de l'Homme Intérieur , et l'avait disposé pour une vie conforme aux ordres d'En-Haut. Il chercha parmi les femmes un Esprit Angélique, et Swedenborg le lui trouva dans une vision. Sa fiancée fut la fille d'un cordonnier de Londres, en qui, disait Swedenborg, éclatait la vie du ciel , et dont les épreuves antérieures avaient été accomplies. Après la transformation du Prophète, le baron vint à Jarvis pour faire ses noces célestes dans les pratiques de la prière. Quant à moi, monsieur, qui ne suis point un Voyant, je ne me suis aperçu que des œuvres terrestres de ce couple. Leur vie a bien été celle des saints et des saintes dont l'Église romaine exalte les vertus ; ils ont adouci la misère des habitants et leur ont donné à tous une fortune qui ne va point sans un peu de travail, mais qui suffit à leurs besoins. Les gens qui

vécurent près d'eux ne les ont jamais surpris dans un mouvement de colère ou d'impatience ; ils ont été constamment bienfaisants et doux, pleins d'aménité, de grâce et de vraie bonté. Leur mariage a été l'harmonie de deux âmes incessamment unies. Deux eiders volant du même vol, le son dans l'écho, la pensée dans la parole, sont peut-être des images imparfaites de leur union. Ici chacun les aimait de cette affection dont l'amour de la plante pour le soleil peut seul donner une idée. La femme était simple dans ses manières, belle de formes, belle de visage, et d'une noblesse semblable à celle des personnes les plus augustes. En 1783, dans l'a vingtsixième année de son âge, cette femme conçut un enfant. Sa gestation fut une joie grave. Les deux époux faisaient ainsi leurs adieux au monde, car ils me dirent qu'ils seraient sans doute transformés quand leur enfant aurait quitté la robe de chair qui avait besoin de leurs soins jusqu'au moment où la force d'être par elle-même lui serait communiquée. L'enfant naquit et fut cette Séraphita qui nous occupe en ce moment. Dès qu'elle fut conçue, son père et sa mère vécurent encore plus solitairement que par le passé, s'exaltant vers le ciel, par la prière. Leur espérance était de voir Swedenborg, et la foi réalisa leur espérance. Le jour de la naissance de Séraphita, Swedenborg se manifesta dans Jarvis, et remplit de lumière la chambre où naissait l'enfant. Ses paroles furent, dit-on : — L'œuvre est accomplie , les deux se réjouissent ! Les gens de la maison entendirent les sons étranges d'une mélodie qui, disaient-ils, semblait être apportée des quatre points cardinaux par le souffle des vents. L'esprit de Swedenborg emmena le père hors de la maison et le conduisit sur le fiord , où il le quitta. Quelques hommes de Jarvis s'étant alors approchés de M. Séraphîtus , l'entendirent prononçant ces suaves paroles de l'Écriture : — Combien sont beaux sur les montagnes les pieds de l'ange que nous envoie le Seigneur ! Je sortais du presbytère pour aller au château y baptiser l'enfant, le nommer et accomplir les devoirs que m'imposent les lois, lorsque je rencontrai le baron. — Votre ministère est superflu , me dit-il, notre enfant doit être sans nom sur celte terre. Vous ne baptiserez pas avec l'eau de l'Église terrestre celui qui vient d'être ondoyé par le feu du Ciel ; cet enfant restera fleur, vous ne le verrez pas vieillir, vous le verrez passer; vous avez l'exister, il a la vie ; vous avez des sens extérieurs, il n'en a pas : il est tout intérieur. Ces paroles furent prononcées d'une voix surnaturelle dont je fus affecté plus vivement encore que de l'éclat empreint sur son visage qui suait la lumière. Son aspect réalisait les fantastiques images que nous concevons des inspirés, en lisant les prophéties de la Bible, mais de

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tels effets ne sont pas rares au milieu de nos montagnes, où le nilre des neiges subsistantes produit dans noire organisation d'étonnants phénomènes. Je lui demandai la cause de son émotion, — Swedenborg est venu , je le quitte, j'ai respiré l'air du ciel, me dit-il. — Sous quelle forme vous est-il apparu ? repris-je. — Sous son apparence mortelle , vêtu comme il l'était la dernière fois que je le vis à Londres, chez Richard Shearsmilh, dans le quartier de Cold-Bath-Field, en juillet 1771. Il portait son habit de ratine à reflets changeants, à grands boutons d'acier, son gilet fermé, sa cravate blanche, et la même perruque magistrale, à rouleaux poudrés sur les côtés, et dont les cheveux relevés par-devant lui découvraient ce front vaste et lumineux, en harmonie avec sa grande figure carrée, où tout est puissance et calme. J'ai reconnu ce nez à larges narines pleines de feu ; j'ai revu cette bouche qui a toujours souri, cette bouche angélique d'où sont sortis ces mots pleins de mon bonheur : — A bientôt. Et j'ai senti les resplendissements de l'amour céleste. La conviction qui brillait dans le visage du baron m'interdisait toute discussion : je l'écoutais en silence; sa voix avait une chaleur contagieuse qui m'échauffait les entrailles; son fanatisme agitait mon cœur, comme la colère d'autrui nous fait vibrer les nerfs. Je le suivis en silence et vins dans sa maison, où j'aperçus l'enfant sans nom, couché sur sa mère, qui l'enveloppait mystérieusement. Séraphita m'entendit venir et leva la tête vers moi, ses yeux n'étaient pas ceux d'un enfant ordinaire ; pour exprimer l'impression que j'en reçus, il faudrait dire qu'ils voyaient et pensaient déjà. L'enfance de cette créature prédestinée fut accompagnée de circonstances extraordinaires dans notre climat. Pendant neuf années, nos hivers ont été plus doux et nos étés plus longs que de coutume. Ce phénomène causa plusieurs discussions entre les savants ; mais si leurs explications parurent suffisantes aux académiciens, elles firent sourire le baron quand je les lui communiquai. Jamais Séraphita n'a été vue dans sa nudité, comme le sont quelquefois les enfants. Jamais elle n'a été touchée ni par un homme ni par une femme. Elle a vécu vierge sur le sein de sa mère , et n'a jamais crié. Le vieux David vous confirmera ces faits, si vous le questionnez sur sa maîtresse pour laquelle il a d'ailleurs une adoration semblable à celle qu'avait pour l'arche sainte le roi dont il porte le nom. Dès l'âge de neuf ans, elle a commencé à se mettre en étal de prière. La prière est sa vie. Vous l'avez vue dans notre temple , à Noël , seul jour où elle y vienne ; elle y est séparée des autres chrétiens par un espace considérable. Si cet espace n'existe pas entre elle et les hommes, elle souffre ; aussi reslet-elle la plupart du temps au château. Les événe-

ments de sa vie sont d'ailleurs inconnus, elle ne se montre pas ; ses facultés, ses sensations, tout est intérieur ; elle demeure la plus grande partie du temps dans l'état de contemplation mystique, habituel, disent les écrivains papistes, aux premiers chrétiens solitaires en qui demeurait la tradition de la parole du Christ. Son entendement, son âme, son corps, tout en elle est vierge comme la neige de nos montagnes. A dix ans elle était telle que vous la voyez maintenant. Quand elle eut neuf ans, son père et sa mère expirèrent ensemble, sans douleur, sans maladie visible, après avoir dit l'heure à laquelle ils cesseraient d'être. Debout, à leurs pieds, elle les regardait d'un œil calme, sans témoigner ni tristesse, ni douleur, ni joie, ni curiosité; son père et sa mère lui souriaient. Quand nous vînmes prendre les deux corps, elle dit : — Emportez ! — Séraphita, lui dis-je, car nous l'avons appelée ainsi, n'ètesvous donc pas affectée de la mort de votre père et de votre mère ? il vous aimaient tant ! — -Morts ? dit-elle. Non , ils sont en moi pour toujours. Ceci n'est rien, » ajouta-t-elle en montrant sans aucune émotion les corps que l'on enlevait. Je la voyais pour la troisième fois depuis sa naissance. Au temple, il est difficile de l'apercevoir, elle est debout près de la colonne à laquelle tient la chaire, dans une obscurité qui ne permet pas de saisir ses traits. Des serviteurs de cette maison, il ne restait, lors de cet événement, que le vieux David, qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, suffit à servir, sa maîtresse. Quelques gens de Jarvis ont raconté des choses merveilleuses sur celle fille. Leurs contes ayant pris une certaine consistance dans un pays essentiellement ami des mystères, je me suis mis à étudier le traité des Incantations de Jean AVier , et les ouvrages relatifs à la démonologie où sont consignés les effets prétendus surnaturels en l'homme, afin d'y chercher des faits analogues à ceux qui lui sont attribués.

— Vous ne croyez donc pas en elle ? dit Wiifrid.

— Si fait, dit avec bonhomie le pasteur ; je vois en elle une fille extrêmement capricieuse, gâtée par ses parents qui lui ont tourné la tête avec les idées religieuses dont je viens de vous donner un léger aperçu.

Minna laissa échapper un signe de tête qui exprima doucement une négation.

— Pauvre fille ! disait le docteur en continuant. Ses parents lui ont légué l'exaltation funeste qui égare les mystiques et les rend plus ou moins fous. Elle se soumet à des diètes qui désolent le pauvre David. Ce bon vieillard ressemble à une plante chétive qui s'agite au moindre vent, qui s'épanouit au moindre rayon de soleil. Sa maîtresse, dont il a pris le langage incompréhensible, est son vent et son soleil; elle a pour lui des pieds de diamant, sou

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front est parsemé d'étoiles, elle marche environnée d'une lumineuse et blanche atmosphère, sa voix est accompagnée de musique, elle a le don de se rendre invisible. Demandez à la voir, il vous répondra qu'elle voyage dans les Terres Astrales. Il est difficile de croire à de telles fables. Vous le savez, tout miracle ressemble plus ou moins à l'histoire de la dent d'or. Nous avons une dent d'or à Jarvis, voilà tout. Ainsi, Duncker le pêcheur affirme l'avoir vue, tantôt se plongeant dans le fiord , d'où elle ressort sous la forme d'un eider, tantôt marchant sur les flots pendant la tempête. Fergus, qui mène les troupeaux dans les sœler , dit avoir vu , dans les temps pluvieux, le ciel toujours clair au-dessus du château suédois, et toujours bleu au-dessus de la tète de Séraphîla quand elle sort. Plusieurs femmes entendent les sons d'un orgue immense quand Séraphita vient dans le temple, et demandent sérieusement à leurs voisines si elles ne les entendent pas aussi. Mais ma fille, que, depuis deux ans Séraphita prend en affection, n'a point entendu de musique, et n'a point senti les parfums du ciel qui , dit-on, embaument les airs quand elle se promène. Minna est souvent rentrée en m'exprimant une naïve admiration de jeune fille pour les beautés de notre printemps, elle revenait enivrée des odeurs que jettent les premières pousses des mélèzes, des pins ou des fleurs qu'elle avait été respirer avec elle ; mais après un si long hiver , rien n'est plus naturel que cet excessif plaisir. La compagnie de ce démon n'a rien de bien extraordinaire , dis , mon enfant ?

— Ses secrets ne sont pas les miens , répondit Minna. Près de lui, je sais tout; loin de lui, je ne sais plus rien. Près de lui, je ne suis plus moi; loin de lui, j'ai tout oublié de cette vie délicieuse. Le voir est un rêve dont je n'ai souvenance que suivant sa volonté. J'ai pu entendre près de lui, sans m'en souvenir loin de lui, les musiques dont parlent la femme de Banker et celle d'Érikson ; j'ai pu près de lui sentir des parfums célestes, contempler des merveilles, et ne plus en avoir idée.

— Ce qui m'a ici surpris le plus, depuis que je la connais, ce fut de la voir vous souffrir près d'elle, reprit le pasteur en s'adressant à Wilfrid.

— Près d'elle ! dit l'étranger, elle ne m'a jamais laissé ni lui baiser, ni même lui toucher la main. Quand elle me vit pour la première fois, son regard m'intimida. Elle me dit : — Soyez le bien-venu ici, car vous deviez venir. Il me sembla qu'elle me connaissait. J'ai tremblé. La terreur me fait croireenelle.

— Et moi l'amour, dit Minna sans rougir.

— Ne vous moquez-vous pas de moi ? dit M. Becker en riant avec bonhomie, toi, ma fille, en te disant un Esprit d'Amour, et vous, monsieur, en vous faisant un Esprit de Sagesse?

11 but un verre de bière, et ne s'aperçut pas du singulier regard que Wilfrid jeta sur Minna.

— 'Plaisanterie à part, reprit le ministre, j'ai été fort surpris d'apprendre qu'aujourd'hui , pour la première fois, ces deux folles seraient allées sur le sommet du Falberg; mais n'est-ce pas une exagération déjeunes filles qui seront montées sur quelque colline? il est impossible d'atteindre à la cime du Falberg.

— Mon père, dit Minna d'une voix émue , j'ai donc été sous le pouvoir du démon, car j'ai gravi le Falberg avec lui.

— Voilà qui devient sérieux, dit M. Becker, Minna n'a jamais menti.

— M. Becker, reprit Wilfrid, je vous affirme que Séraphfta exerce sur moi des pouvoirs si extraordinaires, que je ne sais aucune expression qui puisse en donner une idée. Elle m'a révélé des choses dont moi seul suis instruit.

— Somnambulisme! dit le vieillard. D'ailleurs plusieurs effets de ce genre sont rapportés par Jean Wier comme des phénomènes fort explicables et jadis observés en Egypte.

— Confiez -moi les œuvres théosophiques de Swedenborg, dit Wilfrid, je veux me plonger dans ces gouffres de lumière dont vous m'avez donné soif.

M. Becker tendit un volume à Wilfrid qui se mit à le lire aussitôt. 11 était environ neuf heures du soir. La servante vint servir le souper. Minna fil le thé. Le repas fini, chacun d'eux resta silencieusement occupé, le pasteur à lire le traité des Incantations, Wilfrid à saisir l'esprit de Swedenborg, la jeune fille à coudre en s'abîmant dans ses souvenirs. Ce fut une veillée de Norwége, une soirée paisible, studieuse , pleine de pensées , des fleurs sous de la neige. En dévorant les pages du Prophète, Wilfrid n'existait plus que par ses sens intérieurs. Parfois, le pasteur le montrait d'un air moitié sérieux, moitié railleur à Minna, qui souriait avec une sorte de tristesse. Pour Minna, la têle de Séraphitùs lui souriait en planant sur le nuage de fumée qui les enveloppait tous trois. Minuit sonna. La porte extérieure fut violemment ouverte. Des pas pesants et précipités, les pas d'un vieillard effrayé se firent entendre dans l'espèce d'antichambre étroite qui se trouvait entre les deux portes. Puis, tout à coup David se montra dans le parloir.

— Violence! violence! s'écria-t-il. Venez! venez tous ! Les Satans sont déchaînés ! ils ont des mitres de feu. Ce sont des Adonis, des Vertumnes, des Sirènes! ils la tentent comme Jésus fut tenté sur la montagne. Venez les chasser.

— Beconnaissez-vous le langage de Swedenborg ? le voilà pur, dit en riant le pasteur.

Mais Wilfrid et Minna regardaient avec terreur

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le vieux David qui, ses cheveux blancs épars, les yeux égarés, les jambes tremblantes et couvertes de neige, car il était venu sans patins , restait -agité comme si quelque vent tumultueux le tourmentait.

— Qu'est-il arrivé? lui dit Minna.

— Eh bien ! les Satans espèrent et veulent la reconquérir.

Ces mots firent palpiter Wilfrid.

— Voici près de cinq heures qu'elle est debout, les yeux levés au ciel , les bras étendus ; elle souffre elle crie à Dieu. Je ne puis franchir les limites, l'enfer a posé des Vertumnes en sentinelle. Ils ont élevé des murailles de fer entre elle et son vieux David. Si elle a besoin de moi , comment ferai-je? Secourez-moi! venez prier!

Le désespoir de ce pauvre vieillard était effrayant à voir.

— La clarté de Dieu la défend , mais si elle allait céder à la violence.

— Silence, David , n'extravaguez pas ! Ceci est un fait à vérifier. Nous allons vous accompagner, dit le pasteur , et vous verrez qu'il ne se trouve chez vous ni Vertumnes, ni Satans , ni Sirènes.

— Votre père est aveugle , dit tout bas David à Minna.

Wilfrid , sur qui la lecture d'un premier traité de Swedenborg qu'il avait rapidement parcouru, venait de produire un effet violent, était déjà dans le corridor, occupé à mettre ses patins. Minna fut prêle aussitôt. Tous deux laissèrent en arrière les deux vieillards , et s'élancèrent vers le château suédois.

— Entendez-vous ce craquement ? dit Wilfrid à Minna.

— La glace du fiord remue , répondit Minna. Mais voici bientôt le printemps.

Wilfrid garda le silence. Quand tous deux furent dans la cour, ils ne se sentirent ni la faculté ni la force d'entrer dans la maison.

— Que pensez-vous d'elle? dit Wilfrid.

— Quelles clartés ! s'écria Minna qui se plaça devant la fenêtre du salon. Le voilà ! mon Dieu , qu'il est beau! 0 mon Séraphiliis ! prends-moi! L'exclamation de la jeune fllle fut tout intérieure. Elle voyait Séraphitùs debout, légèrement enveloppé d'un brouillard Couleur d'opaie qui s'échappait à une faible dislance de ce corps presque phosphorique.

— Comme elle est belle ! s'écria-t-il mentalement aussi.

En ce moment, M. Becker arriva, suivi de David; il vit sa lille et l'étranger devant la fenêtre, vint près d'eux, regarda dans le salon, et dit : — Eh bien! David, elle fait ses prières.

— Mais, monsieur, essayez d'entrer.

— Pourquoi troubler ceux qui prient? répondit le pasteur.

En ce moment, un rayon de la lune, qui se levait sur le Falberg , jaillit sur la fenêtre.

Tous se retournèrent émus par cet effet naturel qui les fit tressaillir, mais quand ils revinrent pour voir Séraphîta, elle avait disparu.

— Voilà qui est étrange ! dit Wilfrid surpris.

— Oh! j'entends des sons délicieux! dit Minna.

— Eh bien ! quoi , dit le pasteur , elle va sans doute se coucher.

David était rentré. Ils revinrent en silence; aucun d'eux ne comprenait les effets de cette vision de la même manière : M. Becker doutait, Minna adorait, Wilfrid désirait.

Wilfrid était un homme de trente-six ans. Quoique largement développées, ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre, comme- celle de presque tous les hommmes qui se sont élevés au-dessus des autres; sa poitrine et ses épaules étaient larges , et son cou était court comme celui des hommes dont le cœur devait être rapproché de la tète. Ses cheveux étaient noirs, épais et fins; ses yeux, d'un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles et bouleversés péchaient par l'absence du calme intérieur que communique une vie sans orages, ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct ; de même que ses mouvements indiquaient la perfection de l'appareil physique, la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage , entendre comme lui le pas des ennemis clans le lointain des forêts, en sentir le goût dans les airs, et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent pas se laisser surprendre. Son corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la science eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain; en lui tout s'équilibrait : l'action et le cœur, l'intelligence et la volonté. Au premier abord , il semblait devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels; mais dès le matin de la vie, il s'était élancé dans le monde social avec lequel ses sentiments l'avaient commis; l'étude avait agrandi son intelligence, la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences avaient élargi son entendement. Il avait étudié les lois humaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions, et paraissait s'être familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles reposent les sociétés. Il avait pâli sur les livres qui

sont les actions humaines mortes; puis, il avait veillé dans les capitales européennes au milieu des fêles, il s'était éveillé dans plus d'un lit", il avait dormi peut-être sur le champ de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire ; peut-être sa jeunesse orageuse l'avait-elle jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastants du globe: il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il avait donc le présent et le passé; l'histoire double , celle d'autrefois , celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été, comme Wilfrid, également puissants par la main, par le cœur et par la tète; comme lui, la plupart ont abusé de leur triple pouvoir; mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité, certes il appartenait également à la sphère où la force est intelligente. Malgré les voiles dans lesquels s'enveloppait son âme , il se rencontrait en lui ces indicibles symptômes visibles à l'œil des êtres purs, à celui des enfants dont l'innocence n'a reçu le souffle d'aucune passion mauvaise, à celui du vieillard qui a reconquis la sienne; ces marques dénonçaient un Caïn auquel il restait une espérance , et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme, et Séraphita le connaissait; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait celte prescience? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature, où rien n'est secret, où il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux.

— Séraphilus , dit un soir Minna quelques jours après l'arrivée de Wilfrid à Jarvis, vous Jisez dans l'âme de cet étranger, tandis que je n'en reçois que de vagues impressions. Il me glace ou m'échauffe; mais vous paraissez savoir la cause de ce froid ou de celte chaleur. Vous pouvez me le dire, car vous savez tout de lui.

— Oui , j'ai vu les causes , dit Séraphilus en abaissant sur ses yeux ses larges paupières.

— Par quel pouvoir? dit la curieuse Minna.

— J'ai le don de Spécialité , lui répondit-il , une espèce de vue intérieure qui pénètre tout et dont tu ne comprendras la portée que par une comparaison. Dans les grandes villes de l'Europe d'où sortent des œuvres où la main humaine cherche à représenter les effets de la nature morale aussi bien que ceux de la nature physique, il est des hommes sublimes qui expriment des idées avec du marbre. Le statuaire agit sur le marbre, il le façonne, il y met un monde de pensées. 11 exisle des marbres que la main de l'homme a doués de la faculté de représenter tout un côté sublime, ou tout un côté mauvais

de l'humanité. La plupart des hommes y voient une figure humaine et rien de plus; quelques autres, un peu plus haut placés sur l'échelle des êtres, y aperçoivent une partie des pensées traduites par le sculpteur, ils y admirent la forme. Mais les iniliés aux secrets de l'art sont tous d'intelligence avec le statuaire en voyant son marbre ; ils y reconnaissent le monde entier de ses pensées; ceux-là sont les princes de l'art, ils portent en eux-mêmes un miroir où vient se réfléchir la nature avec ses plus légers accidents. Eh bien! il est en moi comme un miroir où vient se réfléchir la nature morale avec ses causes et ses effets ; je devine l'avenir et le passé en pénétrant ainsi la conscience. Comment? me diras-tu toujours. Fais que le marbre soit le corps d'un homme, fais que le statuaire soit le sentiment, la passion, le vice ou le crime, la vertu, la faute ou le repentir; tu comprendras comment j'ai lu dans l'âme de l'étranger, sans néanmoins t'expliquer la Spécialité; car pour concevoir ce don, il faut le posséder.

Si Wilfrid tenait aux deux premières portions de l'humanité si distinctes , aux hommes de force et aux hommes de pensée, ses excès, sa vie tourmentée et ses fautes l'avaient souvent conduit vers la Foi , car le doute a deux côtés : le côté de la lumière et le côté des ténèbres. Wilfrid avait trop bien pressé le monde dans ses deux formes , la Matière et l'Esprit, pour ne pas être atteint de la soif de l'inconnu, du désir d'aller au delà, dont sont presque tous saisis les hommes qui savent, peuvent et veulent. Mais ni sa science, ni ses actions, ni son vouloir n'avaient de direction. Il avait fui la vie sociale par nécessité , comme le grand coupable cherche le cloître. Le remords, cette vertu des faibles , ne l'atteignait pas ; le remords est une impuissance, il recommencera sa faute ; le repentir seul est une force, il termine tout. Mais en parcourant le monde dont il s'était fait un cloître, Wilfrid n'avait trouvé nulle part de baume pour ses blessures, il n'avail vu nulle part une nature à laquelle il se put attacher. En lui, le désespoir avait desséché les sources du désir. Il était de ces esprits qui , s'étant pris avec les passions , s'étant trouvés plus forts qu'elles, n'ont plus rien à presser dans leurs serres; auxquels l'occasion manquant de se mettre à la tête de quelques-uns de leurs égaux pour fouler sous lesabol de leurs montures des populations entières , achèteraient , au prix d'un horrible martyre, la faculté de se ruiner dans une croyance; espèces de rochers sublimes qui allcndcnt un coup de baguette qui ne vient pas, et qui pourrait en faire jaillir les sources lointaines. Jeté par un dessein de sa vie inquiète et chercheuse dans les chemins de la Norwége , l'hiver l'y avait surpris à Jarvis. Le

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jour où, pour la première fois, il vil Séraphîta, cette rencontre lui fit oublier le passé de sa vie. La jeune fille lui causa ces sensations extrêmes qu'il ne croyait plus ranimables ; les cendres laissèrent échapper une dernière flamme , et se dissipèrent au premier souffle de ectie voix. Qui jamais s'est senti redevenir jeune et pur après avoir froidi dans la vieillesse et s'être sali dans l'impureté ! Tout à coup Wilfrid aima comme il n'avait jamais aimé , il aima secrètement , avec foi , avec terreur, avec d'intimes folies. Sa vie était agitée dans la source même de la vie, à la seule idée de voir Séraphîta. En l'entendant, il allait en des mondes inconnus; il était muet devant elle, elle le fascinait. Là, sous les neiges, parmi les glaces, avait grandi sur sa tige cette fleur céleste à laquelle aspiraient ses vœux jusque-là trompés , et dont la vue réveillait les idées fraîches , les espérances , les sentiments qui se groupent autour de nous , pour nous enlever en des régions supérieures, comme les anges enlèvent aux cieux les Élus dans les tableaux symboliques dictés aux peintres par quelque génie familier. Un céleste parfum amollissait le granit de ce rocher, une lumière douée de la parole lui versait les divines mélodies qui accompagnent dans sa route le voyageur pour le ciel. Après avoir épuisé la coupe de l'amour terrestre dont ses dents avaient tout broyé jusqu'aux graviers, il apercevait le vase d'élection où brillaient les ondes limpides , et qui donne soif des délices immarcessibles à qui peut y approcher des lèvres assez ardentes de foi pour n'en point faire éclater le cristal. Il avait rencontré ce mur d'airain à franchir qu'il cherchait sur la terre. Il allait impétueusement chez Séraphîta dans le dessein de lui exprimer la portée d'une passion sous laquelle il bondissait comme le cheval de la fable sous ce cavalier de bronze que rien n'émeut, qui reste droit, et que les efforts de l'animal fougueux rendent toujours plus pesant et plus pressant. 11 arrivait pour dire sa vie, pour peindre la grandeur de son âme par la grandeur de ses fautes , pour montrer les ruines de ses déserts ; mais quand il avait franchi l'enceinte, et qu'il se trouvait dans la zone immense embrassée par ces yeux dont le scintillant azur ne rencontrait point de bornes en avant et n'en offrait aucune en arrière , il devenait calme et soumis comme le lion qui , lancé sur sa proie dans une plaine d'Afrique , reçoit sur l'aile des vents un message d'amour, et s'arrête. I! s'ouvrait un abime où tombaient les paroles de son délire , et d'où s'élevait une voix qui le changeait; il était enfant, enfant de seize ans , timide et craintif devant la jeune fille au front serein , devant celte blanche forme dont le calme inaltérable ressemblait à la cruelle impassibilité de la justice humaine. Et le combat n'avait

jamais cessé que pendant cette soirée, où d'un regard elle l'avait enfin abattu , comme un milan qui après avoir décrit ses étourdissantes spirales au tour de sa proie, la fait tomber stupéfiée avant de l'emporter dans son aire. Il est en nous-mêmes de longues luttes dont nos actions deviennent le terme, et qui font comme un envers à l'humanité. Cet envers est à Dieu, l'endroit est aux hommes. Plus d'une fois Séraphîta s'était plu à prouver à Wilfrid qu'elle connaissait cet envers si varié, qui compose une seconde vie à la plupart des hommes. Souvent elle lui avait dit de sa voix de tourterelle : — Nous étions bien en colère ! quand Wilfrid se promettait en chemin de l'enlever afin d'en faire une chose à lui. Wilfrid seul était assez fort pour jeter le cri de révolte qu'il venait de pousser chez M. Becker, et que le récit du vieillard avait calmé. Cet homme si moqueur, si insulteur , voyait enfin poindre la clarté d'une croyance sidérale en sa nuit ; il se demandait si Séraphîta n'était pas une exilée des sphères supérieures en route pour la patrie. Les déifications dont abusent les amants en tout pays, il n'en décernait pas les honneurs à ce lis de la Norwége , il y croyait. Pourquoi restait-elle au fond de cefiord?qu'y faisait-elle? Les interrogations sans réponse abondaient dans son esprit. Qu'arriverait-il entre eux surtout? Quel sort l'avait amené là ? Tour lui , Séraphîta était ce marbre immobile , mais léger comme une ombre, que Minna venait de voir se posant au bord du gouffre; elle demeurait ainsi devant tous les gouffres sans que rien put l'atteindre, sans que l'arc de ses sourcils fléchit, sans que la lumière de sa prunelle vacillât. C'était donc un amour sans espoir, mais non sans curiosité. Dès le moment où Wilfrid soupçonna la nature élhérée dans la magicienne qui lui avait dit le secret de sa vie en songes harmonieux, il voulut tenter de se la soumettre , de la garder, de la ravir au ciel où peut-être elle était attendue. L'Humanité, la Terre, ressaisissant leur proie, il les représenterait. Son orgueil , seul sentiment par lequel l'homme puisse être exalté longtemps, le rendrait heureux de ce triomphe pendant le reste de sa vie. A cette idée, son sang bouillonna dans ses veines , son cœur se gonfla. S'il ne réussissait pas , il la briserait. Il est si naturel de détruire ce qu'on ne peut posséder, de nier ce qu'on ne comprend pas, d'insulter à ce qu'on envie !

Le lendemain, Wilfrid, préoccupé par les idées que devait faire naître le spectacle extraordinaire dont il avait été le témoin la veille , voulut interroger David, et vint le voir en prenant le prétexte de demander des nouvelles de Séraphîta. Quoique M. Becker crût le pauvre homme tombé en enfance , l'étranger se fia sur sa perspicacité pour découvrir

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les parcelles de vérité que roulerait le serviteur dans le torrent de ses divagations.

David avait la physionomie immobile et indécise de l'octogénaire; sous ses cheveux blancs se voyait un front où les rides formaient des assises ruinées; son visage était creusé comme le lit d'un torrent à sec. Sa vie semblait s'èlreentièremenl réfugiéedans les yeux où brillait un rayon , mais cette lueurétait comme couverte de nuages , et comportait l'égarement actif, aussi bien que la slupide fixité de l'ivresse. Ses mouvements lourds et lents annonçaient les glaces de l'âge et les communiquaient à qui s'abandonnait à le regarder longtemps, car il possédait la force de la torpeur. Son intelligence bornée ne se réveillait qu'au son de la voix, à la vue, au souvenir de sa maîtresse. Elle était l'âme de ce fragment tout matériel. En voyant David seul, vous eussiez dit un cadavre; Séraphita se montrait-elle, parlait-elle, était-il question d'elle ,... le mort sortait de sa tombe, il retrouvait le mouvement et la parole. Jamais les os desséchés que le souffle divin doit ranimer dans la vallée de Josaphat , jamais cette image apocalyptique ne fut mieux réalisée que par ce Lazare sans cesse rappelé du sépulcre à ia vie par la voix de la jeune fille. Son langage constamment figuré, souvent incompréhensible, empêchait les habitants de lui parler; mais ils respectaient en lui cet esprit profondément dévié de la roule vulgaire que le peuple admire instinctivement. "Vi ilfrid le trouva dans la première salle , en apparence endormi près du poêle. Comme le chien qui reconnaît les amis de la maison, le vieillard leva les yeux, aperçut l'étranger, et ne bougea pas.

— Eh bien! où est-elle? demanda Wilfrid au vieillard en s'asseyant près de lui.

David agita ses doigts en l'air comme pour peindre le vol d'un oiseau.

— Elle ne souffre plus ? demanda Wilfrid.

— Les créatures promises au ciel savent seules souffrir, sans que la souffrance diminue leur amour, répondit gravement le vieillard comme un instrument essayé donne une note au hasard. Ceci est la marque de la vraie foi.

— Qui vous a dit ces paroles?

— L'Esprit.

— Que lui est-il donc arrivé hier au soir? Avezvous enfin forcé les Ver lucanes en sentinelle? vous êles-vous glissé à travers les Mammons?

— Oui, répondit David en se réveillant comme d'un songe.

La vapeur confuse de son œil se fondit sous une lueur comme venue de l'âme qui le rendit par degrés brillant comme celui d'un aigle, intelligent comme celui d'un poëte.

— Qu'avez-vous vu? lui demanda Wilfrid étonné de ce changement subit.

— J'ai vu les Espèces et les Formes , j'ai entendu l'Esprit des choses , j'ai vu la révolte des Mauvais , j'ai écouté la parole des Bons! Ds sont venus sept démons, il est descendu sept archanges; les archanges étaient loin, ils contemplaient voilés; les démons étaient près , ils brillaient et agissaient. Mammon est venu sur sa conque nacrée, et sous la forme d'une belle femme nue ; la neige de son corps éblouissait, jamais les formes humaines ne seront aussi parfaites, et il disait: — « Je suis le plaisir, et tu me posséderas ! :> Lucifer, le prince des serpents , est venu dans son appareil de souverain , et l'Homme était en lui beau comme un ange , et il a dit : — « L'humanité te servira ! » La reine des avares , celle qui ne rend rien de ce qu'elle a reçu, la Mer, est venue enveloppée de sa niante verte ; elle s'estouverl le sein , elle a montré son écrinde pierreries , elle a vomi ses trésors et les a offerts; elle a fait arriver des vagues de saphirs et d'émeraudes, et ses productions se sont émues; elles ont surgi de leurs retraites , elles ont parlé ; la plus belle d'entre les perles a déployé ses ailes de papillon ; elle a rayonné , elle a fait entendre ses musiques marines , elle a dit : — « Toutes deux filles de la souffrance , nous sommes sœurs, attends-moi! nous partirons ensemble, je n'ai plus qu'à devenir femme. » L'Oiseau qui a les ailes de l'aigle et les pattes du lion, une tète de femme et la croupe du cheval, l'Animal s'est abattu , lui a léché les pieds , promettant sept cents années d'abondance à sa fille bien-aimée. Le plus redoutable, l'Enfant, est arrivé jusqu'à ses genoux en pleurant et lui disant: — « Me quitterastu, moi faible et souffrant? reste, ma mère! » Il jouait avec les autres , il répandait la paresse dans l'air, et le ciel se serait laissé aller à sa plainte. La Vierge au chant pur a fait entendre ses concerts qui détendent l'âme. Les rois de l'Orient sont venus avec leurs esclaves, leurs armées et leurs femmes; les Blessés ont demandé d'être secourus, les Malheureux ont lendu la main: — « Ne nous quittez pas ! ne nous quittez pas ! » Moi-même j'ai crié : — « Ne nous quittez pas ! Nous vous adorerons , restez ! » Les fleurs sont sorties de leurs graines en l'entourant de leurs parfums qui disaient: — « Restez!» Le géant Enakim est sorti de Jupiter, amenant l'Or et ses amis, amenant les Esprits des Terres Astrales qui s'étaient joints à lui; tous ont dit: — «Nous serons à loi pour sept cents années. » Enfin , la Mort est descendue de son cheval pâle et a dit: — « Je t'obéirai ! » Tous se sont prosternés à ses pieds, et si vous les aviez vus, ils remplissaient la grande plaine, et tous lui criaient: — «Nous t'avons nourrie, tu es notre enfant, ne nous abandonnepas. »

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La Vie est sortie de ses Eaux Rouges, et a dit: — « Je ne te quitterai pas! » Elle a relui comme le soleil en s'écriant : — <: Je suis la lumière ! » — La lumière est là ! s'est-elle écriée en montrant les nuages où s'agitaient les archanges. Elle était fatiguée, le Désir lui avait brisé les nerfs , elle ne pouvait que crier: — <■ 0 mon Dieu ! » Mais Dieu l'entendait, elle a vaincu. Combien d'Esprits Angéliques , en gravissant la montagne, et près d'atteindre au sommet, ont rencontré sous leurs pieds un gravier qui les a fait rouler et les a replongés dans l'abîme ! Tous ces Esprits déchus admiraient sa constance ! ils étaient là formant un Chœur immobile et tous lui disaient en pleurant : u Courage ! « Enfin elle a vaincu le Désir déchaîné sur elle sous toutes les Formes et dans toutes les Espèces. Elle est restée en prières , et quand elle a levé les yeux , elle a vu le pied des anges revolant aux cieux.

— Elle a vu le pied des anges ? répéta Wilfrid.

— Oui , dit le vieillard.

— C'était un rêve qu'elle vous a raconté? demanda Wilfrid.

— Un rêve aussi sérieux que celui de votre vie, répondit David ; j'y étais.

Le sérieux du vieux serviteur frappa Wilfrid, qui s'en alla se demandant si ces visions étaient moins extraordinaires que celles dont Swedenborg avait écrit les relations , et qu'il avait lues la veille.

— Si les esprits existent , ils doivent agir, se disait il en entrant au presbytère , où il trouva M. Becker seul.

Cher pasteur, dit Wilfrid , Séraphîta ne tient à nous que parla forme , et sa forme est impénétrable. Ne me traitez ni de fou , ni d'amoureux ! une conviction ne se discute point. Convertissez ma croyance en suppositions scientifiques , et cherchons à nous éclairer. Demain soir nous irons tous deux chez elle.

— Eh bien! dit M. Becker.

— Si son œil ignore l'espace , reprit Wilfrid , si sa pensée est une vue intelligente qui lui permet d'embrasser les choses dans leur essence, et de les reliera l'évolution générale des mondes; si , en un mot, elle sait et voit tout , asseyons la pylhonisse sur son trépied, forçons cet aigle implacable à déployer ses ailes en le menaçant. Aidez-moi , je respire un feu qui me dévore, je veux l'éteindre ou me laisser consumer. Enfin j'ai découvert une proie , je la veux.

— Ce serait, dit le ministre , une conquête assez difficile à faire , car cette pauvre fille est...

— Est...? reprit Wilfrid.

— Folle , dit le ministre.

— Je ne vous conteste pas sa folie, ne me contestez pas sa supériorité. Cher M. Becker, elle m'a

souvent confondu par son érudition. A-t-el le voyagé ?

— De sa maison au fiord.

— Elle n'est pas sortie d'ici ! s'écria Wilfrid , elle a donc beaucoup lu?

— Pas un feuillet, pas un iota! moi seul ai des livres dans Jarvis. Les œuvres de Swedenborg, les seuls ouvrages qui fussent au château, les voici ! Jamais elle n'en a pris un seul.

— Avez-vous jamais essayé de causer avec elle?

— A quoi bon ?

— Personne n'a vécu sous son toit ?

— Elle n'a pas eu d'autres amis que vous cl Minna , ni d'autre serviteur que David.

— Elle n'a jamais entendu parler de sciences, ni d'arts ?

— Par qui ? dit le pasteur.

— Si elle disserte pertinemment de ces choses, comme elle en a souvent causé avec moi, que croirez-vous ?

— Que cette fille a conquis peut-être, pendant quelques années de silence, les facultés dont jouissait Apollonius de Thyane et beaucoup de prétendus sorciers que l'inquisition a brûlés, ne voulant pas admettre la seconde vue.

— Si elle parle arabe , que penserez-vous ?

— L'histoire des sciences médicales consacre plusieurs exemples de filles qui ont parlé des langues à elles inconnues.

— Que faire? dit Wilfrid. Elle connaît dans le passé de ma vie des choses dont j'avais seul le secret.

— Nous verrons, dit 31. Becker, si elle médit les pensées que je n'ai confiées à personne.

Minna rentra.

— Hé bien ! ma fille, que devient ton démon ?

— Il souffre , mon père , répondit-elle en saluant Wilfrid. Les passions humaines, revêtues de leurs fausses richesses , l'ont entouré pendant la nuit, et lui ont déroulé des pompes inouïes. Mais vous traitez ces choses de contes...

— Avec ou sans ta permission, mon enfant, dit le pasteur en souriant.

— Satan, reprit-elle, n'at-il pas transporté le Sauveur sur le haut du temple, en lui montrant les nations à ses pieds ?

— Les Evangélistes, répondit le pasteur, n'ont pas si bien corrigé les copies qu'il n'y ait plusieurs versions.

— Vous croyez à la réalité de ses versions, dit Wilfrid à Minna.

— Qui peut en douter quand il les raconte?

— H, il? demanda AVilfrid, qui ?

— Celui qui est là, répondit Minna en montrant le château.

— Vous parlez de Séraphîta? dit l'étranger surpris.

La jeune fille baissa la tète en lui jetant un regard plein de douce malice.

— Et vous aussi , reprit Wilfrid , vous vous plaisez à confondre mes idées. Qui est-ce? que pensezvous d'elle?

— Ce que je sens , reprit Minna en rougissant , est inexplicable.

— Vous êtes fous, s'écria le pasteur.

— À demain ! dit Wilfrid.

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