‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 56 sur 58 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

— Celui qui s'est battu...

— Il y a trois jours, oui. Il avait été provoqué par le fils d'un banquier : il ne voulait que le blesser, mais il l'a tué.

— Oh!

— Qu'avez-vous donc? vous frissonnez , dit la vicomtesse.

— Je n'ai rien , répondit Rastignac.

Une sueur froide lui coulait clans le dos. Vautrin lui apparaissait avec sa figure de bronze. Le héros du bagne donnant la main au héros du bal changeait pour lui l'aspect de la société. Bientôt il aperçut les deux sœurs, madame de Restaud et madame de Nucingen. La comtesse était magnifique avec tous ses diamants étalés, qui, pour elle, étaient brûlants sans doute : elle les portait pour la dernière fois. Quelque puissants que fussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien les regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nature à rendre les pensées de Raslignac moins tristes. S'il avait revu Vautrin dans le colonel italien , il revit alors , sous les diamants des deux sœurs, le grabat sur lequel gisait le père Goriot. Son attitude mélancolique ayant trompé la vicomtesse, elle lui relira son bras.

— Allez! je ne veux pas vous coûter un plaisir, dit-elle.

Eugène fut bientôt réclamé par Delphine, heureuse de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux pieds de l'étudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde où elle espérait être adoptée.

— Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle.

— Elle a, dit Rastignac, escompté jusqu'à la mort de son père!

Vers quatre heures du matin, la foule des salons commençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fit plus entendre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trouvèrent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'étudiant, y vint, après avoir dit adieu à M. de Beauséant qui s'alla coucher, en lui répétant : — Vous avez tort, ma chère, d'aller vous enfermer à votre âge! Restez donc avec nous.

En voyant la duchesse, madame de Beauséant ne put retenir une exclamation.

— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais; vous parlez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous soyons comprises.

Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voisin, et là, la regardant avec des larmes dans les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues.

— Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chère; ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez

compter sur moi comme sur vous-même. Vous avez été grande ce soir ; je me suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours été bien : pardonnez-moi, ma chère; je désavoue tout ce quia pu vous blesser; je voudrais reprendre mes paroles. Une même douleur a réuni nos âmes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. M. de Montriveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais! Moi, je tente un dernier effort. Si j'échoue, j'irai dans un couvent! Où allez-vous, vous?

— En Normandie, à Courcelles, aimer, prier jusqu'au jour où Dieu me retirera de ce monde.

Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix émue, en pensant que ce jeune homme attendait.

L'étudiant plia le genou, reprit la main de sa cousine et la baisa.

— Antoinette, adieu! soyez heureuse. Quant à vous, vous l'êtes, vous êtes jeune! vous pouvez croire à quelque chose, dit-elle à l'étudiant. A mon départ de ce monde, j'aurai eu, comme les mourants, de religieuses, de sincères émotions autour de moi !

Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame de Beauséant monter .dans sa berline de voyage, après avoir reçu son dernier adieu mouillé de larmes qui prouvaient que les personnes les plus élevées ne sont pas mises hors de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courtisans du peuple voudraient le faire croire. Eugène revint à pied vers la Maison-Vauquer, par un temps humide el froid. Son éducation s'achevait.

— ]\ous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit Bianchon quand Raslignac entra chez son voisin.

— Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le vieillard endormi, va, poursuis la destinée modeste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi, je suis en enfer, el il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or el de pierreries.

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