LA MORT DU PÈRE
Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures après midi par Bianchon qui, forcé de sortir, le pria de garder le père Goriot, dont l'étal avail fort empiré pendant la matinée.
— Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a pcut-élrc
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que six heures à vivre, dit l'élève en médecine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de combattre Je mal. Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous serons bien ses gardes-malade; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retourné ses poches, fouillé ses armoires : zéro au quotient ! Je l'ai questionné dans un moment où il avait sa tète, il m'a dit ne pas avoir un liard à lui. Qu'as-tu, toi?
— Il me reste vingt francs, répondit Rastignac; mais j'irai les jouer, je gagnerai.
— Si tu perds?
— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses filles.
— Et s'ils ne l'en donnent pas? reprit Rianchon. Le plus pressé dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent : il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant, depuis les pieds jusqu'à la moitié des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange? D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire répondre de tous les médicaments que nous y prendrons. Il est malheureux que le pauvre homme n'ait pas été transportable à notre hospice, il y aurait été mieux. Allons, viens que je t'installe, et ne le quitte pas que je ne sois revenu.
Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait le vieillard. Eugène fut effrayé du changement de cette face, convulsée, blanche et profondément débile.
— Hé bien, papa! lui dit-il en se penchant sur le grabat.
M. Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda fort attentivement sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes humectèrent ses yeux.
— Rianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres ?
— Non. Les circonstances atmosphériques ne l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. Néanmoins, il nous faut du feu pour faire les tisanes et préparer bien des choses. Je t'enverrai des falourdes qui nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit , j'ai brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre homme. 11 faisait humide, l'eau dégouttait des murs. A peine ai-je pu sécher la chambre. Christophe l'a balayée, c'est vraiment une écurie. J'y ai brûlé du genièvre, ça puait trop.
— Mon Dieu ! dit Rastignac, mais ses filles !
— Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras de ceci, dit l'interne en montrant à Rastignac un grand pot blanc. — Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par Christophe pour lui administrer... tu sais. S'il y avait par hasard une grande exaltation, s'il par-
lait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de démence, laisse-le aller. Ce ne serait pas un mauvais signe. Mais envoie Christophe à l'hospice Cochin. Notre médecin , mon camarade ou moi , nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce malin, pendant que tu dormais, une grande consultation avec un élève du docteur Gall, avec un médecin en chef de l'Hôtel-Dieu , et le nôtre. Ces messieurs ont cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons suivre les progrès de la maladie , afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. Un de ces messieurs prétend que la pression du sérum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait développer des faits particuliers. Ecoute-le donc bien , au cas où il parlerait, afin de constater à quel genre d'idées appartiendraient ses discours : si ce sont des effets de mémoire ? de pénétration, de jugement; s'il s'occupe de matérialités , ou de sentiments ; s'il calcule, s'il revient sur le passé; enfin sois en état de nous faire un rapport exact. 11 est possible que l'invasion ait lieu en bloc , et alors il mourra imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladies! Si la bombe crevait par ici , dit Rianchon en montrant l'occiput du malade, il y a des exemples de phénomènes singuliers : le cerveau recouvre quelques-unes de ses facultés , et la mort est plus lente à se déclarer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau , prendre des routes dont on ne connaît le cours que par l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard hébété chez qui l'épanchement a suivi la colonne vertébrale; il souffre horriblement, mais il vit.
— Se sont-elles bien amusées? dit le père Goriot qui reconnut Eugène.
— Oh ! il ne pense qu'à ses filles, dit Rianchon. II m'a dit plus de cent fois cette nuit : — Elles dansent ! Elle a sa robe ! Il les appelait par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte, avec ses intonations. — Delphine! ma petite Delphine! Nasie ! 31a parole d'honneur, dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes.
— Delphine ! dit le vieillard, elle est là, n'est-ce pas ? Je le savais bien.
Et ses yeux recouvrèrent une activité folle pour regarder les murs et la porte.
— Je descends dire à Sylvie de préparer les sinapismes, cria Rianchon; le moment est favorable.
Rastignac resta seul près du vieillard , assis au pied du lit , les yeux fixes sur cette tête effrayante et douloureuse à voir.
— Madame de Reauséant s'enfuit , celui-ci se meurt, dit-il. Les belles âmes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde. Comment les grands sen-
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timents s'allieraient-ils, en effet, à une société mesquine, petite, superficielle ?
Les images de la fête à laquelle il avait assisté se représentèrent à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain.
— Dis donc, Eugène, je viens de voir notre médecin en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des symptômes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de manière à l'envelopper de moutarde depuis la nuque jusqu'à la chute des reins, et fais-nous appeler.
— Cher Bianchon ! dit Eugène.
— Oh ! il s'agit d'un fait scientifique , reprit l'élève en médecine avec toute l'ardeur d'un néophyte.
— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner ce pauvre vieillard par affection !
— Si tu m'avais vu ce matin, lu ne dirais pas cela , reprit Bianchon sans s'offenser du propos. Les médecins qui ont exercé ne voient que la maladie : moi, je vois encore le malade, mon cher garçon.
Et il s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et dans l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se déclarer.
— Ah ! c'est vous, mon cher enfant, dit le père Goriot en reconnaissant Eugène.*
— Allez-vous mieux ? demanda l'étudiant en lui prenant la main.
— Oui , j'avajs la tête serrée comme dans un étau, mais elle se dégage. Avez-vous vu mes filles ? Elles vont venir bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles me sauront malade; elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne ! Mon Dieu ! je voudrais que ma chambre fût propre pour les recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes moites.
— J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie.
— Bon ! mais comment payer le bois ? je n'ai pas un sou, mon enfant ! J'ai tout donné, tout ! je suis à la charité. La robe lamée était-elle belle au moins? (Ah ! je souffre !) Merci, Christophe ! Dieu vous récompensera, mon garçon; moi, je n'ai plus rien... (Ha ! ha ! ha !)
— Je te payerai bien, toi et Sylvie! dit Eugène à l'oreille du garçon.
— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas , Christophe ? Vas-y encore , je le donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les
connais. Cette bonne Delphine , si je meurs , quel chagrin je lui causerai ! Nasie aussi. Je voudrais ne pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir ! mon bon Eugène , c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'enfer, c'est d'être sans enfants , et j'ai déjà fait mon apprentissage depuis qu'elles se sont mariées. Mon paradis était rue de la Jussienne ! Dites donc , si je vais en paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles ? J'ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles vraies ? (Ah ! je souffre comme un damné.) Je crois les voir en ce moment telles qu'elles étaient rue de la Jussienne. Elles descendaient le malin. Bonjour, papa ! Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries , des niches ; elles me caressaient gentiment. Nous déjeunions tous les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais père, je jouissais de mes enfants. (Heun ! heun !) Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien ! (Heun ! heun ! ) Mon Dieu ! pourquoi ne sont-elles pas restées toujours petites? (Oh ! je souffre , la tête me tire. ) Ah ! ah ! pardon , mes enfants ! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. (Ha ! ha ! ha ! c'est à crier.) Mon Dieu ! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? (Ha ! ha ! ) Christophe est si bête. J'aurais dû y aller moi-même. Il va les voir, lui. (Ha ! ha ! ) Mais vous avez élé hier au bal. Dites-moi donc comment elles étaient ? Elles ne savaient rien de ma maladie , n'est-ce pas ? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites ! Oh ! je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et à quels maris sont-elles livrées ! Guérissez-moi ! guérissez-moi ! (Oh ! que je souffre ! Ah ! ah ! ah !) Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu'il faut de l'argent, et je sais où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je suis un malin , je gagnerai des millions. (Oh ! je souffre trop!)
M. Goriot garda le silence pendant un moment , en paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur...
— Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc me plaindre ?
Un léger assoupissement survint et dura longtemps. Christophe revint. Rastignac , qui croyait le père Goriot endormi, laissa le garçon lui rendre compte à haute voix de sa mission.
— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler ; elle élait dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais, M. de Reslaud est venu
mi
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lui-même , et m'a dit ça : — M. Goriot se meurt ! hé bien, c'est ce qu'il a de mieux à faire ! j'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes , elle ira quand tout sera fini. Il avait l'air en colère ce monsieur-là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée dans l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit : — Christophe, dis à mon père que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter ; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants ; mais aussitôt que tout sera fini, j'irai... Quant à madame la baronne, autre histoire ! Je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. — Ha ! me dit la femme de chambre, madame est rentrée du bal à cinq heures un quart, elle dort; si je l'éveille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui dire. J'ai eu beau prier !... Ah ouin ! j'ai demandé à parler à monsieur le baron, il était sorti.
— Aucune de ses filles ne viendrait! s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes deux.
Christophe se retira.
— Aucune ! répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas î ( Heun ! heun ! ) Je le savais. (Heun ! heun ! heun !) Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants ! Ah ! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants ! Vous leur donnez la vie, il vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous eu chassent. (Heun ! heun ! heun ! heun... !) Non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber,
— Ha ! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne la leur avais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient les joues de leurs baisers ! je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi ; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. (Heun ! heun ! ) Mais rien ! L'argent donne tout, même des filles. Oh, mon argent ! où est-il ? Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient ; je les entendrais, je les verrais. Ah ! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère ! Au moins quand un malheureux est aimé, il est bien sur qu'on l'aime. (Heun! heun ! heun !) Non , je voudrais être riche , je les verrais. Ma foi , (Heun !) qui sait? Elles ont toutes les deux des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent- pour moi ! (Heun ! heun !) Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses
enfants en bride comme des chevaux sournois. El j'étais à genoux devant elles. (Je meurs, hâan !) Les misérables ! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. (Heun ! heun !) Si vous saviez comme elles étaient aux petits soins pour moi d'ans les premiers temps de leur mariage ! (Oh ! je souffre un cruel martyre de cœur et de corps ! Heun ! heun !) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent mille francs ; elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus , être rudes avec moi. L'on me recevait : « — Mon bon père, par-ci, mon cher père, par-là. » Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dînais avec leurs maris qui me traitaient avec considération. (Heun! heun !) J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça ? je n'avais rien dit de mes affaires. (Heun ! heun !) Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles était un homme à soigner. (Heun ! heun !) Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent ! Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela , moi ! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur père. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est échappé. (Heun ! heun ! ) Tout a été à son adresse et m'a percé le cœur. Je voyais bien que c'étaient des frimes ; mais le mal était sans remède ! (Hâan ! ha ! aye ! heun !) Je n'étais pas chez elles aussi à l'aise qu'à la table d'en-bas. Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que ce monsieur-là? — C'est le père aux écus, il est riche. (Heun !) — Ah, diable! disait-on, et l'on me regardait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts ! D'ailleurs , qui donc est parfait ? (Heun , je souffre bien ! ma tète est une plaie.) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir , mon cher monsieur Eugène. Eh bien ! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bêtise dont elle était humiliée ! son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. (Heun !) Le lendemain je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes filles. (Heun ! heun ! heun !) Oh, mon Dieu ! puisque tu connais les misères , les souffrances que j'ai endurées , puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a vieilli, changé,
tué, blanchi (Heun ! hcun ! ), pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui ? (Heun ! heun ! heun !) J'ai bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection , elles m'ont tenaillé comme des bourreaux. (Heun ! aye ! oh . je meurs !) Eh bien , les pères sont si bêtes ! je les aimais tant, que j'y suis retourné comme un joueur au jeu ; car mes filles , c'était mon vice à moi ! c'étaient (Heun ! heun ! hâan !) c'étaient mes (Han !) maitresses ! (Hâan !) enfin tout, c'était tout ! Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures ; les femmes de chambre me l'ont dit, (Heun!) et je les ai données pour être bien reçu! Mais elles m'ont fait tout de même quelques petites leçons sur ma manière d'être dans le monde. Oh ! elles n'ont pas attendu le lendemain ! Elles commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever ses enfants ! A mon âge je ne pouvais pourtant aller à l'école. (Je souffre horriblement, mon Dieu ! les médecins ! les médecins ! Si l'on m'ouvrait la tète, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine ! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie ; de force ! la justice est pour moi, tout est pour moi, la nature, (Heun! hâan ! hâan!) le code civil. Je proteste! La patrie périra si les pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société , le monde roulent sur la paternité , tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pères ( Heun ! heun ! heun ! ). Oh ! les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix ! ça calmera mes douleurs ! Delphine, surtout! Mais dites-leur, quand elles seront là , de ne pas me regarder froidement , comme elles font. Ha ! mon bon ami, monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout à coup en plomb. Depuis le jour où leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi , j'ai toujours été en hiver ici ! ( Heun ! heun ! ) je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer ! Et je les ai dévorés ! J'ai vécu pour être humilié , insulté. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui. ! J'ai soif, j'ai faim, le cœur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens... (Heun ! heun! heun !) Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre de son père ! H y a un Dieu dans les cieux ; il nous venge malgré nous, nous autres pères... Oh ! elles viendront ! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de voire père qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de bonnes filles, qui plaidera pour vous ! Après tout, vous êtes innocentes !
Elles sont innocentes, mon ami ! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète pas à mon sujet ! (Heun ! ) Tout est de ma faute , je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles ! ( Heun ! ) Que voulez-vous ? le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle. (Heun ! hâan ! ah ! ) Je suis un misérable ! je suis justement puni. Moi seul ai causé les désordres de mes filles ! je les ai gâtées. Elles voulaient autrefois du bonbon ! Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies déjeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture ! Rien ne leur a résisté. Moi seul je suis coupable... mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur !... (Heun ! heun ! heun !) Je les entends, elles viennent. Eh, oui ! elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. Puis... ça ne coûtera qu'une course. (Hâan ! hâan !) Je la (Heun !) payerai! Ecrivezleur que j'ai des millions à leur laisser ! Parole d'honneur. (Hâan ! hâan ! hâan !) J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière ! II y a, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans le transport, comme le blé ou comme la farine. Hé, hé, l'amidon ! il y aura là, des millions ! Vous ne mentirez pas ! Dites-leur des millions, et quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai... Je veux mes filles ! je les ai faites ! elles sont à moi ! dit-il, en se dressant sur son séant, eu montrant à Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient épars, et qui menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.
— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais leur écrire; et aussitôt que Rianchon sera de retour , j'irai si elles ne viennent pas.
— Si elles ne viennent pas ! répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me gagne (Hâan! heun! heun ! Hâan !) En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe ! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas! (Hâan! ) Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire celte joie! Je les connais! (Heun ! hcun ! heun !) Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ! elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui , je le vois , pour elles l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ùlé du
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prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux , je leur aurais dit : — « Crevez-les ! » Je suis trop bête. (Hàan! heun! heun!) Elles croient que tous les pères sont comme le leur. 11 faut toujours se faire valoir. (Heun! heun!) Leurs enfants me vengeront ! Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. (Heun! hâan ! heun!) Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que ne pas venir c'est un parricide! elles en ont assez commis sans ajouter celuilà. Criez donc comme moi: — « Hé, Nasie! hé, Delphine ! venez à votre père qui a été si bon pour vous et qui souffre ! n Rien , personne ! Mourrai-je donc comme un chien ? Voilà ma récompense ! l'abandon. (Heun ! heun ! heun !) Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine , je les maudis , je me relèverai , la nuit , de mon cercueil pour les remaudire; car enfin, mes amis, ai-je tort? Elles se conduisent bien mal! hein? (Hâan! hâan! heun! ma tête se brise ! Qu'est-ce que je dis? Hâan ! heun ! hâan !) Hein, hein? ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C'est la meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous! Aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes ! Ah, mon Dieu ! (Hâan ! hàan!) J'expire, je souffre un peu trop ! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement le cœur. (Hâan ! hâan ! heun! heun! heuâ...!)
— Christophe , allez chercher Rianchon ! cria Eugène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet.
Je vais aller chercher vos filles , mon bon père Goriot, je vous les ramènerai.
— De force ! de force ! Demandez la garde , la ligne, tout! dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi qu'on me les amène , je le veux!
— Mais vous les avez maudites.
— Qui est-ce quia dit cela? répondit le vieillard stupéfait. Vous savez bien que je les aime (Heuâ! heun! hâan!) je les ado.... (Hâan!) re! (Heuâ!) Je suis guéri , si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous êtes bon, vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. (Hàan! hâan!) Si l'autre ne peut pas , amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus, si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire ! les entrailles me brûlent ! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça me sauverait, je le sens... Mon Dieuîqui refera leurs fortunes si je m'en
vais? Je veux aller à Odessa pour elles, (heun ! heun ! heun! hâan! hâan!) à Odessa, y faire des pâtes.
— Ruvez ceci , dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.
— Vous devez aimer votre père et votre mère , vous ! dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles ! Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes filles. Oui , je n'ai plus eu de filles , (Heun ! heun ! hoan ! heuàh !) après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage! Enfin , ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout! (Heun!) Plus de mariage! (Heuâ! heuâ! ah!) C'est ce qui nous enlève nos filles , et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pères. (Heun ! hâan !) C'est épouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres (Hâan !) qui les empêchent de venir. Tuezles ! A mort le Restaud , à mort l'Alsacien , mes assassins ! La mort ou mes filles ! ( Hâan ! heun !) Ah ! c'est fini, je meurs sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa sort...
— Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
— Ne pas les voir, voilà l'agonie!
— Vous allez les voir.
— Vrai? cria le vieillard égaré. — Oh ! les voir! je vais les voir , entendre leur voix. Je mourrais heureux. Eh bien , oui , je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant. (Heuâ!) Mais les voir, toucher leurs robes, c'est bien peu ; mais que je sente quelque chose d'elles! (Heuâ! heuâ! heuâ!) Faites-moi prendre les cheveux, cheveux, eveux, (Heuâ!) veux...
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
— Je les bénis , dit-il en faisant un effort, bénis, (Heuah!) bénis, énis, nis.
Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Rianchon entra.
— J'ai rencontré Christophe , dit-il ; il va t'amener une voiture.
Puis il regarda le malade, lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants lui virent un œil sans chaleur et terne.
— Il n'en reviendra pas, dit Rianchon, je ne crois pas.
Il prit le pouls , le tâta , mit la main sur le cœur du bonhomme :
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— La machine va toujours; mais, dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût!
— Ma foi , oui , dit Rastignae.
— Qu'as-tu donc ? tu es pâle comme la mort.
— Mon ami , je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un Dieu ! Oh oui ! il y a un Dieu , et il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique , je fondrais en larmes , mais j'ai le cœur et l'estomac horrihlement serrés.
— Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre de l'argent?
Rastignae lira sa montre.
— Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrêter en route , car j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe! Je n'ai pas un liard, il faudra payer mon cocher au retour.
Rastignae se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Helder , chez madame de Restaud. Pendant le chemin , son imagination, frappée de Thorrible spectacle dont il avait été le témoin, échauffa son indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il y demanda madame de Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible.
— Mais , dit-il au valet de chambre , je viens de la part de son père qui se meurt.
— Monsieur, nous avons de M. le comte les ordres les plus sévères...
— Si M. de Restaud y est, dites-lui dans quelles circonstances se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que je lui parle , à l'instant même.
Eugène attendit pendant longtemps.
— Il se meurt peut-être en ce moment ! pensait-il. Le valet de chambre l'introduisit dans le premier
salon, où M. de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le faire asseoir, devant une cheminée où il n'y avait pas de feu.
— Monsieur le comte, lui dit Rastignae, monsieur votre beau-père expire en ce moment dans un bouge infâme , sans un liard pour avoir du bois ; il est exactement à la mort et demande à voir sa fille...
— Monsieur, lui répondit avec froideur M. de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour M. Goriot. Il a compromis son caractère avec madame de Restaud , il a fait le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indifférent. Voilà quels sont mes sentiments à son égard. Le monde pourra me blâmer, je méprise l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes à accomplir qu'à m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indifférents. Quant à madame de Restaud , elle est hors d'état de sortir. D'ailleurs , je ne veux pas qu'elle quitte sa mai-
son. Dites à son père qu'aussitôt qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon enfant, elle ira le voir. Si elle aime son père, elle peut être libre dans quelques instants...
—Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite , vous êtes le maître de votre femme; mais je puis compter sur votre loyauté? eh bien ! promettez-moi seulement de lui dire que son père n'a pas un jour à vivre , et l'a déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet !
— Dites-le-lui vous-même , répondit M. de Restaud, frappé des sentiments d'indignation que trahissait l'accent d'Eugène.
Rastignae entra , conduit par M. de Restaud , dans le salon, où se tenait habituellement la comtesse; il la vit noyée de larmes, et plongée dans une bergère comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit pitié. Avant de regarder Rastignae, elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annonçaient une prostration complète de ses forces, écrasées par une tyrannie et morale et physique. Le comte hocha la tête, elle se crut encouragée à parler.
— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que, s'il connaissait la situation dans laquelle je suis , il me pardonnerait.
Je ne* complais pas sur ce supplice, il est audessus de mes forces , monsieur, mais je résisterai jusqu'au bout , dit-elle à son mari. Je suis mère!
Dites à mon père que je suis irréprochable envers lui, malgré les apparences, cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant.
Eugène salua les deux époux, en devinant l'horrible crise dans laquelle était la femme, et se retira stupéfait. Le ton de M. de Restaud lui avait démontré l'inutilité de sa démarche, et il comprit qu'Anastasie n'était plus libre. Il courut chez madame de Nucingen , et la trouva dans son lit.
— Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui ditelle. J'ai pris froid en sortanl du bal , j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le médecin...
— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père. Il vous appelle ; et , si vous pouviez entendre le plus léger de ses cris , vous ne vous sentiriez point malade.
— Eugène, mon père n'est peut-être pas aussi malade que vous le dites; mais je serais au désespoir d'avoir le moindre tort à vos yeux, et je me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de celle sortie! Eh bien! j'irai, dès que mon médecin sera venu. Ah ! pourquoi n'avezvous plus voire montre? dit-elle en ne voyant pas la chaîne.
Eugène rougit.
LE PÈRE GORIOT
— Eugène! Eugène, si vous l'aviez déjà... Oh! ce serait bien mal !
L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine , et lui dit à l'oreille : — Vous le voulez savoir? hé bien , sachez-le ! Votre père n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettra ce soir. Votre montre est en gage , je n'avais plus rien.
Delphine sauta tout à coup hors de son lit, courut à son secrétaire, y prit sa bourse, la tendit à Rastignac. Elle sonna et s'écria : — J'y vais , j'y vais , Eugène ; laissez-moi m'habiller... je serais un monstre!... Allez, j'arriverai avant vous!
Thérèse, s'écria-t-elle à sa femme de chambre, dites à 31. de Nucingen de monter me parler à l'instant même, et qu'il quille tout.
Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la présence d'une de ses fdles , arriva presque joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviève. Il fouilla dans la bourse pour pouvoir payer immédiatement son cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si élégante, contenait soixante-dix francs! Parvenu en haut de l'escalier, il entendit ce hâan! ce heuâ continuel que criait le père Goriot. Il le trouva maintenu par Bianchon, et opéré par le chirurgien de l'hôpital , sous les yeux du médecin. On lui brûlait le dos avec des moxas, dernier remède de la science, remède inutile.
— Les sentez-vous? demandait le médecin.
Le père Goriot, ayant entrevu l'étudiant, répondit : — Elles viennent, n'est-ce pas ?
— Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle.
— Oui, Delphine! répondit Eugène, elle me suit.
— Allons! dit Bianchon, il parlait de ses fdles, après lesquelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, après l'eau...
— Cessez, dit le médecin au chirurgien , il n'y a plus rien à faire, on ne le sauvera pas.
Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur son grabat infect.
— Il faudrait cependant le changer, dit le médecin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je reviendrai , Bianchon, dit-il à l'étudiant. S'il se plaignait encore, mettezlui de l'opium sur le diaphragme.
Le chirurgien et le médecin s'en allèrent.
— Allons, Eugène, du courage, mon Ois! dit Bianchon à Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lui mettre une chemise blanche et de changer son lit. Va dire à Sylvie de monter des draps et de venir nous aider.
Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée à mettre le couvert avec Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint à lui, en prenant l'air aigrement doucereux d'une
marchande soupçonneuse qui ne voudrait ni perdre son argent, ni fâcher le consommateur.
— Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez tout comme moi que le père Goriot n'a plus le sou. Donner des draps à un homme en train de tortiller de l'œil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Ainsi , vous me devez déjà cent quarante-quatre francs , mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera , tout cela fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en étal de perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logé chez moi. J'aurais donné dix écus pour que ce bonhomme-là fût parti ces jours-ci , comme vous le disiez. Ça frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter à l'hôpital. Enfin , mettez-vous à ma place. Mon établissement avant tout ! c'est ma vie , à moi.
Eugène remonta rapidement chez M. Goriot.
— Bianchon, l'argerît de la montre?
— Il est là sur la table, il en reste six cent soixante et quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné tout ce que nous devions. La reconnaissance du Monl-de-piété est sous l'argent.
— Tenez, madame, dit Rastignac après avoir dégringolé l'escalier avec horreur , soldez nos comptes! M. Goriot n'a pas longtemps à rester chez vous, et moi...
— Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme , dit-elle en comptant deux cents francs, d'un air moitié gai , moitié mélancolique.
— Finissons ! dit Rastignac.
— Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces messieurs, là-haut.
— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer à l'oreille d'Eugène , voilà deux nuits qu'elle veille.
Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa cuisinière.
— Prends les draps retournés, numéro sept. Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort! lui dit-elle à l'oreille.
Eugène , qui avait déjà monté quelques marches de l'escalier, n'entendit pas les paroles calculatrices de la vieille hôtesse.
— Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise! Tiens-le droit!
Eugène se mit à la tête , et soutint le moribond auquel Bianchon enleva sa chemise, et le bonhomme fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticulés , à la manière des animaux qui ont une grande douleur à exprimer.
LE PÈRE GORIOT
— Oh ! oh ! dit Bianchon , il veut une petite chaîne de cheveux et un médaillon que nous lui avons ôtés tout à l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur la cheminée.
Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des cheveux blonds cendrés, sans doute ceux de madame Goriot. II lut d'un côté du médaillon : Anastasie ; et de l'autre : Delphine. Image de son cœur, qui reposait toujours sur son cœur. Les boucles contenues étaient d'une telle flnesse qu'elles devaient avoir été prises pendant la première enfance des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa poitrine, le vieillard fit un han prolongé qui annonçait une satisfaction effrayante à voir. C'était un des derniers retentissements de sa sensibilité, qui semblait se retirer au centre inconnu d'où partent et où s'adressent nos sympathies. Son visage convulsé prit une expression de joie maladive. Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat d'une force de sentiment qui survivait à la pensée , laissèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu.
— Asie! — Fine! dit-il.
— Il vit encore, dit Bianchon.
— A quoi ça lui sert-il? dit Sylvie.
— A souffrir! répondit Rastignac.
Après avoir fait à son camarade un signe pour lui dire de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade , pendant que Rastignac eji faisait autant de l'autre coté du lit afin de passer les mains sous le dos ; Sylvie était là, prête à retirer les draps quand le moribond serait soulevé, afin de les remplacer par ceux qu'elle apportait. Trompé sans doute par les larmes, Al. Goriot usa ses dernières forces pour étendre les mains , rencontra de chaque côté de son lit les tètes des étudiants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit faiblement :
— Ah ! mes anges.
Deux mots, deux murmures accentués par l'âme qui s'envola sur celte parole.
— Pauvre cher homme! dit Sylvie attendrie de cette exclamation où se peignit un sentiment suprême que le plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait une dernière fois. Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de joie ; ce fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore !
Le père Goriot fut pieusement replacé sur son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus celle espèce de conscience cérébrale d'où résulte le sentiment du plaisir et de la douleur
pour l'être humain. Ce n'était plus qu'une question de temps pour la destruction.
— Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en aperçoive ; il ne râlera même pas. Le cerveau doit être complètement envahi.
En ce moment on entendit dans l'escalier un pas déjeune femme haletante.
— Elle arrive trop tard ! dit Rastignac.
Ce n'était pas Delphine, c'était Thérèse, sa femme de chambre.
— Monsieur Eugène, dit-elle, il s'est élevé une scène violente entre monsieur et madame , à propos de l'argent que cette pauvre madame demandait pour son père. Elle s'est évanouie, le médecin est venu, il a fallu la saigner, elle criait : — Mon père se meurt , je veux voir papa ! Enfin , des cris à fendre l'âme...
— Assez, Thérèse. Elle viendrait que maintenant ce serait superflu, M. Goriot n'a plus de connaissance.
— Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça! dit Thérèse.
— Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille à mon dîner, il est quatre heures et demie, dit Sylvie qui faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec madame de Restaud.
Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le masque de son père où palpitaient encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par discrétion.
— Je ne me suis pas échappée assez tôt! dit la comtesse à Rastignac.
L'étudiant fit un signe de tète affirmalif plein de tristesse. Madame de Restaud prit la main de son père, et la baisa.
— Pardonnez-moi, mon père! Vous disiez que ma voix vous rappellerait de la tombe ; hé bien ! revenez un moment à la vie pour bénir votre fille repentante ! Entendez-moi! Ceci est affreux! Votre bénédiction est la seule que je puisse recevoir icibas désormais. Tout le monde me hait ! Vous seul m'aimez! Aies enfants eux-mêmes me haïront! cmmenez-moi avec vous , je vous aimerai , je vous soignerai!... 11 n'entend plus! je suis folle!
Elle tomba sur ses genoux , et contempla ce débris avec une expression de délire.
— Rien ne manque à mon malheur! dit-elle eu regardant Lugène. AI. de Trailles est parti pour les Indes en laissant ici des dettes énormes, et j'ai su qu'il me trompait! Mon mari ne me pardonnera jamais , et je l'ai laissé le maître de ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions, llélas! pour qui ai-je trahi le seul cœur ( elle montra son père ) où j'étais
LE PÈRE GORIOT
adorée! Je l'ai méconnu , je l'ai repoussé , je lui ai fait mille maux! infâme !
— Il le savait, dit Rastignac.
En ce moment , le père Goriot ouvrit les yeux , mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible à voir que l'œil du mourant.
— M'enlendrait-il ? cria la comtesse. Non ! se ditelle en s'asseyant auprès du lit.
Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder son père , Eugène descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires étaient déjà réunis.
— Hé bien ! lui dit le peintre, il paraît que nous allons avoir un petit mortorama , là-haut ?
— Charles, lui dit Eugène, il me semble que vous devriez plaisanter sur quelque sujet moins lugubre.
— Nous ne pourrons donc plus rire ici ? reprit le peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme n'a plus sa connaissance?
— Hé bien ! reprit l'employé du Muséum , il sera mort comme il a vécu.
— Mon père est mort! cria la comtesse.
A ce cri terrible , Sylvie , Rastignac et Bianchon montèrent , et trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après l'avoir fait revenir à elle , ils la transportèrent dans le fiacre qui l'attendait. Eugène la confia aux soins de Thérèse, lui ordonnant de la conduire chez madame de Nucingen.
— Oh! il est bien mort! dit Bianchon en descendant.
— Allons , messieurs , à table ! dit madame Vauquer , la soupe va se refroidir.
Les deux étudiants se mirent à côté l'un de l'autre.
— Que faut-il faire maintenant? dit Eugène à Bianchon.
— Mais , je lui ai fermé les yeux, et je l'ai convenablement disposé. Quand le médecin de la mairie aura constaté le décès que nous irons déclarer, on le coudra dans un linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne?
— Il ne flairera plus son pain comme ça ! dit un pensionnaire en imitant la grimace du bonhomme.
— Saprebleu , messieurs, dit le répétiteur, laissez donc le père Goriot, et ne nous en faites plus manger. On l'a mis à toute sauce depuis une heure. Sapristie, un des privilèges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention à vous. Profilons des avantages de la civilisation. Il y a trois cents morts aujourd'hui , voulez-vous nous apitoyer sur les hécatombes parisiennes? Que le père Goriot soit crevé, tant mieux pour lui! Si vous l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tranquillement , nous autres.
— Oh, oui ! dit la veuve , tant mieux pour lui qu'il soit mort! car il parait que le pauvre homme avait bien du désagrément , sa vie durant.
Ce fut toute l'oraison funèbre d'un être qui, pour Eugène , représentait toute la paternité. Les quinze pensionnaires se mirent à causer comme à l'ordinaire. Lorsque Eugène et Bianchon eurent mangé, le bruit des fourchettes et des cuillers, les rires de la conversation , les diverses expressions de ces figures gloutonnes et indifférentes, leur insouciance, tout les glaça d'horreur. Ils sortirent pour aller chercher un prêtre qui veillât et priât pendant la nuit près du mort. Il leur fallut mesurer les derniers devoirs à rendre au bonhomme sur le peu d'argent dont ils pouvaient disposer. Vers neuf heures du soir , le corps fut placé sur un fond sanglé, entre deux chandelles, dans cette chambre nue, et un prêtre vint s'asseoir près de lui. Avant de se coucher, Rastignac ayant demandé des renseignements à l'ecclésiastique sur le prix du service à faire et sur celui des convois , écrivit un mot à M. de Nucingen et à 31. de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir à tous les frais de l'enterrement. Il leur dépêcha Christophe, puis il se coucha et s'endormit accablé de fatigue.
Le lendemain matin, Bianchon et Rastignac furent obligés d'aller déclarer eux-mêmes le décès , qui vers midi fut constaté. Deux heures après, aucun des deux gendres n'avait envoyé d'argent , personne ne s'était présenté en leur nom , et Rastignac avait été forcé déjà de payer les frais du prêtre. Sylvie ayant demandé dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans un linceul, Eugène et Bianchon calculèrent que si les parents du mort ne voulaient se mêler de rien , ils auraient à peine de quoi pourvoir aux frais. L'étudiant en médecine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre dans une bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital où il l'eut à meilleur marché.
— Fais une farce à ces drôles-là , dit-il à Eugène. Va acheter un terrain, pour cinq ans, au Père-Lachaise, et commande un service de quatrième classe à l'église et aux pompes funèbres. Si les gendres et les filles se refusent à te rembourser, tu feras graver sur la tombe : Ci gît M. Goriot, père de la comtesse de Restaud et de la baronne de Nucingen , enterré aux frais de deux étudiants.
Eugène ne suivit le conseil de son ami qu'après avoir été infructueusement chez M. et madame de Nucingen et chez M. et madame de Restaud. Il n'alla pas plus loin que la porte. Chacun des concierges avait des ordres sévères.
— Monsieur et madame, dirent-ils, ne reçoivent personne ; leur père est mort, et ils sont plongés dans la plus vive douleur.
LE PERE GORIOT
Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour savoir qu'il ne devait pas insister. Son cœur se serra étrangement quand il se vit dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à Delphine.
Fendez une parure , lui écrivit-il chez le concierge , et que votre père soit décemment conduit à sa dernière demeure.
Il cacheta ce mot, et pria le concierge de le remettre à Thérèse , pour sa maltresse. Le concierge le remit à M. de Nucingen.
A trois heures, Eugène, qui avait fait toutes ses dispositions, revint à la pension bourgeoise. Il ne put retenir une larme quand il aperçut à cette porte bâtarde, la bière à peine couverte d'un drap noir, posée sur deux chaises dans cette rue déserte. Il y avait un plat de cuivre argenté, plein d'eau bénite, dans lequel trempait un mauvais goupillon auquel personne n'avait encore touché. La porte n'était pas même tendue de noir. C'était la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, obligé d'être à son hôpital, avait écrit un mot à Rastignac pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec l'église. L'interne lui mandait qu'une messe était hors de prix, qu'il fallait se contenter du service moins coûteux des vêpres, et qu'il avait envoyé Christophe avec un mot aux pompes funèbres. Au moment où Eugène achevait de lire le griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vauquer le médaillon à cercle d'or où étaient les cheveux des deux fdles.
— Comment avez-vous osé prendre ça? lui dit-il.
— Pardi ! fallait-il l'enterrer avec ? répondit Sylvie; c'est en or.
— Certes ! reprit Eugène avec indignation, qu'il emporte au moins avec lui la seule chose qui puisse représenter ses deux fdles.
Et quand le corbillard vint, Eugène fit remonter la bière , la décloua , et plaça religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui se rapportait à un temps où Delphine et Anastasie étaient jeunes , vierges, pures, et ne raisonnaient pas, comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant.
Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls , avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme à Saint-Étienne-du-Mont , église peu distante de la rue Ncuve-Sainle-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté à une petite chapelle basse cl sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha vainement les deux filles du père Goriot, ou leurs maris. Il fut seul avec Christophe qui se croyait obligé de rendre les derniers devoirs à un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En attendant les deux prêtres, l'enfant de chœur
et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.
— Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un brave et honnête homme, qui n'a jamais dit une parole plus haute que l'autre, qui ne nuisait à personne et n'a jamais fait de mal.
Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vinrent et donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs, dans une époque où la religion n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du clergé chantèrent un psaume, le Libéra, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux Eugène et Christophe.
— Il n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder; il est cinq heures et demie.
Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celles de M. de Restaud et de M. de Nucingen , se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise.
A six heures le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient des gens de ses filles qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux s'adressant à Rastignac lui demanda leur pourboire. Eugène se fouilla, il n'avait plus rien, et fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même , détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, il n'y avait plus qu'un crépuscule qui agaçait les nerfs; il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras et contempla les nuages. Christophe s'en alla. Bientôt Rastignac resta seul. Il fit quelques pas vers le haut du cimetière , et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer ! Il lança sur celle ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ce mot suprême :
— A nous deux maintenant !
Puis il revint à pied rue d'Artois, cl alla dîner chez madame de Nucingen.