‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 21 sur 168 · LA MENACE · texte numérisé non relu

LA MENACE

Vous aimerez un jour peut-être ce visage Qui vous plaît aujourd'hui

Par le trouble, le mal, l'angoisse et le ravage Que vous faites en lui.

Car vous aurez alors, pour l'œuvre de vos charmes,

Un douloureux regret, Et ce temps vous verra maudire avec des larmes

Ce que vous aurez fait.

A ces yeux détournés, à cette bouche lasse

Vous chercherez en vain Que l'amer souvenir disparaisse et s'efface

De votre long dédain,

A moins que, par orgueil, luttant contre vous-même,

Vous vous disiez tout bas :

Que m'importe qu'il souffre et qu'il pleure et qu'il m'aime

Puisque je n'aime pas.

Et pour, de cette image importune et morose,

Éloigner votre esprit, Vous cueillerez l'odeur de la plus rouge rose,

Que juin gonfle et mûrit;

Vous penserez à vous et à votre jeunesse

Et à votre beauté, A la langueur, à la couleur, à la tendresse

De ce beau ciel d'été,

A des pays lointains, à des villes lointaines,

Au delà de la mer, A des palais, à des jardins, à des fontaines

Qui s'élèvent dans l'air.

Vous fermerez en vain sur ces beaux paysages

Vos yeux, et, malgré vous, Vos yeux se rouvriront pour revoir ce visage

Qui vous sera plus doux,

Plus doux que le printemps et plus doux que l'automne,

Que la terre et le ciel, Plus doux que cette lune ardente, courbe et jaune,

Couleur d'ambre et de miel.

LA SANDALE AÎLÉE 61

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