‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 15 sur 168 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

a — Tu es l'Amour. Veux-tu ces roses que tu touches? Elles ont la chaleur et la pourpre des bouches Qui murmurent ton nom dans l'ombre, ô fier Amour ! Pour sceptre entre tes mains veux-tu ce glaïeul lourd? En couronne à ton front faut-il que j'assouplisse La branche droite où luit la feuille verte et lisse De ce jeune laurier qui pousse dans le vent? Parle. Tout le jardin au feuillage mouvant Est à toi; son printemps pour te plaire est éclos, Et ses plantes, ses fleurs, ses arbres et ses eaux Attendaient avec moi ton heure et ta venue. Regarde-les. Voici ton temple et ta statue... Mais pourquoi restes-tu toujours silencieux, O cher Amour? L'offrande est petite à tes yeux, Je le sais. Ma maison est derrière ce hêtre. Suis-moi. Voici la clé de la porte. Pénètre

Dans la salle où la table est servie à ta faim.

Les fruits juteux, le lait, l'onde fraîche, le vin,

Goûtes-y. Laisse-moi, cher hôte, sur la dalle

A genoux, délier doucement ta sandale

Et baiser tes pieds nus qui t'ont mené vers moi.

La route t'a blessé. Tu es las, mais pourquoi

Ce regard, ce sourire amer et ce silence?

N'est-ce donc pas ainsi qu'on t'accueille? Commence

A boire et je boirai dans ta coupe... J'ai peur

Car te voici debout avec une lueur

Farouche dans tes yeux que je croyais si doux.

Qu'as-tu donc? Qu'ai-je fait? Tu grandis tout à coup.

L'ombre remplit la salle et la lampe s'éteint;

J'ai peur. Tes mains ont pris brusquement mes deux ma

Ne serre pas ainsi mes poignets sans courage...

Ton souffle me renverse et me brûle au visage.

Je tremble. Je te hais. J'ai peur. Ton corps est lourd,

Tu veux ma vie. Elle est à toi. Tu es l'Amour. »

« — Je suis l'Amour. Écoute-moi. Mes mains sont fortes C'est en vain à mes pas que l'on ferme les portes De la maison prudente et du jardin secret; Lorsque l'on ne veut pas que j'entre, j'apparais. Je suis le visiteur impatient et l'hôte...

Que la lampe baissée ou que la torche haute Éclairent plus ou moins mon visage, c'est moi ! Il n'est plus temps de fuir, alors que l'on me voit... Que la frappe l'airain ou la marque le sable, Accepte à son instant mon heure inévitable Et ne t'attire pas mon regard irrité, Mais attends-moi plutôt avec simplicité, La porte grande ouverte et la table servie; Car, si veut ton destin que j'entre dans ta vie, Ni le verrou massif, ni la clé, ni le chien Qui aboie et qui mord, ni la serrure, rien N'empêchera jamais, sache-le, que je vienne, Si je le veux, poser ma bouche sur la tienne, Quoi que tu fasses, malgré toi, un soir, un jour. Mes mains sont fortes. Obéis. Je suis l'Amour. »

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