LA SOIRÉE AD BORD DE L'EAU
Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur Lucien, de qui le caractère le portait à écouler ses premières impressions. Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure, que Louise n'était pas encore au salon. M. de Bargeton s'y trouvait seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des peliteslàchelés par lesquelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne s'était pas encore trouvé face à face avec M. de Bargeton.
M. de Bargeton était un de ces petits esprits dou-
cement établis entre l'inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter, ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde, et s'efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait; il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un heureux événement. Son sourire répondait à tout par les expressions qu'il lui donnait; et s'il fallait absolument une approbation directe, il le renforçait d'un rire complaisant , ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, car il était obligé de chercher quelque chose dans l'immensité de son vide intérieur. La plupart du temps, il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie, il vous exprimait ses besoins , ses petites sensations qui , pour lui , ressemblaient à des idées. 11 ne parlait ni de la pluie ni du beau temps, il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie.
— Par complaisance pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce malin du veau qu'elle aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disaitil. Je sais cela, j'y suis toujours pris! expliquezmoi cela !
Ou bien : — Je vais sonner pour demander un verre d'eau sucrée , en voulez-vous un par la même occasion?
Ou bien : — Je monterai demain à cheval , et j'irai voir mon beau-père.
Ces petites phrases ne supporlaienl pas la discussion , elles arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation tombait à plat. M. de Bargeton implorait alors l'assistance de son visiteur en mettant à l'ouest son nez de vieux carlin poussif, il le regardait de ses gros yeux vairons d'une façon qui signifiait : Fous dites ? Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le leur rendait si précieux, que les bavards d'Angoulême lui accordaient une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé ; quand ils n'avaient plus d'auditeurs, ils venaient achever leurs récils ou leurs raisonnements auprès de lui, sûrs de trouver son sourire élogieux. Son salon étant toujours plein , il s'y trouvait généralement à l'aise, il s'occupait des plus petits détails; il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient et leur faisait la conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la soirée était animée et qu'il voyait
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chacun à son affaire, l'heureux gentilhomme restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes, ayant l'air d'écouter une conversation politique ; ou il venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun jeu ; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sa digestion.
Sa femme était le beau côté de sa vie, elle lui donnait des jouissances infinies; lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de maison, il s'étendait clans une bergère en l'admirant, car elle parlait pour lui; puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases, et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des boulets enterrés qui se réveillent ; son respect pour elle allait jusqu'à l'adoration. Or, une adoration quelconque suffit au bonheur de la vie. En personne spirituelle et généreuse, Anaïs n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux que d'être gouverné. Elle en avait pris soin comme on prend soin d'un manteau ; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le ménageait; et se sentant ménagé , brossé , soigné , M. de Bargeton avait contracté pour sa femme une affection canine. Il est si facile de donner un bonheur qui ne coule rien ! Madame de Bargeton, ne connaissant à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait faire d'excellents dîners ; elle avait pitié de lui; jamais elle ne s'en était plainte , et quelques personnes, ne comprenant pas le silence de sa fierté, prêtaient à M. de Bargeton des vertus cachées. Elle l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et son obéissance aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait : — Faites une visite à monsieur ou à madame une telle. Il y allait comme un soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes et immobile. Il était en ce moment question de le nommer député.
Lucien ne pratiquait pas depuis assez longtemps la maison pour avoir soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable. M. de Bargeton enseveli dans sa bergère , paraissant tout voir et tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de granit, Lucien en fit un sphynx redoutable par suite du penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les formes , et il crut nécessaire de le Calter.
— J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect que l'on n'en accordait à ce bonhomme.
— C'est assez naturel , répondit M. de Bargeton.
Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.
— Vous habitez l'Houmeau , dit M. de Barge- Ion, les personnes qui demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.
— A quoi cela tient-il ? dit Lucien en prenant un air agréable.
— Je ne sais pas, répondit M. de Bargeton, qui rentra dans son immobilité.
— Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien , un homme capable de faire l'observation peut trouver la cause.
— Ah! fit M. de Bargeton, les causes finales! Hé! hé!...
Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.
— Madame de Bargeton s'habille sans doute ? dit-il en frémissant de la niaiserie de cette demande.
— Oui, elle s'habille, répondit naturellement le mari.
Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes en gris, et dont les entredeux étaient plafonnés, sans trouver une phrase de rentrée; mais il ne vit pas sans terreur le petit lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de sa gaze et garni de bougies ; les housses du meuble avaient été ôtées , et le lampas rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion extraordinaire, et il conçut alors des doutes sur la convenance de son costume; il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeurde la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du temps de Louis XV; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le courtisant pas , et il résolut de chercher s'il avait un dada que l'on put caresser.
— Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à M. de Bargeton vers lequel il revint.
— Rarement.
Le silence recommença , et M. de Bargeton épia comme une chatte soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos. Chacun d'eux avait peur de l'autre.
— Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités, pensa Lucien, car il paraît m'étre bien hostile !
En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé de soutenir les regards inquiets avec lesquels M. de Bargeton l'examinait allant et venant , le vieux domestique , qui avait mis une livrée verte à parements rouges, annonça M.duChàlelet. Le baron entra fort aisément, salua M. de Barge- Ion, et fit à Lucien une petite inclination de tête qui était alors à la mode , mais que le poêle trouva financièrement impertinente. 31. du Chàtelel portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, à sous-
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pieds intérieurs qui le maintenaient dans ses plis; il avait des souliers fins et des bas de fil écossais ; surson gilet blanc flottait le ruban noir de son lorgnon , et son habit noir se recommandait par une coupe et une forme parisienne. C'était bien le bellâtre que ses antécédents annonçaient; mais l'âge l'avait déjà doté d'un petit ventre rond assez difficile à contenir dans les bornes de l'élégance ; il teignait ses cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce qui lui donnait un air dur ; son teint autrefois très-délicat avait pris la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes; mais sa tournure , quoique ridicule par les prétentions qu'il conservait , révélait néanmoins l'agréable secrétaire des commandements d'une altesse impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin , les bottes , le gilet , l'habit bleu fait à Angouléme de Lucien, enfin tout son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son gilet, comme s'il eût dit: — Je suis content. Écrasé déjà par l'élégance de son rival , Lucien pensa qu'il aurait sa revanche quand il montrerait à l'assemblée son visage animé par la poésie ; mais il n'en éprouva pas moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la prétendue hostilité de AI. de Bargeton lui avait donné. Le baron semblait faire peser sur lui tout le poids de sa fortune pour mieux humilier sa misère.
M. de Bargeton , qui comptait ne plus rien avoir à dire , fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux en s'examinant; mais quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.
— Hé bien, monsieur, dit-il à Chàtelet, qu'ya-t-il de nouveau? dit-on quelque chose ?
— Alais , répondit méchamment le directeur des contributions, le nouveau, c'est M. Chardon. Adressez-vous à lui ? Nous apportez-vous quelque joli poëme ? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure d'une de ses faces qui lui parut dérangée.
— Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dû vous consulter, répondit Lucien , car vous avez pratiqué la poésie avant moi.
— Bah ! quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat!), ne sont pas des titres à la postérité.
En ce moment , madame de Bargeton sa montra dans tout l'éclat d'une toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe orientale, elle avait autour du cou une écharpe de gaze sous la-
quelle brillaient les camées d'un collier. Sa robe de mousseline peinte, à trois rangées de volants posés transversalement, était à manches courtes, et lui permettait de montrer plusieurs bracelets étages sur ses beaux bras blancs ; mise théâtrale qui charma Lucien. AI. du Chàtelet lui adressa des compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle était aise d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard avec son cher poëte , et réponditau directeurdescontributionsen lemortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité. En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir.
En premier lieu, se produisirent l'évêque et son grand vicaire , deux figures dignes et solennelles , mais qui formaient un violent contraste : monseigneur était grand et maigre , son acolyte était court et gras ; tous deux avaient des yeux brillants , mais l'évêque était pâle et son grand vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez l'un et chez l'autre, les gestes et les mouvements étaient rares, tous deux paraissaient prudents; leur réserve et leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.
Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari , personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est inconnue, seraient tentés de croire une fantaisie de l'imagination . Le mari d'Amélie, la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton , AI. de Chandour, qu'on nommait Stanislas , était un ci-devant jeune homme , encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille droite , l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit étaient violemment renversées; son gilet très-ouvert laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles surchargées d'orfèvrerie; enfin tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en suivant les lignesonduleusesque dessinaitson pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur les pointes de ses bottes. Quand il cessaitde se contempler ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la frisure , il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet , se penchant en arrière , et se posant de troisquarls, agaceries de coq qui lui réussissaient dans
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la société aristocratique dont il était le beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelures , comme il s'en disait au dix-huitième siècle, et ce détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes qu'il faisait rire. M. du Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées parle dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de son marasme , et piquées par son ton de sultan blasé , les femmes le recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée, depuis que madame de Bargeton s'était éprise du Byron d'Angoulême. Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs , outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée de plumes en été, de Qeurs en hiver, belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d'un asthme inavoué.
M. de Saintot, nommé Astolphe, le président de la société d'agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée , qu'on appelait Lili , abréviation d'Éliza. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin , jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe , il n'en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-vie dans un dictionnaire d'agriculture; deux œuvres pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans tous les anciens ouvrages où il était question de ces deux produits. Tout le département le croyait occupé d'un Traité sur la culture moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée, ou taillant sa plume; mais il employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet : il lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements du jour ; puis le soir il s'efforçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui permit de dire : — Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir été écrite pour ce qui se passe de nos jours. Il récitait alors son passage au grand étonuement des auditeurs qui se redisaient entre eux : — Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait cu-
rieux se contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses croyances sur M. de Saintot.
Après ce couple, vint M. de Bartas , nommé Adrien, l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfège : il avait commencé par s'admirer lui-même en chantant, puis il s'était mis à parler musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s'animait qu'en parlant musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on l'eut prié de chanter; une fois qu'il avait beuglé l'un de ses airs, sa vie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste, mais il allait néanmoins de groupe en groupe y recueillir des éloges; puis quand tout était dit, il revenait à la musique, en entamant une discussion à propos des difficultés de son air , ou en vantant le compositeur.
M. Alexandre de Brebian , le héros de la seppia , le dessinateur qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues, et gâtait tous les albums du département, accompagnait M. de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse , cette transposition était complète. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas) , également préoccupées d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes , et négligeaient leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres , les maris se permettaient, en leur qualité d'artistes , un laisseraller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.
Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des plus originales fut celle de M. le comte de Senonches, aristocraliquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure hâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More et vivant en très-bonne intelligence avec M. du Hauloy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.
Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient l'affectation, mais qui peignaient la
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passion et les caprices toujours satisfaits d'une personne aimée.
Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à Angoulème auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de M. et de madame de Senonches avec un entier dévouement. L'Angoulème noble, l'Angoulème administratif, l'Angoulème bourgeois avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que M. du Hauloy eût semblé prodigieusement immoral, s'il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire, en lui donnant le pas sur sa femme; aveuglement si curieux chez un homme jaloux , que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. M. du Hauloy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage ; il s'occupait de sa toux , de son sommeil , de sa digestion et de son manger. Zéphirine l'avait amené à faire l'homme de petite santé. Elle le ouatait, l'embéguinail, le médecinait; elle l'empâtait de mets choisis comme un bichon de marquise ; elle lui ordonnait ou lui défendait tel ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates, et des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur entente était d'ailleurs sans mécompte : Zizine regardait à tout propos Francis , et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine; ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple bonjour.
Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous, M. le marquis de Pimêntel et sa femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris, vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, M. le baron et madame la baronne de Raslignac , accompagnés de la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes qui certes étaient l'élite de la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distinction de l'accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre de
gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. M. de Pimêntel et M. de Rastignac étaient appelés par leurs titres, aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute coterie d'Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries de la province.
Le préfet et le général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton recommandable par de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique, il se montrait tour à tour obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie; mais l'infortuné M. de Séverac tomba sur M. de Bartas qui lui répondit musique et sur M. de Saintot qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa fille , madame et mademoiselle du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille âgée de vingt-sept ans , qui passait pour être forte sur le piano; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons et la vie tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse parégoïsme, et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. M. de Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la mère et la fille écoulèrent donc avec une dévoticuse admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnanières.
— Ma fille aime tant la soie, dit la mère, que je vous demanderai la permission d'aller à Séverac lui
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montrer comment ça se récolte , elle saisira tout ce que vous lui direz.
Cette phrase maternelle et insidieuse termina glorieusement la conversation entre le maire de Séverac et madame du Brossard, après la lecture que fit Lucien.
Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux , parés comme des châsses , heureux d'avoir été conviés à celte solennité littéraire.
Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière lequel les hommes se tinrent debout. Celte assemblée de personnages bizarres , aux costumes héléroclites, aux visages grimés, devint très-imposante pour Lucien , dont le cœur palpita quand il se vit l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fut, il ne soutint pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de sa maîtresse qui déploya le faste de ses révérences, et ses plus précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois. Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien , tout yeux et tout oreilles , s'entendait appeler M. de Rubempré par Louise, par M. de Bargeton , par l'évéque, par quelques complaisants de la maîtresse du logis, et M. Chardon par la majorité de ce redouté public. Intimidé parles œillades inlerrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres, il devinait les jugements anticipés que l'on portait sur lui, avec cette franchise provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même. Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre une attitude qui fit cesser son supplice intérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimente! ; Adrien s'entretenait du nouvel astre musical, de Ilossini, avec mademoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe décrivait au baron une nouvelle charrue dont il avait appris par cœur la description dans un journal. Lucien ne savait pas, le pauvre poëte, qu'aucune intelligence, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait, car il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques , attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie ont des sortilèges qui séduiseul les esprits les plus grossiers.
Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par 31. de Bargeton que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde près de madame de Bargeton en éprouvant une violente secousse d'âme. Il annonça d'une voix troublée que , pour ne tromper l'attente de personne, il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un grand poëte inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées dès 1819, personne à Angoulême n'avait encore entendu parler d'André de Chénier; et chacun voulut voir dans cette annonce un biais trouvé par madame de Bargeton pour ménager l'amour-propre du poëte et mettre les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade qui fut accueilli par des murmures flatteurs ; puis C Aveugle, poëme que ces esprits médiocres trouvèrent long.
Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d'éminents artistes ou par ceux que l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention ; il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poëte se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de [l'enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçcn, le flair du chien et l'oreille de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d'eux. Le musicien et le poëte se savent aussi promptement admirés ou incompris qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Lesmurmures des hommes qui n'étaient venus là que pour leurs femmes et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées et dont les dents le narguaient. Lorsque, semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où son regard put s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger sur quelques intérêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois jeunes gens et de l'évéque, tous les assistants s'ennuyaient. Eu effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers; mais ces auditeurs glacés, loin
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d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient même pas ses accents. Lucien éprouva le plus profond découragement, une sueur froide mouilla sa chemisç. Un regard de feu lancé par Louise vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever; mais son cœur de poëte saignait de mille blessures.
— Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili, qui s'attendait peut-être à des tours de force.
— Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt que j'entends lire.
— J'espère que Nais ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit Francis; quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis forcé d'avoir trouble ma digestion.
— Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.
— C'est fort bien déclamé, dit Alexandre, mais j'aime mieux le whist.
En entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien supplié par Louise, par la charmante Laure de Rastignac et par l'évêque, réveilla l'attention, grâce à la verve contre-révolutionnaire des ïambes que plusieurs personnes entraînées par la chaleur du débit applaudirent sans les comprendre; car ces sortes de gens sont influençables par la vocifération comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes. Pendant un moment où l'on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis voir le volume et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien étaient imprimés.
— Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple, M. de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses robes.
— 11 a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.
— Pourquoi s'appelle-t-il donc alors M. de Rubempré? demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.
— Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine; mais pour prendre celui de sa mère qui est noble.
— Puisque ses vers (en province on prononce verse) sont imprimés, nous pouvons les lire nousmêmes, dit Astolphe.
Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que M. duChâtelet eut daigné dire à celte ignorante assemblée que l'annonce n'était pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient à un
frère royaliste du révolutionnaire Marie - Joseph Chénicr. La société d'Angoulême, à l'exception de l'évêque, de madame de Rastignac et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. Un sourd murmure s'éleva. Lucien ne l'entendit pas, il s'était si bien isolé de ce monde odieux par l'enivrement que produisait une mélodie intérieure qui se chantait en lui-même et dont il s'efforçait de répéter les accents, qu'il voyait les figures comme à travers un nuage. II lut la sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, où respire une mélancolie sublime ; puis celle où est ce vers :
Tes vers sont doux, j'aime à les répéter,
et termina parla suave idylle, intitulée Nérée.
Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendante, les yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Rargeton se sentait pour la première fois de sa vie transportée; dans la sphère qui lui était propre; jugez combien elle fut désagréablement distraite par Amélie qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics.
— Nais, nous étions venues pour entendre les poésies de M. Chardon, et vous nous donnez des vers (verse) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du crû.
— Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie? dit Astolphe au directeur des contributions, je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poétique.
— La vraie poésie française est la poésie légère et la chanson, répondit Châlelet.
— La chanson prouve que notre langue est trèsmusicale, dit Adrien.
— Je voudrais bien connaître les vers (verse) qui ont causé la perte de Nais, dit Zéphirine; mais d'après la manière dont elle accueille la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un échantillon.
— Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car le génie de ce petit bonhomme est sa justification.
— Vous qui avez été dans la diplomatie, obteneznous cela, dit Amélie à M. du Châtelet.
— Rien de plus aisé , dit le baron.
L'ancien secrétaire des commandements, habitué à ces petits manèges, alla trouver l'évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur, Nais fut obligée de demandera Lucien quelque morceau qu'il sût par cœur. Le prompt succès du baron
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
dans cette négociation lui valut un langoureux sourire d'Amélie.
— Décidément ce baron est bien spirituel, ditelle à Lololte.
Lolotle se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur les femmes qui faisaient elles-mêmes leurs robes.
— Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui répondit-elle en souriant.
Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir du collège ; cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement fat madame de Bargeton, en disant : A ELLE ! Puis il se posa fièrement pour la déclamer, car son amour-propre d'auteur se sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargeton.
En ce moment, Nais laissa échapper son secret aux yeux des femmes. Malgré l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur de son intelligence, elle ne put s'empêcher de trembler pour Lucien. Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte l'indulgence; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et de cacher son contentement à mesure que se déroulèrent les strophes suivantes.