LA MENACE
Vous aimerez un jour peut-être ce visage Qui vous plaît aujourd'hui
Par le trouble, le mal, l'angoisse et le ravage Que vous faites en lui.
Car vous aurez alors, pour l'œuvre de vos charmes,
Un douloureux regret, Et ce temps vous verra maudire avec des larmes
Ce que vous aurez fait.
A ces yeux détournés, à cette bouche lasse
Vous chercherez en vain Que l'amer souvenir disparaisse et s'efface
De votre long dédain,
A moins que, par orgueil, luttant contre vous-même,
Vous vous disiez tout bas :
Que m'importe qu'il souffre et qu'il pleure et qu'il m'aime
Puisque je n'aime pas.
Et pour, de cette image importune et morose,
Éloigner votre esprit, Vous cueillerez l'odeur de la plus rouge rose,
Que juin gonfle et mûrit;
Vous penserez à vous et à votre jeunesse
Et à votre beauté, A la langueur, à la couleur, à la tendresse
De ce beau ciel d'été,
A des pays lointains, à des villes lointaines,
Au delà de la mer, A des palais, à des jardins, à des fontaines
Qui s'élèvent dans l'air.
Vous fermerez en vain sur ces beaux paysages
Vos yeux, et, malgré vous, Vos yeux se rouvriront pour revoir ce visage
Qui vous sera plus doux,
Plus doux que le printemps et plus doux que l'automne,
Que la terre et le ciel, Plus doux que cette lune ardente, courbe et jaune,
Couleur d'ambre et de miel.
LA SANDALE AÎLÉE 61