‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 7 sur 58 · MADAME DE BARGETON · texte numérisé non relu

MADAME DE BARGETON

Angoulêmc esl une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux , en formant une sorte de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes , mais sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui ; car en l'empêchant de s'étaler sur la Charente , ses remparts et la pente trop rapide du rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s'y passa, le gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de marine , des établissements militaires , en préparant des routes. Mais le commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche de champignons aux pieds du rocher, sur les bords de la rivière le long de laquelle passe la grande roule de Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrité des papeteries d'Agoulême," qui, depuis trois siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et

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sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste , les auberges, le charronnage, les entreprises de voilures publiques, toutes les industriesqui vivent par la route et par la rivière se groupèrent au bas d'Angoulème pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à portée de la Charente; puis les magasins d'eau-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulème que jalousa la ville haute où restèrent le gouvernement, l'évêché, la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et croissanlepuissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulème. En haut la noblesse et le pouvoir, en bas le commerce et l'argent; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux; il est difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l'Empire.

La plupart des maisons du Ilaut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d'antiques bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochtone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si après deux cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans le pays. Les préfets, les receveurs-généraux , les administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants; elles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les ignorent; pour elles, envoyer un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre ; celte prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un royalismeininlelligeut, entichées de dévotion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulème jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l'éducation qu'on y reçoit ; les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents.

Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui divisent Angoulème et

l'Houmeau. Le commerce est riche, la noblesse est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulème épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : — C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulème de l'Houmeau. La société noble. unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent leséléments d'un durable état social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes les vanités.

Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit chez madame de Rargeton, était donc une petite révolution. Quels en étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Bérangeret Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et ïissot, Etienne et d'Avrigny, Benjamin- Constant et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les libéraux comme les royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulème, mais qu'il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina la destinée de Lucien.

M. de Bargeton était l'arrière-pciit-fils d'un jurai deBordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, cl fit un si grand mariage d'argent, que, sous Louis XV, sou fils fut appelé purement et simplement M. de Bargeton. Ce M. de Bargeton, petit-fils de M. Mirault le jurât, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, cl en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grandsoncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de la Rochefoucauld , élail substituée, ainsi qu'une maison d'Angoulème, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-

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fils de M. de Bargeton-/e-»j«w<7e«r hérita de ces deux biens. En 1789, il perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi les glorieux exemples de Bargeton I et de Bargeton II, Bargeton V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton ; il se fut allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair comme tant d'autres; tandis qu'en 1803, il fut très-ûalté d'épouser mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Négrepelisse,filled'un gentilhomme oubliédepuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il représentât la branche cadette d'une des plus antiques familles du Midi de la France. Il yeutunNègrepelisse parmi les otages desaint Louis, mais le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il pût amplifier son domaine.

Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la révolution un abbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé Roze se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en yappor tant son bagage de compositeur. Il avait largemen payé l'hospitalité du vieux gentilhomme, en faisan l'éducation de sa fille Anaïs, nommée Nais par abré viation, et qui sans cette aventure eût été abandon née à elle-même, ou par un plus grand malheur à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et l'allemand , il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, eu déchiffrant avec elle la musique de tous les inaiires. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles.

La présence d'une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l'étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut sembler nui-

sible dans la vie privée, par les écarts qu'il inspire. L'abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille comme mademoiselle de Nègrepelisse, chez qui l'exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé Niollant communiqua sa hardiesse d'examen, sa facilité de jugement à son élève; mais ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d'une mère de famille.

Quoique l'abbé recommandât continuellement à son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d'elle-même, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse.Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l'habitude de se gêner pour autrui; tout en nous se vicie, la forme comme les idées. N'étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard; elle eut cet air cavalier qui parait, au premier abord, original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie aventureuse.

Ainsi, cette éducation dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulème, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à M. de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pouf sauver un bœuf malade, car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eut été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu'il aurait sans doute déconseillé.

Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avariceet l'esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Nais avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur

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personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. M. de Nègrepelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères , il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel , incapable de chicaner le compte de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que Nais pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, M. de Nègrepelisse étudia les hommes de la province, et M. de Bargeton lui parut être le seul qui répondit à son programme. M. de Bargeton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable impuissance d'esprit ; mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d'Angoulèrae sans y commettre ni gaucheries ni sottises. M. de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle en pouvait tirer pour son propre bonheur : elle épousait un nom, elle achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Nais fut séduite par la perspective d'une semblable liberté. M. de Bargeton crut faire un brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour ; mais en ce moment M. de Nègrepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphe de son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son mari en avait cinquante huit ; disparité d'autant plus choquante que M. de Bargeton semblait avoir soixante dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille , se mettre en rose, ou se coiffer à l'enfant. Quoique leur fortune n'excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son gendre mourut avant lui, força M, et madame de Bargeton d'habiter Angoulème, où les brillantes qualités d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Nais devaient se

perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La fierté, que ne modifie pas l'usage du grand monde, devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu d'âme qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l'exagération en Se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air est chargé de pensées, où tout se renouvelle , l'instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes -, là, est la raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes.

Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poëme, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux., poëte à poêle, cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui pyramidalisaient sa conversation; les moindres choses y prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, amjéliser, néolor/iser et trafiquer; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpilail, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher, pour Ipsiboë comme pourl'Anaconda, pour l'évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, mer-

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veilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains : elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau; elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas bleu du désert; il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelonnc en soignant les malades : c'était là une grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires ; elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle revêtait les gens de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. A beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ;mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussi vite que bâti, les restes d'une Jérusalem céleste; l'amour sans l'amant. Et c'était vrai.

L'histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui put lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des vies sans hasard.

Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire, lors du passage de Napoléon en Espagne où il envoyait la fleur de ses troupes, ses espérances trompées se réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à l'ordre du jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes les plus avaricieuses et les plus réfraclaires étaient obligées de fêter la garde impériale, au-devant de laquelle allaient les maires et les préfets, une harangue en bouche, comme pour la royauté. Madame de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à Ja ville, s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de

France. Celte passion contenue, noble, grande et qui contrastait avec les passions alors si facilement nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle pleura longtemps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Nais au-dessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit. Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques sous le soir après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient et le néant, une femme aussi supérieure dut préférer le néant. Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit parla religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands traités de M. de Bonald et ceux de M. de Maistre , ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintessenciée ; comme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien qui fut assez singulièrement introduit chez elle.

Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone d'action que menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions indirectes étant venue à vaquer, M. de Barante envoya pour l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez eu sa faveur pour que la curiosité féminine lui servit de passe-port chez la reine du pays. M. du Chàlelct, venu au inonde Chàtelet tout court, mais qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier , était un de ces agréables jeunes gens qui ,

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sous Napoléon, échappèrent à toutes^J^ conscriptions, en demeurant auprès du soIeirTmpérial. Il avait commencé sa carrière par la place de secrétairedescommandements d'une princesse impériale. M. du Châtelet possédait toutes les incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre acteur de société , chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire un impromptu , quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime remplaçait l'idée. M. du Châtelet était encore doué du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un profil , croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont profonds parleur vide; science d'ailleurs fort commode en ce -sens qu'elle se démontre par l'exercice même de ses hauts emplois ; que, voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tète mystérieux ; et qu'enfin l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tète au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique; là, comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie.

Malgré son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'altesse impériale, le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au conseil d'Etat : non qu'il n'eût fait un délicieux maître des requêtes comme tant d'autres; mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron , vint à Cassel comme envoyé extraordinaire , et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier diplomatique. Au moment où l'empire tomba, le baron du Châtelet avait la promesse d'être nommé ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir

manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit; il fit un voyage en Egypte avec le général Armand de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l'Imaun de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger; mais il eut le bonheur de trouver à 3lascate un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir à l'aris un an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur , le recommandèrent au président du conseil , qui le plaça près de M. de Baranle, en attendant la première direction libre.

Le rôle rempli par M. du Châtelet auprès de l'altesse impériale, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances, tout excita la curiosité des femmes d'Angoulème. Ayant appris les mœurs de la haute ville, M. le baron du Châtelet se conduisit en conséquence. 11 fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé. A tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant. 11 alla chez les autorités supérieures, le général, le préfet, le receveur-général et l'évèque; mais il se montra partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. 11 laissa deviner ses talents de société qui gagnèrent à ne pas être connus; puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame de Bargelon la personne dont l'intimité lui convenait. 11 compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. 11 se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au piano; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angoulème était à la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église, madame de bargelon le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui ; pendant celle rencontre cherchée, il se fit naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulème, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau , car il avait quarante-

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cinq ans, reconnut dans cette femme toute une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peutêtre une veuve riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille de Nègrepelisse, qui lui permettait d'aborder à Paris la marquise d'Espard dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut de s'y attacher, de rémonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la Caaba, car le salon de madame de Bargelon était le cénacle d'une société pure de tout alliage. L'évêque seul y venait habituellement, le préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an ; le receveur-général n'y pénétrait point ; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dinait jamais chez lui. Ne pas voir le receveur-général et agréer un simple directeur des contributions, ce renversement de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.

Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se retrouvent d'ailleurs dans chaqne sphère sociale, doivent comprendre combien l'hôtel de Bargelon était imposant dans la bourgeoisie d'Angouléme. Quanta l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin bridait à une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées ; la Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVTII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame de Bargeton , Chàtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins, les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse, y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes ; il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Cette société pouvait se comparer , si cette image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante; l'immobilité de ses opinions politiques ressemblait à de la fidélité; l'espace mis entre elle et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir, simulaient une sorte d'élévation et lui donnaient une valeur de convention : chacun de ces nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente l'argent chez les nègres du Bambarra.

Plusieurs femmes, flattées par SI. du Châtelel et reconnaissant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection des amours- propres , car toutes espéraient s'approprier la succession de l'altesse impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre maison. Du Chàtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts que le terroir avait donnés à la reine d'Angouléme. Il lui apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poêles , elle de bonne foi , lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poêles romantiques qu'en homme de l'école impériale, il comprenait peu. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence des lis, aimait M. de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que de loin, elle soupirail après Paris où. vivaient les grands hommes.

M. du Chàtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il existait à Angoulème un autre enfant sublime, un jeune poêle qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations poétiques. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau! Le proviseur du collège avait montre d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poêle anglais à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait plus ou moins le papier blanc de quelque seppia; l'un en sa qualité de président de la société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui permettait de chanter en manière d'halali le Sefiate in corpu acete; parmi ces figures fantasques, madame de Bargelon se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle apprit celle nouvelle. Elle voulut voir ce poêle, cet ange! elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié par le proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.

Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les dislances sociales sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement les grilles entre lesquelles chaque monde s'ana-

thémalise et se dit raca, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant proviseur lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant lui! la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peutêtre jamais à ces oreilles dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas !

Sa sœur fut seule initiée àce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse, Eve sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulême, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vêtu ! combien elle fut Gère de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries. L'entraînement de méditations avait donné à Lucien l'habitude de s'accouder aussitôt qu'il était assis; il allait jusqu'à attirer une table pour s'y appuyer. Eve lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, le regarda prendre par la rue de Beaulieu, pour aller sur la promenade où l'attendait M. du Chàtelet. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien chez madame de Bargeton, c'était pourÈve l'aurore de la fortune. Pauvre entant, sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les naïfs sentiments cessent.

En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple; c'était la cour de province, froide et proprette, une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. Lucien monta par un vieil escalier à baluslres de châtaignier dont les marches cessaient d'être en pierre, à partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine , un grand salon peu éclairé , il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris; le dessus des portes était en camaïeu, un vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les panneaux ; les meubles de vieille forme se cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Il aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table ronde couverte d'un lapis vert , éclairée

par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point , elle se tortilla fort agréablement sur son siège , en souriant au poëte que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué.

L'excessive beauté de Lucien , la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poëte était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes œillades , cette femme qui lui parut enharmonie avec son renom, elle ne trompait aucune de ses idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du moyen âge qui impose à un jeune homme etv amplifiant poUr ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris étincelaient , son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou, la robe négligemment croisée laissait voir une poitrine de neige où l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs , madame de Bargeton fit au jeune poëte un geste amical pour lui indiquer la chaise qui était près d'elle. M. du Chàtelet prit un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls. La conversation de madame de Bargeton l'enivra. Les trois heures passées près d'elle furent un de ces rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts , que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l'exagération, ce luxe de l'âme. Il ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu, de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de celte éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis celle âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la femme. L'en train de celle exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles que répétait depuis longtemps madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'au-

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tant mieux qu'il voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire; mais il n'en fut pas question : il avait oublié ses vers pour avoir le droit de revenir, madame de Bargeton n'en avait point parlé pour l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas une première entente?

M. du Chàtelet fut mécontent de cette réception , il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de Beaulieu dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas médiocrement étonné d'entendre le directeur des contributions indirectes se vanter de l'avoir introduit, et lui donner à ce titre des conseils.

Plùl à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait M. du Chàtelet. La cour était moins impertinente que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait , si ces genslà ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette maison, c'était par goût pour madame de bargelon , la seule femme un peu propre qu'il y eût à Angoulème, à laquelle il avait fait la cour par désœuvrement et dont il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de celte reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. Il exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poëte, en essayant de l'écraser sous son importance et de lui faire peur; il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis; mais s'il imposa à l'imagination du poëte, il n'effraya point l'amant.

Depuis celle soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargelon d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau , puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme faveur , et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un pharmacien fut pris par les gens de celle société pour un être sans conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes, venus faire une visite à Nais, rencontraient Lucien , tous avaient pour lui l'accablante politesse dont les gens comme il faut usent avec leurs inférieurs ; Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux, mais plus lard il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son Gel et le conlii nièrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs patriciens préludent avec la haute société, fllais combien de souffrances

n'aurait-il pas endurées pour Naïs qu'il entendait nommer ainsi , car entre eux les intimes de ce clan , de même que les grands d'Espagne et les personnages de la crème à Vienne, s'appelaient, hommes el femmes , par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie angoumoisine.

Nais fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poëte. Non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le garder; elle en faisait son lecteur, son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir aimer, après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d'aimer un jeune homme de vingt ans , qui, par sa position, était déjà si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par la fierté que lui inspiraient ses scrupules; elle se montrait tour à tour allière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs , les espoirs et les désespérances qui martellcnt le premier amour el le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois, il vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poêle, cher Lucien, puis, cher tout court. Le poêle enhardi nomma cette grande dame Naïs. En l'entendant lui donner ce nom , elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant, elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit au troisième ciel de l'amour.

Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix , et raconta , non sans larmes, la douloureuse histoire de ses amours, si purs elsi cruellement étouffés. S'essayait-clle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse , il se désespéra naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche îles scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des places fortes qu'elles

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.liment à voir prendre d'assaut. L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.

— Je ne mourrai pas moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en finir avec M. de Cante-Croix, et qui jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.

Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il niellait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux slances suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de M. de Lamartine?

La magique pinceau, les muses mensongères N'orneront pas toujours de ces feuilles légères

Le fidèle vélin ; Et le crayon fiuiif île ma belle maîtresse Me confira souvent sa secrète allégresse

Ou son muet chagrin.

Ali ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées Demanderont raison des riclies destinées

Que lui tient l'avenir; Alors, veuille l'Amour que de ce beau voyage

Le fécond souvenir Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage!

— Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle. Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une

femme qui se plaisait à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; alors elle le calma en le baisant au front pour la première fois.

Lucien fut décideraient un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie ! Elle se remit à la musique pour son poêle à qui elle révéla le monde musical. Elle lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit.

Heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé : — Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur?

Le pauvre poëte avait la bêtise de répondre : — Oui.

Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec M. de l'.argeton. Malgré celte précaution toute la ville sut le fait et le tint pour exorbitant; chacun se demanda s'il était vrai, ce fut une rumeur affreuse : à plusieurs la société parut à la veille d'un bouleversement; d'autres s'écrièrent : Voilà le fruit des doctrines libérales. Le jaloux du Chàlelct apprit alors que madame Charlotte qui gardait les femmes en couches était

madame Chardon, mère du Chateaubriand de l'IIoumeau, disait-il, expression qui passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de Bargeton.

— Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulème parle? lui dit-elle, ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux mois ma belle sœur en couches.

— Ma chère, dit madame de Bargeton en prenant un air tout à fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré. Supposons-nous sans un sou vaillant! que ferionsnous pour vivre, nous? comment nourririez- vous vos enfants?

Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours prêtes à faire une vertu d'un malheur. Puis il se trouve, dans la persistance à faire le bien qu'on incrimine, un invincible attrait; l'innocence a le piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame deBargeton futpleindesesamis, venus pourlui faire des remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit : elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient grands hommes ; elle dit que le génie était toujours gentilhomme; elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais intérêts; enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Enfin, elle conjura l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil et le présenta en reine qui voulait èlre obéie. Elle appela le directeur des contributions, M. Châlelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétalion de sa particule. Lucien fut, dès ce soir, violemment introduit dans la société de madame de Bargeton ; mais il y fut accepte comme une substance vénéneuse que chacun se promenait d'expulser en la soumettant aux réactifs de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Nais perdit de son empire; il y eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de 31. du Châlelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel contre aulel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à mettre leurs manteaux, leurs dou-

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blés souliers, leurs chapeaux dans le même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le Chardonneret du sacré bocage, dit Alexandre de Brebian, autre bon mot. Enfin, le président de la société d'agriculture apaisa la sédition par une observation magistrale :

— Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poêle de l'Houmeau, étaient sans conséquence; mais ils n'admettaient point les receveurs des tailles, ce qu'est, après tout, Châlelet.

Du Châteletpaya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se sentant attaqué, le directeur des contributions, qui, depuis le moment où elle l'avait appelé Châlelet, s'était juré à lui-même de posséder madame de Bargeton, cnlra dans les vues de la maîtresse du logis; il soulint le jeune poëte, en se déclarant son ami. Ce grand diplomate, dont s'était maladroitement privé l'Empereur, caressa Lucien, il se dit son ami; il donna, pour le lancer, un dîner où se trouvèrent le préfet, le receveur-général, le colonel du régiment en garnison, le directeur de l'école, le président du tribunal, enfin toutes les sommités administratives. Le pauvre poêle fut fêté si grandement, que tout autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement soupçonné de mystificalion les louanges au moyen desquelles on abusa de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le proviseur du collège, homme phlegmatique, battit des mains en disant que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre chaude des louanges, ou que dans l'ivresse de sa gloire anticipée il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton ; mais, avec l'habileté des roués, il avait arrêté son plan et suivit avec une attention stratégique la marche des deux amants, en épiant l'occasion d'exterminer Lucien.

Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans les environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins qu'elle prodiguait au jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme une drogue employée contre les indigestions. La fieur de l'aristocratie fut conviée

pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.

Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde, car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent parcourir les hommes de génie et où se rencontrent des obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et les panacha de ses plus pompeuses expressions; ce fut une contrefaçon des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Elle se trouva si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la lui inspirait. Enfin elle lui conseilla de répudier audacieusement son père en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criaillerios soulevées par un échange que d'ailleurs le roi légitimerait. Elle se chargeait d'obtenir cette faveur, elle était apparentée à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont- Chauvry, fort en crédit à la cour. A ces mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.

— Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il se fera, plus vite il sera sanctionné.

Elle lui souleva l'une après l'autre les couches successives de l'état social, lui fit compter les échelons qu'il franchissait soudain par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793. Elle réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait calmée; elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur lequel il devait marcher, se tenir. Le haineux libéral devint monarchique in petto. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de la gloire; il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne, fùtelle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, quibuscumque viis. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers sentiments et qui défend au jeune homme d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton, dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre,

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et la baisa avec la furie (lu poëte, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes.

— Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle en se réveillant d'une torpeur extatique.

Pendant cette soirée, l'esprit de madame de Bargelon fit de grands ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre, les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères, ni mères ; les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevait au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait que de lui même : il était seul juge de ses moyens, car lui seul connaissait la fin ; il devait donc se mettre au-dessus de lois, appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son siècle, peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde. Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et avançaient la corruption de son cœur, car, dans l'ardeur de ses désirs, il admettait les moyens à priori. Mais ne pas réussir, est un crime de lèsemajesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec horreur les Mari us assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; il planait sur le Sinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.

Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poêle, des langes dont la vie de province les avait enveloppés, que Lucien voulut éprouver madame de Bargelon afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre. En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la société réveille dès le matin de la vie les ambitions, elle destitue la jeu-

I nesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement, mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il est au dix-neuvième siècle. Le calcul de Lucien lui parut se faire au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David. Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il lui raconta le génie de son père, ses espérances perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie; il lui peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui. Il se croirait indigne d'être aimé d'elle, sa première gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour luimême. Il renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme de l'enfance , où parle la logique insensée des belles âmes, délicieux verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu de l'écrivain, et que les femmes aiment tant.

Après avoir remis sa lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David , car dans les jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes discrétions ; puis peut-être Lucien commençait-il à redouter la hache de Phociou que savait manier David, peut-être craignait-il la clarté de son regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de Chénier, son secret, atteint par un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une plaie, avait passé de son cœur sur ses lèvres.

Maintenant embrassez les pensées qui durent l'assaillir pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame s'élait-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle ? l'ambitieux ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau? Quoiqu'avant de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui sépare une reine de sou favori, il ne se disait pas que David ne pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre était la perte de madame de Bargelon. Atteinte et convaincue de s'être encanaillée, elle serait obligée

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de quitter la ville, où sa caste la fuirait comme au moyen âge on fuyait un lépreux. Le cian de fine aristocratie et le clergé lui-même défendrait Naïs envers et contre tous, au cas où elle se permettrait une faute ; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis, car si l'on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication ;or, recevoir David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de la question , son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l'air du plus noble courtisan , Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs ; Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais ; souvent en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son bonnet de nuit sur la tète , les visiteurs de la Brèdc le prirent pour un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre de voix. Tontes ces grandes petites choses manquaient à David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère , Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton; enfin, sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter. Après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans lTIoumeau , il se repentait de sa lettre. Il aurait voulu la reprendre, car il avait aperçu par une échappée les impitoyables lois du monde. Il avait deviné combien la fortune acquise favorisait l'ambition, et il lui coûtait de retirer son pied du premier bâion de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère si grande dans son abaissement et qui le croyait aussi bon qu'il était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation ; son enfance si pure , et sa conscience encore blanche; ses espérances qu'aucune bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son souvenir.

Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de succès, que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors!.. L'exemple de Napoléon, si fatal au dix-neuvième siècle par les prétentions qu'il inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien, qui jeta ses calculs au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien , il allait du mal au bien, du bien au mal, avec une égale facilité.

Au lieu de l'amour que le savant porte à sa retraite. Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honte, en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :

Pharmacie de Postel, successeur de Ciiardon.

Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goùl, pour se produire à Bcaulicu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.

— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans ce nid à rats ! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où M. Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main , examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où l'on montait par un de ces escaliers droits, appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.

— Bonjour, mon fiston, lui dit M. Postel, le véritable type du boutiquier de province. Comment va nuire petite santé? Moi je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme , celui-là ! Si javais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd'hui !

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant de la

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fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.

— C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l'élève de son père prodigieusement commun, quoi qu'il l'eût souvent béni, car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la veuve et les enfants de son maître.

— Qu'avez-vous donc? demanda M. Postel en posant son éprouvette sur la table du laboratoire.

— Est-il venu quelque lettre pour moi?

— Oui, une qui fleure comme baume! elle est auprès de mon pupitre sur le comptoir.

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie! Lucien s'élança dans la boutique.

— Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverteel que Lucien n'entendit pas.

— Il est toqué, votre frère, mademoiselle! dit Postel en levant le nez. Depuis quelques jours son esprit est lévigé par un pilon connu.

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Eve un air cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi souvent disait-il à Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près de lui : — Elle est fameusement jolie votre sœur ! vous n'êtes pas mal non plus ! votre père faisait tout bien.

Eve était un grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu'elle offrit les symptômes d'un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulfe médisance n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi depuis leur première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre eux, à l'allemande , sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien , à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Eve, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse , mais une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en réalité , Eve ne voulait pas courir sus au fils d'un homme qui passait pour riche. En ce monr Balzac, t. m.

ment , les gens au fait de la valeur croissante des propriétés estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le vieux Séchard , riche d'économies , heureux à la récolte , habile à la vente , devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée, en 1810, quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par an, au temps des vendanges , et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais , et dont il se souciait fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui agrandit encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait être encouragé; car, pour lui, Eve était une femme plus imposante que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé départir que d'arriver, David contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu'à PHoumeau , par la porte Palet ; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant de venir trop tard, ou de paraître importun à Eve qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites choses, Eve l'avait bien compris, elle était flattée sans orgueil de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David; mais la plus grande séduction de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien, il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve. Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C'étaient des regards doux et délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui naissaient d'une terre riche, féconde, immuable. Eve avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus intime union de leurs âmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Eve, et s'assit sans lui rien dire , à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent , Eve les employait tous pour le frère chéri.

— Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu'elle relira du feu , et après

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avoir éteint son fourneau mobile en en fermant la bouche et le couvrant de l'étouffoir.

Lucien ne répondit pas. Eve prit une petite assiette coquettement arrangée avec des feuilles de vigne, et la mil sur la table avec une jatte pleine de crème.

— Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises. Lucien prêtait tant d'attention à sa lecture qu'il

n'entendit point. Eve vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure, car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir immense à être traitée sans façon.

— Mais qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans les yeux de son frère.

— Rien, rien, Eve, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une effervescence surprenante.

— Tu le caches de moi.

— Hé bien , elle m'aime!

— Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton boudeur la pauvre sœur en rougissant.

— Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.

— Nous ! répéta Eve.

Inspirée par le même pressentiment qui s'était emparé de David, elle ajouta : — Tu vas nous aimer moins !

— Comment peux-tu croire cela , si tu me connais!

Eve lui tendit la main pour presser la sienne ; puis, elle ôta l'assiette vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait. Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Rargeton que la discrète Eve ne demanda point à voir, tant elle avait de respect pour son frère. S'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre , et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger ? Elle attendit. Voici cette lettre :

<c Mon ami, pourquoi refuserais je à voire frère en science l'appui que je vous ai prêté ? à mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société. Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui ont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante pour leur imposer M. David Séchard, je vous ferai volontiers le sacrifice de ces pauvres gens, ce sera comme une hécatombe antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle facilement ! m'en voudrez-

vous, si je mets à mon consentement une restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moimême, dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point. N'est-ce pas un de ces soins maternels que je dois avoir pour vous, mon cher poëte?

>: Louise de Nègrepelisse. »

Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour arriver au non , et le non pour amener un oui; cette lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madame de Rargeton, il y brillerait de la majesté du génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit une altitude si fière , tant d'espérances se reflétèrent sur son visage en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui dire qu'il était beau.

— Si elle a de l'esprit , elle doit bien t'aimer celte femme ! Et alors ce soir elle sera chagrine , car toutes les femmes vont te faire mille coquetteries; tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Patmos! je voudrais être souris pour me glisser là ! Viens , j'ai apprêté ta toilette dans la chambre de notre mère.

Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs , et au bas duquel s'étendait un maigre tapis vert; puis une commode à dessus de bois ornée d'un miroir, des chaises en noyer. Sur la cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs , les murs étaient tendus d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau , mis en couleur et frotté par Eve , brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon où sur un plateau rouge à rosaces dorées se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Eve couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de la fenêtre; mais l'exiguïté de celte cabine de marin exigeait que la porle vitrée restât toujours ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans la sobriété des choses , il y respirait la modestie d'une vie studieuse, et pour ceux qui connaissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'atlendrissanles harmonies.

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fil entendre dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les façons d'un homme pressé d'arriver.

— Hé bien, David', s'écria l'ambitieux, nous triomphons ! elle m'aime ! tu iras.

— Non , dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier de cette preuve d'amitié qui m'a fait

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faire de sérieuses reflexions. Ma vie à moi, Lucien , est arrêtée. Je suis David Séchard , imprimeur du roi , à Angoulême; mon nom est sur tous les murs au bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un négociant si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de Beaulieu , au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune de M. Chenessy , ni le renom de Cuvier , deux sortes de puissances que les nobles essaient encore de nier ; mais qui, je suis d'accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation ? je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à rien, lu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir. D'ailleurs, tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le droit, la diplomatie , entrer dans l'administration, enfin tu n'es ni chiffré, ni casé. Profite de ta virginité sociale , marche seul et mets la main sur les honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, ceux que procurent la vanité , la gloire et l'amour; sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. A toi les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues; à moi la vie sobre, laborieuse du commerçant et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Eve. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras, pour te soutenir; si tu as à le plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos cœurs , tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux tèles, pourraient se lasser; nous nous nuirions à deux. Marche devant, tu me remorqueras s'il le faut. Loin de l'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de faire pour moi , en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse peutêtre, plutôt que de m'abandonner , que de me renier, cette simple chose, si grande, eh bien! Lucien, elle me lierait à jamais à loi , si nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de paraître prendre la plus forte part , ce partage à la Monlgommery est dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments , qui sait si je ne serai pas toujours ton obligé?...

En disant ces mots, il coula le plus timide des regards vers Eve qui avait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tout.

— Enfin , dit-il à Lucien étonné, tu es bien fait , tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin;

moi , j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirais des sottises ou je ne dirais rien du tout : toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré; moi , je suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et lout me nuit dans le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta figure d'ange. N'est-ce pas , Eve?

Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Celte modestie coupait court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eùt-il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié les mêmes réflexions qu'il venait de faire par ambition? L'ambitieux et l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune homme et de l'ami s'épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où toutes les forces sont doucement tendues , où toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme excitait encore en Lucien la tendance qui porte l'homme à tout rapporter à lui. Nous disons tous, plus ou moins, comme Louis XIV : l'État, c'est moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille, engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de Bargelon caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa sœur, sa mère et David. Il n'en était rien encore ; mais n'y avait-il pas à craindre qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition, il fut contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir?

Celte émolion passée, David Gt observer à Lucien que son poëme de Saint Jean dans Patmos était peut-être trop biblique pour être lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière. Lucien , qui se produisait devant le public le plus difficile de la Charente , parut inquiet. David lui conseilla d'emporter André deChénier, et de remplacer un plaisir douteux par un plaisir certain. Lucien lisait en perfection, il plairait nécessairement et montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs vertus, car si la jeunesse qui n'a pas encore failli est sans indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses magnifiques croyances. Il faut en effet avoir bien expérimenté la vie avant de reconnaître que , suivant un beau mot de Raphaël, comprendre c'est égaler. En général, le sens nécessaire à l'intelligence de la poésie est rare en France, où l'esprit dessèche promptemenl la source dos saintes larmes de l'extase, où personne

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ne veut prendre la peine de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'infini. Lucien allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs mondaines! Il passa chez David y prendre le volume de poésie.

Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu'en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs , il voulait et redoutait ;in éloge , il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi ! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait eu l'air de quêter un remerciement, il trouvait toutes les paroles compromettantes , et se taisait en gardant une attitude de criminel. Eve, qui devinait les tortures de cette modestie , se plut à jouir de son silence, mais quand il tortilla son chapeau pour s'en aller, elle sourit.

— Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez madame de Bargeton , nous pouvons la passer ensemble; il fait beau, voulezvous aller nous promener le long de la Charente? nous causerons de Lucien.

David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille. Eve avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées; elle avait, par la tendresse de l'accent, résolu les difficultés de cette situation; sa proposition était plus qu'un éloge, c'était la première faveur de l'amour.

— Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez moi quelques instants pour m'habiller.

David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en chanteronnant , ce qui surprit l'honnête Poslel et lui donna de violents soupçons sur les relations d'Eve et de l'imprimeur.

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