LES DÉCEPTIONS
Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle à manger.
— Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre; il est parti d'AIençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il a couru presque comme Pénélope ! Faut-il lui donner un verre de vin?
— Qu'a-t-il pu arriver, Josette? mon oncle serait-il
— Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes de sa maîtresse.
— Vite ! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières lignes , que Jacquelin attelle Pénélope. — Arrange-toi, ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous retournons à la ville...
— Jacquelin! cria Josette, poussée par l'air de visage qu'avait pris mademoiselle Cormon.
Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant : — Mais, mademoiselle, Pénélope mange son avoine.
— Hé! qu'est-ce que cela me fait! je veux partir à l'instant.
— Mais , mademoiselle , il va pleuvoir !
— Eh bien! nous serons mouillés.
— Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette, piquée du silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.
— Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang ! Regardez comme vous êtes rouge.
— Je suis rouge, Josette ! dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombait , et qui lui offrit l'image de ses traits doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais être laide! —Allons, Josette, allons ma fille, habille-moi. Je veux être prête avant que
Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux remettre mes paquets dans la voiture , je les laisserai ici , plutôt que de perdre une minute.
Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que M. de Troisville, ancien militaire au service de Russie, petitfils d'un de ses meilleurs amis , souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait l'hospitalité , en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis XV. L'ancien vicaire-général épouvanté priait instamment sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard ; M. de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée.
A la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins de l'effarouchement de leur maîtresse , se tenaient cois en attendant ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs instructions, pour la première lois de sa vie, mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet, leur dit un comme vous voudrez! qui les frappa de stupéfaction ; car leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses fruits, et les enregistrait par sortes afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque espèce de fruit.
— Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maitresse voler par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.
Bientôt, malgré une pluie battante , mademoiselle sortit du Prébaudet , laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom , avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonne d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument étonnée, tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir M. de Troisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que quarante ans; qu'un militaire devait être immanquablement garçon; elle se promettait, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis M. de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope galopât , mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il
n'avançait pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon qui s'appelle la rue Saint-Biaise en y entrant du côté de Mortagnc; vers l'hôtel du More, elle prend le nom de la rue de la porte de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne.
Siledépartdemademoiselle Cormon faisait grand bruit dans Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin , l'heure matinale, les paquets sens dessus dessous, enfin la conversation animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les biens de M. de Troisville se trouvaient situés entre Alençon cl Mortagne; Josette connaissait les branches diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par mademoiselle en atteignant le pavé d'AIençon avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le M. de Troisville attendu devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon, ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.
— Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe de rien! Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne tenait à son visage !
N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les vieilles filles deviennent comme Richard III , spirituelles, féroces, hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent plus rien?
Aussitôt la ville d'AIençon , instruite en un moment, du haut de la rue Saint-Biaise jusqu'à la porte de Sécz, de ce retour précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands, les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots : — Mademoiselle Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages.
En ce moment , Jacquelin quittait le banc de bois , poli par un procédé qu'ignorent les ébénistes, où il était assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut, fermée en signe de deuil; car pendant l'absence de mademoiselle Cormon , l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour J'abbé de Sponde. M. de Valois payait sa dette en
l'invitant à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue ; la bête, qui connaissait les êtres, tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas endommager le massif de fleurs; Jacquelin reprit la jument par la bride et mena la voiture devant le perron.
— Mariette! cria mademoiselle Cormon.
Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.
— Mademoiselle.
— Ce monsieur n'est pas venu ?
— Non , mademoiselle.
— El mon oncle ?
— Mademoiselle, il est à l'église.
Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche dnperron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie de la carriole, et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marche-pied en fer et à double maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron., elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.
— Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte el venez ici.
— Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa près de la carriole.
— Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu ? dit mademoiselle Cormon en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une personne excédée de fatigue.
— Mais je n'ai rin, dit Mariette en se mettant les poings sur les hanches; Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur l'abbé dîne tous les jours en ville; hier je suis allée le quérir chez mademoiselle de Gordes.
— Où est-il donc?
— Monsieur l'abbé? il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.
— Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au marché? Mariette, vas-y; sans jeter l'argent , n'épargne rien , prends-y tout ce qu'il y aura de bien , de bon , de délicat. Va l'informer aux diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses des rus de la Brillante. Quelle heure est-il?
— Neuf heures , quart moins.
— Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller; la personne qu'attend mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre ; s'il fallait lui donner à déjeuner , nous serions de jolis cœurs.
Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et
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regarda Jacquelin d'un air qui voulait dire : Mademoiselle va mettre la main sur un mari , de cette fois.
— A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à coucher monsieur de Troisville.
Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée ! voir à coucher monsieur de Troisville (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La vieille fille était inondée d'espérance.
— Voulez - vous le coucher dans la chambre verte ?
— Celle de monseigneur l'évêque ? non, elle est trop près de la mienne , dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur , qui est un saint homme.
— Donnez-lui l'appartement de votre oncle.
— D est si nu , que ce serait indécent.
— Dam! mademoiselle, faites arranger en deux temps un lit dans votre boudoir ; il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe.
— Tu as raison, Josette. Eh bien! cours chez Moreau ; consulte avec lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur de Troisville s'en aperçoive, au cas où mousieurdeTroisville nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne s'y engage pas, je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte, quoique monsieur de Troisville soit cependant bien près de moi.
Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.
— Explique tout à Jacquelin , s'écria-t-elle d'une voix formidable et pleine d'épouvante , qu'il aille lui-même chez Moreau ! Ma toilette donc !... Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon oncle pour le recevoir ! Oh ! mon oncle, mon oncle ! Viens, Josette, tu vas m'habiller.
— Mais Pénélope ! dit imprudemment Josette. Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent
pour la seule fois de sa vie : — Toujours Pénélope ! Pénélope par ci, Pénélope par là ! Est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse?
— Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine !
— Eh! qu'ellecrève ! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie , pensa-t-elle.
En entendant ce mot qui lui parut un homicide , Josette resla pendant un moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit sa maîtresse.
— Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole de Josette.
Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était déjà
sens dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir : la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les flancs rentrés ; l'heure matinale , les paquets en désordre , et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le principal tapissier d'Alençon , rue de la porte de Séez, à deux pas de l'église , pour y chercher un lit , il y eut matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur la Promenade; elle occupa tout le monde, et mémo mademoiselle de Gordes , chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si capitaux , que quelques bonnes femmes disaient : — Mais c'est la fin du monde !
Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par cette phrase : — Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon?
L'abbé de Sponde, questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement qu'il attendait M. le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de Russie pendant l'émigration , et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures, le télégraphe labial joua dans la ville, où il passa pour constant que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé un mari par correspondance; elle allait épouser le vicomte de Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame Granson. C'était un simple lit de repos chez M. du Ronceret où dînait du Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents francs. Généralement on disait que c'était vendre la peau de l'ours. Plus loin , les carpes avaient renchéri ! Mariette s'était jetée sur le marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Biaise , Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le receveur-général. Néanmoins , il était authentique à la préfecture que la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui demeurait au coin de la rue de Séez, fut assez osé pour venir demander s'il était arrivé quelque choseà la voilure de mademoiselle Cormon, afin de savoir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Biaise jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin, l'énélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa maîtresse, vivait encore, mais qu'elle paraissait souffrante. Sur toute la route de Bretagne , le vicomte de Troisville était
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un cadet sans le sou, car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville , pair de France qui avait deux enfants; ce mariage était une bonne fortune pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon ; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa forlune. Mais dans la bourgeoisie , le vicomte de Troisville était un général russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune; l'abbé de Sponde avait sournoisement moyenne le mariage. Toutes les personnes qui avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent d'aller la voir le soir.
Pendant cette agitation trans-urbaine qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée. Elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant ; tout ce qu'elle admirait depuis son enfance, elle le soupçonna de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé : les situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les plus léchées, se montrent louches ou boiteuses ; les images grimacent ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait de voir sur les lèvres de ST. de Troisville un sourire de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un regard froid sur celte antique salle à manger; enfin elle craignit que le cadre ne vieillit le tableau : si ces antiquités allaient jeter sur elle un reflet de vieillesse ! En ce moment, elle aurait donné volontiers le quart de ses économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un Waterloo.
— Madame de Troisville, se disait-elle, le beau nom ! Nos biens iraient au moins dans une bonne maison.
Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus déliés rameaux nerveux et leurs papilles. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec M. de Troisville.
Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté; les porcelaines des grands jours virent la lumière;
les services damassés numérotés a, b, c, d, furent tirés des profondeurs où ils gisaient sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables lignes d'épingles; les plus précieux rayons de la bibliothèque furent interrogés ; mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses lieutenants , mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office, les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le Val-Noble.
— C'est lui! se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.
En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation en descendant la rue Saint-Biaise et tournant la rue du Cours, que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir entrer. Jacquelin avait entendu le clic-clac dans la rue Saint-Biaise, il avait ouvert à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et duement grisé par Jacquelin.
L'abbé vint au-devant de son hôte, dont la voilure fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces de l'arrivée de M. de Troisville en quelques minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber M. de Troisville.
Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et M. de Troisville se produisit à ses regards, suivi de l'abbé de Sponde.
— Ma nièce, voici M. le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un de mes camarades de collège. — Monsieur de Troisville, voici ma nièce, mademoiselle Cormon.
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— Ah ! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa la vieille fille.
Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots , du Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance, ses formes conservaient une magnifique dignité ; il avait des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne pouvait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Ses manières, sa démarche, sa pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. Sa mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. M. de Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir.
Mademoiselle Cormon et son oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long de la Brillante , en attendant que M. de Troisville eût fini sa toilette. (Quoique M. de Sponde fût, par un singulier hasard, plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins préoccupée que lui. Tous deux marchèrent en silence. La vieille fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande : — Voilà mon idéal ornais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se disait : — Voilà mon affaire. Tout à coup elle vola chez Mariette pour savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.
— Mon oncle, ce M. de Troisville est bien aimable, dit-elle en revenant.
— Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.
— Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?
— Je n'en sais rien, répondit l'abbé, qui pensait à une discussion sur la grâce, émue enlrel'abbé Couturier et lui. M. de Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérirunemaisonici.— S'ilétaitmarié, il neserait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant, car il n'admettait pas que sa nièce pût penser à se marier.
— Est-il riche?
— Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son grand-père a commandé des escadres ; mais le père du jeune homme a fait un mauvais mariage.
— Ce jeune homme ! répéta la vieille fille ; il me semble, mon oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans,
dit-elle, car elle éprouvait un excessif désir de mettre leurs âges en rapport.
— Oui, dit l'abbé. Mais quand on a soixante-dix ans, Rose, un quadragénaire paraît jeune.
En ce moment, tout Alençon savait que M. le vicomte de Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon.
L'étranger rejoignit bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vuede la Brillante, le jardin et la maison.
— Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une habitation semblable à celle-ci.
La vieille fille voulut voir une déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.
— Vous devez bien vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.
— Comment ne m'y plairais-je pas? elle est dans notre famille depuis l'an 1 774, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon. Elle est sur pilotis.
Jacquelin annonça le dîner, M. de Troisville offrit son bras à l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer; elle craignait encore tant d'avoir l'air de faire des avances !
— Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table.
— Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon marché; personne ne les tracasse, et toutes les nuits le rossignol chante, dit mademoiselle Cormon.
— Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon, et ne reconnut pas sa nullité d'esprit.— Oui, tout y est en rapport, les ions de couleur, les meubles, la physionomie.
— Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot rapport.
— Ah! les impositions sont chères ici ? demanda le vicomte, qui, préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-1'âne.
— Je ne sais pas, dit l'abbé, ma nièce est chargée de toute l'administration.
— Les impositions sont des misères pour des personnes riches , reprit mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer, à moins que je ne me marie ; car alors il faudra que tout ici soit au goût du maître.
— Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le vicomte; vous ferez un heureux
— Jamais personne ne m'a dit un aussi joli mot, pensa la vieille fille.
Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon
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sur le service, sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il la trouvait Irès-comfcrtable.
— Qu'est-ce que c'est que ce mot-là , bon Dieu! pensa-t-elle. Où est le chevalier de Valois pour y répondre. Comfortable? Y a-t-il plusieurs mots làdedans? allons, du courage , se dit-elle, c'est peutêtre un mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre. — Mais, reprit-elle à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que trouvent presque toutes les créatures humaines dan-s les circonstances capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout-à-1'heure, car quelquesuns de nos fidèles auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis M. le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se mordit la langue et se ravisa); une fille remarquable dans son genre, ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère et à son neveu.
— Ah ! fit le vicomte ; oui, les Gordes , je me les rappelle.
— Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée ; on s'y amuse beaucoup , le receveurgénéral donne des bals, le préfet est un homme aimable, monseigneur l'évêque nous honore quelquefois de sa visite...
— Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.
— Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où je m'attache.
Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et sourit.
— Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend celui-là.
La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. M. de ïroisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du diner; mais son silence était un éloge. Il avait, en buvant des vins délicieux que lui servait profusément Jacquelin, l'air de reconnaître des amis; il paraissait grand connaisseur. Le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des
emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe; il s'étonnait que la ville se fut placée si loin de la rivière. La topographie du pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. Véritablement mademoiselle crut occuper M. de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui s'engagea pendant ce diner beaucoup plus que ses plus empressés épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi , comptez que jamais convive ne fut mieux colonne de petits soins, enveloppé de plus d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri de retour dans le ménage dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards ; quand il tournait la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand ; mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait faire en amour? Elle ne commit pas la sotlise de se déprécier, elle mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons ; elle se posa comme la reine d'Alençon,elle vanta ses confitures, elle pécha des compliments, elle parla d'elle comme si tous ses trompettes étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur des allées et des venues dans l'antichambre , et des bruits au salon qui annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet empressement à son oncle et à 31. de Troisville comme une preuve de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon, où le domestique alla, devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.
— Peste ! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées !
— C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance, dit 31. du Ronceret. — Le directeur des postes prétend qu'il arrive ici , depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa .
3Iadame Granson frissonna. 31. le chevalier de Valois, quoiqu'il eût diné comme quatre, était pâle dans la section senestre de sa figure ; il sentait qu'il allait livrer son secret, et dit :
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— Ne trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui? je suis gelé.
— C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier. Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire :
— Bien joué!
Mademoiselle Cornion apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au sentiment ; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis le matin , et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une grande crise : il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier au vicomte, de tout Alençon à M. de Troisville, de M. de Troisville à ceux d'Alençon !
Par un hasard assez explicable, le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent ; tous deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux, et leur conversation, quoique faite sotto voce, fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu prétendu, le dos tourné à la cheminée.