‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 5 sur 58 · M. DE TROISVILLE · texte numérisé non relu

M. DE TROISVILLE

Depuis neufans,aveclafillede la princesse Scherbelloff.

Mademoiselle Cormon tomba foudroyée ; du Bousquier la vit chanceler, il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. Josette armée de ciseaux coupa le corset serré outre mesure. Du Bousquier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle Cormon

et sur le corsage qui s'étala comme une inondation de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, la pudeur lui fit jeter un cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer six femmes à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie.

Qu'avait fait le chevalier de Valois ? Fidèle à son système, il avait couvert la retraite.

— Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à M. de Troisville en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses coups d'oeil aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà l'effet des mouvements du sang au printemps.

— Elle est venue par la pluie ce malin, dit M. de Sponde ; elle a pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution à laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.

— Elle me disait, avant-hier, qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le chevalier.

— Ah ! tu es marié? dit Jacquelin en regardant M. de Troisville qui buvait son café à petits coups.

Le ûdèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, il la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au célibataire et non au mari d'une Russe.

Tous ces petits détails furent remarqués et prêtèrent à rire. L'abbé deSponde savait le motif du voyage de M. de Troisville ; mais par un effet de sa distraction, il n'en avait rien dit, ne sachant pas que sa nièce pût porter à M. de Troisville le moindre intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage, et comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait pas eu l'occasion de se dire marié ; d'ailleurs, il croyait mademoiselle Cormon instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance. L'une des six dames descendit en annonçant que mademoiselle Cormon allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu ; mais elle devait rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée, qui venait d'avoir lieu, et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle Cormon.

— Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle poigne! dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il vous aime toujours.

Cette phrase servit de clôture à celle solennelle et terrible journée.

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Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances de cette comédie couraient dans les maisons d'Alençon, et, disons-le à la honte de celte ville, elles y causaient un rire universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides rieurs, s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magniûque résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son mystificateur involontaire pour aller déjeuner.

Cruels farceurs qui la plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte : — Madame de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui lui convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant tout le temps que vous serez à vous en arranger une en ville.

— Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous vous gênerions beaucoup.

— Ne me refusez pas, dit-elle avec un regard plein d'attrition.

— Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite à tout hasard, dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.

— Quoi, mon oncle ! vous saviez...

La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un soupir. Ni M. de Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeuner, l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus la veille, pour lui montrer dans Alençon les maisons qu'il pouvait acquérir, ou les emplacements convenables pour bâtir. Restée seule au salon, mademoiselle Cormon dit à Josette d'un air lamentable : — Mon enfant, je suis à cette heure la fable de toute la ville.

— Eh bien ! mademoiselle, mariez-vous '

— Mais, ma fille, je ne me suis point préparée à faire un choix.

— Bah ! si j'étais que de vous, je prendrais monsieur du Bousquier.

— Josette, monsieur de Valois dit qu'il est si républicain!

— Us ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs; ils prétendent qu'il volait la république, il ne l'aimait donc point, dit Josette en s'en allant.

— Cette fille a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon qui demeura seule en proie à ses perplexités. Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, était de nature à lui faire prendre un parti extrême, car les personnes dépourvues d'esprit sortent difficilement des sentiers bons ou mauvais dans lesquels elles entrent.

Chacun des deux vieux garçons avait compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille ; tous deux s'étaient promis de venir dans la matinée sa-

voir de ses nouvelles, et pousser sa pointe, en style de garçon. M. de Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse; il prit un bain, il se pansa extraordinairement. Pour la première et dernière fois, Césarine le vit mettant avec une incroyable adresse un soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, animé par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention à sa toilette, il accourut le premier. Ce sont ces petites choses qui décident de la fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo, l'arrivée de Blucher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain ; toutes ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, l'histoire les enregistre; mais personne n'en profile pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive ! La duchesse de Langeais se fait religieuse pour n'avoir pas eu dix minutes de patience; le juge Popinot remet au lendemain pour aller interroger le marquis d'Espard ; Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par Nantes, et l'on appelle ces événements des hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances du chevalier de Valois, ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette manière. Il avait vécu par les grâces, il devait mourir de leur main. Pendant qu'il donnait un dernier coup d'oeil à sa toilette, le gros du Bousquier entrait au salon de la fille désolée. Son entrée se combina avec une pensée qui lui était favorable, à travers une délibération où le chevalier de Valois avait néanmoins tous les avantages.

— Dieu le veut, se dil la vieille fille.

— Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvais; je n'ai pas voulu me fier à cette grosse bête de René pour savoir de vos nouvelles, et je suis venu moi-même.

— Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voixémuc. Jevousremercie, monsieur du Bousquier, fit-elle après une pause et d'une voix très-accentuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai donnée hier

Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin.

— Je vous portais de si grand cœur que je vous ai trouvée légère.

Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait encore regardé aucun homme dans le monde. Encouragé, le fournisseur jeta une œillade à la vieille fille.

— C'est dommage, ajouta-t il, que cela ne m'ait

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pas donné le droit de vous garder pour toujours à moi.

Elle écouta d'un air ravi.

— Évanouie, là, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante; je n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne ; et j'ai vu beaucoup de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bien qu'elles sont superbes à voir, elles n'ont qu'à se montrer, elles triomphent !

— Vous voulez vous moquer de moi, fit la vieille fdle, et ce n'est pas bien quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui m'est arrivé hier.

— Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, je n'ai jamais changé de sentiments à votre égard, et votre premier refus ne m'a pas découragé.

La vieille fllle avait les yeux baissés. II y eut un moment de silence cruel pour du Bousquier. Mais mademoiselle Cormon prit son parti; elle releva ses paupières; des larmes roulaient dans ses yeux ; elle regarda du Bousquier tendrement.

— Si cela est, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante , promettez- moi seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier mes habitudes religieuses , de me laisser maîtresse de choisir mes directeurs, et je vous accorde ma main, dit-elle en la lui tendant.

Du Bousquier saisit cette bonne grosse main pleine d'écus, et la baisa saintement.

— Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore une chose.

— Elle est accordée , et si elle est impossible, elle se fera (réminiscence de Beaujon).

— Je désire, reprit la vieille fdle, que notre mariage se fasse dans le plus bref délai , que toute la ville le sache ce soir. Puis... (elle hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché que je sais être énorme , car le mensonge est un des sept péchés capitaux; mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons tous deux pénitence...

Us se regardèrent tous deux tendrement.

— D'ailleurs, peut-être rentre-t-il dans les mensonges que l'Eglise nomme officieux...

— Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel bonheur! — Hé bien! mademoiselle? dit-il à haute voix.

— Il faudrait , reprit-elle, que vous pussiez prendre sur vous...

— Quoi?

— De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre nous...

— Charmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un homme qui se dévoue , on ne fait ces sacrifices que pour une créature adorée pendant dix ans.

— Malgré mes rigueurs, donc ? lui dit-elle.

— Malgré vos rigueurs, oui.

— Monsieur du Bousquier, je vous avais mal

jugé-

Elle lui relendit sa grosse main rouge, que rebaisa du Bousquier. En ce moment, ia porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent qui entrait, et ils aperçurent le délicieux , mais tardif chevalier de Valois.

— Ah ! dit-il en entrant , vous voilà debout, belle reine!

Elle sourit au chevalier , et sentit au cœur une pression. M. de Valois était remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de Lauzun entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.

— Eh! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se croyait sur du succès , M. de Troisville et l'abbé de Sponde examinent votre maison comme des toiseurs.

— Ma foi , dit du Bousquier , si M. le vicomte de Troisville en veut, elle est à lui pour quarante mille francs. Elle me devient fort inutile ! Si mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache. — Mademoiselle, puis-je le dire? — Oui! — Hé bien, soyez le premier, mon cher chevalier, à qui j'apprenne...

Mademoiselle Cormon baissa les yeux.

— L'honneur, dit l'ancien fournisseur, la faveur que me fait mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret depuis quelques mois. Nous nous marions dans quelques jours, le contrat est rédigé, nous le signerons demain. Vous comprenez que ma maison de la rue du Cygne me devient inutile. Je cherchais sous main des acquéreurs , et l'abbé de Sponde , qui le savait, a naturellement conduit chez moi H. de Troisville...

Ce gros mensonge avait une telle couleur de vérité que le chevalier y fut pris. Mon cher chevalier était comme la revanche prise par Pierre-Ie Grand à Pultawa de toutes ses précédentes défaites. Du Bousquier se vengeait là délicieusement de mille traits piquants qu'il avait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un geste de jeune homme, il se passa la main dans son faux toupet comme si c'était une chevelure véritable, et il l'enleva.

— Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air agréable, et souhaite que vous finissiez comme les contes de fées : Ils furent très-heureux et eurent beau — coup D'ENFANTS! Et il massait une prise de tabac. — Mais , monsieur, vous oubliez que vous avez un faux toupet , ajouta-t-il d'une voix railleuse.

Du Bousquier rougit , car il avait le faux toupet à dix pouces de son crâne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du crâne et baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança le plus venimeux

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regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie.

— Canailles d'aristocrates qui m'avez dédaigné, je vous écraserai quelque jour ! pensait-il.

Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais mademoiselle Cormon n'était point fille à comprendre la connexilé que mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet. D'ailleurs, reùt-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. M. de Valois vit bientôt que tout était perdu. En effet, l'innocente fille, apercevant ces deux hommes muets, voulut les occuper.

— Faites donc tous deux un piquet , dit-elle sans y mettre de malice.

Du Bousquier sourit , et alla, comme futur maître du logis , prendre la table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eut perdu la tète, soit qu'il voulut rester là pour étudier les causes de son désastre , et y remédier, se laissa faire comme un mouton qu'on mène à la boucherie ; il avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse atteindre un homme; un gentilhomme pouvait être étourdi à moins.

Bientôt le digne abbé de Sponde et M. de Troisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit son oncle à part, lui dit sa résolution à l'oreille, et apprenant que la maison de du Bousquier convenait à M. de Troisville, elle pria celui-ci de lui rendre le service de dire que son oncle la savait à vendre; elle n'osa pas confier ce mensonge à l'abbé , de peur d'une distraction. Le mensonge prospéra mieux que si c'eut été une action vertueuse.

Dans la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 18lo. Les uns riaient ; les autres admettaient le mariage; ceux-ci le blâmaient, ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d' Alençon en fut heureuse, c'était une conquête. Le lendemain, chez les Cordes, le chevalier de Valois dit un mot cruel.

— Les Cormon finissent comme ils ont commencé; d'intendant à fournisseur, il n'y a que la main !

Le nouvelle du choix fait par mademoiselle Cormon atteignit au cœur le pauvre Athanase; mais il ne laissa rien transpirer des horribles agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage, il était chez M. du Ronceret , où sa mère faisait un boston; madame Cranson regarda son fils dans une glace, elle le trouva pâle, mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement de ce mariage ; mademoiselle Cormon était une carte sur laquelle il jouait sa vie , le froid pressentiment d'une catastrophe l'enveloppait déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont fait un fardeau trop lourd pour les

épaules et pour le front, qu'une espérance longtemps caressée dont les réalisations apaiseraient le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni en Dieu malgré sa puissance, alors il se brise. Athanase était un fruit de l'éducation impériale. La fatalité, celte religion de l'empereur, descendit alors du trône jusque dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collège. Athanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Ronceret avec une stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indifférence, que madame Granson crut s'être trompée sur les sentiments de son fils. Cette apparente insouciance expliquait son refus de faire à ce mariage le sacrifice de ses opinions libérales, mot qui venait d'être créé pour l'empereur Alexandre, et qui procédait, je crois, de madame de Staël, par Benjamin Constant.

A compter de celte fatale soirée, Athanase alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarlhe , sur une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins; la rivière égaie les prairies, les bords de la Sarthe sont garnis d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il ne manque pas des grâces décentes qui distinguent la France, où les yeux ne sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés par de trop constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province, personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit défaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail, un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude animée par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du soleil prinlanier.

Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier et qui recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson : — Votre fils a quelque chose.

— Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.

Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme ceux qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de toutes les idées , de tous les plaisirs de la province, intéressait peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas une âme qui sympathisa avec celle d'Alhanase; pas une femme, pas un ami, ne vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta dans la Sarlhe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là . combien de mal-

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heurs n'aurait pas enfantés celte rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés ! Elle y vint cependant.

L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit d'une aventure assez extraordinaire qui , vers 1799, avait commencé à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fille de Paris , belle comme les anges , avait été chargée par la police de se faire aimer du marquis deMontauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons pour commander les Chouans; elle l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son expédition de Morlagne : elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette fantastique personne , ce pouvoir de la beauté sur l'homme, tout dans l'affaire de Marie de Verneuil et du marquis de Monlauran, éblouit Suzanne; elle éprouva dès l'âge de raison un désir de se jouer des hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à traverser sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste; elle voulut voir Fougères où s'était dénouée l'aventure de M. deMontauran , et parcourir le théâtre de celte guerre pittoresque dont les tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien métamorphosée que personne ne^la reconnût; elle comptait en un seul moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer au pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour le génie ce qu'était , au moyen âge, le cheval de combat et l'armure que Rebecca procure à Ivanhoë.

Un mois se passa dans les plus étranges alternatives , relativement au mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules qui nièrent le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirmèrent. Au bout de quinze jours, le parli des Incrédules reçut un vigoureux échec : la maison de M. du Bousquier fut vendue quarante -trois mille francs à M. de Troisville, qui, ayant racheté la terre de Troisville, ne voulait qu'une maison fort simple à Alençon ; il devait aller plus lard à Paris quand la princesse Scherbellof serait décédée; il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'occupanl à bâtir Troisville. Ceci semblait positif. Les Incrédules ne se laissèrent pas accabler; ils prétendirent que, marié ou non , du Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était revenue qu'à vingtsept mille francs. Les Croyants furent battus par celte péremptoire observation des Incrédules. M. Choisnel , le notaire de mademoiselle Cormon, n'avait pas encore entendu parler du premier mot relativement au contrat, dirent les Incrédules. Les Croyants, fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire signalée sur les Incré-

dules. M. Lepressoir , notaire des libéraux, vint chez mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à M. Choisnel ; il lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes, et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire Gt si bien auprès de la noble fdle , qui croyait avoir mal jugé la belle âme du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts : elle sacrifia son notaire à l'amour ! Néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule traînait le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs lettres anonymes. Elle apprit , à son grand étonnement , que Suzanne était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque chose dans de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait appris le mariage futur de du Bousquier, avoua sa ruse, renvoya mille francs à l'Association, el desservit fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une séance extraordinaire, où Ton prit un arrêté portant que le bureau ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés avec friandise, les bans se publiaient aux églises et à la mairie. Athanase dut préparer les actes !

Par mesure de pudeur publique et de sûreté générale , la fiancée alla au Prébaudel, où du Bousquier , flanqué d'atroces et somptueux bouquets , se rendait le matin et revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste journée de juin , à midi , le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquier, disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez eux à la mairie, de la mairie à l'église dans une calèche, magnifique pour Alençon , que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une espèce de calamité. Le sellier de la porte de Séez jeta les hauls cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient les raccommodages. Alençon vil avec effroi le luxe s'introduire dans la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'inva-

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sion des mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité pour donner quelques dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en Normandie effrayèrent aussi beaucoup.

— Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent chercher.

Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province , la richesse des nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans un stérile entassement. Enfin , la meurtrière prophétie de la vieille fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait gagnée quarante jours avant le mariage. Rien ne la put sauver. Madame Granson , Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la ville remarqua que madame du Rousquier était entrée à l'église du pied (fauche! présage d'autant plus horrible, que déjà le mot côté gauche prenait une acception politique. Le prêtre, chargé de lire la formule, ouvrit, par hasard , son livre à l'endroit du De profundis. Ainsi ce mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses, si foudroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en pis. Il n'y eut point de noces, car les nouveaux mariés partirent pour le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des coutumes provinciales, se disaiton. Le soir, Alençon commenta toutes ces niaiseries, et il y eut un déchaînement assez général chez les personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font toujours en province , et que la société considère comme lui étant dues. La noce de Mariclle et de Jacquelin se fit gaiement; ce furent les deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.

Du Rousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer et moderniser l'hôtel Cormon ; il avait décidé de passer deux saisons au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Rousquier allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Celte peur s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du Rousquier venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un tilbury attelé d'un nouveau cheval , ayant à ses côtés René en livrée. Le premier acte de son administration avait été de placer toutes les économies de sa femme en rentes sur le grand-livre, lesquelles étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune personnelle presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces foudroyants présages, ces

innovations perturbatrices furent dépassées par un événement qui se rattachait à ce mariage, et le fit paraître encore plus funeste.

Le soir même de la célébration , Athanase et sa mère se trouvaient après leur dîner devant un petit feu de bourrées, nommées des régalades , et que la servante leur allumait au dessert dans le salon.

— Eh bien ! nous irons ce soir chez M. du Ronceret, puisque nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu ! je ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Rousquier, ce nom-là me déchire les lèvres.

Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint ; il ne pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui pansait sa blessure sans la guérir.

— Maman , dit-il en reprenant un peu de sa voix d'enfance tant elle était douce, de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années ; ma chère maman , ne sortons pas encore , il fait si bon là , devant ce feu !

La mère entendit , sans la comprendre , cette suprême prière d'une mortelle douleur.

— Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi , écouter tes projets , que de faire un boston où je puis perdre mon argent.

— Tu es belle ce soir, j'aime à le regarder. Puis je suis dans un courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons tant souffert.

— Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que tes ouvrages réussissent. Moi je suis faite à la înisère; mais toi, mon trésor, voir la belle jeunesse passée sans plaisir! rien que du travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une mère, elle me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous?

Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre Athanase, de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. II y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front , avec la sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.

— Je ne réussirai jamais, dit-il.

— Rah ! Ne vas-tu pas te décourager ? Comme tu le dis, la pensée peut tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et une volonté forte, Luther a bouleversé l'Europe ! Eh bien ! tu t'illustreras ; et tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le mal. N'as-lu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu, je te comprends plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la moindre de les pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes mouvements.

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— Je ne réussirai pas ici, vois-tu , maman, et je ne veux pas te donner le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh ! ma mère, laisse-moi quitter Àlençon, je veux aller souffrir loin de toi.

— Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante , s'il le faut ; qui se cachera pour ne pas te nuire, si tu le demandais, et qui ne l'accuserait point d'orgueil ; non, non, Athanase , nous ne nous séparerons jamais.

Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la vie.

— Je le veux cependant, reprit-il; sans cela, tu me perdrais... Cette double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. 11 vaut mieux que je vive, n'est-ce pas?

Madame Granson regarda son fils d'un air hagard : — Voilà donc ce que tu couves ! On me le disait bien. Ainsi, lu pars!

— Oui.

— Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il le faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de dessous, il faut que je te les donne.

Athanase pleura.

— C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant , je vais te conduire chez le président. Allons...

Ils sortirent, Athanase quitta sa mère sur le pas de la porte de la mai§on où elle allait passer la soirée; il regarda longtemps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il s'y colla, il éprouva la plus frénélique des joies quand, au bout d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant : grande indépendance en cœur !

— Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la Sarthe.

Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire : il passa dans les villes émues à son nom ; il entendit les applaudissements de la foule ; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée, il s'élança radieux dans ses radieux triomphes, il se dressa sa statue. Cette magie avait été possible pendant un moment, et maintenant, elle s'était à jamais évanouie. Il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier banquet olympique. 11 s'était attaché à son bel arbre comme à un ami ; dans ce moment suprême, il i'étreignit; puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote , et la boulonna. II était à dessein sorti sans

chapeau. Il alla reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis longtemps; il s'y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en fit très-peu.

Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une lettre. Madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mois : Ma bonne mère, Je suis parti ; ne m'en veux pas!

— lia fait là un beau coup ! s'écria-1-elle. Et son linge, et de l'argent ! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants, ça se croit toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha tranquille.

La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps. Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille.

La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien , un grand retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie n'avait pas un seul protecteur, le lendemain de sa mort, mille voix s'écrièrent : — « Je l'aurais si bien aidé, moi ! » Il est si commode de se poser charitable gredi». Ce suicide fut expliqué par le chevalier de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites circonstances, et confirma les récits de M. de Valois. L'histoire devint touchante, quelques femmes pleurèrent.

Madame Granson eut une douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les trésors de celte vie Irop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe dont la douleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle corde du coeur est alors à jamais coupée.

Avant que madame du Bousquier ne revint à la ville, la présidente du Ronceret, l'une de ses bonnes amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les

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roses de sa joie, lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble ! Le regard de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur; c'était à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches dans un rayon; madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait prédit, souhaité le malheur.

Le soir même de la catastrophe, madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la ville, et qui tenait pour le desservant de Saint- Léonard , frémit en songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agité d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins , qu'il donnait à filer à toutes les femmes , à toutes les filles pauvres de la ville, afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa salle où la mère désolée reconnut , en voyant le souper du curé , la frugalité de son propre ménage.

— Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en larmes sans pouvoir achever.

— Je sais ce qui vous amène , répondit le saint homme ; mais je me fie à vous, madame , et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...

— Oui, oui , comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du curé et la baisant.

Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse par quatre jeunes gens , les camarades les plus aimés d'Alhanase. Il s'y trouvait quelques amies de madame Granson , groupe de femmes noires et voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques confidences de ce beau génie expiré. Quatre torches éclairaient la bière couverte d'un crêpe. Le curé , servi par un discret enfant de chœur, dit une messe mortuaire. Puis le suicide fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le

curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété du fils.

Quelque temps après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur, et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sur ce peuplier; peut-être aussi désiraitelle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois! Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. Disons-le souvent : il est absurde de vouloir ramener les sentiments à des formules identiques ; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont propres , et prennent sa physionomie. Ainsi, l'amour et la douleur offrent des expressions différentes chez chaque être , comme dans tous les lacs l'eau se trouve originalement encadrée ; mais il est déraisonnable de nier un lac qui ne ressemble pas aux autres ; l'on peut seulement mesurer sa contenance ; et dire : il y a tant de pieds d'eau. Madame Granson vit de loin une femme qui s'écria : — Cest donc là! Une seule personne pleurait là, comme y pleura la mère. Cette créature était Suzanne. Arrivée le malin à l'hôtel du More, elle avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi ne pensent jamais les riches. Elle eût envoyé quelques mille francs en écrivant dessus : Argent dû à votre père par un camarade qui vous le restitue. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant son voyage.

La courtisane aperçut madame Granson , et s'éloigna précipitammenten lui disant :— Je l'aimais! Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux; puis ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ebouriffé, le chevalier de Valois n'existait

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plus ! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même , indifférente à l'élégance! Les têtes de nègres pâlirent en s'encrassant, les rides se plissèrent, se noircirent; la peau se parchemina; les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liséré de velours noir; le gilet se montra sillonné de roupies oubliées , et qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne; le coton des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé; la jaune tristesse siégea sur ce front et glissa des teintes brunes au fond des rides ; les ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combien l'âme a de puissance sur le corps , puisque l'homme blond , le cavalier, le jeune premier mourut, quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, et déshonoré par des roupies qui profitaient de la gouttière située au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait autrefois de lui-même, et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut écrasé par \in calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit ; mais ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les calembours du conservateur des hypothèques. 31. du Coudrai , voyant cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares ; mais l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes ses espérances ; il mangea toujours effroyablement; mais il prépara mollement ses prises. Vous devinerez tout, en apprenant que 31. de Valois s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il vint chez le marquis de Cordes avec un mollet devant son tibia. Cette banqueroute des grâces était horrible, je vous jure; elle frappa tout Alençon. Ce quasi -jeune homme devenu vieillard; ce personnage qui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu, guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la république impuissanle l'emportait sur la vail-

lante aristocratie et en pleine restauration ; la forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur! une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il passa pour un libertin. Les libéraux lui jetèrent les enfants trouvés de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta très-orgueilleusement; il en rit, il dit : — Ce bon chevalier, que vouliez-vous qu'il fil? Il plaignit le chevalier, le mil dans son giron , ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent le salon Cormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon. La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile influence de du Bousquier, la fatale opinion qui n'était ni vraiment libérale, ni résolument royaliste, et qui enfanta les 221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la Royauté, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit parlementaire qu'exercent des assemblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut hardiment libéral.

A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut devant sa nièce; mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes, à laquelle il avoua que, folie pour folie, il eut préféré le chevalier de Valois à monsieur du Bousquier. Jamais le cher chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux éteints : — Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis cinquante ans ! 3Ies bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de mourir, la république m'apparait encore sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile !

— Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse : elle cherche la liberté, mais elle trouve le plus horrible des despotismes, celui de la canaille impuissante; elle n'est pas punie par où elle a péché.

— Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais mon bréviaire!

Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder en méditant, de même le bon

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abbé ne put obtenir le même élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait fait planter un jardin anglais!

— C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire à son mari.

Celte restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée à la moderne, rendit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus aussi bien. M. du Coudrai prétendit qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la province y respirait encore ; mais l'intérieur de la maison révélait le fournisseur du Directoire : C'était le mauvais goût de l'agent de change, des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui parut inouï : puis quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des lampes astrales !

L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons et la profane musique des fêles mondaines dans cette sainte maison ! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie. Puis, le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le grand-vicaire devina du Bousquier : il frémit de son ton impérieux; il aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur élait seule écoutée par Jacquelin devenu exclusivement cocher, par René le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs de la

vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. 11 faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au-delà? Les souffrances les plus vives ne viennentelles pas du libre arbitre contrarié? Ces commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour elle; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque nouvel empiétement. Celte chambre, si longtemps déserte, entendit le soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud, qui distingue les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur humain. Bose- Marie-Vicloire craignait tant, en déplaisant à son époux, en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait un homme plus difficile à tromper que toute la ville ! Le chevalier de Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il pensait nuit etjour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur.

Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa nièce; il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît eu pensant à la succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot intolérance par le mot fermeté de principes, si vous ne voulez pas condamner dans l'âme catholique du grand-vicaire le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine du père de Jeauie Dcans, si vous voulez reconnaître dans l'église romaine le potiùs mort quàm fœdari que

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vous admirez dans l'opinion républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'église, le curé fauteur du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix, là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. M. de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez M. du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le Romain catholique capable de s'écrier avec Corneille :

Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!

L'abbé mourut quand expira l'orthodoxie dans le diocèse.

En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies qu'elle lui avait livrées ; il le lui fit employer à l'acquisition de biens conligus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus considérables du déparlement, car les terres appartenant à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il garda tous ses capitaux à Paris où il faisait quatre voyages par an. Mais à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche du département de l'Orne.

Cet hommehabile, l'éternel candidat deslibéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles électorales livrées sous la restauration, et qui ostensiblement répudiait les libéraux en voulant se faire élire comme royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration malgré le secours delà congrégation et de la magistrature ; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur lesacerdoce par les trompeusesapparences d'une piété bien jouée : il accompagna sa femme à la messe, il donna de l'argent pour les convents de la ville, il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la ville, le département ou l'Etat. Secrètement soutenu par les libéraux, protégé par l'Eglise, demeurant royaliste constitutionnel; il

côtoya sans cesse l'aristocratie du déparlement pour la ruiner, et il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobilières et par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les améliorations que la noblesse, la pairie et le ministère devaient inspirer , diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporla dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les questions d'agrandissement pressenties parduBousquier qui les faisait proposer par le parti libéral auquel il s'adjoignait au plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa le département. Il accéléra la prospérité de la province en haine des familles logées sur la route de Bretagne ; il préparait ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les Gordes, au sein desquels un jour il put enfoncer un poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de point d'Alençon ; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de la masse, en faisant ce que la royauté ne faisait point, du Bousquier ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre les réalisations que souvent les gens entreprenants mais gênés sont forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier. Ce Laffitte sans générosité commanditait toutes les inventions nouvelles en prenant ses sûretés; il faisait très-bien ses affaires en faisant le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques ; il suggérait les pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponls nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur son autorité ; les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien du pays exigeait que la préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie ; enfin, il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent le Journal des Débats et M. de Chateaubriand contre le trône, ingrate opposition basée sur des intérêts ignobles , et qui fut une des causes du triomphe de la bourgeoisie et du journalisme en 1830.

Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente , eut-il le bonheur de voir passer le convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans la province désaffectionnée par les miiles causes qui se trouvent encore incomplètement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de satisfaire sa vendetta , renversa lui-même le drapeau blanc de la mairie, aux applaudissements du

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peuple. Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avènement de la branche cadette était le triomphe de la révolution; pour lui, le triomphe du drapeau tricolore était la résurrection de la Montagne qui, cette fois, allait abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine , en ce que son action serait moins violente. La pairie sans hérédité, la garde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorais réclamée par le plus bourgeois des avocats, l'Eglise catholique privée de sa suprématie, toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour lui la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme est receveur-général; il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec M. de Folmon , l'ancien intendant de la duchesse douairière d'Orléans. On lui donne quatrevingt mille livres de rente. Aux yeux de son pays, monsieur un Bousquier est un homme de bien, un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon , qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres , vit en dix ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires , effrayés d'abord de voir le prix des choses augmenter, reconnurent plus lard que cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus. Le mot prophétique du président du Ronceret, Du Bousquier est un homme très- fort , fut adopté par le pays. Mais malheureusement pour sa femme, ce mot était un horrible contre-sens. Le mari ne ressemblait en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral au dehors, si bon homme , animé de tant d'amour pour son pays, était despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si profondément astucieux , hypocrite , rusé , ce Cromwell du Val-Noble, se comporta dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bcrnadotle , il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois, se trouvaient ainsi justifiées; mais la bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magislrature et le parti-prêtre, comme disait le Constitutionnel, donnèrent tort à madame du Bousquier. M. du Bousquier l'avait épousée si vieille!

disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme , car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient : — Mais vous êtes folle , ma chère , vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait votre mort ! Puis, beaucoupd'hommesqui rattachaient, comme M. du Coudrai , leurs espérances au triomphe de du Bousquier, faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était assassinée par ces phrases cruelles :

— Vous êtes bien heureuse , ma chère , d'avoir épousé un homme capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.

— Votre mari vous rend la reine du pays , ma belle. Il ne vous laissera jamais dans l'embarras, celui-là ! 11 mène tout dans Alençon.

— Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de peine pour le public, et qu'il...

— Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les femmes vous envient votre mari.

Mal jugée par le monde , qui commença par lui donner tort, la chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée qui lui becqueta toujours le cœur : J'aimais le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort de son oncle dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques et religieuses de la maison Cormon.

Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre , comme chez madame Granson ; mais il s'étendit , chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir lentement imbibée. Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise; carie chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain était difficile à surprendre; son salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule,

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il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille.

Pour plaire à son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes , où elle n'allait plus; mais quand son mari la laissait seule pendant ses séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de Spondc, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir de Saint-Léonard , où elles avaient entendu une messe noire, dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en celte circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble , en causant du cher défunt, de Saint- Léonard au Cours; et du Cours, elles atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.

— Eh bien! chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix émue, nous avons perdu notre saint ami, nous avons épousé votre deuil ; oui, votre

perte est aussi vivement sentie ici que chez vous

mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.

Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur le sien , le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Etes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.

— Oui , dit-elle en baissant les yeux.

En entendant ce oui, madame de Troisville , la fille de la princesse Scherbellof et madame Choisnel vinrent se joindre au chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les clames et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. « Nous la tenons, sachons le mot de l'énigme! "était une phrase écrite dans les regards que ces personnes se jetèrent.

— Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous faudrait des enfants, un beau garçon comme mou neveu...

Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.

— J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire , que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.

— Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années d'enfer !

Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et la bonne madame Choisnel qui entortillèrent si bien la pauvre vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son ménage. .Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et comme elle était restée bestiole, elle amusa ses confidentes par de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger mariage de [mademoiselle Cormon fit rire toute la ville bientôt initiée aux perfidies de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle ; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde l'admira. Cette pauvre madame du Bousquier remplaça cette bonne demoiselle Cormon. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux et ridicule; mais le ridicule finit par s'affaiblir, et quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis, à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes avoir droit à la retraite. Celte circonstance envenima la haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance. Madame du Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison. Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du Bousquier, qui venait de créer le Courrier de l'Orne, y fil insérer l'annonce suivante : 7/ sera délivré une inscription de mille francs de rente à la personne qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de Pombreton, avant, pendant ou après rémigration.

Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y vit des avantages : ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme le plus remarquable de la ville, que de vivre seule ? Du Bousquier était encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins qu'adorent les célibataires; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins intéressé que ne l'est celui des servantes, des

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confesseurs, et des capteurs de successions. En reconnaissant des péchés innombrables dans tous ses désirs de mariage, peut-être vit-elle dans son mari l'instrument de la colère céleste, et se regarda- 1clle comme justement punie ainsi des malheurs qu'elle avait causés à madame Granson, de la mort anticipée de son oncle , des misères d'Athauase. Obéissant à celte religion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles s'administre la correclion, elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au confessionnal ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en demandant pardon ù Dieu des apostasies de son mari qui pensait le contraire de ce qu'il disait, et qui souhaitait la mort de l'aristocratie, celle de l'Eglise, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en ellemême tous ses sentiments froissés, mais forcée par le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien, et attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être l'habitude engendra , sa vie fut un contre-sens perpétuel. Elle aimait un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions. Elle était aux anges quand du Bousquier mangeait les confitures qu'elle avait faites, quand il trouvait le diner bon ; elle veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur- une table, et que René voulut la jeter, madame disait : — Laissez cela ; monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il en voyage, elle s'inquiétait du manteau , du linge; elle prenait pour son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait au l'rébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard , à la manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l'embrassait sur le front , et lui disait : — Tu es une bonne femme! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rosc-Marie-Vicloire , car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi complèie que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes-constitutionnelles ; elle frémissait en prévoyant la perte de l'Eglise; clic risquait parfois un mot stupide, une observation que du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire au dehors, en se

résignant à mener une vie purement animale. Elle eut alors une soumission d'esclave , et regarda comme une œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari. L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre murmure. Un jour arriva donc où cette brebis craintive chemina dans la voie que lui traça le berger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, elle se livra aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni à ses pompes , ni à ses œuvres, et offrit la réunion des vertus chrétiennes les plus pures. Du Bousquier fut certes l'un des hommes les plus heureux du royaume de France, sans compter ceux de Navarre.

— Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir , dit le cruel conservateur destitué , qui dinait cependant chez elle deux fois par semaine.

Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de la mère de Suzanne. Le chevalier mourut quand s'exila la monarchie, en août 1830. 11 alla se joindre au cortège du roi Charles X à Nonancourt , et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville et les Cordes. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui cinquante mille francs , somme à laquelle montaient ses économies et le prix de sa rente ; il l'offrit à l'un des fidèles amis du roi pour la lui transmettre, en objectant sa mort prochaine, en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté , qu'enfin l'argent du dernier des Valois appartenait à la couronne par droit d'aubaine. On ne sait si la ferveur de ce zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son beau royaume de France sans emporter un liard, et qui fut certes attendri par le dévouement du chevalier ; mais il est certain que Césarine, légataire universelle de M. de Valois, recueillit à peine six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon aussi cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira quand Charles X toucha la terre étrangère.

Madame du Val-Noble et son protecteur, qui craignait alors les vengeances du parti libéral , se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois, Suzanne désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs; le portrait de la princesse Coritza valait à lui seul celte somme. Deux ans après, un jeune élégant qui avait entrepris une collection des belles tabatières du dernier siècle , obtint de Suzanne celle du chevalier que recommande une façon merveilleuse. Ce bijou confident des plus belles amours du monde, et le plaisir de

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toute une vieillesse , se trouve donc exposé dans une espèce de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux , la tête du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.

Quandcette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et de les faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus , en les léguant à des mains fraternelles , elle aurait rendu d'énormes services à la portion chevaleresque et amoureuse du public ; mais elle renferme une moralité bien plus élevée. Cette histoire ne démontret-elle pas la nécessité d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas de la sollicitude si éclairée de M. le ministre de l'instruction publique, la création de chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes anciens ; et cependant nous sommes dévorés par les mythes , ils nous pressent de toutes parts; ils servent à tout, ils expliquent tout ; ils sont , selon l'Ecole Humanitaire , les flambeaux de l'histoire, ils doivent sauver les empires de toute révolution , paur peu que les professeurs d'histoire fassent descendre les symboles expliqués dans les masses départementales ! Si mademoiselle Cormon eût été lettrée , s'il eût existé dans le déparlement de l'Orne un professeur d'an-

thropologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait peut-être recherché pourquoi le poëte italien nous montre Angélique préférant Médor , qui était un blond chevalier de Valois , à Roland, dont la jument était morte, et qui ne savait que se mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes, qui détruisent tout sans rien produire? Nous publions, en déclinant la responsabilité, celte opinion d'un élève du grand Ballanche.

Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes de nègres en diamants. Vous pouvez voir madame du Val-Noble à l'Opéra. Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Valois, elle a presque l'air d'une femme comme il faut.

Madame du Bousquier vit encore; n'est-ce pas dire qu'elle souffre toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle les femmes se permettent des aveux , elle a dit en confidence à madame du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.

Paris, octobre i836.

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