‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 2 sur 168 · LA LAMPE · texte numérisé non relu

LA LAMPE

C'est qu'elle a vu dormir, parmi les peaux de bêtes, Cruel, mystérieux et terrible, l'Amour.

GÉRARD D'HOUVILLE.

Je ne l'entendis pas entrer, mais je l'ai vue Soudain, debout à mon côté.

Elle était nue Et souriait, silencieuse, et, dans sa main, Une lampe brûlait avec un feu divin Qui faisait toute l'ombre éblouie et vermeille... Et c'était Elle, et je sentis à mon oreille Sa bouche haletante et son souffle penché. Mon cœur battait d'amour, mais je lui dis :

Psyché !

Tu viens bien tard. Jadis tu heurtais à ma porte Dès l'aube et non à l'heure où la lumière est morte,

Et les champs étaient beaux en ces matins d'été Où riait ma jeunesse à ta jeune beauté! Mais aujourd'hui qu'irions-nous faire dans la plaine? Saurions-nous retrouver le bois et la fontaine Où poussait ce laurier dont nous cueillions le brin Immortel et fort comme un feuillage d'airain? Car la nuit est venue et le temps a passé. Et je lui dis encor :

Pourquoi m'as-tu laissé Et pourquoi revenir ainsi avec ta lampe Éclairer mes cheveux qui sont blancs à mes tempes? Et, furieux, je lui criai :

Va-t'en ! Va-t'en ! Va-t'en !

Debout, elle écoutait en souriant Mon reproche haineux et ma brusque colère, Et la lampe dardait toujours sa flamme claire. Elle me répondit :

« Tu as raison. C'est vrai, Pendant des jours, des jours et des jours, j'ai erré Loin de ton seuil quitté et de ta porte ouverte Et j'ai suivi la route à mon désir offerte, Mais les chemins divers m'ont ramenée à toi. Me voici. Ne me maudis point. Écoute-moi. »

Et je me souvenais du temps où, dès l'aurore, Nous allions vers les fleurs qu'avril faisait éclore, Vers la fontaine vive et vers le bois vivant Où son voile léger s'envolait dans le vent... Et maintenant, elle était grave et semblait lasse. Elle reprit. Sa voix était lointaine et basse :

« Je n'étais qu'une enfant merveilleuse et naïve. Alors. Les seules fleurs me rendaient attentive Et je te demandais leurs noms, mais j'ignorais Leurs pouvoirs, leurs vert as, leurs philtres, leurs secrets, Car à présent je sais leur force et leur usage Et j'en puis composer le magique breuvage, Efficace, savant, brusque, mystérieux, Qui fait le sang plus rouge et plus ardents les yeux. »

Elle parlait, et son regard d'abord timide S'éclairait peu à peu d'une flamme intrépide, Et sa stature, tout à coup, avait grandi.

« Ne cherche plus en moi la Psyché de jadis, Enfant silencieuse et compagne ingénue... Celle qui vient à toi n'est qu'une femme nue

Dont la chair a frémi et dont la jeune bouche A mordu le fruit mûr avec des dents farouches, Dont les bras ont étreint et dont les pas errants Ont saigné sur la ronce aux chemins différents, Et qui t'apporte ici, sur sa lèvre meurtrie, Le baiser de l'amour et l'odeur de la vie... C'est la nuit. Que crains-tu de l'ombre? X'ai-je pas Cette lampe à la main pour conduire nos pas? »

Et, soudain, souveraine, éblouissante et nue,

D'un geste, elle haussa sa lampe devenue

Tout à coup éclatante et semblable au soleil.

Et moi, je regardais son visage vermeil

Qui s'empourprait encor du reflet orgueilleux

De s'être, un soir, penché sur le sommeil d'un Dieu.

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